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ÉCHO
OE
LA JEUNE FRANCE.
PUBLICATIOISS
DE LA SOCIÉTÉ DE hX [JEIUAE FRANCE,
Rue de Ménars^ 6.
L'ECHO DE LA JEUNE FRANCE , littérature , histoire , philo-
sophie, théâtres, sciences , beaux-arts, paraissant le i" de chaque mois par
livraisons de 72 pages, avec gravures et hthographies.
Pour un an, 18 fr.
Six mois , 10 fr.
Étranger , 22 fr.
L'ALMANACH DU PEUPLE , calendrier de France pour 1856 , un vo-
lume de 192 pages, avec gravures, 50 c. Par la poste, 43 c.
70 exemplaires 18 fr.
LE LIVRE DES ENFANS, édition diamant, 1« et 2« parties, i% vo-
lumes, 2 fr. Par la poste, 5 fr.
APOTHEOSE DE LOUIS XVI, gravure sur acier,
\^ avec la lettre, 15 fr. Avant la lettre, 2o fr.
APOTHÉOSE DE LA REINE MARIE - ANTOINETTE , jusqu'au l.>
août, pour les souscripteurs, 10 fr. Pour les non-souscripteurs, 15 fr.
JÉSUS-CHRIST DOCTEUR, gravé sur acier d'après Rubens , papier
grand-aigle, 22fr. Soc. Avant la lettre, 40 fr.
JÉSUS-CHRIST SAUVEUR, gravé sur acier d'après Tony Johannot, pa-
pier grand-aigle , 22 fr. 50 c. Avant la lettre , 40 fr.
Il reste quelques exemplaires des années précédentes au prix de 12 francs
le volume.
PARIS, IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON,
36, Rue de Yaugirard.
ÉCHO
DE
LA JEUNE FRANCE,
LITTÉRATURE, HISTOIRE, PHILOSOPHIE,
THÉÂTRES ,
SCIENCES ET ARTS.
TOME CINQUIÈME.
JUILLET 1836 A JANVIER 1837.
PARIS,
5, RUE DE MÉNARS.
>f f\ I AVIS. I
Dans son numéro du 15 novembre dernier, page 37 7, Y Echo de la Jeune France
a annoncé qu'une Revue calholique étant sur le point de paraître, on avait pensé
qu'une fusion entre cette Revue et VEcho de la Jeune France était chose utile et
désirable. Aujourd'hui l'expérience a prouvé qu'il y aurait plus d'avantages à
revenir sur la résolution prise, et à rendre à ÏEcho de la Jeune France et à la
Rei>ue catholique leur indépendance première. Au lieu d'un seul défenseur, les
bons principes et les idées sociales en auront deux.
A partir de ce jour, ces publications cesseront d'être réunies, sans toutefois
que les droits de MM. les abonnés soient lésés.
L'Écho de la Jeune France paraîtra régulièrement le premier de chaque mois ,
par livraisons de 72 pages, avec lithographies eu gravures Le pris de ce recueil
est fixé à 18 fr. pour l'année et 10 fr. pour six mois. La Reifue catholique pa-
raîtra du 15 au 20 de chaque mois par livraisons de 24 pages. Le prix de cette
Revue sera de 6 fr. pour l'année.
Le prix des abonnemens payés jusqu'à ce jour étant affecté aux deux publica-
tions, et une liquidation pouvant entraîner des lenteurs et des embarras graves
dans la marche des deux journaux, les administrations resteront réunies dans
les mêmes bureaux jusqu'au premier janvier 1837,
Nous rappelons à MM. les abonnés, qu'ils concourent tous au tirage du tableau
de V Apothéose de la reine Marie-Antoinette , qui aura lieu le 25 août prochain.
( Voir les numéros du 1" février et du 1*' avril 1836.)
^» Cirbo c\ (a leiute «^^tt*.nce .
r Y/, ^ ////// ^/v oj^^i^/' r^/J^e .
ÉCHO
d'un gros fouet de poste ; ce rapprocliement instantané donna lieu h un
salut plein de courtoisie ; nous échangeâmes les questions d'usage entre
(1) Extrait d'un ouvrage inédit.
1« édition. — Tome v. — V^ juillet 1 83G.
ÉCHO
DE
LA JEUNE FRANCE
SOMMAIRE.
Le Château dé Coarasse, par M. Ad. de Puibusque.-^ Essai sur la Littérature anglaise et Considé-
rations sur le génie des hommes, des temps et des révolutions; le Paradis perdu de Milton, tra-
duction nouvelle, par M. de Chateaubriand.' — Passy et ses chroniques, par M. le vicomte Walsli.
•—Poètes -romanciers de la France au moyen-âge (!«»■ article) , par i»/. T^. de ta Villemnrquê .
■—Alfred de A'igny, étude littéraire (suite et fin), par .1/. J. du Teil. — Exposition de l'Académie
de l'Industrie, par M. J. Odolani-De^vos. — Lithographie. — Le Château de Goarasse,
*Q%^*
CHRONIQUE BÉARNAISE Dr XVI* STÈCLE (l\
En sortant de la vallée d'Ossau, mon cheval , poney d'équivoque
origine, qui avait toute l'indépendance d'un navarin, rallentit peu à
peu son allure; il avait décidé de sa propre autorité que je devais me
mettre au pas d'une vieille mule dont le trot saccadé battait à mes
oreilles comme le tic-tac d'un moulin ; je ne m'en aperçus qu'en me
trouvant côte à côte avec un ecclésiastique armé, en guise de cravache,
d'un gros fouet de poste ; ce rapprochement instantané donna lieu à un
salut plein de courtoisie ; nous échangeam.es les questions d'usage entre
(1) Extrait d'un ouvrage inédit.
1« édition. — Tome v. — V^ Juillet 1 83G.
— 6 —
voyageurs qui se rencontrent , et la conversation , tour à tour entre-
coupée ou suivie , selon qu'il plaisait à nos montures d'aller vite ou
doucement, roula bientôt sur les beautés du pays que nous traversions.
Trente ans , une figure ouverte et spirituelle • une poitrine large ,
une tète couronnée d'une forêt de cheveux , un chapeau triangulaire ,
une soutane de serge noire, dont la double écliancrure découvrait des
bottes fortes éperonnées comme celles d'un gendarme, voilà en bloc
le cavalier qui chevauchait près de moi.
Le hasard m'avait servi à merveille ; ce n'était pas un cicérone qu'il
m'avait donné : j'ai horreur de ces enseignes invariables , de ces moni-
teurs automates dont on ne peut tirer que des mots ; mon jeune
ecclésiastique était un interprète à la fois érudit et intelligent; fier de
pouvoir faire admirer sa terre natale à un étranger, il se plaisait à la
traduire site par s;te , avec toute la poésie de son patriotisme mon-
tagnard.
L'imagination d'un Parisien qui n'a pas voyagé est sujette , on le
sait , à d'étranges méprises ; pour elle, la Suisse n'est que lacs et gla-
ciers ^ les Alpes ne sont peuplées que d'ours et de chamois ; et, s'il faut
bien qu'elle accorde un caractère moins sauvage aux Pyrénées pour
faire place à tant d'établissemens célèbres , elle ne rêve que bei-
geries éparses . que maisonnettes isolées \ au lieu d'une chartreuse ou
d'une Thébaïde , c'est une Arcadie dont les montagnes sont couvertes
de neige et les vallées de petits moutons ; mes exclamations trahirent
plus d'une fois cette ignorance naïve et firent sourire mon compagnon
de voyage ; je ne pouvais m'accoutumer à l'idée qu'il y avait des vil-
lages et même des villes dans les gorges des Pyrénées; je m'étais rais
en route la tête remplie de roches calcaires , de forêts de sapins , de
cascades , d'avalanches, et quand j'aperçus un château à peu près sem-
blable à ceux qui décorent l'amphithéâtre de la Loire ou Tembouchure
de la Seine , je manifestai presque autant de dépit que de surprise :
— (( Un château ici! à Coarasse ! sur le bord du grand Gave ! entre
la vallée d'Ossau et celle de Béthaarram ! mais c'est incroyable ! m'é-
criai-je ?
-^- (( Pourquoi donc , répartit le curé , n'avez-vous pas vu les mai-
sons de plaisance qui dominent le coteau de Jurançon ? Les comtes de
Foix , si long-temps souverains du Béarn, firent construire dans leurs
états plus de châteaux que n'en possédaient les rois de France.
* — (( Qu'ils en aient eus à Pau , à Orthez, à Mont-de-Marsan et dans
toutes les positions centrales de leurs domaines, je n'en suis pas
étonné; mais dans des gorges déchirées par les torrens, sur des bruyères
arides ou des pics abruptes, que pouvaient-ils en faire ?
— « C'étaient autant de citadelles qui les rendaient maîtres des dé-
filés et qui tenaient leurs voisins en respect. Que voulez-vous ? les
frontières sont les sentinelles des peuples; elles ne peuvent dormir que
sous les armes. Béouste , Morlaas , Cadillon , Escure , Navailles , Mau-
vezin , Gastel-Gelous , élevaient leurs tours crénelées au-dessus du
pays comme les pointes de fer qui hérissaient la couronne des rois
lombards.
— '(( Mais toutes ces forteresses du moyen-âge n'existent plus?
— (( Non, la guerre et le temps, sans cesse unis pour démolir, ont
exercé sur elles leur action dévorante ; plus d'une ruine même a péri ;
mais les traditions ne sont pas mortes, elles vivent avec nous ainsi
qu'elles vivaient avec nos ancêtres , ainsi qu'elles vivront , je l'espère ,
avec nos neveux. Dieu merci, les hommes de nos contrées savent en-
core se souvenir, et c'est une vertu, c'est une gloire peut-être dans un
temps où l'ingratitude ne s'appelle même plus de l'oubli.
— (( Voici une bonne note pour vos Béarnais , Monsieur le curé, je
vous promets de la consigner sur mon carnet de voyage; il faut hono-
rer la religion des souvenirs, il lui reste si peu de fidèles croyans ; mais,
soyons justes , si la reconnaissance est rare , c'est qu'elle ne va guère à
notre nature, elle exige trop d'abnégation, et notre égoisme n'aime pas
à sortir de chez lui ; il trouve plus commode de tout y ramener; ce
qui me paraît intolérable , par exemple , c'est qu'il soit des lieux où le
présent ne veuille pas avoir eu de passé et se vante d'être né de père
et mère inconnus; laissons-le donc, et parlons de notre château ; est-il
jeune ou vieux? j'ai peine à mettre un âge sur sa figure.
— (( Coarasse, en réalité, n'est ni vieux ni jeune ; il y a environ
trois siècles qu'il a été rebâti, et en perdant depuis cette époque la phy-
sionomie sévère d'une place forte , il a pris les formes élégantes d'une
jolie villa ; considérez cette pelouse si verte et si fine qui se déroule à
ses pieds, et ces beaux massifs de feuillage qui lui servent de ceinture ;
voyez comme il se détache de la montagne dressée derrière lui, et
comme le Gave vers lequel il se penche, cessant tout-â-coup d'être tor-
rent pour devenir fleuve, s'incUne et se tait en passant devant ses murs.
— 8 —
(( Je conviens qu'il serait difficile de trouver une situation plus
majestueuse et plus riante, c'est la grâce unie à la beauté; il ne man-
que ici que des souvenirs historiques.
— (( Quedites-vousl l'histoire y parle aussi haut que la nature , la
chronique même y a ses légendes. Henri IV^ qu'une épidémie fit pas-
ser successivement dans les bras de huit nourrices , fut envoyé avec la
dernière dans cette résidence; les montagnes qui vous entourent ont vu
ses premiers jeux ; les enfans de ce village furent ses premiers soldats ;
et peut-être, en est-il plus d'un qui, après avoir grandi avec lui, est
mort à ses cotés dans les champs d'ivry ou de Goutras.
— (( Henri IV, mais il est partout dans votre Béarn! son nom le
remplit tout entier.
— «C'est vrai, et nous en éprouvons un juste orgueil; il suffit
de dire le Béarnais pour que tout le monde sache qu'il s'agit du
bon roi.
— u Assurément, vous ne sauriez avoir un plus glorieux homonyme ;
l'inscription que j'aperçois au-dessus de la porte du château consacre
sans doute sa mémoire?
— (( Non , elle est antérieure à Henri , elle ne rappelle qu'un simple
artisan , lisez et devinez :
(( LO QUE VIS. DE SER NO PUEDE FALTAR. ))
• — (( Qu'est-ce que cela signifie?
— « Ce qui doit être ne peut manquer d'être. Beaucoup de voya-
geurs ont copié cette sentence espagnole, et aucun peut-être ne l'a com-
prise.
— (( Elle n'a rien de neuf, ce me semble , c'est une pensée de fata-
lisme, le wliat is tliat ouglit to he des Anglais.
— (( Si tel en est le sens, comme je le crois, il reste à expliquer par
quel hasard une telle pensée a pu être gravée en pareil lieu.
— « C'est assez bizarre , en effet.
— «Voulez-vous savoir la vérité, daignez vous reposer quelques ins-
tans à Béthaarram ; j'ai eu l'honneur de succéder dans cette paroisse à
un vénérable archéologue qui m'a légué divers manuscrits au nombre
desquels figure l'histoire de l'inscription de Goarasse ; je serai heureux
de vous en donner connaissance. )>
J'acceptai avec empressement cette ofire obligeante, et cinq minutes
après, j avais quitté mon capricieux poney pour m'installer au presby-
— 9 —
tére sur un fauteuil de chêne qui , grâce à la dureté de ma selle, inc
parut aussi doux que s'il eût été élastique. Le manuscrit original était
aragonais, il avait été traduit en langue basque par l'ancien curé et
son jeune successeur Tavait mis en français. Voici ce que je lus :
Henri d'Aîbret avait donné Tordre de restaurer tous les châteaux du
Béarn appartenant à sa maison et dont le délabrement accusait la né-
gligence ou la pauvreté de ses prédécesseurs ; c'était une (ielte de re-
connaissance que ce prince s'était cru obligé d'acquitter envers le pays.
Prisonnier à Pavie , il serait mort dans les fers de Charles-Quint si ses
sujets n'étaient venus à son secours; castels, manoirs, chaumines, tout
avait voulu contribuer à sa rançon ; en moins de dix jours on était par-
venu à réunir plus de trente mille écus d'or, et l'illustre Jean Gassioa
avait été envoyé en Italie pour traiter de sa délivrance ; mais les négo-
ciations avaient traîné en longueur, et l'adroit messager s'apercevant
que l'empereur espagnol lui opposait les chicanes d'un clerc de ba-
zoche , s'était vu forcé de jouer de ruse avec lui ; les écus d'or destinés
à la rançon avaient servi à gagner les gardes du prisonnier. Protégé
par le complaisant sommeil d'un poste de lansquenets, le roi de Na-
varre put descendre à l'aide d'une échelle de corde de la tour où il
était détenu avec le baron d'xVrros et un iidèle serviteur nommé Fran-
cisque , et l'obscurité de la nuit favorisa sa fuite.
Dans ce concours de dévouement si honorable pour la province, les
habitans de Coarasse s'étaient trop distingués pour qu'il fut possible
de les oublier. Le château, qui ne présentait alors que Taftligeant as-
pect d'un amas de décombres, fut réparé avec une magnificence royale ;
d'habiles ouvriers , appelés de tous les environs , y travaillèrent sans
relâche pendant deux ans.
On remarquait parmi eux un t:iilleur de pierre venu de l'Aragon
qui jouait avec son ciseau sur le granit des Pyrénées comme un sculp-
teur toscan sur le marbre de Florence; Alguaro avait plus d'un talent;
danseur et chanteur, il exécutait avec autant d'agilité la farandole ca-
talane que le fandango basque, et sa mandoline savait toutes les tona-
dillas de Casiille; aussi, n'avait-il pas tardé à être en grand renom dans
la vallée; les femmes qui lui devaient chaque dimanche l'occasion de
faire admirer la souplesse de leur taille, la vivacité de leurs petits pieds
et cette grâce inimitable qui semble un don du sol béarnais, n'avaient
jamais assez d'éloges pour lui; c'était à leius yeux ce que les Gastillannes
— 10 —
appellent le matador et les Andalouses le bra<^e ; plus d'une peut-être
se serait sentie disposée à lui accorder les bénéfices de cette douce
primauté s'il eût songé à les obtenir ; mais rien n'annonçait qu'il eût
fait un choix; au contraire, on observait en lui des habitudes de recueil-
lement et de piété qui contrastaient avec son goût passionné pour la
musique et pour la danse. Quand sa journée était finie, il allait s'asseoir
tantôt sur le bord du Gave, près de la chute la plus bruyante, tantôt
dans la chapelle de Béthaarram au pied du chevalet de fer où brûlaient
les cierges du purgatoire; quelle ame souffrante voulait -il aider...?
on l'ignorait.
Dans l'esprit des jeunes filles qui ne pouvaient expliquer ses
contradictions, il en naissait un mystère qui ne les intéressait que
davantage à sa destinée ; quant à celles qui croyaient saisir le mol de
son cœur dans l'énigme de sa conduite, elles l'environnaient de cette
estime respectueuse qui s'attache à un engagement fidèlement observé,
elles en parlaient comme d'un vœu religieux; l'amour était alors chose
grave et presque solennelle; chacun accoutumé à l'honorer en soi sa-
vait l'honorer dans autrui; on n'était pas d'accord néanmoins sur celle
qu'aimait Alguaro; on ne pouvait dire si elle était de Sarragosse ou
s'il l'avait rencontrée dans ses voyages; on avait voulu d'abord que ce
fût une Manuela de Burgos, puis on parla d'une Safia de Valence et
d'une Rodriga de Barcelone; mais toutes ces suppositions qui n'é-
taient que d'adroites tentatives pour surprendre le secret du jeune
étranger échouèrent contre sa réserve opiniâtre.
La plupart des hommes, moins pénétrans que les femmes , s'arrê-
taient aux apparences ; ils croyaient l'Aragonais froid et indifférent;
ceux qui auraient craint de trouver en lui un rival dangereux lui sa-
vaient gré de son insouciance; les avantages qu'ils étaient forcés de lui
reconnaître n'avaient rien qui les alarmât , ils auraient même été ses
amis, s'il avait pu oublier comme eux sa supériorité :
« Ce petit homme olivâtre, disaient les autres, n'aime que ses pierres
et ses chansons; il ressemble à ces oiseaux de passage qui ne trébu-
chent dans aucun piège; dès qu'il aura rempli son escarcelle, rien ne
le gênera pour prendre son vol, il n'aura pas un fil à rompre. »
Alguaro était confondu ainsi avec le prudent et parcimonieux Catalan;
on en taisait un de ces caractères patiens à la peine, rudes au travail,
âpres au lucre, qui amassent toujours et ne jouissent jamais; c'était mal le
— 11 —
juger; on apprit bientôt que le sang qui circulait dans ses veines était
trop bouillant pour avoir eu toujours un cours égal et tranquille.
Les nombreux ouvriers de Coarasse avaient organisé une maîtrise
et s'étaient engagés , pour appeler les bénédictions du ciel sur leur
compagnonage, à présenter des offrandes aux principaux oratoires des
vallées environnantes; dans une de ces processions, le contre-maître
qui, suivant la coutume, portait la bannière nu-pieds , s'étant blessé
sur les ardoises de la montagne , fut remplacé par Alguaro ; à peine
s'était-on remis en route qu'on rencontra un long cortège de pénitens
qui allaient en pèlerinage à Lourdes: c'était dans un chemin creux et
resserré ; chaque procession en dédoublant ses rangs aurait pu passer
sans difficulté \ mais aucune ne voulut céder un pouce de terrain ; la
querelle aigrie par d'anciens ressentimens s'échauffa; des injures on
vint rapidement aux menaces, et les couteaux étaient déjà tirés, lorsque
l'Aragonais, s'interposant entre les deux parties, s'écria que, puis qu'il
y avait rivalité entre les deux bannières, c'était a ceux qui les portaient
de vider le différend, et qu'il était prêt, pour son compte, à en finir
sur l'heure; mais qu'il fallait auparavant que de part et d'autre on
prêtât serment de prendre le résultat du combat pour un jugement de
Dieu, et de ne pas faire couler une goutte de sang de plus.
Cette héroïque proposition fut accueillie par une acclamation gé-
nérale; on mit genou en terre et toutes les mains se levèrent à la fois
pour jurer. Un cercle fermé sur les deux combattans leur servit de
champ-clos ; en un clin-d'œil , on vit Alguaro, après avoir tourné en
bondissant autour de son adversaire, le saisir, rouler avec lui sur les
cailloux sanglans et se relever seul : il l'avait frappé à la gorge.
Les pénitens demeurèrent interdits; leur champion avait la taille
d'un géant, et sa force était prodigieuse ; on prétendait que durant la
guerre d'Italie il s'était débarrassé de dix archers avec une masse d'ar-
mes qui pesait presque autant qu'un engia de guerre, et que récem-
ment encore, surpris par un ours entre deux précipices, il l'avait en-
levé dans ses bras et lancé au fond de l'abîme.
Fiers d'une victoire qu'ils étaient loin d'espérer, les compagnons de
Coarasse ramenèrent Alguaro en triomphe ; il était assis sur un bran-
card tapissé de feuillage ; la bannière flottait au-dessus de sa tète; une
foule qui grossissait à chaque pa'^ battait des mains autour de lui et
le couvrait de fleurs; il fit ainsi son entrée dans la cour du château
— 12 —
où l'argentier du roi de Navarre venait d'arriver pour visiter les cons-
tructions ; c'était une moustache grise, un de ces durs soldats de Ma-
rignan qui estimait par-dessus tout un bon coup de rapière ou de
guisarme ; il embrassa donc Alguaro comme s'il eût tué un lansque-
net, et, quand vint l'heure du souper, il l'admit h sa table.
Après une si haute distinction , malheur à qui aurait osé dire un
mot contre l'Aragonais ou qui aurait refusé de mettre chaperon bas
en l'abordant; la bannière n'eut plus d'autre porteur que lui; il devint
l'arbitre de tous les combats et le Bastoiiero de toutes les fêtes. Son
audace, sa vigueur, son adresse, ce teint hâve et plombé qui s'enflam-
mait sans rougir, ces sourcils épais et mobiles qui en se joignant se
tendaient comme un arc ^ ces grands yeux dont le noir devenait par-
fois si tendre et le blanc si effrayant, cette humeur tour h tour expan-
sîve et réservée, taciturne et pétulante, cette imagination au som-
meil sombre, aux éclats inattendus, cette voix enfin dont l'énergique
vibration donnait tant de mordant et de fierté à sa parole; tout cela
cessa d'étonner, lorsqu'on apprit qu'il sortait d'une de ces tribus de
Maures qui se perpétuèrent dans l'Aragon long-temps après avoir été
chassés de la Castille.
Au nombre de ses ancêtres , il comptait avec orgueil le fameux
Algiozami ; son père, rebelle aux lois de proscription de Ferdinand-
le-Catholique, avait tenté de se soustraire à l'exil en se cachant;
mais son courage le trahit ; insulté par un neveu du justicia-
major (i), il eut le malheur de blesser son arrogant adversaire, et,
traîné aussitôt devant un tribunal inexorable, il fut condamné à mou-
rir de la mort des assassins ; Alguaro avait alors dix ans ; il vit pour
la dernière fois son père au moment où il allait marcher au supplice,
et celui-ci lui dit sans s'émouvoir en passant la main sur son jeune
front :
(1) Le justicia-viajov y dont l'origine remonte au neuvième siècle, était un magistrat
intermédiaire enlre le roi et le peuple; il modérait le pouvoir du premier, il défendait les
intérêts du second. Il devint si puissant que les états d'Aragon mirent un frein à son au-
torité en lui imposant le contrôle d'un conseil de dix-sept membres; il lui resta cependant
une influence encore assez prande pour alarmer le despotisme de Philippe II. Ce monar-
que ombrageux, voulant eu unir avec une résistance qui l'importunait, lit trancher la tète,
le 20 décembre 1591 , sur la place de Sarragossc , à Jean de la >uza. Ce fut le dernier
justida-major: avec lui périrent Xç^fucros de l'Aragon.
— 13 —
— « Ne pleure pas 5 mon fils, c'était écrit. — Lo que ha de ser
no puede faltar . »
Resté seul dans le monde , le pauvre enfant fut recueilli par les
chevaliers del Salvador (i), à Montréal-del-Campo, sur les confins du
royaume d'Aragon et de Valence ; il reçut le baptême et fut élevé dans
la religion chrétienne . Plein de reconnaissance pour les bontés de ses
maîtres et d'admiration pour leurs vertus guerrières, tous ses vœux
eussent été comblés s'il avait pu, sous l'habit de leur ordre, passer
sa vie à prier et à combattre ; son origine était une barrière insur-
montable; on lui donna quelques notions des arts pour qu'il put ga-
gner son pain et il fut envoyé a Sarragosse dès qu'on le jugea capable
de manier le compas et le ciseau; son génie éveillé par le malheur
acheva celte ébauche d'éducation ; il répandit sur l'architecture renais-
sante toutes les richesses du style oriental ; mais les deux religions
qu'on lui avait successivement enseignées, et qu'il savait aussi mal l'une
que l'autre, jetèrent une confusion étrange dans ses pensées; il obser-
vait les pratiques de la seconde sans se départir des croyances de la
première ; c'était la destinée qu'il adorait dans la providence; au sein
de l'église, il invoquait le dieu de la mosquée; sa foi, au lieu de l'es-
pérance, avait pris pour sœur la résignation ; il était fataliste et dévot;
racontait-on une belle action , il aurait tout donné pour en être l'au-
teur ; des pleurs d'attendrissement ou d'enthousiasme mouillaient ses
yeux ; une grande catastrophe , un crime horrible , venaient-ils au
contraire épouvanter la contrée^ il en écoutait le récit avec un visage
impassible ; ça devait être, c'était écrit.
Enfin, le jour marqué pour l'inauguration du château, ce joui*, qui
devait faire époque, arriva ; on l'avait annoncé comme une fête royale
à son de trompe et de tambourin. Une multitude innombrable ras-
semblée dès l'aurore se pressait sur les gazons et dans le préau ; on y
remarquait, outre les habitans des alentours, beaucoup de marchands
forains et d'étrangers ; ce fut Alguaro qui eut l'honneur de placer sur
le portail de l'avenue le bouquet de gui bariolé de rosettes de toutes
couleurs; en aucune circonstance il n'avait montré une joie si vive et
si folle.
— (( Regardez-le donc, se prit à dire un de ses compagnons en vi-
(1) Ordre militaire et religieux établi en 1118, par le roi Alphonse I*'.
- 14 -
dant son pot d'étain sons la charmille , n'est-ce pas drôle ? il n^a rien
bu, et il est plus gai que nous tous. ' -'^ ^"
— (( C'est qu'il va revoir son pays, répondit un autre ouvrier.
— (( Ce qu'il y a de bien sûr, ajouta un troisième, c'est que ce n'est
ni pour des yeux bleus ni pour des yeux noirs que nous le voyons main-
tenant si émérillonné. »
Et là-dessus, chacun de dire son mot et de faire ses conjectures ; les
opinions s'entrechoquèrent comme les gobelets.
Un complot avait été tramé depuis long-temps par les femmes;
Alguaro avait trop excité leur curiosité pour qu'elles lui permissent de
partir avec son secret ; elles n'entendaient pas qu'on pût supposer qu'il
les avait dédaignées , c'était pour elles une question d'honneur ; mais
comment le faire parler malgré lui? l'enivrer était impossible; elles
s'elforcérent donc de l'étourdir : la danse et la musique furent les deux
charmes dont elles appelèrent la magie à leur secours; elles ne lui
laissèrent aucun répit ; après les passes béarnaises, elles exigèrent qu'il
exécutât les danses populaires les plus passionnées de l'Espagne, VOlle
et le Cacliindo ; le balancement de sa tète, le sourire de sa bouche,
les inflexions de son corps, ses regards, ses gestes, ses poses, tout était
en harmonie , tout avait une expression délirante ; les spectateurs ra-
vis firent retentir l'air d'applaudissemens frénétiques ; Alguaro était
comme en extase ; les transports qu'il venait d'exciter avaient réagi
sur lui ; il déposa ses castagnettes, saisit sa mandoline et lui communi-
qua ses fougueuses inspirations; on eût dit qu'elle avait des cordes in-
times, elle pleurait, elle chantait, elle extravaguait sous ses doigts.
L'enthousiasme des Béarnais n'eut plus de bornes ; ils formèrent une
miniense chaîne et tournèrent autour de l'heureux ménestrel en répé-
tant un reh'ein montagnard; cette joyeuse ovation ne cessa qu'à la vue
des tables apportées toutes servies par les valets du roi ; on courut se
ranger à l'ombre des tonnelles, et bientôt les fumées du banquet,
promptes à monter à des tètes déjà si échauffées , s'évaporèrent en
doux propos et en tendres effusions; le moment était favorable ; une
jeune femme, s'adressant à un charpentier provençal assis près de l'Ara-
gonais, dit qu'avant de quitter pour toujours le pays, chaque étranger
devait raconter l'histoire de son cœur; le Provençal ne demandait pas
nneux ; mais sans lui laisser le temps d'entamer son récit, on décida
— 15 —
d'une commune voix qu'Alguaro parlerait le premier comme étant ce-
lui qui, suivant toute apparence, avait le moins à dire.
(( Est-ce simplicité ou malice, s'écria l'Aragonais en souriant au cu-
rieux essaim qui semblait épier son secret sur ses lèvres^, suis-je envi-
ronné d'enfans ou de démons?... supposer que je n'ai pas aimé , que
je n'aime pas?... est-ce possible? Ah! laissez là des doutes trop naïfs
ou trop moqueurs ; au lieu de m'interroger, consultez œux qui m'ont
vu franchir vos gaves, escalader vos pics, courir sur vos glaciers ; au-
rais-je osé, aurais-je pu le faire, si je n'avais pas toujours eu devant
moi un regard de flamme pour m'exciter, un doigt tendu pour me
guider et le sourire d'un ange pour me dire : c'est bien?... J'ai cons-
tamment gardé le silence, il est vrai, et dans votre Béarn où deux cœurs
ne suffisent pas pour contenir tout un secret, qui ne dit rien n'a rien à
dire ; apprenez que je suis d'un pays où l'amour n'admet aucun par-
tage, aucun, pas même celui d'une pensée ; invisible pour vous , sans
voile pour moi, celle que j'aime ne m'a jamais quitté, elle m'a suivi à
travers vos montagnes, elle est ici, au milieu de vous; le jour, la nuit,
à toute heure, je la vois ; mais aucune autre bouche que la mienne n'a
proféré son nom, aucun autre regard n'a joui de son image, je l'ai te-
nue cachée dans mon cœur... Maintenant, je vais partir^ et vous de-
mandez à la connaître, vous voulez qu'elle ait sa part de fleurs dans
vos bouquets d'adieu, j'y consens; votre hospitalité vous donne le droit
de m'imposer un sacrifice, et me justifie à mes propres yeux. Seule-
ment^ si mes paroles ne ressemblent pas toujours aux vôtres, souve-
nez-vous que je suis étranger ; mes pères sont venus du côté de la mer
où le soleil se lève, ils apprenaient à lire dans le calice des roses et les
étoiles du firmament ; j'ai hérité de leur langage dans une autre patrie ;
en devenant Espagnol, je n'ai pu cesser d'être Arabe. ))
A ces mots prononcés d'un accent animé, l'attention redoubla ; on
monta sur les escabelles, et toutes les têtes se penchèrent pour mieux
entendre.
(( Il y a de belles filles à Saragosse, reprit Alguaro, il y en a de plus
belles^ dit-on^ que Rafaëla, mais je n'en connais pas une qui soit plus
généreuse et plus fière ; elle a l'orgueil d'un Aragonais et le cœur
d'un Andalou. La première fois que je la vis, son père le vieux Zandu-
gar, picador affaibHpar l'àge^ était tombé de cheval, il gisait blessé sur
le sable, et le taureau, la tète baissée, les naseaux en feu, accourait vers
— 16 —
lui ; c'en était fait du vieillard : Rafaëla s'élança dans l'arène et le cou-
vrit de son corps; elle était sans mantille; ses cheveux débène échap-
pés du réseau d'argent qui les retenait s'étaient déroulés sur ses
épaules et donnaient à sa figure pale et contractée une expression qu'au-
cune parole humaine ne peut rendre. Tous les assistansse levèrent à
Ja fois; ce ne fut qu'un cri d'une extrémité à l'autre de ramphilhéàtre ;
mais l'animal étonné s'arrêta brusquement, et les toreadores arrivè-
rent à temps pour Tabattre.
« Quelques jours après, lorsqu'il n'était bruit encore que du dé-
vouement de Rafaèla, un incendie allumé par la foudre se manifesUa
dans la tour de la cathédrale ; en peu d'instans, des tourbillons d'é-
tincelles et de fumée roulant sur la ville se mêlèrent aux nues qu'avait
amoncelées l'orage ; la flamme jaillissait à la fois des quatre ouvertures
du clocher pour se réunir au sommet en aigrette ondoyante; bientôt
une colonne de feu toucha le ciel, et l'œil eut peine à distinguer si elle
en descendait ou si elle y montait; à sa lueur rougeàtre on lisait l'effroi
'sur tous les visages; Saragosse était menacée d'un embrasement général,
et Ton ne pouvait rien pour son salut ; les vents soutflaient avec furie.
((Le gardien de l'église parait tout-à-coup sous le porche; plus
d'espoir, il faut fuir sans perdre un moment ; il a vu la coupole s'eu-
trouvrir et des ruisseaux de plomb fondu inonder la nef; mais une
femme qu'il a inutilement appelée est restée au pied des autels, elle va
périr sous les décombres, si l'on ne se hâte pas de l'en arracher ; qui
osera voler auprès d'elle?... personne ne se présente, cest à qui s'é-
loignera le plus vite ; indigné je me dégage de la foule, je cours vers
la basilique, j'y pénètre sous une pluie de feu, et j'aperçois à quelques
pas du chœur une jeune fille agenouillée, c'était Rafaèla, ce ne pouvait
être qu'elle !..
— (( Sortez , lui dis'je, sortez ou vous êtes perdue , l'église va
s'écrouler. »
Elle tourne vers moi un visage empreint dune tranquillité céleste,
me fait signe de la laisser et se remet en prière. Les voûtes
craquaient sur nos tètes; j'insiste, je la presse, je la conjure : c'est en
vain ; désespérant de faire fléchir sa résistance, j'allais la saisir dans
mes bras pour l'entraîner de vive force: un bruit plus affreux que celui
du tonnerre remplit soudain la cathédrale et ma voix se perd dans le
cliquetis des vitraux qui éclatent de tous côtés ; d'énormes cloches s'é-
— 17 —
talent détachées de la charpente k demi consumée , elles brisent le
dôme de l'église, enfoncent dans leur chute le caveau des sépultures,
et s'abîment au fond de cet antre souterrain avec un effroyable gémis-
sement long-temps répété de tombeaux en tombeaux ; des fragmens
de pierre viennent frapper le pilier contre lequel Rafaëla est placée ; la
jeune fille ne se trouble pas, elle joint les mains avec une nouvelle fer-
veur et ses yeux s'attachent étincclans sur l'autel. Oh! qu'elle était
grande ! qu'elle était imposante alors ! je crus voir la patrone de la mé-
tropole, la sainte Vierge elle-même, descendue de son trône immortel
pour demander à Dieu la grâce de son église; je tombai involontaire-
ment à genoux, et quand je me relevai, les vents avaient cessé de mu-
gir, des torrens de pluie éteignaient le feu dans la tour, l'église n'était
plus en péril ; la prière, seul secours qui fût possible, l'avait sauvée.
(( C'était plus qu'il n'en fallait pour exalter l'esprit le moins enthou-
siaste ; mon cœur avait été frappé deux fois coup sur coup , il s'ouvrit ;
j'aimai , j'aimai avec transport, avec fureur ; après plusieurs mois de
démarches infructueuses, j'obtins accès dans la maison da Zandugar; un
tourment que je ne connaissais pas, la jalousie m'y attendait, j'avais un
rival, et j'ignoraisquideluiou demoiélait préféré. Hernandez étaitriche
et j'étais pauvre ; on vantait sa beauté et sa grâce, il avait des paroles
caressantes, il savait adroitement flatter l'oreille pour s'insinuer dans
le cœur, et moi , simple comme un artisan , étranger à l'art de sé-
duire, mon langage était timide, mystérieux, embarrassé, il fallait
m'ai mer pour me comprendre ; la comparaison était accablante, je la
faisais sans cesse , et dans mon désespoir, tantôt je roulais des pensées
de vengeance, tantôt je cherchais le lieu où je pourrais m'exiler, lors-
qu'arriva la fête d'un village peu éloigné de Sarragosse.
(( Si nous n'avons plus de veilles d'armes, nous avons encore des
veilles religieuses. T^a i?07;ze/ «m (i) de saint Jean surtout attire une
foule empressée à \ illa-Franca-de-Ebro. Les uns passent la nuit sous
le portail de l'église , les autres à l'abri d'un bols d'oliviers ou sous des
tentes dressées dans la prairie ; c'est là que chaque année les familles
cimentent de nouvelles alliances, et que mille anneaux de fiançailles
sont tendrement échangés. Rafaëla devait être du pèlerinage ; je m'en
(l) C'est ainsi qu'on appelait ces veilles qui ont été supprimées depuis joiig-temps, par
suite des abus qu'elles avaiçnt fait aaître.
— 18 —
réjouis en pensant que si tout espoir m'était enlevé, je pourrais du moins
lui dire adieu avant de la fuir pour jamais.
(( Elle ne parut que long-temps après la chute du jour ; le vieux pi-
cador l'accompagnait, il l'engagea à visiter la romeria avec moi tan-
dis qu'il allait tout préparer pour la veille; elle y consentit et son bras
s'appuya sur le mien.
(( Des groupes sans nombre étaient disséminés autour de l'église ;
on chantait, on dansait on buvait ; la guitare, la mandoline , le pan-
dero remplissaient l'air de leurs accords confus ; des feux d'aloës et de
paille de mais étaient allumés à chaque carrefour de cette ville mou-
vante, et des cnfans sautaient à travers la flamme comme de légers
fantômes en poussant des cris d'allégresse ; il me tardait de sortir de
la foule poursuivre les rives fleuries de l'Èbre, seul avec Rafaëla. Loin
de tous les regards, j'espérais provoquer une explication décisive; mais
l'émotion que j'éprouvais était trop forte , ma bouche resta muette,
la fille de Zandugar paraissait souffrante, elle voulut se reposer quel-
ques instans et nous allâmes nous asseoir sur la mousse qui tapisse les
bords de ces fontaines célèbres, qu'on désigne dans le pays sous le
nom de Calderas (i).
« Voyez, me dit Rafaëla après un instant de silence, comme tout
ici parle aux yeux et à Pâme ; les vagues bruissemens de cette multi-
tude agitée , le murmure solennel de ce fleuve paisible , ces figures
bizarrement agrandies que reflètent cent foyers sur les tours de Yilla-
Franca, et là baS;, à l'horizon, le mont Cayo, ce géant de nos Pyré-
nées, dont la tête voisine du ciel se pare d'une auréole d'étoiles...
« Rafaëla, lui répondis-je, vous êtes heureuse et tout vous sourit ;
moi, si je ne craignais de vous faire partager ma tristesse, je vous di-
rais que l'eau de ce fleuve passe pour ne plus revenir, que celte multi-
tude qui fourmille au pied de l'église n'est pas même une génération
au pied d'un siècle, qu'elle ne laissera pas plus de trace ici bas que ces
ombres dessinées sur les tours par la réverbération de la flamme , et
qu'enfin le mont Cayo ne doit au voisinage du ciel que d'être plus
souvent mutilé par la foudre et de porter une couronne de glace dans
une région vivifiée par le soleil.
(1) Ce sont des sources intermillenles qui ont la forme d'une chaudière [calderd). Il y
en a deux très-remarquables à Crivillen, village près d'Alcaniz j elles ne coulent que dans
les années de sécheresse, elles tarissent dans les années pluvieuses.
— 19 —
-— (( Quel langage î Alguaro, qui peut donner une teinte si sombre
à vos pensées? »
(( Je me tus et je cherchai à dissimuler mon trouble en cachant mon
visage entre mes mains.
— (( Si rien ne vous plaît sur la terre, reprit avec hésitation Piafaëla,
le ciel du moins...
— a Le ciel!.... regardez-le dans le miroir de cette fontaine : ces
étoiles qui s'allongent dans l'eau ne ressemblent-elles pas à des larmes
de feu semées sur un drap funéraire , et cette source elle-même que
l'on a si justement appelée menteuse (i), qu'exprime-t-elle autre chose
que vicissitude et déception !
' — (( Mais vous n'y songez pas : cette source est un des plus beaux
présens de Dieu ; inutile dans les années d'abondance , elle ne se mon-
tre que dans celles de stérilité, n'est-ce pas l'image de la bienfaisance ?
Ne voudriez vous pas avoir un ami qui disparût ainsi pendant vos
jours de prospérité pour venir à vous dès que vous seriez mal-
heureux?
-— « Un ami? un amiî... et où trouver un cœur qui m'aime... un
cœur qui m'entende ?. . .
(( Je ne pus achever; ma poitrine était oppressée, j'étoulfais. Pour
toute réponse , Rafaëla me tendit la main.
(( Avec quel transport je la saisis cette main chérie! comme je la
pressai contre mes lèvres en l'arrosant de larmes! je passais de la mort
à la vie , je renaissais à l'espérance , j'étais ivre de bonheur.
« Pour sceller un serment que la bouche d'une Aragonaise n'a ja-
mais besoin de prononcer quand ses yeux l'ont prêté , je détachai de
mon doigt l'anneau qu'avait porté ma mère et je le glissai à celui de
Ptafacla ; un bruit se fit alors dans le feuillage ; les jasmins que nous
avions écartés pour arriver à la fontaine s'inclinèrent, et je vis un pa-
nache rouge serpenter en fuyant au-dessus de leurs tiges ; je me levai
avec précipitation , je me jetai à corps perdu dans les broussailles,
mais des ronces embarrassèrent mes pieds , et le téméraire qui nous
avait écoutés eut le temps de s'enfoncer dans un bois dont l'épaisseur
le déroba h ma poursuite,
(( Le lendemain, la porte du picador me fut refusée; ITernandez
' " I I . «- I n I I Il I ., I 1 »■ I . . . ■ ' Il
(\)Fuente meniirosay burlona.
^ 20 —
seul eut la permission de continuer ses visites, je compris. Ma dague
pouvait faire justice du traître; mais sa mort eût été un outrage pour
Rafacla ; elle avait accepté mon anneau, je n'avais plus de rival.
(( Son père m'ayant rencontré par hasard au détour d'une rue m'a-
borda d'un air affectueux et s'excusa du parti qu'il avait pris à mon
égard en me disant qu'il ne pouvait, sans nuire à sa fille , tolérer des
assiduités qui avaient été trop publiques pour n'être pas remar-
quées.
— « Crois-moi bien , Alguarito, ajouta-t-il en me frappant sur l'é-
paule, je t'aime, et si mon devoir n'était pas d'assurer avant tout l'ave-
nir de Rafaëla, tu l'emporterais sur Hernandez, lors môme que tu ne
posséderais que la moitié de ce qu'il offre. »
(( Touché de sa bienveillance , je lui fis connaître toute l'ardeur de
mes vœux et je le suppliai de m'accorder un délai. ^)
— (( Soit! me répondit-ii, j'attendrai tant que ma fille le voudra. ^)
Cette assurance me rendit quelque espoir: sortant de ma longue incurie,
je ne rêvai plus qu'aux moyens cramasser promptement la dot exigée ;
amère dérision ! L astucieux vieillard s'était joué de moi ; docile aux
conseils du perfide Hernandez, il n'avait voulu que m'endormir dans
une crédule sécurité; Rafaëla m'apprit que l'un et l'autre, employant
tour à tour la prière et la menace, l'assiégeaient sans relâche pour ar-
racher son consentement, et qu'il ne lui restait plus d'autre refuge con-
tre leurs obsessions que la cellule d'un cloître ; je combattis inutilement
sa résolution.
— (( Toi ou Dieu ! s'écria-t-elle d'une voix émue , si je ne peux t'ap-
partenir, il faut que je rompe à jamais avec le monde; j'irai prier sur
la porte du ciel jusqu'au jour où elle s'ouvrira pour me recevoir. »
(( Voilà bien la faiblesse des femmes , répliquai-je , elles vantent
leur dévouement, et au premier obstacle tout est fini. Si tu m'aimais
comme je t aime , si tu étais capable de soutenir une lutte d'une an-
née, demain je sortirais de Sarragosse , j'abandonnerais nos monta-
gnes, j'irais travailler dans les états du roi de Navarre, et j'en rappor-
terais assez d'or pour contenter l'avidité de ton père ; mais non , ce
serait te demander plus que tu ne pourrais tenir; je n'exigerai pas un
sacrifice au-dessus de tes forces.
(( Les supplications , les pleurs n'auraient rien obtenu de ce cœur
— 21 —
superbe; mais je venais de lui porter un déti, il retrouva tout son
courage.
(( Un an 5 reprit Rafaëla, le travail d'un an?... non, non, ce ne se-
rait pas assez ; j'attendrai deux années, et si alors lu n'es pas de
retour, Alguaro, dis-toi bien que ton amie n'existe plus que pour
Dieu !
« Ainsi le bonheur reparaissait devant moi; mais quelle distance
m'en séparait encore! je devais pour l'atteindre franchir l'intervalle
d'un abime , je le perdais si un seul obstacle ralentissait mes pas , il
fallait fertiliser chaque heure , et de pauvre que j'étais, devenir riche
h jour nommé; j'avais beau puiser des forces dans le sentiment qui me
soutenait, toute mon énergie était prête à m'abandonner en embras-
sant une telle perspective d'incertitudes et d'alarmes. Il y eut alors
dans ma vie je ne sais quelle confusion ; un nuage de feu enveloppa
ma tète , j'entendis la foudre gronder dans mon cœur et le désespoir
s'y rouler en hurlant... Ohî ce fut horrible! Je me demande encore
Bi ce n'est pas une illusion, un rêve, un vertige , il n'est que trop vrai ,
cependant... oui , je me rappelle... quel supplice!... comme j'ai souf-
fert!... et l'on a pu dire que je n'aimais pas, que j'étais froid, indiffé-
rent, égoïste!... Ah! de quelle épouvante seraient saisis ceux qui
m'ont cru insensible , comme ils le maudiraient ce don fatal qu'ils
m'ont contesté, si tous les souvenirs qui tourmentent mon ame se re-
muaient à la fois dans leur cœur! — »
Ces mots désordonnés furent suivis d'ime brusque interruption ;
Alguaro était livide , ses larges sourcils se contractèrent, et ses yeux
sortis de leur orbite et comme retournés sur lui-même prirent une
teinte de sam?.
— (( Peu de jours après, dit-il en se calmant par degrés, j'étais sur
la frontière de l'Aragon, j'entrai dans le Béarn par la vallée de Gis-
tau , et comme si la patrie eut voulu me dire encore adieu, je rencon-
trai deux moines du couvent des Téronymites qui retournaient à Sarra-
gosse et qui bénirent mon voyage; vous savez le reste; inutile de
raconter une vie qui s'est traînée sous vos veux et qui n'a été souvent
que l'image de la votre ; elles touchent enfin à leur terme ces deux an-
nées d'épreuves ; plus de ces jours trop courts pour le travail, plus de
ces nuits trop longues pour le repos ; je pars demain, demain je marche
à une nouvelle existence , je cesse de gémir, j'oublie , j espère, à cha-
— 22 —
que pas la poussière de Texil se détache de mes pieds, et j'entrevois de
plus prés ces montagnes adorées où la patrie, l'amour, le bonheur, tout
m'attend avec Rafaëla. ))
Comme on écoute le chant d'un oiseau long-temps après qu'il a cessé
de se faire entendre , la foule silencieuse et béante retenait encore l'ex-
plosion des sentimens divers qui l'agitaient , lorsqu'un rire sardonique
répondit aux dernières paroles d'Alguaro ; tous les yeux se portèrent
avec surprise sur un Espagnol qui était à demi enveloppé dans un
étroit manteau, et dont la toque de velours était ombragée d'un pa-
nache noir; l'insolente ironie de cet homme , loin de se déconcerter,
se donna hbre cours.
(( Patrie! amour! bonheur! tout m'attend avec Rafaëla!... dit-il
en imitant la voix d'Alguaro; Rafaëla t'attendreî... en vérité , l'hon-
neur serait grand pour elle!... »
Alguaro se lève bouillant de colère, le manteau de l'étranger tombe
et découvre à ses yeux le rival qu'il abhorre.
— (( Quevois-je? secrie-t-il, Hernandez!
(( Oui, Hernandez, le perfide Hernandez, comme tu oses rap-
peler.
— « Que viens-tu faire ici , imprudent?
— (( T 'arrêter.
(( M'arréter, toi ! as-tu donc résolu de braver ma fureur?..,
(( Que m'importe ta fureur! c'est à toi de trembler, je suis l'en-
voyé de ton seigneur et maître.
. — (( Que veux-tu dire ?
— « Cet ordre va te l'apprendre. De par l'empereur Charles-Quint,
roi de Castille et d'Aragon , moi , Hernandez de Torella , délégué du
seigneur justicia-major de Sarragosse, je te somme d'avoir à me sui>Te
sur l'heure ! »
Au nom détesté du vainqueur de Pavie, les Béarnais, qui déjà mur-
muraient sourdement, se mirent à rugir.
«Depuis quand l'Espagnol commande -t-il en Navarre?... »
criaient les uns ; — « Honni soit le roi des impériaux ! )> vociféraient
les autres; et du sein de la foule exaspérée sortaient mille impré-
cations. — «Mort à Charles -Quint! mort à tous les traîtres qui
le servent ! tuez Talguazil ! tuez - le ! tucz-le ! ))
Hernandez, assailli de toutes parts, lut renversé, foulé aux pieds, et
— 23 —
aurait été impitoyablement massacrè . si^trois archers qui entraient
alors dans la cour du château , et dont il avait eu l'imprudence de ne
pas attendre l'arrivée, n'étaient point parvenus à se faire jour jusqu'à
lui ; ils réclamèrent main-forte au nom du roi de Navarre, et des qu'ils
purent dominer le tumulte, un d'eux déroula un parchemin revêtu du
sceau d'Henri d'Albret, et lut à haute voix l'ordre d'extradition.
La foule, subitement apaisée, était stupéfaite; elle interrogeait la
figure d'Alguaro avec autant d'inquiétude que de curiosité; et celui-ci,
debout et immobile, ne quittait pas son rival des yeux; sa main agitée
par un mouvement convulsif frémissait sur la poignée de sa dague.
Plus la frayeur d'Hcinandez a\ait été grande, plus sa rage fut vio-
lente.
— (( Tu n'as pas tout dit, iils de damné, s'écria-t-il : tiens, tiens, \oici
qui t'aidera à compléter ton récit î ^)
Et il lui fît passer un feuillet de vélin richement enluminé qui pa-
raissait arraché d'un missel.
Alguaro changea de couleur.
— (( N'est-ce pas assez pour te rendre la mémoiie ? regarde ce cou-
teau chargé de rouille ; le reconnais-tu à ce manche de figuier sur le-
quel tu as si habilement sculpté un chiffre amoureux? il est tel qu'on
l'a trouvé sur les rochers ; mais , voici mieux encore : voici l'anneau
émaillé de Sainte- Engracia... eh bien! qu'as-tu h dire?... est-il un
hérétique parmi tes dignes aïeux qui ait mieux mérité que toi d'être
livré au bourreau et de mourir dans les flammes ? ))
Pareil à un homme qui sort tout-à-coup d'une obscurité profonde,
Alguaro semblait ébloui par une clarté soudaine : la feuille de vélin, le
couteau ciselé, l'anneau d'émail, il considérait tout et ne voyait rien.
Un morne désespoir se peignit sur ses traits à mesure que les objets,
dont l'aspect avait troublé sa vue, commencèrent à prendre une forme
distincte à ses veux.
— (( Le voilà donc revenu, dit-il, ce passé dont je voulais jeter la
poussière au vent! et c'est la main d'JIernandez qui me l'apporte!...
mes souvenirs s'effaçaient en s'éloignant de moi , je croyais les rêver,
ils ont reparu, ils sont tous présens, oui, tous, je les revois plus achar-
nés, plus implacables que jamais. Ah ! si la terre pouvait se fendre
sous mes pieds et m'engloutir!... Insensé que je suis! à quoi bon me
révolter contre ma destinée!... Dieu est grand; il a ouvert le flanc
— 24 —
de la montagne pour en faire sortir mon secret ; il a donné une voix à
l'ouvrage de mes mains pour me dénoncer, que sa volonté s'accom-
plisse!... Mais Rafaëla, Rafaëla, que va-t-elle devenir!... »
— (( Tu n'as plus à t'occuper d'elle, vil suborneur, répondit l'Espa-
gnol, épargne-toi un soin qui l'outrage ; une cellule de pénitente à
Santa-Fé est son tombeau, elle s'y est enfermée en te maudissant. »
Un rayon de joie traversa comme un éclair la sombre figure d'Al-
guaro ; sa bien-aimée n'était pas au pouvoir d'Hernandez , elle avait
tenu sa promesse ; mais le dernier mot qu'il venait d'entendre l'avait
plus cruellement blessé que toutes les injures de son rival.
• — (( Rafaëla m'a maudit? s'écria-t-il, tu mens Hernandez, tu mens!.,
elle seule n'a pas le droit de me maudire, tout ce que j'ai fait, mal ou
bien, je l'ai fait pour elle ; savais-je, avant de l'aimer, si j'étais pauvre ou
riche ? le gain de chaque jour ne suffisait-il pas à ma subsistance de
chaque jour ? Est-ce pour moi que j'avais besoin d'or? Qui a jeté la pre-
mière bourse dans cette balance avare que tenait la main de son père?
N'est-ce pas ioi? N'a-t-il pas fallu trouver le même poids? Le court
délai qui m'avait été accordé ne m'exposait-il pas à la chance de tout
perdre ? Comment vivre, comment travailler sous l'étreinte de si poi-
gnantes angoisses? mes calculs étaient ceux de tout artisan ; ils n'a-
vaient jamais dépassé une semaine ; forcé de compter avec l'avenir, je
fus effrayé ; il me parut certain que mes sueurs couleraient inutilement
si mon ciseau était ma seule ressource ; il me vint alors une pensée qui
ne devait pas être faite pour ma tète, car elle la bouleversa 5 une de ces
pensées de l'enfer dont le poison enivre et brûle... Eglise de las San-
tas masas ! église de ce couvent des Jéronymites , fondé par Ferdi-
nand, le persécuteur de mon père, et enrichi de la dépouille de mes
aïeux, c'est vers toi, vers toi seule que le souffle du démon devait me
pousser! La vengeance m'excitait au sacrilège;... mes pas chancelè-
rent cependant... la parole d'un prêtre qui, du haut de la chaire, pro-
clamait les décrets de la justice divine, m'arrêta sur le seuil du crime;..,
interdit, confus, je m'échappai de l'église en jurant de ne plus v ren-
trer. Rafaëla m'apparut lout-à-coup; pour la première fois je vis des
larmes humecter ses paupières, et elle s'éloigna en me répétant sa pro-
messe : — (( Deux ans d'attente, et puis, toi ou Dieu !... )) — (( Dieu, ou
Satan! me cria dans ce moment d'émotion une voix intérieure, mais
— 25 ^
Rafaëla avant tout, au prix de tout! » Et cette voix impérieuse, irré-
sistible, je la pris pour celle de ma destinée ; j'obéis.
« Lorsque l'angelus eut sonné au couvent, seul dans l'église souter-
raine, je me glissai entre les ossemens des martyrs ; j'écartai leurs re-
liques, et détachant une clé de la chasse d'argent où repose la léte de
sainte Engracia, j'ouvris son trésor, j'y plongeai la main, je saisis tout
ce que je rencontrai dans l'ombre ; sa bague, son missel, ses pierreries. . .
Comme mon sang battait alors mes artères! quelles palpitations préci-
pitées dans mon cœur !... moi qui n'avais jamais connu la crainte , je
tremblais! le bruit seul de mes pas me faisait frissonner; tandis que
j'essuyais la sueur froide qui coulait de mon front, un glas funèbre vint
k sonner sous les arceaux retentissans; j'accélérai ma fuite : les colon-
nes blanches contre lesquelles je me heui tais dans les ténèbres étaient
devenues pour moi autant de spectres ; ma main se glaçait en les tou-
chant ; je volai sans m'arréter vers la montagne, et là j'enfouis mon
butin dans les fentes d'une roche aiguë sur laquelle aucun autre chas-
seur que moi n'avait encore monté; j'étais à Sarragosse avant le lever
du jour.
» Toutes les cloches dénoncèrent à la fois le sacrilège ; c'était le lu-
gubre tintement de l'agonie ; d'immenses processions sortirent en ha-
bits de deuil des églises et des couvens ; l'archevêque, vieillard octo-
génaire, marchait en tête, la corde au cou et les cheveux couverts de
cendres ; il s'avança vers Santas-Masas en répétant le Miserere^ et au
sein de la foule gémissante qui répondait à ses prières, j'aperçus Ra-
faëla ; mon cœur ne put tenir contre ce spectacle ; je déchirai mes vé-
temens, je pris un ciliée , et le cierge à la main je me jetai des pre-
miers dans le temple profané; mes larmes lavèrent sur les dalles
l'empreinte de mes pas nocturnes.
)) Pardonne, sainte Engracia, pardonne , m'écriai-je, en me frappant
la tête sur la pierre; je n'ai cédé que malgré moi ; j'aurais en vain pro-
longé une lutte inégale, ma destinée le voulait ; mais que ton courroux
s'apaise ! je suis jeune encore, je te consacrerai, s'il est nécessaire, le
travail de toute ma vie, et ton trésor te sera rendu ! »
)) Cet engagement pris à la face des autels, j'ai su le remplir; pas un
maravedis ne manquera ; dés que mes inquiétudes ont cessé , dès que
les premiers fruits de mon travail m'ont permis d'attendre arec plus de
— 26 —
confiance l'avenir, j'ai adressé un avis secret au justicia-niajor pour lui
indiquer le lieu où le saint trésor est caché.. .
(( Il est vrai, dit Hernandez, l'avis dont tu parles a été reçu; mais
dé'à un chasseur d'Isards avait apporté à Sarragosse le couteau que tu
avais oublié sur la montagne, et Zandugar et moi nous l'avions reconnu
aux: deux lettres que tu y avais entrelacées; il fallait être aussi diligent
pour le repentir que pour le crime ; au lieu de t'envoyer au bûcher, on
se serait peut-être contenté du gibet ; apprends-le, d'ailleurs, les feuil-
les du missel retrouvées une à une avaient suffi depuis long-temps pour
te faire soupçonner par les Jéronymites, et tes remords en venant plus
tôt seraient encore venus trop tard. »
Ces paroles cruelles excitèrent chez l'Aragonais un mouvement d'in-
dignation qu'il s efforça de réprimer; c'en était fait; il ne pouvait plus
avoir la majestueuse colère du lion ; mais il y avait dans ses regards
quelque chose de celle du tigre chaque fois qu'ils retom.baient sur Her-
nandez.
— « O Dieu terrible! s*écria-t-il en levant les mains au ciel, qui pour-
rait tromper ta vigilance ? ce missel que j'avais emporté dans ma fuite,
et que j'ouvris par hasard eu me reposant sur la première montagne
de France, ce livre saint qui me rappela les menaces de ta justice, et
que, dans ma fureur, je jetai feuille à feuille au torrent, devait servir
aussi de témoin contre moi ! Rien n'a été perdu : les deux moines que
j'ai salués sur la frontière, ce sont eux, je le comprends, qui ont dû re-
connaître dans quelque page flottante l'image souillée de leur protec-
trice ;.. . ils ont remonté le cours du Gave et recueilli à chaque pas une
nouvelle preuve du crime. . . Eh bien ! que faut-il encore ? frappe, grand
Dieu! achève l'œuvre de ta vengeance, mon front se courbe devant
toi! mais grâce, grâce pour Rafaëla! Rafaéla est innocente ; son cœur
n'a jamais cessé d'être pur ; oh ! par pitié, épargne-la ! n'ajoute rien au
malheur que j'ai fait tomber sur elle î
— (( Trop tard, trop tard encore! répliqua Hernandez avec un rica-
nement barbare, Rafacla s'était révoltée contre la volonté de son père;
elle a porté la peine d'un indigne amour. Moi-même, nuini d'un ordre
du justicia-major, je l'ai arrachée de son cloître et je l'ai contrainte u
venir avec les recluses, ses sœurs, voir ton nom cloué à Tinfàme po-
teau ; on dit que depuis lors sa raison s'est égarée, qu'elle refuse toute
nourriture, et qu'elle passe les jours et les nuits au pied du crucifix ; tu
— 27 —
peux donc te dispenser de prier pour elle/bien que tu n'aies pas long-
temps à vivre, il est à croire qu'elle sera morte avant toi. »
Alguaro atterré resta sans voix ; il avait croisé ses bras sur sa poi-
trine et semblait perdu dans sa douleur; il n'opposa aucune résistance
aux archers qui s'avancèrent pour le désarmer ; il leur remit sa dague,
et jetant un regard attendri sur ses compagnons qui mêlaient leurs
larmes à celles des femmes, il donna lui-même le signal du départ.
A quelques pas du château, il se retourna en murmurant un dernier
adieu, et ses yeux s'arrêtèrent sur le portail où l'on avait dressé un
échafaudage pour placer les armoiries du roi de Navarre ; une idée
soudaine se révéla dans ses traits; il s'approcha vivement du vieil ar-
gentier qui l'avait fait asseoir à sa table, et le supplia de lui accorder
une faveur.
— (( Parle, lui répondit l'ancien homme d'armes, en affermissant sa
voix pour cacher son émotion, que veux-tu?
— » Laisser ici un souvenir, graver sur ce portail la pensée de ma
vie, cette pensée fatale que j'ai portée comme un joug, et qui m'a
écrasé. ., le fanal allumé sur l'écueil préviendra peut-être d'autres nau-
frages.
— » Mais les armes de Navarre ?...
— » Elles brillent sur trop de castels, sire écuyer, pour avoir besoin
de blasonner celui-ci ; voyez là-haut sur ce mur la menace béarnaise :
Touches-j" si tu Poses ; n'est-ce pas assez ? qui ne reconnaîtrait à ces
mots le noble et vaillant maître de Coarasse !...
— » Tu dis vrai, répondit l'argentier, l'épée du fourreau vaut mieux
que celle de l'écusson ; grave donc à cette place ta triste légende, et
puisse la leçon profiter au pays ! )>
Alguaro s'élança aussitôt sur l'échafaudage; ses outils lui furent
rendus, et dès qu'il les eut touchés, on vit sa figure se ranimer; son
œil reprit tout l'éclat qu'il avait perdu ; les rubans du bouquet de gui
qu il avait planté le matin au-dessus du portail, jouaient au vent et on-
dulaient autour de sa tête ; il attaqua le granit avec une telle hardiesse
et d'une main si ferme et si sûre, qu'on aurait pu croire qu'il avait un
modèle devant les yeux. Hélas! ce qu'il écrivait était gravé depuis si
long-temps dans son esprit! c'étaient les dernières et funestes paroles
de son père : « Lo quQ ha de ser ?io puedefaltar. )) Son ciseau ne se
— 2g -
reposait que que pour s'aiguiser ; i! courait, il volait de lettre en let-
tre, il brûlait la pierre^ autant de coups, autant d'étincelles.
La foule attentive répétait chaque mot h mesure qu'il était formé, et
se communiquait à voix basse ses pénibles impressions ; les archers
avaient été postés au pied de l'échaFaudnge ; mais l'impatient Hernan-
dez , pour surveiller de plus près son ennemi , s'était placé sur l'é-
chelle.
La dernière lettre venait d'être sculptée, lorsque le maillet d'Al-
euaro s'échappa de sa main et tomba sur le plancher où s'était accoudé
l'Espao-nol ; celui-ci le ramassa et demanda à son prisonnier s'il n'avait
pas fini.
a Pas encore, dit Alguaro en aiguisant de nouveau son ci*^ean sur
un grès humide cl poli, il faut que j'écrive ici mon nom.
» C'est juste, repartit Hernandez, et il monta sur I cchafaud pour
lu! rendre le maillet; mais, ajouta-t-il avec son ironie satanique, pour
que ton nom soit abhorré c^mme il doit l'être des deux côtés des Py-
rénées, il est nécessaire qu'il soit suivi i Goai'âS:?e du même mot qu'à
Sa rra gosse.
— » Et quel est ce mot?
— )) iNe te Tai-je pas assez répété? Sacrillge !...
» Tu le trompes, iiernandez, i! en c^t un auîr;^ t[ui a été écrit dans
lo ciel le jour où je t'ai connu.
— » Et quel est-i!?...
» MELUir.n^n!... répondit l'Aragonais d'une voix tonnante, et en
même temps il lui plongea son ciseau dans le cœur. »
Un cri d'effroi s'éleva de toutes parts; les archers escaladèrent l'é-
chelle; mais avant qu'ils fussent arrivés sur l'échafaudage, Alguaro avait
tourné contre sa poitrine le fer retiré fumant du cœur d'Hernandez,
et il était tombé pour ne plus se relever. Son corps palpitant râlait sur
celui de son rival , dont la tête pendait écheveléo v(^rs le sol et vomis-
sait des flots de sang.
AnoLPur de Piibi sqite.
— 29 —
aâ^^a ^m^ iL^ ^2'î2?iifï20^i>.'î:?^^3 ^^silî^s^s
ET
iE©îîSISEBAT192ÎS SIÎB E^E GSi-ÎÏS DES JîSÏOrJSS, DES TEîaPS
E'S' DS3 SRtY5±8'UTï9KS,
PAU M. DE CHATEAUBRÏAXD.
Enfin, voici un livre réellenienl ntlenciii!... un livre plein de
choses!... un livre qui vivra!... Pourquoi donc suis-je mal h Taise en
l'annonçant? En m'examinant bien, je le devine, c'est que je vole ce
plaisir à un de mes collaborateurs.
h' Essai sur la littérature anglaJse me^i arrivée son^ les om-
brages de ma retraite ; la , sous ces arbres que l'iiiver ne dépouille
pas et que j'aime encore par reconnaissance, quarid le nouveau feuil-
lage est revenu à tous les autres arbres. Mon devoir eût- été de refer-
mer le livre et de l'adresser tout de suite à la personne chnrgëe
de la Revue littéraire de VLc/20, mais le charme était déjà sur moi.
La magie du style m'avait saisi ^ le brillant des couleurs m'avait
ébloui 5 et la noblesse des pensées m'avait enlevé si haut , si loin de la
vie de tous les jours, que j'en oubliai un instant les usages ; et je
gardai pour moi le bonheur de lire le premier le nouveau livre de
M. de Chateaubriand... que celui qui n'eût pas fait comme moi
prenne la pierre et me la jette.
M. Moultet me pardonnera, je l'espère. IMoi, je ne ferai qu'an-
noncer la bonne jiouvelle au monde littéraire ; sa plume détail-
lera les beautés de l'ouvrage, et avec son savoir en montrera la
science ; car dans cet Essai et ces Considérations sitr le génie des
hommesj des temps et des j^évolutions, ainsi que dans \esEtudes histo-
riques, il y a une mine où bien des hfiains vont désormais puiser. Jamais
plus d'érudition n'a été mêlée à plus de poésie , plus de choses solides
à plus de choses gracieuses. Je n'avais encore lu que quelques pages ,
qu'il me semblait déjà que je ^ enais de traverser une contrée tout
ombragée de magnifiques chênes et tout ornée des plus gracieuses
fleurs.
— 30 —
Je n'ai fait que jeter les yeux sur la traduction du Paradis perdu.
Elle veut être lue phrase a phrase; en attendant, que Toriginal à la
main, je puisse me livrer h cette étude, je me bornerai à dire, que
nul aussi bien que M. de Chateaubriand ne pouvait nous montrer
Milton tel que Dieu et les révolutions l'ont fait.
S'il était donné a Thysope de parler, dirait-elle bien la majesté du
cèdre? et sera-ce au petit oiseau des airs à mesurer le vol de l'aigle?
Non, pour porter un géant et Texposer aux regards de tous, il
faut être qéant soi-même.
Voici comment s'exprime l'illustre traducteur dans un avertissement
placé en tête de son livre :
(( J'ai peu de chose à dire de ma traduction, des éditions, des com-
mentaires, des illustrations^ des recherches, des biographies de Mil-
ton. » Il V en a par milliers ; il existe en prose et en vers une douzaine
de traductions françaises et une quarantaine d'imitations du poète ,
toutes très-honnes; après moi viendront d'autres traducteurs, tous
excellens ; h la tête des traducteurs en prose , est Racine le fils ; à la
tête des traducteurs en vers, Tabbé Del il le.
(( l'ne traduction n'est pas Va personne ^ elle n est qii un portrait :
un grand maître peut faire un admirable portrait , soit j mais si Tori-
ginal était placé au près de la copie, les spectateurs le verraient chacun
à sa manière et différeraient de jugement sur la ressemblance. )>
(( Traduire, c'est donc se vouer au métier le plus ingrat et le moins
estimé qui fut oncques; c'est se battre avec des mots pour leur faire
rendre dans un idiome étranger un sentiment , une pensée autrement
exprimée, un son qu'ils n'ont pas dans la langue de l'auteur. Pourquoi
donc ai-je traduit Milton? Par une raison que l'on trouvera à la fin de
cet essai. ))
VÊcho de la Jeune France a révélé , il y a bientôt un an , pour-
quoi l'auteur du Génie du christianisme et des Martyrs^ en était
réduit à traduire le premier poète de l'Angleterre.
Aujourd'hui , à la lin du second volume de V Essai sur la poésie
anglaise, M. de Chateaubriand parle ainsi :
« En finissant, revenons par un dernier mot au premier titre de cet
ouvrage et redescendons à l'humble rang de traducteur ; quand on a
vu, comme moi , Washington et Bonaparte ; à leur niveau , dans un
autre ordre de puissance, Pitt et ^Mirabeau : parmi les hauts révolution-
— 31 —
naires, Robespierre et Danton ; parmi les masses plébéiennes, l'homme
du peuple marchant aux exterminations de la frontière , le paysan
vendéen s'enferraant dans les flammes de ses récoltes, que reste-t-il à
regarder derrière la grande tombe de Sainte-Hélène?
(( Pourquoi ai-je survécu au siècle et aux hommes auxquels j'appar-
tenais par la date de l'heure où ma mère m infligea la vie ?
« Pourquoi n'ai-je pas disparu avec mes contemporains, les derniers
d'une race épuisée? Pourquoi suis-je demeuré seul à chercher leurs os
dans les ténèbres et la poussière d'un monde écroulé? J'avais tout à
gagner à ne pas traîner sur la terre ; je n'aurais pas été obligé de com-
mencer et de suspendre ensuite mes Justices d'' outre-tombe pour écrire
ces essais, afin de conserver mon indépendance d'homme.
(( Lorsqu'au commencement de ma vie, l'Angleterre m'offrit un re-
fuge , je traduisis quelques vers de Milton pour subvenir aux besoins
de l'exil. Aujourd'hui, rentré dans ma patrie, approchant de la fin de
ma carrière^ j'ai encore recours au poète d'Éden. Le chantre du Pa-
radis perdu ne fut cependant pas plus riche que moi : assis entre ses
filles, privé de la clarté du jour, mais éclairé du flambeau de son gé-
nie , il leur dictait ses vers. Je n'ai point de filles, je puis contempler
l'astre du jour, mais je ne puis dire comme l'aveugle d'Albion :
How glorious once above thy sphearl
Soleil ! j'eusse autrefois éclipsé ta lumière î
« Milton servit Cromwell, j'ai combattu Napoléon : il attaqua les rois,
je les ai défendus ; il n'espéra point leur pardon, je n'ai pas compté sur
leur reconnaissance. Maintenant que dans nos deux pays la monarchie
penche vers sa fin , Milton et moi n'avons plus rien de politique à dé-
mêler ensemble. Je viens me rasseoir à la table de mon hôte ; il m aura
nourri jeune et vieux... Il est plus noble et plus sûr de recourir à la
gloire qu'à la puissance ! ))
Nous ne savons si notre admiration nous enivre trop , mais en vé-
rité, jamais, selon nous, homme n'a surpassé celte noblesse de style et
cette manière digne de dire. Pas un mot qui n'émeuve , pas une pen-
sée qui n'élève dans cet aveu d'une pauvreté toute rayonnante de
gloire :
O mon pays, sois mes amours,
Toujours*
— 32 —
Toujours loyale et lidèle Bretagne, sois honorée entre toutes les
provinces, car tu as donne la vie au premier écrivain de notre siècle ,
et jamais cœur plus généreux que celui de Chateaubriand n'a battu
dans une poitrine d'homme.
LE PARADIS PESIDU.
Qu'on se figure une de ces immenses forets d'Amérique, visitées par
Chateaubriand, où des arbres de toute espèce se mêlent, se pressent ,
s'enlacent dans un admirable désordre , où la végétation la plus luxu-
riante se déploie librement, où la sève coule par d'innombrables ca-
naux , et Ton aura peut-être une image du Paradis pej^du. Quant
au poète, c'est une nature multiple, complexe, sïl en fut jamais, une
nature sans régie et sans frein, qui va, vient, s'arrête, s'embarrasse ,
se replie, se roule sur elle-même comme le serpent séducteur, et se
joue sublime et insaisissable en mille transformations; ou plutôt, pour
parler le magnifique langage de l'auteur, c'est « un fleuve immense qui
entraîne avec lui ses rivages et les limons de son lit , sans s'embarras-
ser si son onde est pure ou troublée. » Telle est l'œuvre, tel est l'homme
que M. de Chateaubriand avait à nous faire connaître; voyons s'il y a
réussi. Rapprochons le tableau de l'original , appliquons le calque sur
le dessiu , le masque sur le visage de celui qu'il a voulu peindre, et ju-
geons par analogie... La ressemblance est frappante. Oui , voilà bien
l'œuvre de Milton ; voilà les dédales sombres, sinueux, impraticables ,
(jui sV croisent en tout sens; ses sites inachevés et jetés au hasard, ses
épais fourrés où le jour ne pénètre pas, son vernis souvent équivoque
et son ciel; voiià le vieux républicain, l'ennemi des rois; l'ange
tombé , à qui la foudre a frappé la tête et arraché la vue; le voilà,
vaincu, refoulé, exilé, le puissant apêtre des révolutions, qui conspi-
rait la chute des grandeurs de son siècle ; on le dirait dans une de ces
nuits ardentes, où la fièvre rongeait son sein ; la pâle lueur de sa lampe
éclaire son visage; ses lèvres se crispent, des paroles qui s'entrechoquent
pêle-mêle, timiuUueuscs comme l'émeute hurlante, inarticulées comme
des soupirs de désespoir, sublimes comme la nature dans l'enfante-
ment , jaillissent à grands llols de sa bouche.
Tout ce que ce calque merveilleux a coûté à l'auteur de soins ,
de peines, de fatigues et de patience , nul ne pourrait se l'imaginer et
„ 33
nul ne le sait mieux que nous, qui avons si souvent violé la sainlelc Je
la retraite où il expiait son génie, pour lui parler de la Jeune France...
de la Jeune France, à laquelle il porte un si vif intérêt. Nous avons vu
l'auteur à^Aiala Réné^ des Alcrrijj's et du Génie du christianisme^
nous Pavons vu, cet homme qui a créé un siècle et qui lui donnera son
nom, accoudé à sa mauvaise table de bois traduisant Millon, ligne par
ligne et mot par mot, comme un pauvre écolier de sixième du grec ou
du latin! Ainsi Corneille dans ses vieux jours mettait en vers V Imita-
tion^ à genoux; car toutes les gloires sont sœurs; (( Les hautes renom-
)) mées se mêlent comme enfnns d'une même famille, tout ce qui a de
)) la grandeur se touche. ))
Le système de traduction tout-à-fait littérale qu'a suivi l'auteur^ef-
faroucliora sans doute plus d'une susceptibilité. Il y aura des esprits à
vue courte et à excellente mémoire, qui ne savent pas plus l'anglais
que leur propre langue, auxquels le Paradis perdu de Tabbé De-
lille avec ses allées bien sablées, ses bosquets bien finis, ses avenues
droites et raides, plaira certainement beaucoup plus; il eut été
facile à rillustre traducteur de satisfaire ces gens-là. « Si je n'a-
vais voulu donner, dit-il , qu'une traduction élégante du Paradis
perdu, on m'accordera peut être assez ce connoissance de l'art, pour
qu'il ne m'eut pas été impossible d'atteindre la hauteur d'une traduc-
tion de cette nature. » Mais ce n'est pas à leur manière que le génie
comprend le génie.
Pour nous qui ne somme.], grâce à Dieu, ni de cette arrière-garde
de la scholastique dont parle M. de Chateaubriand et pour laquelle il
n'écrit point , ni de ceux qu'en appelait il y a tantôt six ans, roman-
tiques, autre espèce déjeunes vieillards « qui vont à la chasse des, ima-
ges, des idées, des expressions, pour en faire leur proie. » Nous, qui
espérons l'avoir compris, nous ne lui ferons certes pas le reproche de
rendre avec trop de vérité son modèle; ce serait lui reprocher le titre
même de sa gloire ; \m portrait parfait doit répéter l'original , ainsi
qu'un miroir fidèle, avec ses qualités et ses défauts, et tel est celui
qu'il a tracé de Miltou ; mais le génie même de l'homme qui en a le
plus ne peut prévaloir contre le génie des langues; il y a en elles d in-
vincibles résistances, elles ne veulent jamais se livrer tout entières;
on a beau les saisir corps à corps, elles se dérobent, elles échappent,
on ne peut s'emparer de leur ame, traduire leur s?ns intime, transposer
- 34 -
leurs secrètes harmonies. Ceci n'est du reste qu'une observation géné-
rale que nous nous permettons de faire en passant et qui n'influe en
rien sur notre jugement particulier. M. de Chateaubriand nous aime
trop et nous l'aimons et l'admirons aussi depuis trop long-temps, pour
ne pas lui dire naïvement toute notre pensée.
La traduction du Paradis perdu est un grand fait dans l'histoire
de la littérature moderne ; elle marque une ère nouvelle dans une des
branches de cette littérature, assez dédaignée jusqu'ici , et signale un
progrès digne de fixer l'attention des hommes réfléchis et graves.
Naguère, le chantre des Harmonies^ à son retour d'Orient, venait
attacher un anneau d'or au vieux palmier du désert ; cette fois ce
n'est plus le poète de la France, c'est le grand aveugle d'Albion , c'est
Milton lui-même, évoqué par sa propre lyre, qui sort de son tombeau
et vient couronner son rival. WV.
Alors que vous vous promenez à travers les champs, vous trouvez
êbuvent sur les bords du sentier que vous suivez de petites buttes de
terre qui s'élèvent çà et là. Si le temps est sombre, si des nuages gris
voilent le ciel, vous ne voyez rien sur ces espèces de boursouflures de
terrain. Mais si le soleil chasse la nuée pluvieuse, si de beaux rayons
d'or tombent d'en-haut sur la campagne, tout de suite vous apercevez
des millions de fourmis sortant de dessous la poussière de ces petites
montagnes élevées par des insectes, alors tout est animation et mou-
vement dans la fourmilière, un rayon de soleil lui a été une bonne
nouvelle, et voilà tout le peuple travailleur en joie.
Il en est des habitans des grandes villes comme des fourmis; quand
viennent les premiers beaux jours, on les voit se remuer dans les rues
étroites de la cité et faire leurs apprêts pour aller respirer aux champs.
Le retour du mois de mai, c'est le beau temps des voitures de dé-
menagemens, les bons jours des tapissiers de petites villes ; c'est aloi^
— 35 —
qu'ils tendent oux fciiéUesles rideaux de percale ou de mousseliiie bro-
chée, et qu'au-dessus des couchettes de bois de noyer ou des lits d'a-
cajou ils enfoncent dans les murs leurs flèches ou leurs thyrses dorés.
G'estaussi alors que les propriétaires de maisons se réjouissent, car
leur revenu se double à la belle saison ; en resserrant un peu la famille
ils ont place pour les étrangers qui viennent chercher chez eux du calme
et de Tair, du repos et des distractions quasi-champétres.
Ce que je dis ici, dans cette tcte d'article, demandez aux proprié-
taires de Passy si c'est vrai.
Gomme tant d'autres, j'ai cherché plus d'air que je n'en avais à Pa
ris ; au lieu de la couleur blanc-sale des maisons, j'ai voulu de la ver-
dure sous mes yeux, et de l'espace devant moi, au lieu de Vétroitesse
des rues ou de la tristesse d'une cour.
Toutes les hauteurs qui avoisincnt la grande cité, les coteaux de Sè-
vres, de Meudon, d'Autcuil, de Passy, de Belleville, de Menilmontant
et de Vaugirard, doivent tenter les Parisiens et leur donner l'envie de
connaître et de ressentir d'autres brises que celles qui passent sur les
ruisseaux boueux des rues.
Passy surtout a dû appeler sous ses ombrages, et c'est parce qu'il fait
venir beaucoup de monde à lui, que nous y voyons aujourd'hui tant de
maisons. Ce coteau est d'un accès si facile, l'air qu'on y respire est si pur^
les eaux qu'on y boit sont si saines, que beaucoup de çisiteurs ont fini
par se faire habitans. Beaucoup ont dit: Il est bon d'être ici y et au
lieu d'y planter trois tentes, ils ont bâti beaucoup de jolies maisons.
Où nous voyons à présent comme une ville, au septième siècie i! n'y
avait qu'un tout petit village, connu en latin sous le nom de Nimio
et en français sous celui de Nijoji ou Nigeon.
Un saint Bernard, évêque du Mans, mort en 6^3, était propriétaire*
de ce hameau et des vignes qui s'étendaient à l'entour. Glotaire II,
surnommé le Gi'andy déclare dans son testament que ce village de
Nimio appartiendra k l'église de Paris.
A mesure que la population de Nimio ou de Nigeoji augmentait^
on abattait des ari)res de la foret voisine (alors la foret de Rouvret^
aujourd'hui bois de Boulogne)^ et l'on niellait le terrain en culture ;
c'est d'abord vers l'orient et à la proximité de la capitale que la popula^
tion se porta, et le lieu des abattis fut appelé Chaillol-, de Clml ou
Cliail^ qui eu langue tudesque signifiait, dçstruçtio avhorum^ abattis
— 36 -
dètois et c'est encore du mot Chai que vient le mot français Echalas.
Toute cette érudition, je l'ai prise à Passy, car Passy a ses chroni-
ques formant un gros volume in -8°, illustré de plusieurs vues et écrit
par M. N. P. Quillety ancien commissaire des gaen^eSy chef au
ministère de la guérite, sous-intendant militaire en retraite^ che-
K>alier de Vordre royal de la Légion- d' Honneur , membre de plu-
sieurs sociétés savanteSy et ex-adjoint au maire de Passy.
Il y a des gens qui vivraient des années dans une contrée, dans une
ville, dans un hameau, et qui passeraient leurs journées sans s'enquérir
de l'histoire des lieux qu'ils parcourent. Ce qu'ils voient, ce qu'ils tou-
chent leur suffît... Oh! je ne suis pas de ce nombre. J'aime à savoir,
(juand j'arrive dans une maison, qui l'a habitée avant moi?
Lorsque je me repose sous un arbre, j'évoque le souvenir des voya-
geurs qui s'y sont assis, bien avant que je n'eusse fait un pas dans la
vie. Aux pierres des vieilles murailles, aux frais ombrages de la forêt,
je vais toujours demandant leur passé. . . Je veux connaître avec qui je
suis destiné à vivre.
Avant de se lier avec quelqu'un, on s'enquiert de ce qu'il a fait, de
ce qu'il a été — Eh! mon Dieu, on pense, on rêve, on s'entretient
autant avec les choses qu'avec les hommes ^ il est donc bon de les
étudier aussi.
Le lendemain de mon arrivée à Passy, je cherchais déjà quelqu'un
qui pût m'en raconter l'histoire, quand au bout d'une allée du bois de
Boulogne, à un des piliers du mur de la Muette^ je lus en grosses let-
tres sur une affiche jaune :
Chroniques de Passy et de ses en^>irons, ou Recherches histo-
riques, statistiques et littéraires sur Passy , le bois de Boulogne et
les alentours.
Comme c'était bien là mon affaire, un quart d'heure après j'avais le
livre.
Je voudrais pouvoir louer cet ouvrage, car j'aime la pensée qui l'a
dicté ; mais l'auteurse laisse aller trop à des détails peu intércssans pour
ceux qui n'ont pas, comme lui, l'honneur d'clre marguillicrsde l'église
de Passy. Trop de pages de son livre sont remplies des réglemens de la
fabrique... Et puis quelquefois on serait aussi tenté de croire que
M. Quillet n'a point progressé avec son siècle^ car il nous raconte des
anecdotes qui ne sont plus de notre époque, et dont monseigneur le
— 37 —
duc de Bourbon (s'il ne s'était pas suicidé, comme chacun sait) pour-
rait se plaindre. Bien d'autres historiettes tout-à-fait Pompadour et
Dubarrj feraient également bien de disparaître du volume.
Grâce à ce que M. Quillet m'a appris, j'ai pu redire tout-à-l'heure
l'origine du nom de Chaillot qui m'a semblé aussi raisonnable que
beaucoup d'autres qui ont cours parmi les étymologistcs ; mais en vé-
rité, malgré toute ma tendance à croire au savoir et à l'érudition de
M. Quillet, je ne puis admettre pour bien avéré ce qu'il dit sur l'ori-
gine du nom de Passy.
Pour mettre mes lecteurs à même déjuger si c'est mauvaise volonté
de ma part, je vais transcrire le paragraphe dans lequel l'auteur des
Chroniques cherche à établir l'étymologie du nom de sa ville de pré-
dilection.
« Si l'on veut savoir, dit M. Quillet, d'où vient le nom de Passy, il
suffît de remarquer que la cote qui prend à Chaillot et s'étend jusqu'à
Boulogne est coupée par deux défilés assez étroits, l'un à l'entrée de
Passy, du côté de Paris, et l'autre à son extrémité, du côté d'Auteuil ;
ces deux défilés ou pas auront été définis par le mot pas dans
l'acception où il signifie passage entre deux montagnes, comme le
pas de Suze^ le pas des Thermopjles. On aura dit : Ilj a deux pas
ici, pour exprimer que Passy se trouve entre deux défilés. Pas ici ou
icj^ et par corruption Passi ou Passj. »
Je savais depuis long-temps qu'il y a des étymologies tirées de bien
loin, mais en conscience, je le déclare, je n'en avais pas encore ren-
contré de cette force-là.
Si je critique M. Quillet sur l'origine au moins douteuse qu'il attri-
bue au nom de Passy ^ je me hâte de le remercier de ce qu'il nous ap-
prend sur le bois de Boulogne. Je trouve là quelque chose de tou-
chant, et je m'en vais rappeler les souvenirs qui sont attachés aux vieux
chênes qui se voient encore çà et là, parmi les jeunes plantations de la
fashionable promenade du beau monde.
Peut-être quelques habitués du bois nous sauront-ils gré de leur
avoir donné de succinctes notions sur le lieu qu'ils aiment à parcourir ;
sans doute il est déjà doux, dans de légers landaux et d'élégans phaë-
tons, de rouler sans cahots sur le sable des routes de Saiiit-Cloud, de
Madrid, de Bagatelle, à^ Auieuil ai de Boulogne; sans doute, c'est
un plaisir de filer rapide au galop, avec la brise soufflant dans vos che-
— 38 —
veux sous les acacias en iieurs, les sycomores, les sapins et les chênes
des lono-ucs allées droites ; mais le charme de ces promenades doublera,
si quelques réminiscences historiques sont jointes à tous ces ombrages.
L'auteur des chroniques a su les évoquer, et nous lui en témoignons
ici notre reconnaissance ; car parmi les favoris dorés de la fortune, il y
a si peu de pensées graves, que je sais bon gré aux hommes qui sont
assez habiles pour pouvoir en jeter en passant sur cette foule mobile
et légère.
Ce que nous appelons aujourd'hui le bois de Boulogne avait autre-
fois le nom àe foret de Roiwret.
Cetle vaste foret s'appuyant à droite et à gauche des rives de la Seine
couvrait de son ombre la plaine de Sablons, Villiers et Glichy, Saint -
Ouen, la plaine Saint-Denis et tout le faubourg du Roule. Dans ces
temps reculés, Paris la ville des rois, était comme une reine assise dans
la solitude; aujourd'hui étendant ses longs bras, elle a déraciné les ar-
bres et détruit les ombrages qui l'entouraient, et la voilà maintenant
exposée à tous les regards et accessible à tous venans.
Du temps qu'elle avait encore cette défense de verdure autour d'elle,
ses habitans furent livrés à une cruelle maladie ; chaque jour on en voyait
mourir un grand nombre ; et pour les églises et pour les maisons mor-
tuaires, il n'y avait plus assez de tentures noires, et dans les cimetières
la place commençait à marquer! En ces jours de foi, quand Dieu en-
voyait un iléau à la terre, les hommes élevaient les mains vers lui, ils
criaient: Seigneur^ ajez pitié de nous ! Seigneur ^ faites-nous mi sé-
ricorde ! Et comme s'ils avaient eu peur de la majesté divine offensée,
ilsavaient mis une yierge pleine de gi^dce entre eux et le Roi du ciel, puis
la prenant comme protectrice, ils s'agenouillaient devant ses autels, en
répclanl : Mèj^e du Scua^eur! consolatrice des affligés! refuge des
pécheurs y priez pou?' nous^ priez pour nous.
Vers l'année i3io, une grande épidémie exerçant ses ravages dans
la ville que les prédicateurs appelaient la Babjlone moderne^ beau-
coup de Parisiens émigrèrent de ses murs. Les uns allant vers le midi,
les autres vers le nord, mais tous conduits par la piété et Tespérance,
^ar ces bandes de pèlerins ne se mettaient en route que pour aller
prier le saint qu'elles regardaient comme le meilleur protecteur, le
médiateur le plus puissant.
S^}\ il y avait h JS^juJogni^-sur mer une image miraculeuse de la
— 39 —
trés-sainte Vierge, qui avait un grand renom de puissance : les murs
de sa chapelle étaient tout recouverts à' ex-voto^ et son autel tout en-
richi d'offrandes ; non-seulement elle avait sauvé des centaines de ma-
telots de la fureur des vagues, mais elle avait encore préservé des pays
de la peste et du mal des ardens.
Beaucoup d'habitans de Paris allèrent donc vers elle; et si vous vou-
lez une scène qui contraste avec celles que vous voyez aujourd'hui sur
les hauteurs de Passy, regardez.
Elle est longue cette procession d'hommes, de femmes et d'enfans
qui souffrent et qui ont peur de mourir du mal qui a frappé leurs pro-
ches; elle monte lentement la pente du coteau, car ceux qui suivent la
croix de bois et la bannière de laine blanche, écartelée de noir, sont
tous faibles et défaillans ; leurs chants sont tristes et entrecoupés de si-
lences ; quand les voix se taisent, le bruit des pas sur le gravier de la
route est tout ce que l'on entend... Et alors que des paroles rempla-
cent les pauses, ce sont des versets du Miserere et du De profundis
qui sont lugubrement psalmodiés par les pénitens et répétés par les
échos. *'
Dans l'espace étroit qui est resté vide entre les murs de Paris et la
lisière de la/bréi de Rouvret, la procession s'est dessinée en suivant
les sinuosités du chemin, comme un long serpent qui a été blessé et qui
se meut avec peine ; mais la voilà maintenant dans l'épaisseur du bois,
voilà les souffreteux et les malades hors des ardeurs [du soleil, les voilà
cheminant sous l'ombre fraîche des chênes, et la clochette des confréries
et les refrains des litanies font taire les oiseaux accoutumés au profond
silence de la forêt. Les cerfs, les biches, les faons et les chevreuils s'en-
fuient aussi, comme si cette foule pieuse pouvait en vouloir à leur vie.
Oh non! ce n'est pas quand on va demander à Dieu de ne pas mou-
rir, que l'on voudrait faire mal à une faible et innocente créature.
Si les oiseaux et les autres habitans de la forêt se sont effrayés et éloi-
gnés du passage de la procession, le son cadencé des clochettes a fait
venir sur la voie qu'elle suit les ermites de cette vaste solitude, pour
s'agenouiller sur le passage de la croix, pour prier avec les pieux pè-
lerins, ils ont quitté leurs grottes ou leurs cahutes de branchages, et si
c'est une joie pour eux de voir qu'il y a encore tant de foi en ce monde ,
c'est une consolation pour les dévots voyageurs d'être bénis par les
solitaires de Rouvret.
— 40 —
Au'oirci'hui une cérémonie religieuse, une Fête-Dieu produirait
sans coûte Je l'effet dans les routes droites et régulièrement plantées
du bois de Boulogne, là les bannières pourraient (lotter et claquer au
vent et les croix d'argent briller au soleil ; car les jeunes plantations
n'abritent et ne cachent rien... Mais il y a cinq cents ans, quelle dif-
férence! que de mystère sous l'ombre des vieux chênes ! que de recueil-
lement sous ces rameaux élancés et entrelacés, qui donnaient l'idée des
voûtes à ogives! Une procession là. c'était beau, c'était plus beau que
dans une cathédrale ; là il est vrai pas de tentures, pas de riches tapis-
series appendues de chaque coté du chemin du cortège sacré, mais les
lierres, les liserons, les lianes, les vignes folles avaient jeté leurs gra-
cieux festons d'un arbre à l'autre, et dans plus d'un endroit formaient
des arc ides et de merveilleux reposoirs. Là pas d'orgues soupirant en
tO:mant sous des voules de pierres, mais les sons majestueux du veiît
dans la cime des sapins.
Pour les malheureux qui venaienl de souffrir et de voir mourir dans
les rues sales et étouffées de Paris, oh! certes ce devait être une sainte
joie, un retour d'espérance que de prier ainsi ensemble sous ces beaux
ombrages Aussi les malades croyaient déjà se sentir mieux... Les
pauvres mères surtout recommençaient à sourire à leurs enfans pâles
et amaigris, et se répétaient entre elles : La bonne Vierge a pitié de
nos petits anges.
Je ne chercherai pas à décrire, jour par jour, la route des pèlerins;
je dirai seulement que la longueur du chemin ne décourageait per-
sonne; loin de là, la sainte bande en avancanl ne faisait qu'augmenter
de nombre... Et quand du haut d'un plateau élevé ils aperçurent,
comme une nappe d'argent, la mer qui scintillait au soleil, ils étaient
près de deux mille.
(^'élait la Vierge que les litanies appellent Etoile des niej'S (maris
Stella) ([uc ces iervcns chrétiens venaient implorer. Aussi, quand ils
aperçurent l'immensité des flols, ils regardèrent avec enthousiasme ce
qui leur semblait là le domaine de. celle qui allait intercéder pour eux ;
elle est si puissante qu'avec un geste de la main, un sourire de sa bou
che, elle calme les fureurs de ce vaste océan et commande aux tem-
pêtes de ne plus remuer ses vagues. Elle dira aussi au fléau de cesser;
clic fera revenir la santé à nos enfans.
Ainsi pensait la muUUude en descendant vers la petit.^ ville de
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Boulogne, dont elle apercevait l'église élevant son docher nu-dessus
des toits des maisons..., c'était là le terme du pèlerinage!
Pendant neuf jours, les prières des pèlerins furent presque conti-
nuelles devant l'image miraculeuse, et quand la nuit venait, il n'y avait
point d'obscurité à l'en tour de son autel, car chacun voulait y faire
brûler une chandelle de cire.
Parmi les meilleures consolatrices, il faut nommer la foi et V espé-
rance; ces deux filles du ciel savent mieux que toute autre essuyer les
pleurs et opérer des miracles.
A la fin de la neuvaine, bien des malades étaient guéris, les couleurs
de la santé étaient revenues aux visages pales, la force aux faibles, la
gaîté aux enfans et le bonheur au cœur des mères!
Avant de quitter Boulogne, les pèlerins consolés et guéris appendi-
rent aux murailles de l'église leurs ex-voto y et lorsque les ^irêtres du
sanctuaire de la bienheureuse vierge Marie permirent aux voyageurs
qui allaient s'en retourner chez eux, de baiser les pieds de la glorieuse
image, des pleurs coulèrent de tous les yeux : c'étaient comme des en-
fans qui vont s'éloigner de leur mère. .. de leur mère qui les a soignés
dans leurs souffrances, et qui les a guéris !
Le roi Philippe-îe-Long avait envoyé avec les pèlerins un peintre
habile, et l'avait chargé de faire une exacte et vraie pourtraicture
de Notre-D ame-de-hon- Secours telle quelle se voit en sa nef, bat-
tue des flots, dans F église vénérée de Boulogne-sur-Mer. Et quatre
notables de Paris avaient aussi été choisis par ordre royal pour rap-
porter au Ptoi des chrétiens cette copie de la Vierge miraculeuse.
Le tableau du peintre parisien, placé sur un fond de moire blanche,
servit de bannière pour le retour. . . En venant à Boulogne, c'était une
écharpe de crêpe noir qui avait été nouée aux pieds du crucifix ; en re-
venant vers Paris, c'était une guirlande qui l'enlaçait qui laissait pen-
dre ses bouts terminés par deux gros glands de (leurs aux deux bran-
ches de la croix
Les parens, les amis des pèlerins attendaient impatiemment leur
retour. En ce temps-là, les communications étaient rares et difficiles
entre Paris et Boulogne-sur-Mer ; cependant il était arrivé au Louvre
un émissaire qui avait fait grande hâte pour annoncer que Notre-
Dame-de-bon -Secours avait rendu la santé aux malades^ la force aux
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faibles et le bonheur à tous les pèlerins, et que tous s'étaient mis en
route pour revenir.
Cette bonne nouvelle se répandit presque aussi vite que l'annonce
d'un malheur.
Je dis aussi vite que l'annonce d'un malheur, parce que je ne sais
pourquoi les mauvaises nouvelles arrivent toujours vite, tandis que
celles qui doivent donner de la joie ont l'air d'avoir été apportées par
des tortues.
Dans les temps où les nouvelles allaient moins vite, était-on plus
malheureux qu'aujourd'hui que nous avons le télégraphe, les malle-
postes, les estafettes et les courriers ? Je ne le crois pas, car en ce
monde, comme il va plus de malheur que de bonheur, ouvrir beau-
coup de communications, ôter tous les obstacles de la route, n'est-ce
pas faire le chemin beau à l'ennemi, pour qu'il nous arrive pluspromp-
lement?... Oh! s'il n'y avait que de bonnes nouvelles à recevoir ou à
expédier, je voudrais des chevaux de plus aux célérifères, des rnouve-
mens plus rapides aux télégraphes, des chemins de fer partout... Mais
hélas! j'ai vu tant de lettres cachetées de noir m'arriver, qu'en vérité je
ne craindrais pas d'habiter un pays où il n'y aurait que des grandes
routes difficiles et des messagers paresseux. . . Un petit coin bien ignoré
du monde, un vallon bien isolé des bruits de la terre, où l'on vivrait
avec de vieux amis que l'on ne verrait pas mourir, me semble aujour-
d'hui plus enviable que tout.
Quand le fleuve coule amer, pourquoi se pencher vers ses eaux pour
en boire?
Parmi ces pèlerins dont je cherche à vous raconter l'histoire, il y en
avait sans doute qui sortaient du sentier battu, qui allaient à droite ou
à gauche, pour cueillir quelque fleur dont la forme ou l'éclal les avait
frappés. Je fais comme ces pélerins-là, je sors de mon récit, je m'amuse
en chemin à vous redire les pensées qui me partent du cœur et qui me
traversent l'esprit. . . Ne m'en voulez pas, et prétez-moi encore l'oreille.
Beaucoup de Parisiens_, sachant par le messager qui était venu au
roi le jour précis du retour des vovageurs, étaient allés au-devant
d'eux jusqu'au village des Menus, situé sur la rive de la Seine, en face
et au-dessous de Saint-Gloud ; là ils attendaient.... Enfin les clochettes
des confréries que les syndics vêtus de la dalmatique agitent dans les pro-
cessions se firent entendre. . . Les voilà ! les voilà ! crièrent à la fois, et le
^ 4S -i
vieillard qui avait vu son fils partir pour le saint voyage, et le fils qui
n'avait pu accompagner sa mère, et la sœur qui allait revoir son frère,
et l'épouse qui allait cesser d'être veuve, et l'ami qui avait été séparé de
son ami.
Ce ne sont plus seulement les clochettes que l'on entend, voici
briller au-dessus des haies des chemins les croix d'argent, voici flotter
les bannières. Voici! voici sur son fond de moire blanche, à franges
d'or, la très-glorieuse image de Notre-Dame-de-bon-Secours!... Oh!
que d'élans de gratitude, que de bénédictions, que de respects, à me-
sure qu'elle avance!... C'est la Vierge qui est représentée sur cette
bannière, qui a sauvé de la mort tous ces parens, tous ces amis. C'est
elle qui a guéri tant de maux, séché tant de larmes, c'est elle qui a
fait tant d'allégresse, tant de bonheur. . . Aussi quand on a incliné son
front devant elle pour la remercier, comme on se relève de terre,
comme on se cherche, comme on s'embrasse, comme on se questionne,
comme on s'interrompt, comme on se sourit, comme on pleure de
joie!... Ce délire, ce péle-méle, ce touchant désordre durèrent long-
temps. Et si vous voulez savoir juste le lieu où tant de bonheur est ad-
venu à nos devanciers, vous le saurez, car nos pères y ont élevé un
monument de reconnaissance. Ce monument dure encore et peut être
visité par vous tous.... Ce monument, c'est l'égUse actuelle de Bou-
logne,
Cette église, d'un style gothique très-pur, est la copie exacte et scru-
puleusement faite de Véglise de Boidogne-sur-Mer .
Pour ne perdre aucun des salutaires souvenirs de leur pèlerinage,
pour retrouver en quelque sorte le lieu où la santé et la consolation
leur avaient été rendues, ceux des pieux habitans de Paris qui étaient
allés jusqu'aux bords de la mer pour y implorer la Vierge qui, par son
intercession auprès de Dieu, fait cesser les tempêtes et les fléaux, ont
élevé cette église et ont voulu qu'elle fut pied pour pied, et pouce
pour pouce, ornement pour ornement, semblable à celle où ils avaient
prié sur la grève battue des flots... Et aujourd'hui, si quelque fashio-
nable, habitué du bois^ a par hasard jeté les yeux sur ce que je viens
d'écrire, s'il va voir ce souvenir ïixè du moyen-àge, il retrouvera dans
cette église plus d'une chose qui redit son origine. A la jonction des
nervures de la voûte, il verra encore, dans de petits écussons, les débris
d'une nef qui fend les ondes; sur d'autres, il distinguera des semis de
^ 44 —
tleursde Ivs. Et ce qui révèle , seion nous, que cù sont des pèlerins
qui ont fondé cette église, c'est la quantité de bannières que dans nos
fêtes solennelles y déploient encore diverses confréries. II y a là un
souvenir de procession, un ressouvenir de ce voyage à travers le pays,
alors que chaque corporation de Paris se rendait a Boulogne- sur-Mer,
avec l'étendard de sa paroisse ou de sa profession.
Le roi Philippe-Ie-Long, qui avait voulu que des notables de sa
capitale fissent partie du pèlerinage, s'est associé à la reconnaissance
des pèlerins, c'est lui qui a posé la première pierre du monument de
gratitude. Une table de marbre noir scellée dans le mur constate ce
fait et prouve en quelle haute vénération était l'image sainte qui avait
été rapportée de Boulogne-sur-Mer, et à laquelle on avait su joindre
pour la rendre encore plus sacrée et plus miraculeuse un fragment de
celle que les Boulonnais n'avaient pas voulu, au prix de beaucoup d'or,
laisser eniporler de leur ville.
Cette image était gardée dans le trésor de ia rovale abbaye de
Longchamps, et pour l'en tirer ^ il y avait gîand nombre de focinalitès
à remplir...
Cette église dont la première pierre avait été bise par des mains
royales, et à laquelle tant de réminiscences s'attachaient, devint bientôt
célèbre; là aussi des miracles furent opérés par Noij'e-Dajne-de-bon-
Secouj's, et les pèlerins vinrent à l'église de Boulogne près Paris,
comme ils 'AVàienlh. Boulogiie-sw-Mer '^ alors le nom sans souvenir du
village des Menus disparut, celui de Boulogne le couvrit de sa dou-
ble célébrité... Et les ombrages qui s'étendaient à Tcntour de la nou-
velle église perdirent aussi leur premier nom. La/b/'dV de Romi-et ou
de Rouvroy devint le bois de Boulogne.
L'ouvrage de INl. Quillcl ma donné Tejivie d'explorer les environs
de Passy. J'ai commencé par aller visiter l'église qui a fait prendre son
nom au bois, où j'aime ii promener mes rêveries, mes regrets et mes
espérances. J"y suis allé le dimanche qui termine l'octave de la Fête-
Dieu, et c'est alors que j'ai vu la plaque de marbre noir dont j'ai parlé,
j'ai remarqué sur cette pierre les épithétes qui sont jointes au nom do
Louis XV. Il y est appelé le Bien-Aimé., le flctoi'i eux elle Con-
<7Wf^'rt7zf.. .Aujourd'hui on lui fait expier bien cruellement ces flatteries.
Passy a du une grande partie de sa prospérité à ce prince ; car, en
- 45 -
iigrandibsant le cMteau de la Muette^ en Thabitant souvent, il y a at-
tiré tout ce monde qui s'attache aux cours, beaucoup de beaux hôtels
ont été alors bâtis non loin de îa demeure royale.
Les souvenirs que Louis XV a légués à la ]\iuette ne sont pas de
nature à être cités parmi nous. Avant ses scandaleuses débauches, il v
en avait eu là de plus hideuses encore, celles d'une fille de Philippe
d'Orléans avec Le retient a laissé tomber de sa honte dans ce
château ; et il v a des taches que le temps ne peut effacer, et qui de-
meurent indélébiles sur la pierre comme dans les esprits.
Pour purifier la Muette ^ Louis XYI, Marie- Antoinette, madame
royale, l'ont habitée. Les pensées qui viennent quand on évoque ces
grands noms forment tout de suite comme un voile sacré qui cache
les vieilles obscénités du lieu.
Puis, après ces illustrations, le célèbre lacteur de pianos et de harpes
Ehrard est \enu travailler oii les rois avaient Irainé leurs ennuis, alors,
au lieu du bourdoniiienient sî vide et si faux des courtisans, on enten-
dait dans les oàions de .rarlisle de suaves accords... Un orgue surtout
y a ravi tous ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre, Éhrard avait
mis tout son art a iaire de cet instrument un chet-d'œu\re.
C'est Khrard, devenu propriétaire du Pavillon-llûyal, qui Ta lait ici
que nous le voyons aujourd'hui, semblable à une mauvaise caserne!
Tout ce qui était style dans le bâtiment a disparu ; ce n'est plus qu'une
haute et lourde masse carrée, percée de beaucoup de fenêtres et sur-
montée d'une icfnoble lanterne... Il n'y a de bien conservé de l'ancien
château qu'un de ses bas côtés, que l'on ne voit plus de la rue, mais
où l'on retrouve le goût du temps de Louis XV. Ce pavillon qui n'a
été ni regratté, ni badigeonné, ni déshonoré, se loue tous les ans à
quelque ennuyé ou à quelque riche malade de Paris.
Sous la restauration, j'y ai vu un ministre des fmanccs ; Louis XVIII
lui avait prêté cette demeure, car ce ministre des finances était pauvre,
et est mort sans avoir, comme M, Thiers et bien d'autres, une villa
à lui.
Aujourd'hui le grand pavillon et le parc du château sont occu}:)és
par Y Institut ortliqpédlque de Paris des docteurs Pravaz et (iuerin.
C'est là que sont traités et réformés les défauts de la taille.
Aux avantages médicaux et hygiéniques les fondateurs de ce bel éta-
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blissement ont réuni tous les soins, toute la surveillance, tous les maî-
tres qui peuvent assurer une bonne éducation.
Bien souvent en me promenant sur la pelouse, j'ai regardé par dessus
le mur en saut de loup qui entoure les jardins, pour apercevoir les
jeux des pensionnaires; mais je n'ai vu là aucune animation; c'est pro-
bablement plus à l'écart, plus loin des yeux des promeneurs que se
passent les récréations.
Souvent à la grande porte de l'Institut s'arrêtent de brillans équi-
pages, des femmes élégantes en descendent. Ce sont des mères qui
viennent embrasser leurs enfans et s'assurer des progrès que l'art a
faits pour réformer la nature.
En face du bel établissement de MM. Pravaz et Guerin^ Beau-Séjour
offre de délicieuses habitations à ceux et celles qui cherchent pour ré-
tablir leur santé le calme et le bon air. C'est ici que vient pour se
guérir l'aristocratie maladive, et vraiment elle est bien inspirée, car je
ne connais rien de plus élégant que cet enclos entrecoupé de petites
pelouses^ de rpassifs, de routes anglaises sablées, et de jolis pavillons
qui étalent leur blancheur au milieu de la verdure et des fleurs.
Êeau-Séjour a jadis appartenu au père Lachaise... Il avait à Passy,
comme il avait de l'autre coté de Paris, une maison de campagne, et
les destinées de ses maisons sont devenues étranges. Ici des malades,
plus loin des morts.
A Beau-Séjour, il n'y a pas que des êtres souffrans ; nous y con-
naissons un salon oii se réunissent souvent les Larochefoucauld, les
Ballanche, les Sainte-Beuve, les Nodier, les Chateaubriand. Je ne nom-
merai pas la femme qui fait les honneurs de ce salon; je craindrais que
sa gracieuse modestie ne m'en fermât la porte.
En tout temps Passy a eu des séductions pour les hommes qui pen-
sent et qui écrivent.
Franklin y a posé son premier paratonnerre. J.-J. Rousseau y a fait
une partie de son Devin du village. L'abbé Prévôt, Latour-d' Au-
vergne, premier grenadier de France, le père Lemoine, Goldoni, Jo-
seph et André Chénier, Picard, Piccini, Gossec, Marsollier, Hoffmann,
Raynal, ont passé ici de tranquilles journées et rempli leurs loisirs.
Cet amour pour Passv ne s'est point en allé aveclesmortsdont je viens
de transcrire les noms. Plusieurs de nos notabilités actuelles y jouissent
aujourd'hui de ce calme inspirant, que Paris, si riche en toutes choses,
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n*a point à offrir. Retirés sur les hauts lieux, ces hommes de lettres
entendent moins de bruit et travaillent plus à l'aise; ici le vénérable et
aimable historien des croisades s'occupe de politique et de littérature.
Un ami qui sera digne de lui (et c'est là un beau titre), M. Poujoulat,
répand du charme et de la poésie, où l'on ne croirait trouver que la
triste réalité. Le célèbre docteur Orfila se délasse d'occupations graves
avec celui des beaux-arts qui console le mieux; tout à cote Brasier fait
ses chansons et Dumersan ses vaudevilles et ses drames.
Un homme dont le profond savoir a presque été caché par îe grand
dévouement, M. le comte de Lascases, auteiu' des cartes historiques,
courtisan du malheur, flatteur de l'infortune Cic Napoléon à Sainte-
Hélène, habite également Passy.
Les plaisirs s'y donnent aussi souvent rendez-vous. Voici ce que la
Mode^Revue du monde élégant^ disait, il y a peu de jours, du Banelagh
de Passy :
(c Je veux parler aujourd'hui des soirées agréables que Ton peut pas-
ser au Ranelagh. Depuis quinze jours, nous voyons avec plaisir que
l'on revient à ce lieu aimé de la génération qui a été notre devancière.
Là, sous les acacias fleuris et sur la pelouse unie qui s'étend devant
le parc de la Muette, le beau monde vient respirer l'haleine embaumée
du soir. Ces noms de Ranelagh et de la Muette ont \e\ivs souvenirs
de mode,
(( Dans cette salle élégante, dont vous apercevez le soir la porte illumi-
née au bout d'un long berceau de verdure, une reine.. . la plus belle, la
plus gracieuse reine du monde, Marie-Antoinette, est venue danser, en
disant à celui qui venait de bâtir le Ranelagh : je viens danser ici
POUR vous PORTER BONHEUR.
» A elle qui voulait le bonheur de tous, rien n'a porté bonheur!...
Mais arrêtons-nous, ne jetons pas du noir sur ce Bulletin de Mode,
)) Bien des grands seigneurs, beaucoup d'hommes illustres et bien-
faisans ont fondé et bâti des hôpitaux, et leurs noms ne sont point restés,
pour que la postérité les prononce avec respect et reconnaissance. Et
voilà qu'un lord irlandais qui, pour rétablir sa fortune ébréchée, a fait
élever près de Londres une salle de danse, va passer aux âges à venir,
et son nom de Ranelagh surnagera quand tant d'autres, qui méritaient
bien d'avoir la célébrité, sont enfoncés dans l'oubli !
)) Depuis plus de trente ans ce nom est devenu européen, chaqwe ca-
pitale a maintenant son Ranelagh,
))Celui de Passy, qui a eu l'honneur 4e recevoir Marie -Antoinette, la
princesse de Lamballe, l'impératrice Joséphine et Madame, duchesse
de Berri, a encore une autre sorte d'illustration. En 1 790, \e Ranelagh
attirait à ses fêtes les muscadins , les incrojables; c'étaient les dan-
dys, les fashionables, la bonne compagnie d'alors affamée de plaisir
après les ennuis et les dangers des prisons ; aussi la police de ce
temps-là vit-elle dans ces bals des rassemblemens royalistes. Et la
garde du directoire vint surprendre les danseuses au milieu de leurs
plaisirs, et les somma d'évacuer la salle. Les jeunes gens à boucles
d'oreilles, à souliers pointus, h longues culottes serrées, à oreilles de
chiens pendantes, à cadenettes , à hautes cravates, à courts gilets,
à larges habits carrés, ne voulant pas cesser leurs entrechats et leurs
pas de zéphir, résistèrent : de la désobéissance à la révolte il n'y eut
qu'un pas. L'émeute éclata sous les lustres et en face de l'orchestre;
on ne garda plus de mesure... et, comme on dit encore aujourd'hui,
force demeura à justice (justice, c'était alors le Directoire). Plusieurs
des plus intrépides danseurs furent arrêtés et conduits en prison.
)) Ainsi, on le voit, le Ranelagh n'a pas seulement ce vernis et celte
illustration que la beauté et la mode répandent sur tout ce qu'elles
adoptent; mais il a encore la gloire d'avoir soutenu un siège. ))
Le coteau que couronnent aujourd'hui les constructions nouvelles
de Passy n'a eu pendant long-temps sur ses hauteurs que des manoirs
isolés, entourés de futaies et de masses de verdui'e ; peu à peu les féo-
dales demeures ont disparu, et ici, comme partout, la vie bourgeoise
et commune a pris le dessus.
De nos jours on chercherait vainement la plus petite pierre du châ-
teau que les ducs de Bretagne ont possédé au treizième siècle, aux
environs de iV/^eo«, actuellement Passy.
Philippe-le-Bel habitait souvent un domaine qui lui appartenait dans
ces mêmes parages; de vieux titres portent que Geofl'roi Gocatrix,
échanson du roi Philippe, possédait des fiefs près de la Filla Domi-
nica^ métairie ou châtellenie royale, bâtie par Glotaire IL
Après ces noms de roisj il y a encore un nom qui se conserve dans
les chroniques du pays. C'est celui d'une femme qui a traversé la vie
en faisent le bien. Christine Ghrestifaiine, de Heurles, veuve Chabu ,
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dame et fondatrice de Passy, a élevé ici une chapelle à Dieu et une
école aux pauvres jeunes filles.
L'église, agrandie depuis sa fondation, est encore restée dans de
mesquines proportions, son architecture n'a aucun caractère. Elle res-
senible à beaucoup d'églises des environs de Paris, oii les maisons de
prières sont moins soignées, moins enrichies que bien d'autres mai-
sons. Des murs sans sculptures, portant un toit de tuiles et un
chetif clocher, suffisent à la piété des voisins de la capitale.
Sur le versant du coteau qui penche vers la Seine, une femme digne
d'être à jamais pleurée a possédé une noble habitation. Madame la
princesse de Lamballe a passé ses rapides beaux jours sur les hauteurs
que je viens de décrire... Alors tout lui souriait. Elle était jeune et
belle, amie de Marie-Antoinette, et Philippe d'Orléans n'avait point
encore tué de débauches son faible et maladif époux... Quand du pen-
chant de la colline, assise sous des épais ombrages de ses magnifiques
jardins, rêveuse elle regardait Paris... lui est-il venu quelquefois des
visions de l'avenir?... On pourrait le soupçonner, car sur sa figure n
fraîche et si douce, même au milieu des fêtes, il y avait toujours comme
de la tristesse mêlée à ses sourires, et quand elle portait sa blanche main
dans ses beaux cheveux blonds, on eût dit qu'elle souffrait par
avance Beaucoup de grandes demeures sont déshonorées par ceux
qui les habitent aujourd'hui ; il n'en a pas été ainsi du château de la
princesse de Lamballe, la famille qui vit ou a vécu l'amie de Marie-
Antoinette, la famille Sanlot Baguenault, a une religion de royalisme,
un culte de dévouement, qui lui fait conserver avec amour tous les
souvenirs de l'illustre victime, et garder précieusement les meubles et
les tentures qui lui ont jadis appartenu.
Le château de Boulainvilliers, dont il ne se voit plus que des débris
de murailles de parc, a donné son nom à un quartier de Passy, Le fa-
meux juif Samuel Bernard, qui prêtait de l'argent à Louis XIV, a pos-
sédé cette terre et y a noblement marié ses deux fils.
Près de Passy (à Boulogne), un juif plus riche que Samuel Bernard,
M. le baron Rotschild, chevalier de Vordre du Christ, a aussi une
splendide demeure, et peut-être un jour, un quartier de la petite ville
voisine portera-t-il ce nom gcrmanico-judaïque.
On le voit, Passy ne manque pas de souvenirs de tous genres ; dans
ces régions aussi historiques qu'aérées, l'esprit trouve à se promener
3
— 50 —
comme le corps. L'un a devant lui le Lois de Boulogne avec ses lon-
gues avenues, l'autre le passé avec ses siècles écoulés. Mais parmi
toutes ses réminiscences^ il y en a deux qui me sont allées plus direc-
tement au cœur que tontes les autres.
La première est de notre duchesse Anne de Bretagne, femme de
Gliarles VIII et de Louis XII.
La seconde est de Henriette d'Angleterre, femme de Charles Stuart-
le-décapité.
Nous l'avons dit plus haut, les ducs de Bretagne possédaient un
château à Nigeon. Leur héritière, fille de François II, a fondé sur
cette terre le couvent des Minimes, sous l'invocation de Notre-Dame-
de-toutes- Gj'âces. Ce couvent se voit encore au bas de la cote : les
religieux qui l'habitaient avaient depuis long-temps perdu leur nom
de Minimes^ on les appelait Bonshommes , et on dit que cette appel-
lation leur était venue de ce que Louis XI, qui allait souvent consul-
ter leur supérieur, le nommait soji Bonhomme,
Là où la duchesse de Bretagne, reine de France, avait voulu que
l'on priât à perpétuité pour elle, on a établi, je ne sais quelle usine ; et
l'industrie est venue s'asseoir où s'agenouillaient la piété et la méditation .
Tout proche de cette sainte maison, un autre lieu de retraite avait
été élevé par une autre reine. Henriette d'Angleterre, pour se consoler
de ses profondes et royales douleurs, avait besoin des secours d'en-
haut, et c'est elle qui a été la fondatrice de la Visitation de sainte
Marie de Chaillot. Là elle est souvent venue prier, pleurer et espérer.
Ici, la grande voix de Bossuet a plus d'une fois retenti; ici, il a crié
aux rois : jfeY nwTzc intelligltc, 7'eges!... Il serait donné au puissant
orateur de rompre le silence de sa tombe, il lui serait accordé de re-
venir parmi les vivans, de sortir du sepulchre pour remonter dans la
chaire, il répéterait de nouveau : Et muic intelligite^ i^egeSj que ses cn-
seignemens seraient vains et inutiles. Les rois ne veulent plus entendre.
J'ai gardé, pour terminer ce long article, sur Passy des souvenirs
bretons et stuartistes^ ce sont ceux qui me sont le mieux imprégnés
dans l'ame et rivés dans le cœur.
Et toutes ces choses, je les ai trouvées en recherchant pourquoi le
bois que la mode a adopté pour ses promenades, s'appelait le hois de
Boulogne^et j'ai découvert à ce lieu si profane une origine religieuse.
Oui, ce bois où le beau monde accourt à cheval et en voilure, ce bois
— 51 —
OÙ tant de futiles et de mauvaises pensées se donnent aujourd'hui
rendez-vous, où la douleur pleure, où la gaîté chante, où la richesse et
la misère se croisent, où la jeunesse dorée galoppe sur le sable, où la
maladie se traîne lentement au soleil, où la débauche appauvrie flâne,
où l'écrivain de Paris cherche une idée champêtre, où le vice oisif se
vautre sur l'herbe, où le jeune naturaliste herborise, où la petite fille
court après un papillon, où l'agioteur calcule, où le voleur se cache, où
les jeudis des écoliers passent si vite, où les duellistes tirent le fer et ar-
ment leurs pistolets , où les caravanes d'ânes trottent et bruissent, où
les jeunes garçons vont a la chasse des nids, où le savant médite, où la
fille de joie tend ses pièges, où les beaux équipages brillent, où les che-
vaux de course dévorent l'espace, où l'amazone montre sa grâce, où
le crime s'enfonce dans les fourrés, où l'infamie cherche l'ombre, où
le joueur pique sa martingale du soir, où le suicide se tue, où son ca-
davre pourrit, ce bois a pris son nom d'une Église. Vicomte Walsh.
fQ^^^^M
DE LA FRANCE
ESQUISSES PRÉLlMIiXAIRES.
Le genre humain est un arbre immense qui monte sans cesse vers
les cieux; les nations en sont les branches, le temps est le sol qui le
porte, le génie de l'homme est sa sève , et l'infini son domaine. Sou-
vent l'hiver ou la vieille$se emportent son feuillage mort; souvent les
passions, ces vents impétueux, courbent et agitent sa cime, fracassent
et dispersent ses rameaux siîr la terre, mais le tronc demeure immo-
bile ; et bientôt le printemps et le calme renaissent, de plus vigoureux
rejetons ne tardent pas â s'élancer, son front dépouillé reverdit, et l'ar-
bre s'élève toujours.
— 52 —
Les plus grands empires de l'antiquité , Tyr, Babylone et Memphis,
sont tombés ; Athènes et Rome , qui les ont efïacés en gloire , en ci-
vilisation , en splendeurs de tout genre, ne sont plus; les Gaules, la
vieille Europe, le monde païen tout entier, ont disparu à leur tour;
mais l'Europe moderne, mais le monde chrétien, mais la France, qu'ils
portaient dans leurs flancs, sont nés, et la loi du progrès qui régit l'u-
nivers a suivi son cours.
Pour bien comprendre le présent, il faut connaître le passé ; avant
donc d'étudier le mouvement intellectuel qui éclata au sein de la
France au moven-àge, et de prêter l'oreille aux chants des trouvè-
res qui l'ont accéléré , il importe d'en savoir la source et les
clémens principaux, et de jeter en conséquence un rapide coup-
d'œil sur la naissance et le berceau de la société française. C'est tou-
jours devant un berceau que les contemplateurs des astres du monde
doivent venir s'ao-enouiller.
Dans les premières années du siècle qui précéda Fère chrétienne,
un voyageur cheminait à travers la Gaule ; à sa tétc chauve et haute, à
son air grave et dur, il était facile de reconnaître en sa personne un
philosophe de l'école stoïque; il abandonnait Apamée, sa patrie, et les
brillans prestiges de la civilisation la plus avancée, pour venir assister
au dernier banquet d'un peuple des temps héroïques, dont la hache ro-
maine allait faire voler en éclats la table de fête et disperser tous les
convives. Ce philosophe voyageur s'appelait Possidonius. S'il nous a
laissé des Gaulois un portrait fidèle^ c'étaient des hommes bien éti^an-
ges que ceux qui posaient devant lui ! ils se jouaient des clémens, ils
bravaient la foudre, l'incendie, les flots débordés et la mort ; les an-
ciens les nommaient les contempteurs des Dieux ; ils aimaient la guerre
et les armes avec fureur ; ils adoraient la liberté, tout en prêtant un
dévouement sans bornes à leurs chefs ; ils maudissaient Toppressicm ;
un besoin constant d'aventures et de périls, de vie agitée et errante,
d'incessante mobilité, les dominait, les entraînait dans les entreprises les
plus téméraires, et souvent vers les plus glorieux exploits; Rome, Del-
phes, Memphis et Carthage, l'Europe, l'Afrique et l'Asie, vingt fois
traversées ou vaincues par eux, en sont d'éclatans témoignages.
Un dernier trait essentiel de leur physionomie morale était le culte
quils vouaient à la témme, et en particulier à celles que la reli. ion
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consacrait et enchaînait à ses autels comme épouses des druides, ou
comme vierges fatidiques. Elles étaient à leurs yeux l'organe de la di-
vinité: c'étaient elles qui leur expliquaient ses oracles dans les siffle-
mens de la tempête^ la brise des bois ou le murmure dé la vague mou-
rante sur la grève solitaire. Elles pouvaient conjurer à leur gré les
tempêtes ou les soulever, guérissaient de tous les maux , savaient le
présent, le passé, l'avenir, tous les mystères de la nature, tous les se-
crets de la destinée, toutes les merveilles de l'univers. Par fois, elles
fuyaient sur quelque écueil grondant des mers, d'où elles jetaient leurs
prophétiques paroles au peuple agenouillé, plus près du ciel, plus loin
du monde, comme perdues dans l'infini.
Tels étaient les traits caractéristiques de la nation gauloise, ce tronc
druidique sur lequel l'olivier franc fut greffé. Les barbares du nord,
malgré d'essentielles dissemblances , avaient avec elle quelques points
de contact : même mobilité, même goût pour les aventures merveil-
leuses et lointaines, et les plus folles épreuves chez deux peuples: même
sentiment de la dignité humaine, même indépendance unie à une égale
subordination hiérarchique , même fidéHté à la foi jurée, même dé-
vouement d'homme à homme: seulement, peut-être, ce dernier senti-
ment était-il plus développé, ainsi que l'usage des cérémonies militai-
res et des confraternités d'armes, dans les forêts de la Germanie ; il y
a aussi lieu de croire que l'influence des femmes y était plus grande et
plus générale. Elles y jouissaient d'une autorité immense sur les esprits ;
« on leur prêtait un caractère sacré , et quelque chose de divin à leur
» sexe. Leur apparition subite au milieu des bataillons sur le point de
)) prendre la fuite, décidait des succès du combat, » nous dit un histo-
rien célèbre, qui a combattu avec son épée et immortalisé de sa plume
les Germains. « Rien de privé ou de public, poursuit-il, qui ne soit fait
)) là sous les armes ; nul ne peut les porter que l'état n'y consente ;
)) alors tous s'assemblent, et l'un des chefs, ou le père, ou le plus pro-
» che parent du jeune candidat, lui remet publiquement entre les mains
;)récuet la framée... Il était de la dignité des chefs d'être entourés
» d'une nombreuse et courageuse élite de jeunes compagnons d'armes;
» dans la parx c'était un honneur, dans la guerre un rempart. »
Au principe gaulois, avant son mélange avec l'élément barbare, était
venu se joindre un autre principe puissant, je veux dire l'élément la-
tin 3 un immease réseau d'influences de langue, de lois; de mœurs, d'ir
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rjées et de civilisation romaines , enveloppait la Gaule conquise ; les
barbares ne purent pas plus que les indigènes se dérober à l'action de
ce vieux soleil qui fuyait un monde détruit, pour en éclairer unnou-
veau, et subirent son influence.
Donc, l'élément gaulois, Télément barbare. Télément romain, tous
Icsélémens constitutifs de la nation française se trouvaient en présence;
mais qui devait les rapprocher, les combiner, les féconder? Quand de-
vait naître l'unité sociale? Par quelle mystérieuse puissance, ces natures
diverses, ces langues si opposées, ces idées, ces sentimens, ces opinions
si hétérogènes, ces peuples si ennemis, devaient-ils se fondre en une
même nature, en une même langue, en une même manière de voir et
de comprendre, en une même et grande famille? — Par le christia-
nisme !...
Il ne vint point, comme le philosophe stoïcien, s'enquérir superbe-
ment des mœurs des peuples de la Gaule ; il vint, humble, pieds nus,
et le front couronné d'épines, leur demander de les rendre heureux ; il
allait, comme son divin fondateur, faisant le bien, guérissant les ma-
lades, soulageant les infortunes, portant en tous lieux la paix et de
douces paroles, prêchant l'amour de Dieu et des hommes, et bénissant
sans distinction vainqueurs et vaincus; et tous, laissant tomber leurs
haines, accouraient en foule à sa suite, baisaient les pans de sa robe avec
vénération , inclinaient leurs fronts sous les eaux du baptême, et en
sortant du torrent régénérateur, ils étaient transformés, ils se tendaient
la main, ils s'embrassaient, ils étaient frères. Il substitua l'abnégation
il l'égoïsme, le pardon à la vengeance, l'amour à la haine, la morale à
la dépravation des mœurs, l'idée à la force brutale; partout les vertus aux
vices correspondans, et remua profondément, en la purifiant^ l'ame hu-
maine. L'action qu'il exerça en particulier sur le caractère des indigènes
et des Germains ne fut ni moins puissante, ni moins féconde en résultats;
il ennoblit, il sanctifia par la sainteté du motif, leur grand esprit de dé-
vouement, leurs sentimens d'indépendance, leur passion pour les en-
treprises hasardeuses, leur haine pour le despotisme; il voulut prési-
dci' aux cérémonies et aux assemblées guerrières de ces derniers, bénir
leurs armes et leur ceindre lui-même l'épée. Ainsi, l'institution chré-
tienne et militaire de la chevalerie dont l'enthousiasme guerrier, l'hon-
neur et la foi forment la base, commençait à se dessiner.
Il développa de même, en le détournant de son coui^^ le culte que
— 55 —
les Gaulois et les Germains vouaient à la lennme, qui en est le qua-
trième principe ; il ne rangea pas seulement ce sentiment parmi les
vertus morales, il en fît un précepte formel, et en divinisant son objet,
il le divinisa lui-même, et l'amour chevaleresque fut conçu; l'amour,
tel que l'antiquité ne pouvait le connaître, tel que le christianisme seul
le pouvait créer ; l'amour avec la foi pour flambeau, et le désintéres-
sement pour but, la charité. Dès-lors, ce ne fut plusHuellcda que vé-
nérèrent les barbares, ce ne fut plus à l'épouse du Grand-Etre, ou à
ses vierges fatidiques que les Gaulois offrirent leur encens comme à
l'idéal de la femme ; l'apotre leur montra au-dessus de la nue une au-
tre femme, belle et pure, vétuc d'une robe sans tache et le front cou-
ronné d'étoiles; une femme, elle aussi l'épouse, non plus d'un héros,
mais d'un Dieu ! elle aussi la mère des hommes, dont elle porte le li-
bérateur, tout petit enfant, dans ses bras, en souriant a la terre d'un
sourire d'amour; — Et ils tombèrent à genoux, et ils la bénirent, et ils
aimèrent. . .
Le temps acheva l'œuvre du christianisme ; et après onze cents ans
d'enlantement et de ténèbres, l'aurore de l'avenir montait à Thorizon.
11.
T*Tout fermente, tout se meut, tout prend une nouvelle vie , du 12^
au i5* siècle; le système féodal s'organise, la société s'assied en-
fin, l'ordre et les lois en règlent le cours. La langue française se fixe,
l'art moderne naît; la foi se bâtit des temples dont les gigantesques
clochers s'élancent vers le ciel comme des élans du cœur; dont les
vitraux saphirisés^ ainsi que l'on disait alors, enveloppant de mystère
et d'ombre la prière agenouillée, étalent aux yeux des fidèles les pom-
pes et les merveilles vivantes du culte chrétien ; la sculpture enlace de
lianes et de fleurs ses éclatantes colonnades comme d'une offrande à
Dieu; la muse sainte suspend à ses murailles ces tuyaux d'airain réunis
en orgues sonores qui roulent incessamment sous les arceaux leurs
murmures harmonieux. La chevalerie déjà répand au loin le bruit de
ses gestes d'héroïsme religieux, de valeur et de courtoisie; le christia-
nisme lui ofîVe une solennelle occasion de développer toutes ses for-
ces; il lui souffle au cœur l'esprit des croisades ; à sa foi, il montre le
tombeau de Dieu à ravir aux mécréans, a sa charité des larmes à tarir,
— So-
dés chaînes à rompre, des frères opprimés â délivrer; à sa valeur im-
patiente, des aventures à tenter, des obstacles à vaincre, un monde à
conquérir, et soudain l'Occident tout entier se lève et s'élance sur l'O-
rient. Le régime féodal parvient également à l'apogée de sa puissance ;
« mais à peine la féodalité est grande, qu'on voit naître et grandir dans
î) son sein la monarchie et la liberté. Le roi devient le centre de toutes
^) les obligations , l'objet le plus élevé de la fidélité et du dévoue-
» ment. )) L'aristocratie abaissée se place sur les degrés du trône; le
peuple affranchi se hâte de construire le beffroi de son émancipation ,
sonne ses cloches communales , salue de ses cris de reconnaissance la
royauté triomphante, et vient se ranger auprès d'elle la cotte de mailles
sur la poitrine et la pique à la main. L'état est constitué ; l'unité so-
ciale, l'unité religieuse^, morale, politique et intellectuelle établie , on
voit apparaître la France.
Déjà du nord au midi mille voix mélodieuses s'élevaient à la fois
comme pour saluer son réveil. C'étaient les trouvères et les trouba-
dours, c'était la poésie qui prenait l'essor. En prêtant à leurs chants
unis une oreille attentive , on eût pu remarquer qu'ils n'étaient qu'un
écho d'une harmonie lointaine prolongeant à travers les siècles ses notes
indéfinies, pareille à cette voix dont parle la ballade antique, à cette
voix des aïeux, sortie du fond de leur tombeau, qu'on entendit passer
en murmurant sous les voûtes souterraines de la basilique, et chanter
une hymne de fête et d'espérance au bord de la fontaine sainte , d'où
un de leurs derniers descendans était retiré par le prêtre sans souillure
et divinisé.
La littérature chevaleresque n'était en effet formée que des tradi-»
tions poétiques des différens peuples, dont la fusion avait donné nais-
sance à la France ; elle en était le résultat, comme la langue et la che-?
Valérie française étaient le fruit du mélange de leurs idiomes, de leurs
mœurs, de leurs coutumes et de leurs idées particulières, fécondées
par le christianisme.
Le moyen-àge renfermait en son sein trois vastes carrières poéti-
ques, qu'exploitaient incessamment, sans les épuiser, les trouvères
et les troubadours: c'étaient les chants nationaux des Gallo-Bretons,
vieux débris de vieille Gaule , oublié par la mort ; les traditions des
Français, ces barbares civilisés, et les souvenirs de l'antiquité classi-
que , importés dans les Gaules par les conquérans romains. Les pre-
— 57 —
miers étaient confiés à la garde des bardes , les seconds a celle des
ménestrels, les derniers se conservaient dans les monastères, où se
perpétuaient la langue et la culture latine, avec les ouvrages histori-
ques des anciens.
Nous ne parlerons pas des congrégations monastiques, on sait assez-
quel rôle elles ont joué dans la formation de notre littérature; nous ne
répéterons pas non plus ici ce que nous avons dit des bardes, il nous
suffit de rappeler qu'ils consacraient surtout leur lyre à célébrer les ac-
tions dignes de mémoire des héros de leur patrie qu'ils proposaient pour
modèles à leurs contemporains. Tel fut aussi le sujet principal de leurs
chants , dans les deux Bretagnes , après la conquête des Gaules ; la loi
elle-même le leur prescrivait (i). Quant aux ménestrels^ poètes po-
pulaires des Francs, depuis leur établissement parmi les Gaulois, leurs
fonctions ne différaient guères de celles des bardes bretons 5 comme
eux , ils devaient connaître l'histoire et les gestes mémorables des
hommes illustres de leur nation , pour les chanter a la postérité.
- Les trouvères et les troubadours s'emparèrent de tous ces maté-
riaux pour eux entassés par les moines , les bardes et les ménestrels ;
leur génie les unit, il en coordonna l'ensemble, et bientôt l'on vit s'é-
lever le majestueux sanctuaire de l'épopée chevaleresque, où le moyen-
âge put venir, à l'exemple de ses ancêtres, encenser les statues redo-
rées et resplendissantes de ses héros populaires, replacées sur un
piédestal plus sublime et plus digne d'eux.
Cette famille de héros peut se diviser en trois branches principales,
comme l'épopée chevaleresque elle-même en trois principaux cvcles ,
qu'on peut nommer cycle breton , cycle français et cycle antique ;
Arthur, Charlemagne, Alexandre et toutes les illustrations de leur
siècle ou de leur patrie , que l'on a groupées autour d'eux, en sont les
noms les plus célèbres (2).
(1) Toutes les fois que le barde recevra de son souverain l'ordre d'accorder sa harpe, il
commencera par une invocation à la divinité ; il chantera ensuite les louanges du seigneur
de la cour, et finira toujours en redisant les exploits et les faits héroïques des anciens
princes bretons (Cyfreithjeu hywel-dda).
(2) Notre division est celle des trouvères, comme le témoignent ces vers inédits; nous
les devons à M, Francisque Michel, dont l'obligeance égale le savoir :
Ne sont que trois matières à nul homme antandant :
De France et de Bretagne, et de Rome la grant.
(Guiteclin de Saissoigne.)
— 58 —
Les poètes en s'en emparant les revêtirent , dans leurs romans, du
ostume du moyen-âge et leur en prêtèrent les mœurs , le langage et
la manière de penser et d'agir. Ainsi le pinceau de l'artiste, ignorant
du passé et de la vérité historique , prenait alors son siècle pour guide
dans ses tableaux. De plus , l'imagination des trouvères et des trouba-
dours, renchérissant encore sur celle des bardes, des ménestrels et des
écrivains de l'antiquité, se plaisait à leur attribuer les gestes les plus
inouis ; ils multipliaient autour d'eux les épreuves les plus terribles;
ils faisaient briller leur valeur en maintes périlleuses rencontres; ils
mettaient sans cesse en évidence leur force que rien ne pouvait briser,
leur fidélité à leur serment , leur dévouement sans bornes à la cause
d'autrui, leur enthousiasme religieux, leur constant et loyal amour
pour leurs dames ; ils les entouraient des veuves et des orphelins
qu'ils avaient secourus et sauvés, des guerriers cruels et félons qu'ils
avaient punis , des géants oppresseurs qu'ils avaient vaincus ; en un
mot, ils les couronnaient des plus éclatantes vertus qu'honorassent
les siècles de la chevalerie, et les exposaient ainsi déifiés à la véné-
ration , comme des types de toute perfection idéale , comme des mo-
dèles à imiter.
C'est assez dire que le fond de sentimens et d'idées qu'offre l'épopée
chevaleresque est d'une grande élévation; si les aventures qu'elle re-
late sont parfois de nature à effaroucher la pudibonde délicatesse de
notre âge, qui a perdu la naïveté de l'enfance, sans avoir encore les
vertus et la sagesse de la maturité ; ses caractères sont toujours sou-
tenus, toujours fortement empreints de puissance et d'énergie ; ses
descriptions brillantes, ses détails ravissans de charme ; mais en géné-
ral, elle manque d'unité dans la forme et de mesure dans ses créa-
lions. Quant au merveilleux, qui la nuance et la complique, il découle
natiu'ellemcnt, comme cette épopée elle-même, des idées des peuples de
la Gaule, des Francs et de l'antiquité classique ; sa source principale
est le druidismc et la religion chrétienne, au sein de laquelle il s'est
perdu. La mythologie grecque et romaine et celle des Germains ne
sont entrées qu'en proportion infiniment moindre dans sa composition.
Voilà sa physionomie générale, mais en l'étudiant de plus près on lui
trouve deux expressions assez distinctes. Le troubadour et le trouvère
sont s:ms doute fils d'une commune mère, ils ont une patrie commune,
un dieu coninnm ; ils chantent de communs héroS; et, pourtant bien
— 69 —
qu4ls se comprennent, ils parlent une langue difïércnUî , ils n'habi-
tent point sous le même toit, ils n'ont point une même destinée. L'un
semble un roi de l'Orient, un de ces puissans pasteurs des hommes qui
portent le sceptre, dont la robe flottante est d'or et qui s'avance avec
majesté. Son empire est vaste et brillant, son ciel d'azur et lumineux,
les bosquets d'orangers, l'oasis émaillée, la rive où meurent ses (lots
bleus sont les lieux où il tient sa cour 5 toutes ses paroles sont des
chants qui s'écoulent harmonieux.
Le trouvère, au premier abord , paraîtrait un vassal, il n'a point
eu, lui, en partage, une terre toujours éclairée des feux du soleil, et
l'immense savane verte , et les bosquets où l'amour et la poésie nais-
sent avec les fleurs^ et le chant des oiseaux, les landes, les grandes
bruyères , les rochers du nord et ses grèves, tel est son domaine; il
aime les épaisses forets , les noirs créneaux , les étangs solitaires , le.
donjon au bord de la mer, les retraites mystérieuses, les cloîtres en
ruines; il aime à s'y égarer seul, à écouter le vent siffler dans ses ogives
au nailieu de la nuit , les chênes de l'enclos gémir, et le bruit de la cas-
cade s'y mêler en fuyant ; il aime à gravir les pics les plus escarpés des
montagnes, à chanter comme l'aigle en face de la tempête. C'est le
barde, c'est le vieux druide devenu chrétien, mais qui garde sa harpe et
se souvient encore de la couronne de verveine dont il couvrait ses che-,
veux blancs , qui se souvient du cercle de pierre où il priait jadis aux
pâles rayons de la lune ; de ses lacs, de ses fontaines, de ses bois pro-
fonds et vénérés, de son antique sacerdoce. A lui la forte nature, 1^
langue brève , vive et nerveuse , le caractère opiniâtre et rude , le long
travail à la sueur -de son front, le poids du jour et de la chaleur; au
troubadour, le mol idiome, la voluptueuse pensée, l'indécise e^
vague harmonie, qui glisse sans efforts de la lyre orientale alors que
le poète prélude couché sur le divan de pourpre, à l'ombre du cèdre
odorant. A tous deux le sceptre et l'empire , et la gloire d'avoir donné
le jour à notre épopée nationale, au genre de littérature qui domina
tous les autres au moyen-age; mais au trouvère seul, de recueillir le
fruit de ses immenses travaux , en nous léguant sa langue et son
œuvre complète.
Souvent ces poètes unirent leur voix à la citote ou à la man-
dou, et chantèrent eux-mêmes les créations qu'ils avaient conçues
dans le silence et la solitude, à l'ombre du cloître ou des tours féo-
— 60 —
dales; plus souvent encore les jongleurs les chantaient ou les récH*
taient pour eux.
Les jongleurs formaient au moyen âge une classe nombreuse et fort
considérée; les rois et les barons en avaient à leur cour. Ils y é aient
rangés parmi leurs officiers comme les anciens ménestrels ; comme eux,
la loi les protégeait et leur prescrivait des devoirs ; comme eux, ils fai-
saient l'ornement de toutes les fêtes, de toutes les assemblées publi-
ques et privées, de toutes les cérémonies chevaleresques. Leur per-
sonne était respectée et la harpe leur sauvegarde; les barrières des
canips ennemis s'abattaient devant eux; ils pouvaient , à leur gré,
passer de l'un dans l'autre; on s'estimait heureux de les y posséder;
leurs chants excitaient en tous lieux l'enthousiasme et l'admiration.
Ils suivaient partout leur seigneur, qui les admettait quelquefois fami-
lièrement à sa table, leur accordait même souvent son amitié, l'hon-
neur de coucher dans son appartement, et les comblait enfin de
présens et de faveurs.
Outre ces jongleurs domestiques , il en était d'autres dont la vie
plus agitée, plus active et toute répandue au dehors, ressemblait assez
bien à celle des rapsodes hellènes, qui popularisèrent dans la Grèce les
poèmes homériques, comme les jongleurs en Europe les compositions
des trouvères. Ceux-ci s'en allaient chevauchant par monts et par vaux,
montés sur des blancs palefrois. Ils étaient vêtus de riches étofïes
de mille couleurs ; une toque bleu ornée de plumes leur couvrait la tète ;
ils portaient la harpe en sautoir et Vaumonlère à la ceinture. Point de
ville qui ne se hâtât de leur ouvrir ses portes; clercs, bourgeois, menu
peuple, gens de religion, s'attroupaient en foule autour d'eux; tous
se montraient avides de leurs chansons de geste; grand bruit et
grande joie y éclataient à leur venue. Jamais aussi ils ne traversaient
le domaine d'un comte ou d'un baron, ou même du plus chétif vavas-
seur, sans être retenus au passage ; des A'arlets accouraient les prendre
à rétrier au bas du perron du caslel et emmenaient leurs chevaux ,
d'autres les conduisaient en cérémonie au seigneur de céans; quelque-
lois le jongleur le trouvait au milieu d'une fête qu'il donnait a ses ba-
rons ou des solennités d'une cour plénière ; toutes les salles étaient
]>leiries d'écuyers allant et venant ; chevaliers, dames et demoiselles ,
étaient assis ensemble à table, devisant d'armes et d'amours ; aussitôt, le
plus grand silence S3 faisait, et tous les convives prêtaient une oreille
— 61 —
attentive aux chants de moult grant' seigneurie^ remembrés dans les
romans, dont il allait les divertir, ou aux étranges aventures qu'il allait
leur conter.
Mais quelquefois il n'y avait au manoir où l'on hébergeait le jon-
gleur que de pauvres chevaliers blessés. Introduit auprès d'eux, dans
leur chambre aux sombres murailles, sur lesquelles se détachaient
en glorieux trophées leurs armures tachées de sang , il savait trouver à
propos dans sa mémoire harmonieuse mille souvenirs consolateurs ,
mille merveilleuses histoires, propres à endormir leurs souffrances.
Toujours il montait sa harpe et ses chants au niveau de ses auditeurs ;
là, il aiguillonnait l'allégresse commune; ici, il faisait taire la dou-
leur.
Comme on peut le croire, les barons et les chevaliers le récompen-
saient magnifiquement. Les robes de soie d'écarlate ou d'hermine, les
manteaux fourrés de gris , les destriers aux housses éclatantes de bro-
deries qu'il recevait d'eux, les bons marcs d'argent et d'or dont
ils chargeaient son aumoniére, lui prouvaient assez bien le cas qu'on
faisait et des romans des trouvères et des troubadours, et de son pro-
pre talent à les faire valoir de la voix et du geste. Ces dons passaient
souvent les bornes de la plus extrême libéralité, mais nul ne craignait
d'être taxe à l'égard des jongleurs de trop de largesse et Aç^ courtoisie.
Car, (( tels gens, disait-on, portent partout joie et déduit; ils soula-
cient gentilshommes en châtiant leurs vices; ils publient faits hono-
rables, ils ôtent pensées de deuil et ennui font oublier. »
La France et l'Angleterre, cette grande vassale de nos rois, qui
était fiére alors de parler notre langue et de partager notre gloire poé-
tique, la France et l'Angleterre n'étaient pas le théâtre unique sur
lequel les jongleurs français et anglo-normands chantassent nos chan-
sons de gestes chevaleresques aux applaudissemens d'une foule en-
thousiaste. Ils accompagnaient en Palestine les populations guerrières
que la croix y guidait. Tous les paladins de TEurope, aspirant à la
même gloire, marchant sous les mêmes drapeaux, couchant sous la
même tente, espérant, combattant ou pleurant ensemble, aux rives
du Jourdain , sous le palmier du désert ou les murs de Solyme, il s'é-
tablit entre eux mille sympathies, riille liaisons qui favorisèrent puis-
samment la dilfusion à l'infini des idées et des poétiques traditions que
célébraient dans leurs poèmes les troubadouis et les trouvères. Ils
— 62 —
écoutèrent, ils admirèrent, ils retinrent les chants des jongleurs, et de
retour dans leur patrie, ils les y popularisèrent.
Ainsi le nom et les hauts flûts d'Arthur, de, Tristan, de Lancelot,
d'Yvain et de tous les chevaliers bretons ; les gestes mémorables de
Charlemagné , d'Ollivier, de Roland et des douze pairs, et enfin, la
merveilleuse histoire que l'on prêtait au raoyen-àge à Hector, Paris ,
Enée et Alexandre , se répandirent en France, en Angleterre , dans le
midi, en Allemagne, en Italie et jusqu'au fond des contrées septen-
trionales ; ainsi, du douzième au quinzième siècle, notre poésie cheva-
leresque, vola d'un bout de l'occident à l'autre.
Telle fut la destinée de cette fée mystérieuse , aux paroles de foi ,
d'honneur et d'amour, à laquelle, tout éclatant de jeunesse et de beauté,
était venu s'unir le christianisrne, et dont il avait fait la muse de la
France, des trouvères et des troubadours, en divinisant sa nature.
Dans les articles qui suivront, nous nous proposons de tracer une
rapide esquisse littéraire , de ciiacun des poètes-romançiers de la
France au moyen-àge; d'analyser et d'étudier leurs principales œu-
vres, selon l'ordre cyclique précédemment indiqué, et d'en citer quel-
ques morceaux. Nous ne nous abusons, ni sur la longueur et la diffi-
culté de notre tâche , ni sur la faiblesse de nos forces , mais l'indul-
gence éclairée de nos lecteurs nous rassure ; puissent les fleurs de
poésie semées par nos pères, et que nous comptons cueillir au bord des
chemins abandonnés, où nous allons nous égarer, leur parvenir sans
être trop flétries !
Th. V.
— 63 -»-
II.
Sleîlof Chatferlon, servitude et grandeur militaires j c'est la philosophie qui vient
après l'histoire dans l'existence littéraire si aventureuse et toujours poétique
de M. de Vigay : il abandonne le monde extérieur des faits pour pénétrer dans
le monde intime, si je puis parler ainsi, des idées et des causes : et ce n'est pas
là, nous le dirons avec tristesse , le seul changement qui se montre à ce mo-
ment où nous en sommes venus, dans les pages que va tracer l'auteur des poèmes
bibliques et de Cinq-Mars.
Sur cette route nouvelle dans laquelle il s'engage, M. de Vigny va se laisser
entraîner d'abord par ce tourbillon qui de nos jours a pu emporter haletantes
tant de nobles intelligences : il oublie qu'en ces régions ténébreuses Dieu n'a pas
voulu, assez d'illustres exemples l'ont prouvé, qu'on pût marcher d'un pas ferme
sans être guidé par de célestes lueurs : il n'écoute plus la grande voix de ces
convictions fortes et saintes qui furent les gardiennes de ses jeunes années. Si
solitaire qu'ait pu vivre cet harmonieux poète, si retiré qu'ait pu être le sanc-
tuaire qu'il s'est choisi, les murmures confus du siècle sont amvés jusqu'à lui,
jusqu'à lui, ses doutes, ses incertitudes, ses plaintes, ses malédictions : aussi,
comme tant d'autres, il veut savoir, et il doute : aussi, qu'il veuille parler de
cette lutte qui a existé dans tous les temps instinctive ou réfléchie entre chaque
homme et chaque société, il se prononcera pour un seul contre tous, pour l'in-
dividu contre la société... Mais ce doute qui est si bien le caractère de notre
temps qu'il peut venir peser sur les esprits même les plus élevés et les plus
consciencieux, ce doute, comme quelques-uns le disent , est-ce l'agonie d'un
monde où la vie commencerait à s'éteindre ? non : ce doute n'est qu'une transi-
tion : le passé l'explique et qu'on nous permette d'y jeter un rapide coup d'œil,
car, dans l'histoire littéraire des peuples comme dans leur histoire, deux choses
qui se tiennent comme la pensée et l'action, le passé donne l'intelhgence du pré-
sent ; souvent même d révèle l'avenir. Dans sa littérature comme dans son his-
toire toute entière, l'humanité subit cet'e destinée qui lui est imposée de s'éle-
ver et de grandir avec labeur, et d'acheter la grandeur et la gloire par la lutte
et par la souftrance.
Dans ces âges où les sociétés marchent vers l'avenir insouciantes et énergi-
ques sans chercher à le comprendre, où dans leur sein chaque homme se dis-
pute le présent plutôt par instinct et par besoin d'action que par ambition réflé-
(1) Voir y Echo de In Jeune France, Revue caiJiolique du 15 mai dernier. Le peu d'é-
tendue des deux derniers numéros de VÉcho de la Jeune France^ Revue catholique^ ne
nous a pas permis de donner plus tôt la fin de cet article à nos lecteurs ; mais d'après les
arrangemens qui ont été pris ce retard ne présente pas d'inconvénicns.
— 64 —
chie ; dans ces âges où il semble qu'à part certaines âmes prématurées le monde
ne connaisse d'autre douleur que la douleur matérielle , d'autre blessure que
celle du fer et de l'épée ; quand l'imagination règne seule sur l'esprit humain, et
que sur lui ne sont pas descendues encore d'autres facultés puissantes mais fé-
condes en tristesses qu'on nommera la reflexion et la conscience : alors la foi et
l'imagination comme elles dominent toutes choses , dominent aussi toutes les
intelligences d'élite ; et il semble qu'elles n'aient mission ces intelligences que
de transmettre à la postérité les récits du passé, ou les récits du présent, leurs
idées , leuis croyances. Alors Pétrarque donne l'immortalité à ses amouis ;
Dante, par une confusion qui révèle bien tout le génie de son époque, grave en-
semble sur un même monument la grandeur du catholicisme au moyen âge et
les souvenirs et les hames des guerres civiles de l'Italie ; l'Arioste célèbre la che-
valerie ; le Tasse entremêle dans ses chants la chevalerie et la rehgion, la croix
et l'épée des croisades. Alors enfin, comme elle est fille de l'imagination, la poé-
sie doit avoir ses pompes, ses fêtes, ses gloires bruyantes et tumultueuses ; elle
vient à Rome y chercher une radieuse couronne qu'on mettra sur son front aux
acclamations de tout un peuple ; ou bien cette couronne, le monde, qui a com-
pris trop tard le poète, la dépose du moins silencieusement sur sa tombe.
Mais viennent la réflexion et la science disputer à l'imagination une partie de
son empire ; viennent les temps où la société auia conscience d'elle-même, de
ses actes et de ses idées ; vieiment les civilisations avancées ; vienne le temps
où il semblera que la liberté de l'homme grandit et peut s'agiter dans un plus
vaste espace; vienne le moment où, comme le père à son fils dont l'enfance est
finie, Dieu semblera dire aux sociétés : « J'ai protégé vos premiers pas , mais
» maintenant à vous le monde, à vous le domaine de l'intelligence ; allez , cher-
» chez votre route ; voyez si la grandeur, si la gloire, si la vérité, si le génie sont
» ailleurs qu'aux sources fécondes que je vous ai ouvertes. « Alors, quand l'es-
prit humain, curieux et avide, interrogera le ciel et la terre, les autels et les
trônes. Dieu et les rois , la poésie elle aussi se sentira venir d'autres pensées ,
d'autres ambitions, d'autres volontés ; elle se dira qu'à ces hommes qui veulent
savoir il faut des leçons et des cnseignemens ; elle voudra se faire et se créer
l'institutrice de l'esprit humain ; mais avant que tous deux, l'institutrice et son
élève, comprennent le mystère de leurs destinées; avant que tous deux, éman-
cipés, pour ainsi dire, par la providence, comprennent où est la grandeur, où est
la gloire, où est la vérité, ne faudra-t-il pas qu'ils aient cherché long-temps à
travers le monde, qu'ils aient traversé bien des épreuves, bien des angoisses,
bien des luttes, bien des douleurs?
Et c'est ainsi que depuis le temps où s'est manifestée dans la littérature,
d'une manière plus directe et plus décisive, cette tendance dont nous venons de
parler, cette tendance curieuse et investigatrice, deux phases déjà s'y sont pro-
duites ; l'une d'incrédulité et de destruction ; c'est le dix-huitième siècle : l'au-
tre de doute et d'incertitude; c'est notre époque. C'est en vain qu'au dix-
septième siècle, précédé d'ailleurs par les luttes du seizième, comme l'avenir
qui s'avance est précédé maintenant par d'autres luttes, c'est en vain qu'au dix-
septième siècle la poésie, l'éloquence, ces sœurs immortelles, s'étaient montrées
grandes entre la poésie et l'éloquence de tous les temps en puisant dans le catho-
— 65 —
lictsme, dans leurs croyances arrêtées sur le pouvoir et sur la société, le génie
calme et reposé qui les distingue ; en vain s'était résumé comme dans un ma-
gnifique exemple tout ce qu'il y avait de force et de puissance dans les croyan-
ces et les institutions du passé. A peine ce siècle venait-il de se clore, que voici
l'esprit de l'iiomme qui se met à tout remuer et à tout détruire. Littérature et
poésie enseignent l'irréligion et l'immoralité. Elles livrent bataille avec un
triste succès, à toutes les grandes idées qui jusque là avaient fait vivre l'hu-
manité, et qui l'avaient soutenue dans cette longue route qu'elle avait déjà par-
courue.
Et dès lors après cette immense destruction morale de toutes les croyan-
ces et de toutes les idées qu'avait suivie une grande destruction matérielle
de toutes les institutions et de toutes les lois, bien triste et bien étrange a
été la situation de notre époque , fdle d'un siècle d'incrédulité , pendant
qu'elle était petite-fille au contraire d'un siècle de croyance et de foi. Pla-
cés ainsi que nous étions entre des souvenirs opposés, entourés de ruines et de
débris, plus avides aussi de savoir et d'enseigner que n'étaient nos devanciers,
faut-il s'étonner que beaucoup parmi nous aient pu douter ; errer pendant
un temps entre le dix-septième siècle et le dix-huitième, entre la foi et la néga-
tion ; demeurer incertains sur le présent et sur l'avenir, comme l'enfant dont un
père prodigue a dissipé l'héritage. Disons-le donc pour terminer de si longues
divagations, disons-le, quand on a considéré le dix-huitième siècle, le doute de
notre époque apparaît comme un progrès sur le passé. Portez plutôt un regard
attentif sur tous les types sceptiques et douleurs qu'ont enfantés ces trois pays
qui se disputent maintenant la gloire littéraire, l'Allemagne, la France, l'Angle-
terre. Voyez Faust lui-même; voyez surtout René et Manfred ; quelles sombres
douleurs empreintes sur leurs visages I le dix-huitième siècle riait au milieu de
sa destruction ; le notre pleure et gémit dans son doute : après cette philosophie
railleuse et hostile qui niait effrontément, ce doute si douloureux, ce doute qui
voudrait croire et espérer, ce n'est pas le triste crépuscule qui vient avant la
nuit, mais bien celui qui précède l'éclat d'un jour plus pur, parce que ce jour aura
été plus péniblement attendu ; d'une foi d'autant plus puissante et plus fé-
conde en grandes choses qu'elle aura été plus difficilement conquise.
Ov Stella f qu'il aurait fallu nommer plutôt peut-être, Stello appartient à cette
rêveuse famille des Manfred^ des René; comme eux il faut le combattre sans
doute, mais il faut le plaindre, et il est permis de l'admirer ; comme eux il cher-
che à soulever par la seule force de sa raison le voile qui couvre les mystères
des destinées humaines ; et il sent sa raison défaillir comme la leur à cette tâche
qui dépasse sa puissance. Stello seulement est moins fantastique, moins idéal :
ce n'est pas sur le sommet de hautes montagnes, au milieu des orages de la na-
ture qu'il va chercher les secrets de la terre et du ciel ; c'est nonchalamment
étendu sur un élégant canapé moderne, à la pâle lueur d'une lampe, dont les
vagues reflets vont se jouer dans ses draperies bleues, que Stello prête l'oreille
aux discours de son Docteur noir, qu'il met aux prises son imagination et sa rai-
son pour que dans ce combat qu'elles engagent quelqu'éclair lui vienne sur tant
de choses mystérieuses et inconnues. IMais la parenté se révèle par d'ironiques
pensées qui sont jetées çà et là sur le monde ; par ces mots qu'on veut écrive sur
— 66 —
toutes les œuvres de l'homme, pourquoi et hélas ! par ces autres paroles thomme
a rarement tort et l'ordre social toujours !
Si triste et si incertaine est l'ame de Stello qu'il laisse son docteur noir exalter
l'analyse et se rire de la synthèse. « L'analyse, dit le [docteur noir avec sa voix
M grave, l'analyse est la destinée de l'éternelle ignorante l'âme humaine. L'analyse
M est une sonde; jetée profondément dans l'océan, elle épouvante et désespère le
» faible ; mais elle rassure et conduit le fort qui la tient fermement dans sa
» main... « Et Stello ne réclame pas au nom delà synthèse cette grande inspira-
trice de la poésie, cette grande révélatrice... La guerre qui s'est faite, et se con-
tinue encore entre la synthèse (i\.Y analyse, elle est la même sous d'autres noms
que ces autres guerres plus vives et plus ardentes engagées, entre ces autres
grandes puissances, religion et philosophie, foi et science. Comme la re/i^to/i et la
foi, la synthèse est fille du ciel ; elle arrive à l'homme, marquée au front d'un
sceau divin : comme la philosophie et la science, X analyse est fille de la terre ;
c'est l'esprit humain qui l'enfante par la force qui est en lui. Or, ne finirons-
nous pas par comprendre que si dans son voyage en ce monde l'humanité, comme
le pilote égaré dans l'océan, doit jeter la sonde qui révèle les rescifs et les écueils,
comme lui aussi elle doit surtout chercher aux étoiles la route que nous montre le
doigt du Seigneur ?
Mais c'est trop long-temps tenir éloignés les pâles fantômes de Gilbert, de
Chatterton, d'André Chénier, et les gracieuses figures de Kitty Bell et de ma-
dame de Saint-Aignan ; oublions pour les contempler toute grave dissertation
philosophique ; oublions la cause même qu'a voulu défendre M. de Vigny et
que plus tard il doit soutenir ^ilus énergiquement encore dans son drame de
Chatterton. Dans Stello, comme toujours, M. de Tigny demeure fidèle à cette loi
qu'il s'est faite de ne pas passer par les sentiers frayés, de ne pas placer ses
pieds sur les traces de quiconque; au roman philosophique aussi il donne une
forme nouvelle, et que nul autre que lui ne pourrait revendiquer ; aux disse rta-
tions il entremêle des récits qui procèdent tous d'une même idée et s'avancent
vers le même but ; il s'efforce de convaincre à la fois par la discussion et par les
faits ; et comme son style va toujours bien à sa pensée, ici pressé, concis, tran-
chant comme un coup de hache quand il veut faire justice d'une action mau-
vaise ou de ce qu'il tient pour un sophisme ; ailleurs souple, léger, quand il veut
tracer un de ces ravissans portraits de femme, où se montrent nuancés avec
tant de charme ces derniers traits qui séparent le vrai de l'idéal !
Il faut dire pourtant qu'entre les trois épisodes de Gilbert à André Chénier il
existe une progression. Il y aurait bien quelque critique à faire de l'épisode de
Gilbert, si toute autre impression ne s'effarait pas vers la fin devant cette petite
chambre noire, éclairée seulement par une chandelle placée dans un encrier en
guise de flambeau, devant ce lit de sangle où meurt le pauvre Gilbert , tenant
dans l'une de ses mains sa dernière plume, et murmurant d'une voix éteinte
l'un de ces derniers vers que la postérité a le mieux retenus. L'épisode de Chat-
terton nous parait plus irréprochable que celui de Gilbert ; mais c'est à André
Chcnicr que la palme la plus belle doit être donnée. Là d'abord le suicide ne
vient pas montrer sa liidcusc figure ; là d'ailleurs le récit s'aggrandit , l'histoire
s y mêle ; il y a dès le début de grandes et belles pages sur cette époque de la
— 67 —
terreur, où il fut donné au crime de régner pour que son impuissance fût écrite
eu caractères de sang dans nos annales. Dans plus d'un passage vous trouvez
toute la hauteur de l'histoire ; autre part tout l'intérêt du drame en cette scène
chez Robespierre où la tête Ôl' André est mise en jeu par son vieux père ; puis
vous rencontrez toute la délicatesse du plus gracieux roman, quand on vient à
vous montrer au travers les grilles de Saint-Lazare, comme de pauvres colombes
captives qui essaient de déployer leurs blanches ailes, l'amour dévoué de ma-
dame de Saint-Aignan et la coquetterie enfantine de mademoiselle de Coignv.
Mais comme nous avons fait déjà pour le roman de Cinq-Mars, ne commettons
pas la faute de nous laisser entraîner à retracer les souvenirs d'un livre dont tout
le monde sans doute se souvient mieux que nous ; il nous faut retoiuner au
théâtre où nous attend le drame de Chatterton, la plus brillante et la plus hardie
des innovations de M. de Vigny, et l'une des plus heureuses innovations de notre
tejnps.
De Chatterton aussi nous en voulons parler d'abord en oubliant quelques
instans encore la cause qu'y veut faire triompher M. de Vigny. Après toutes
ces batailles qui s'étaient livrées il y a quelques années, pour et contre les règles
de l'art théâtral, après toutes ces batailles, tout ce fracas, rien n'était venu ; le
drame s'en allait errant et désordonné, présentant pour réalité historique des
costumes et des oripeaux, pour passions des monstruosités ; le drame s'en allait
quand parut Chatterton, quand au milieu de ce matérialisme désespérant qui
régnait sur le théâtre, l'auteur de Chatterton y appela la littérature de l'ame,
la littérature intime, cette littérature qui veut pénétrer les mystères du cœur
humain, sonder ses blessures pour y verser quelque baume ou les cicatriser.
Ce n'est pas que nous considérions Challerton comme une forme d'art définitive
et complète ; ce qui serait plus complet que Chatterton ce serait une œuvre théâ-
trale qui montrerait réunis l'étude du cœur humain et le mouvement, l'action
et la pensée ; mais il n'en est pas moins vrai que placé surtout au temps où il est
venu, le drame de Chatterton est une belle et puissante création dans son en-
semble et dans ses détails. En face des passions elFrénées dans lesquelles se
débattait et se débat encore le drame moderne, la passion chaste et contenue de
Ritty Bell constituerait à elle seule une touchante réaction spiritualiste qu'il fau-
drait signaler : pendant qu'autour d^elle mainte héroïne du drame ne connaît plus
ni frein, ni pudeur, elle ne sait pas Kitty Bell si elle peut garder cette bible qu'a
feuilleté son Chatterton. Une bible donnée, puis rendue, puis possédée avec bon-
heur, quelques paroles qui s'échappent malgré elle de son ame, quelques schel-
lings que John Bell ne voit pas figurer dans son compte ; à la dernière heure en-
fin une prière qui s'élance au ciel pour Chatterton qui n'est plus, «< Mon Dieu,
» pardonnez-lui; » voilà toute la passion, tout l'amour de Kitty Bell; et que
l'on dise pourtant si toutes les âmes ne sont pas suspendues, si des pleurs ne se
montrent pas au développement de l'amour silencieux de Chatterton, et de l'a-
jnour pur de Kitty Bell ; ah I Kitty Bell surtout a réhabilité notre goût qu'on
calomniait, nos scntimens qu'on peignait sous de fausses couleurs : pour justifier
ses écarts le drame ne disait-il pas : « Est-ce ma faute, si je fais hurler les pas-
» sions, si chaque soir avec grand luxe de décorations et de costumes je viens me
>» traîner dans la bouc et dî^ns le sang; Ufout biçu çmQUYok dçs espvit§ si blasés,
« 68 —
» des coÈurs si durs que d'autres spectacles ne leur suffiraient pas. » Hé bien I Kitty
Bell nous est apparue avec ses paroles simples, son dévouement de mère, pré-
férant ses devoirs à son amour ; nous avons applaudi Kitty Bell ; et Kitty Bell a
renvoyé ainsi à qui les inventait, et l'inceste , et l'adultère , et tant de scènes
odieuses dont nos théâtres ont été salis.
Pourquoi faut- il donc que tant de glorieuses conceptions se rattachent à une
pensée qui manque à la fois de réalité et d'espérance; à des infortunes trop rares
et trop bien d'ordinaire compensées par la gloire, pour qu'on ne soit pas tenté
plutôt de les envier que de les plaindre: la pensée est grande, surtout quand
elle arrive à l'action : pourquoi donc s'adresser à la société pour la conjurer de
faire vivre le poète ? Pouvait-on espérer qu'elle se détournerait de ses affaires
pour chercher s'il n'y aurait pas quelque part autour d'elle une pauvre ame
inspirée qui sentirait la force lui manquer? Au lieu d'agir un peu, comme lé
docteur noir , allant demander dans le boudoir de Louis XV du pain pour
Gilbert , n'aurait-il pas mieux valu que le poète renommé glorieux , le poète
applaudi , s'adi-essàt seul à seul au poète souffrant et malheureux . qu'il lui
parlât plutôt de la résignation de Milton et de la foi du Tasse , que du
triste désespoir de Gilbert et de Chatterton. Mais silence aux reproches qu'on
pouvait faire à Stello et à Chatterton. Depuis, la pensée philosophique de M. de
Vigny s'est agrandie , purifiée ; il a compris que , depuis Stello , les esprits
avaient marché.
C'est qu'en effet , après tant de gémissemens , tant de douleurs^ que nous
avons vus se produire par la littérature et la poésie, comme aussi après tant de
doutes et d'incertitudes qu'elles ont reflétés ; maintenant qu'après avoir en^é on
veut marcher , qu'après avoir douté on veut croire , qu'après avoir souffert
on veut vivre, le moment est venu pour la littérature et la poésie de guider
les intelligences dans ces voies nouvelles où elles veulent s'élancer. Le moment
est venu de montrer les hommes de doutes et de souflrances, les Manfrei\
les Rcné^ les Stello se résignant aux réalités de la vie , l'acceptant avec ses
chances de gloire ou d'obscurité, de bien-être ou de souffrance, et regardant
le ciel pour lui demander le courage qui leur ferait faute. Et comme Man-
fred et ses frères n'étaient après tout que les sombres images des passions qui
fermentaient çà et là, plus ou moins vives, plus ou moins ardentes, dans plus
d'une tète et dans plus d'un cœur ; comme dans ce siècle si agité , si remué , si
ambitieux , il y a eu partout des rêves de gloire et des illusions qui ont pu
s'évanouir , il vaudra mieux sans doute , pour guérir les blessures qu'elles ont
élargies peut-être, que la poésie et la littérature se fassent moins idéales, qu'elles
nous montrent partout aussi et dans toutes les conditions de la vie , les gran-
deurs qui se trouvent dans les vertus solitaires , dans raccomplissement du de-
voir , dans les souffrances même, quand elles sont noblement supportées.
Ainsi a fait IM. de Vigny dans sennludc et grandeur jnilitaircsy quand il nous a
tracé les caractères du vieil adjudant de Vincenncs , de Collingaod , du capi-
taine Renaud. C'est du vieil adjudant de Vincennes que M. de Vigny se prend à
dire : Ce iucux soldat faut mieux auec sa résignaiicfn que nous aiUrcs jeunes officiers
(H'ec nos ambitions /biles. CoUingivod au milieu de son escadre et de sa gloire
regrettant sa petite sarah avec sa petite robe du dimanche , Colh'ngxçod apprend
— 69 —
que la gloire et la puissance connaissent aussi leur résignation et leur douleur.
Mais c'est surtout le capitaine Renaud qui est un noble et remarquable carac-
tère ; c'est Stello portant l'uniforme , mais Slello résigné , plus fort que l'adver-
sité. Le capitaine s'est élancé dans la vie , ambitieux , rêvant la gloire, passionné
pour l'homme pour lequel pendant des années la France tout entière s'est pas-
sionnée : et chacune de ses illusions qui s'en va , le laisse ébranle un instant,
mais se raffermissant bientôt. Qu'à peine échappé à sa prison, paraissant
devant Bonaparte, il soit repoussé par Tune de ces paroles: qui décidaient
alors de tout un avenir , « Dès ce jour, dit le capitaine, je commençai à avoir
« confiance en moi , à m'estimer intérieurement , à sentir mon éaractère
« s'épurer, se compléter, se raffermir : dès ce jour je vis que les événemens ne
« sont rien, que l'homme intérieur est tout; je me plaçai bien au-dessus
« de mes juges ;enfin je sentis ma conscience , je résolus de m'appuyer unique-
« ment sur elle. » Et le voilà lui, qui des choses de ce monde ne comprenait que la
gloire et l'éclat , qui consent à vivre obscur et ignoré , pourvu qu'il remplisse
courageusement son devoir: en deux mots , le capitaine Renaud est comme la
vivante image de cette belle maxime de nos pères, yaiV ce qite dois ^ advienne
qice poivra; et à cette belle maxime, M. de Vigny ajoute cette autre pensée tjui
la complète et l'achève : il y a quelque chose de plus grand qu'un grand homme y
c'est un homme d'honneur ; mais qu'on y prenne garde, le caractère du capitaine
Renaud f ce n'est pas la résignation qui abdique son rôle dans la société, qui se
met en dehors des affaires humaines , c'est la résignation dans l'action , c'est
l'homme de cœui' qui se résigne à n'obtenir pour prix de ses eft'orts et de ses tra-
vaux que l'approbation de sa conscience, qui ne recule devant aucune partie de
sa tâche, et qui n'abdique que la gloire et le bruit qui se peut faire autour d'un
nom. Si M. de Vigny avait laissé arriver dans son tableau plus de lumière di-
vine, si Dieu et la religion y prenaient une plus large place, il aurait réalisé
dans toute sa grandeur le modèle qu'il faut offrir à des âmes fatiguées des agi-
tations et des doutes, des Manfredj des Obermann et des Stello.
Et qu'il nous soit permis de le dire maintenant en terminant, c'est une cu-
rieuse et belle étude que de s'efforcer de suivre en ses phases diverses un har-
monieux génie égaré un instant en d'autres voies que les siennes, mais se rap-
prochant bientôt de la vérité pour s'incliner toujours davantage devant elle,
parce qu'entre elle et les âmes à la fois consciencieuses, élevées et puissantes, il
existe toujours une irrésistible attraction, J.
■— "«•ITT — in .■iT|iia8iaMSBBëeg&>Heai»— *
— 70 —
EXPOSITION
Il y a peu de jours encore nous nous proposions d'offrir à nos lecteurs quelques
renseignemens sur les travaux de l'Académie des Sciences, que nous négligeons
depuis quelques semaines , autant qu'elle se néglige elle-même; nous coitiptions
aussi parler des découvertes étrangères , mais tout-à-conp un fait inattendu est
venu intervertir l'ordre de notre bulletin, et ce fait c'est l'ouverture d'une ex-
position improvisée des produits de l'industrie parisienne. Depuis long-temps
le besoin d'une pareille exposition était reconnu : chaque jour les fabricans sol-
licitaient les hommes puissansde nos jours de faire ordonnancer une exposition,
sinon permanente, du moins annuelle ; malheureusement notre chambre élec-
tive, souvent parcimonieuse quand il s'agit de choses utiles, leur a fait peur ,
ils se sont contentés des trois millions accordés pour la démohtion et la recons-
truction du palais du Luxembourg, du bill d'indemnité pour les dilapidations
artistiques, et du vote généreux du léger budget d'un milliard ; puis, se réfugiant
sous le prétexte évasif, offrant la politique comme absorbant tous leurs pré-
cieux niomens, ces hommes jadis si positifs n'ont pas même écouté les do-
léances de leurs anciens amis, et par conséquent ils n'ont pas eu la moindre pe-
tite velléité de condescendance à leur devis : l'industrie a donc été livrée à ses
propres forces.
Alors une société particuUère, l'Académie de l'Industrie, présidée par le re-
jeton de l'une de nos plus anciennes et illustres familles, M. le duc de Montmo-
rency, a eu la grande et généreuse idée d'exécuter à lui seul ce qu'il paraissait
impossible de faire au gouvernement. Cette pensée hardie a été , il faut le dire
avec justice, activement secondée par tous ceux qui s'intéressent à l'industi'ie ;
aussi bientôt toutes les notabilités industrielles de la capitale se sont groupées
autour des quatre commissaires chargés de mettre de l'ordre dans l'exécution
de cette pensée, et ceux-ci se sont acquittés avec tant d'activité de cette déli-
cate mission , que mis en possession, le vendredi 17 juin , de l'orangerie des
Tuileries, ils ont, en trois jours, reçu, placé et catalogué plus de deux mille
objets, et le 20, à onze heures, ils ont fait l'ouverture de cette exposition véri-
tablement improvisée.
Nous voudrions pouvoir nous étendre davantage siu' les difficultés sans nom-
bre qui entouraieut un pareil travail , mais comme nous étions nous-même
l'un de CCS commissaires, nous aurions l'air de chercher à nous donner plus de
mérite qu'il ne nous en appartient en réalité; car il ne s'agissait que de bien
connaître les produits industriels et de les ranger, non pas avec harmonie à côté
1rs lins des autres , puisque nous ignorions ceux qui devaient nous arriver, mais
i\v manière que le désordre présentât un coup d'reil bizarre et intéressant; tel
m lin que devait le présenter l'exécution de cette exposition improvisée dans
— 71 —
Tunique but d'encourager l'industrie et de montrer les pi ogres qu'elle peut
avoir fait depuis 1834.
Maintenant , si nous voulons donner à nos lecteurs quelques détails sur les
produits qui ornent cette galerie, il nous faudra y sacrifier quelques bulletins ,
car les objets nouveaux sont nombreux et plusieurs sont iinportans. Pour
aujourd'hui, nous ne ferons que parcourir quelques produits spéciaux.
Pour commencer, qu'il nous soit permis de constater un fait prouvant la réac-
tion religieuse de notre époque. Depuis 1830, à peine les fabricans s'occupaient
des objets sacrés destinés à orner nos cathédrales et nos autels, mais aujourd'hui
il n'en est plus de même, on revient au culte de nos pères , et secondant cet
élan de notre génération, tout le monde travaille sans fausse honte pour nos
éghses. Les produits en carton-pierre de M. Romagnési sont les pièces de ce
genre les plus belles et les plus importantes de cette exposition ; aussi Ton voit
sous le numéro de cet artiste un tabernacle doré de toute beauté et deux sta-
tues de S. Pierre et de S. Paul, qui font un juste honneur à cet industriel ; ses
lustres d'éghse sont aussi d'un fort bon goût, et nous ne pouvons que l'engager
àcontmuer hardiment à marcher dans cette voie, car après les dévastations des
révolutions , il faut offrir aux gardiens sacrés de notre auguste rehgion des or-
nemens qui, ne pouvant plus être en or ou en argent, soient du moins en harmo-
nie avec les modestes ressources de nos éghses, tout en représentant à l'œil un
mode de décors digne de la grandeur et de la majesté de nos temples. Nous en
dirons autant à M. Péchinay , fabricant de maiUe-chort, les deux christs
qu'il a exposés sont magnifiques, et l'on ne peut nier que les fabriciens de nos
églises ne trouveront une grande économie à orner les autels avec ce métal, au
lieu de se servir du cuivre argenté ; car, ce dernier rougissant promptement par
suite du nettoyage, laisse l'avantagée au maiUe-chort, qui devient au contraire
plus brillant par le frottement. Quant à l'ostensoir et au caUce en maille-chort
doré , imitant le vermeil de M. Bonnot, ils sont également fort beaux; mais
étant à la portée d'un bien moins grand nombre d'égUses, ils ne remplissent pas
aussi bien le but économique que l'on doit se proposer dans l'apphcation de ce
nouvel aUiage. Enfin nous avons admiré parmi les objets réservés au service
des autels un agnus de madame Lepart, brodé en relief sur velours vert, d'une
beauté sans égale. L'agneau divin est admirable par la grosseur du relief et par
la finesse du travail. Nous ne devons pas omettre non plus pour les personnes
qui voudraient avoir chez elles l'image sacrée de notre Seigneur, les christs en
ivoire, montés au milieu d'un bouquet en jais, par M. Richard; ils sont par-
faitement étabhs , conviennent très-bien dans un petit oratoire ou au-dessus
d'un bénitier.
Mais queUe que fût la beauté de cette brillante exposition, elle m'inspirait des
Idées de l^egrets et des souvenirs de douleurs. Pourquoi, me disais-je, les fabri-
cans ont-ils laissé tomber ces belles dentelles de France, importées par Colbert,
et connues sous le nom de point d'Alençon? pouixîuoi la maladresse de ces fa-
bricans n a-t-elle pas voulu suivre le goût de leur siècle et donner à leurs des-
sins la légèreté que l'on aurait voulu y trouver? S'ils eussent imité M. Yiolard
Ion ne rechercherait pas avec une espèce de frénésie les points d'.\ngleterre '
dont le peu de soUditç devrait toujours les faire oublier, et l'on continuerait à
— 72 —
porter ce riclie et magnifique point de France, dont le prix n*est jamais trop
élevé, puisque sa solidité permet de le voir passer de génération en génération
pour orner les parures de mariage des enfans de nos grandes familles , car ces
parures de point d'Alençon peuvent être considérées aujourd'hui, du moins dans
notre Normandie, comme la preuve de l'ancienneté d'une famille. N'oublions
donc pas cette dentelle nationale, et forçons, par nos demandes, M. d'Ocague
et les autres fabricans à faire exécuter des points dont la légèreté puisse rivaliser
avec celle des dessins de blondes de M. Violard; n'oublions pas, qu'héritage
sacré, le point d'Alencon peut quelquefois être d'une ressource précieuse, et pour
preuve qu'il nous soit permis de faire connaître un trait de bonté et de généro-
sité qui n'étonnera personne, mais qui prouvera que le malheur n'assèche pas
le cœur de l'auguste princesse, fille du saint roi-martyr.
Voici ce trait de bienfaisance. Jadis, car déjà il a bien des années , c'était vers
1815, Madame la Dauphine avait reçu en passant par la ville d'Alencon une
robe en point exécutée avec une rare perfection , long-temps elle la garda comme
un de ces souvenirs agréables qu'elle affectionnait ; mais depuis qu'une seconde
fois elle erre en exil sur un sol étranger, elle a pensé que cette robe si riche, si
précieuse, pouvait remplir un but encore plus doux à son cœur en lui procurant
les moyens d'être utile à l'une des anciennes dames de sa suite , aujourd'hui
dans une position difficile ; madame la Dauphine jette donc un dernier regard
sur sa belle robe, la plie et l'expédie avec une lettre charmante de bonté et de
bienfaisance à Madame Gazelin, en la priant de la faire démonter et de la vendre
ainsi en morceaux au profit de son ancienne amie. C'est là dans ce magasin que
nous avons vu ces tristes ornemens d'une auguste princesse, modestement ou-
bliés et servir encore après sa chute à satisfaire la bonté de son cœur; c'est donc
à nous, à nous tous de seconder sa pensée et à aller chez Gazelin retirer au
moins comme une relique précieuse un fragment de cette robe sacrée. Pardon ,
vous qui me lisez, si j'ai mis au jour un des mille bienfaits que vous répandez
continuellement sur les malheureux, mais il en est qui, présentant de grandes
et utiles leçons, ne peuvent recevoir trop de publicité et celui-ci est du nombre ;
pardon encore, pardon, car à vous de les cacher ces traits de bonté, et à nous de
les chercher et de les dire ! • J. Odolam-Desnos.
ERR;VTA.— Quelciues fautes sO sont glissées à rimpi'imeric dans l'article sur le salon,
dans notre avant dernier numéro. Page 497, ligne 2, après qui ferait honneur^ lisez,
mix peintres les plus naïfs et patiens de rJllemagnc; — page 499, ligne 24, au lieu de
Jeauron, lisez, Jcanvou; — page 305, ligne 1, au lieu de humainement parfaitement^
lisez, humainement parfaite.
S'atlresscr pour la n>daclion à M. le vicomte Waish, directeur-rédacteur en chef, et pour
radminislration à M. Lkon dkJouvejskl, administrateur, rue de Menars^ 5.
PARIS. — niPJAlMERIE PE Pf:THUNE ET PLON, RUE DE V\UGIRARD, 56,
i^'Cc&o De fa ^cuiic-cTïcwiccJ'
^a^/er/ra/e r/e (L^Aar//'&).
ÉCHO
elle-même les tormes ongiuaics cl i^c, ^....^,^
vie; le jour où elle accomplit cette œuvre, elle marque dans son
histoire une page immortelle , la page de la renaissance.
Et c'est au philosophe qu'il appartient d'en déchiffrer le texte pour
}'• édttÎQrt, ^ Tomç y, — 1" (lo^l 183CI. 4
f^'CcL De ia ^em^c'tfxoAic^
^al/wc/ra/e r/e (^Aar//*&i.
ÉCHO
DE
LA JEUNE FRANCE
-f?"Sa-'g""ggCT —
SOMMAIRE.
Du Mouvement intcîlecluel de l'Allemagne depuis Leibnilz, par ***. — Le Frère de la Mort, pa^
M. le vicomte iFo/i/i.— Cathédrale de Chartres, par L, de J. — La Neige au Cimelièrc, par 3f. Au-
— tran. Législation; le Duel, par 11. B. — Galerie de Portraits espagnols, l'Hidalgo, par M, Bernard
Lopez. — Portraits historiques; Richard Cromwell , par ***. — De l'Inde ; Aperçus sur la langue
et la littérature sanscrites, par M. Moutiet. — Apothéose de Marie-Antoinette, par ***. — Art
musical; le Luthier de Vienne; Mort de Gomis. — Revue des Revues, par ***. — Revue des
Théâtres; Coup-d'œil général sur les théâtres de Paris , par ***. — Petit cours d'agriculture ù
l'usage des gens du monde, par M. de Bainneville, — Exposition de l'Académie de l'Industrie,
par M, J. Odolant-Desnos.
mWiiQQQ<
DU IlIOUVEMENT INTELLECTUEL
DE l'allé M A G. NE
a;>^2?^2S ^32^^is^3*
Le jour où une nation, s'arrêlant tout-i-coup dans le sentier que
l'ignorance ou l'Iiabitude lui avait frayé , se prend à inlerroger les ruines
et à leur demander les secrets d'une antique civilisation depuis long-
temps détruite ; le jour où, se détournant de sa marche, elle se révèle h
elle-même les formes originales et les principes féconds d'une nouvelle
vie ; le jour où elle accomplit cette œuvre , elle marque dans son
histoire une page immortelle , la page de la renaissance.
Et c'est au philosophe qu'il appartient d'en déchiffrer le texte pour
}'• édition» — Tomç y. — 1*' (io((i 1836* i
^ 74 —
bien siiisir les causes des faits dont le vulgaire n"admire que Fexpression
matérielle.
L'Allemagne n'est qu'un épisode dans la grande épopée de la re-
naissance européenne ; mais , étudiée à part , elle brille d'un éclat im-
posant, et il n'est pas sans intérêt de jeter les veux sur ce foyer de lu-
mière.
L'Italie, où de grands souvenirs dormaient sous de grands monu-
mens , venait de déchirer , la première , le voile ténébreux du moyen-
âffe; une lanofue nouvelle avait osé se substituer à Vos latinum de
Cicéron, et retentissait dans le monde par la bouche d'un triumvirat
poétique digne de l'antiquité. Sublime entre les mains du Dante ^ elle
revêtit le charme , la grâce et l'harmonie dans celles de Pétrarque , de
l'Ariostejdu Tasse enfm, immortel comme eux par son génie, mais
immortel encore par ses malheurs.
D'une autre part Cimabué inventait de nouveau la peinture ^ sui-
vant l'expression d'un grand homme , et dès le onzième siècle Fart
musical, simplifié par la notation de Guy d'Arezzo, devenait populaire.
La Toscane surtout s'illustrait dans cette carrière. Florence , sous les
Médicis, s'érigeait en nouvelle Athènes ; puis cette révolution intellec-
tuelle, traversantes Alpes, venait enflammer, pour le culte des arts et
de la science , le peuple français encore tout adonné aux nobles dis-
tractions de la chevalerie.
Et, pendant ce temps, l'Allemngnc attendait encore l'heure mar-
quée de sa renaissance. Écrasée sous les poids des arn^es , couverte de
décombres, violée dans son territoire, elle regardait tristement se
briser les derniers liens qui, pendant si long-temps n'avaient fait qu'un
peuple des peuples de la confédération. On eut dit qu'elle était con-
damnée à voir s'éteindre sur son giron flétri la civilisation naissante.
Mai"^ la Providence sait mener les choses huaiiines à leur iin par des
voies inconnues et remettre tout en harmonie par des compensations
merveilleuses. Cette fois elle fit éclore sous une terre ensanglantée
l'arbre du génie qui refuse si souvent de grandir h l'ombre des trônes
pacifiques. Les royautés féodales se brisent pour faire place à des
royautés scientifiijucs.
Esprit du premier ordre, observateur profond et infitigable, Kepler
pose la base immuable de l'astronomie moderne : il a donné le signal ,
et toutes les connaissances humaines sont abordées et agrandies.
— 75 —
Otto de Guerrike invente la machine pneumatique ; Bernouilli ,
Tschirnhausen , Tomasius enrichissent les mathématiques de leurs
recherches ; Stahl fait plus, il crée la chimie en la tirant de l'enfance
qui menaçait d'être éternelle.
Toutes les régénérations sociales sont marquées par des caractères
communs^ tels que la multiplicité des esprits supérieurs et le zèle envahis-
sant de l'observation ; mais la physionomie nationale se conserve dans
les accidens ; elle se révèle par la direction et la manière d'être qu'af-
fectent les grands hommes. Tandis que l'imagination italienne trouvait
son élément dans la nature et que la passion des arts s'allumait dans
les têtes souveraines , le génie allemand ne trouve aucun appui au
dehors. Déshérité , pour ainsi dire , des beautés du monde extérieur ,
il lui fallut bien se replier sur lui-même et se créer un monde intérieur
où il pût embrasser les sciences spéculatives avec énergie. Ce génie
indépendant, ami du recueillement et de cette espèce de sauvagerie
qui n'a nul souci du patronage des Mécènes , fit connaître au monde
que l'amour seul de la vérité l'avait élevé à la hauteur où nous le
voyons planer de nos jours.
A peine l'Allemagne, au seuil de &a glorieuse carrière, a joint les
investigations de l'antiquité et l'étude de sa vieille poésie aux décou-
vertes mathématiques et physiques, que déjà toutes les productions
portent l'indélébile cachet d'un système arrêté, d'une organisation ré-
gulière ; une tendance uniforme éclate dans ses œuvres 5 à peine
debout, elle s'avance vers un but philosophique. Mais, pendant que
de graves penseurs sont plongés dans les sciences spéculatives, la cul-
ture des lettres languit encore et l'entendement domine l'imagination.
C'est cette prééminence de l'esprit spéculatif qui prépare à l'Allemagne
une gloire spéciale et lui méritera bientôt le surnom de terre classique
de la philosophie.
Nul peuple ne montrera dans son histoire une série de travaux com-
parables à ceux qui se succèdent sans interruption depuis Leibnitz
jusqu'à nous. Les sciences spéculatives guidées par le génie lumineux
du sage de Kœnigsberg , l'esthétique , la morale , le droit et l'histoire
marchent à pas de géans depuis l'école critique de Rant ; une éton-
nante variété de connaissances répandues depuis Fichte ; une foule
d'aperçus nouveaux dans la philosophie de la nature, créée par Schel-
ling , développée par Oken, Stetfens et Wagner, et érigée enfin par
— 76 —
Hegel en science positive : toutes ces grandes merveilles n'ont-elles pas
répandu des torrens de lumière et introduit d'étonnantes améliorations
dans l'ordre social ?
Mais remontons à la source de tant de bienfaits, à Lcibnitz.
Alors que l'Angleterre se glorifiait à juste titre d'avoir enfanté
Newton , s'élevait dans l'Allemagne un de ces hommes prodigieux qui
suffisait à la gloire d'un siècle. Leibnitz^ l'immortel patriarche de la
philosophie allemande , le plus universel génie que la nature ait pro-
duit, à la fois mathématicien, physicien, jurisconsulte , historien et
philosophe , naquit le 4 juillet 1646 , à Leipzig , et mourut à Hanovre,
le 1 4 novembre 1716.
Entre ces deux époques , il y eut pour l'Europe une période de
gloire, un mouvement de découvertes, une émulation de science
inouis, et à la tète de toutes les entreprises un homme dont la vie
semble trop courte pour contenir ses œuvres.
Leibnitz donna de bonne heure la mesure de ses forces. A dix-huit
ans il publia un opuscule sous le titre : De principio indwiduationis ,
qui pouvait faire pressentir sa future grandeur. Le livre De artecom-
hinatoria parut peu de temps après pour opérer une révolution dans
l'état des sciences mathématiques et l'é vêler au monde un génie créateur,
A vingt ans il voulut obtenir le grade de docteur et se présenta dans
ce but chez le doyen de la faculté de droit. Celui-ci était absent; ce
fut sa femme qui reçut Leibnitz. Étonnée de l'excessive jeunesse du
candijjat, cette dame, avec l'air gnive et doctoral d'un professeur de
piiilosophie, lui fit observei' qu'il y aurait témérité à lui de tentera son
âge les chmces périlleuses d'un examen pour un tel grade. A quoi le
savant im!)erbe répondi' pir un sourire en ajoutmt qu'il ne déscsjKTait
pas de gngner son suffrage si elle voulait lui faire la grâce de l'inter-
roger. Ce fut peut-être cette réponse piquante qui força Leibnitz
d'aller chercher son bonnet de docteur h Altdorf, où il fut accueilli
au milieu des honneurs; sa réputation s'étendit et les protections
royales ne lui manquèrent pas. En 1672 il visita Paris et se trouva
bientôt en relation d'estime et d'amitié avec les plus grands person-
nages de fépoquc. C'est alors qu'il devint l'ami de Casini , d'Huygens,
Lahire , Malbranche et Bossuet.
Il connut a Londres Newton , Wallis et Clarke. Quatre ans après
son retour d'Angleterre , il fut nomme conseiller d'état par le duc de
— 7r —
Brunswick, et c'est alors que pour satisfaire aux exigences de sa position
nouvelle , il se jeta dans les travaux d'hisloire et de diplomatie avec
une ardeur infatigable , sans négliger ni la métaphysique ni les sciences
naturelles, et, malgré le poids accablant de toutes ces entreprises
réunies, il ouvrait encore aux sciences mathématiques une large voie
par laquelle ses successeurs sont arrivés à leurs plus imposantes décou-
vertes. Car c'est sur les fondemens jetés par lui que s'est élevé ce mo-
nument immortel dont chacun, parmi les savans modernes , revendique
sa part avec orgueil , mais dont l'ensemble rend toujours hommage au
premier inventeur.
Incontestablement la découverte du calcul différentiel appartient
à Leibnitz, et ce qui le prouve, c'est qu'en 1684 , époque où Newton
n'avait encore rien écrit sur ce sujet , le résultat de ses recherches était
déjà public.
Considérons maintenant Leibnitz sous un autre point de vue et sui-
vons-le dans le cours de ses débats philosophiques.
Il réfute le système de Descartes, celui de Spinoza, la théorie sensua-
liste de Locke ', et , sur les ruines de ces systèmes, il base les fondemens
du rationalisme. Il applique spécialement toutes les forces de sa logique
a résoudre cet effrayant problème de tous les siècles : comment se
peut-il que le monde soit gouverné par un être éminemment sage ,
éminemment bon, quand nous voyons le mal y dominer sur le bien ,
la souffrance et le vice sur rinnocence et le bonheur ? Bayle , avec cette
argumentation nerveuse et incisive qu'on lui connaît , prétendait dé-
montrer qu'il n'y avait pas de solution possible à ce problème ;
Leibnitz lui répond par sa TJiéodicée , qui , suivant l'expression de
Fontenelle , suffirait seule pour représenter Leibnitz , Fontenelle au-
rait pu dire autant de VEssai sur Ventendcment humain , où il
combat l'opinion de Locke.
Si la philosophie allemande est resté pure du sensualisme et du ma-
térialisme dont les funestes conséquences sont la complète dépravation
de l'être humain , une infatuation de demi-savoir plus dangereux que
l'ignorance , la sécheresse de cœur et l'anéantissement de toutes les
idées sublimes que font naître en nous les consolantes espérances d'un
avenir céleste ; si au contraire on lui reconnaît, à cette philosophie,
pour caractère distinctif, d'élever l'ame, d'animer et de purifier ce
qu'elle touche , d'allumer dans les cœurs le feu sacre de la vertu et
— 78 --
l'amour de la divinité, enfin de reculer dans un infini mystérieux les
bornes de l'existence la plus chétive et la plus limitée ; si la philosophie
allemande a évité de tels écueils, pour conquérir et conserver de si
belles richesses, c'est à Leibnitz qu'elle en est, en grande partie,
redevable.
Cependant, au milieu de ses travaux gigantesques, Leibnitz trou-
vait encore assez de loisirs pour entretenir dans toute l'Europe , avec
les souverains et les savans , cette correspondance où se trouvent tant
de pensées profondes sur la religion, l'économie sociale et la consti-
tution politique , tant de projets utiles pour toutes les nécessités du
moment ; c'est alors qu'il entretenait Polisson et Bossuet des moyens
de rapprocher les communions protestantes et catholiques, et Newton
de ses grands travaux physiques et mathématiques. Le savant Anglais
avait laissé percer sa haine contre la philosophie dans cette exclama-
tion : O physique^ délivre-moi de la métaphjsique. Leibnitz répondit
par ces mots que malheureusement on ne connaît pas assez : « La
métaphjsique est la lumière céleste qui éclairée la physique. ))
Il avait visité la France et l'Angleterre ; plus tard , en 1687 , il tra-
versa l'Autriche et l'Italie dans l'intention de recueillir des matériaux
pour l'histoire des ducs de Brunswick dont il avait été chargé par le
chef de cette maison. De retour en 1690, il travailla dès-lors avec
plus d'ardeur que jamais h la gloire et à la prospérité de son pays.
C'est alors qu'il inspira à l'élecleur de Brandebourg le dessein d'établir
à Berlin une académie des sciences dont il fut président.
Préservé de toute jalousie par le sentiment de sa grandeur , quand
même il ne l'eût point été par son propre caractère , il prodigua aux
savans les secours, les encouragemens et tous les témoignages possibles
d'une sympathie franche et vraie. Puis , étendant à l'univers entier ses
idées d'amélioration , il créa l'un des plus immenses projets que puisse
concevoir l'esprit humain, celui d'une pasigraphie, d'une langue uni-
verselle et philosophique, merveilleusement propre à hâter les progrés
de l'intelligence en généralisant les signes des idées. Malheureusement
il ne nous reste de cette entreprise admirable qu'un petit nombre de
fragmens.
Leibnitz était d'une constitution robuste et d'une taille élevée;
simple dans ses manières et dans toutes les habitudes de sa vie ; d'un
caractère uni, doux, gai, sans irritation même passagère j d'une mo-
— 79 —
destie rare, d'une bonté touchante. Doué d'une mémoire prodigieuse,
rien ne lui échappait de ses lectures et de ses observations, et s'il en-
tassait avec soin dans une armoire les notes qu'il avait recueillies, ce fut
toujours ordre et prudence, jamais nécessité; on a dit qu'il ne lui
arriva pas d'y recourir une fois dans sa vie entière. Quelle que fût la
richesse de son imagination, il savait la régler, en user avec sobriété
et sagesse, la mettre en harmonie avec les facultés supérieures de son
entendement.
Une circonstance assez singulière fut cause que Leibnitz resta toute
sa vie dans le célibat.
Un de ses amis vint un jour lui parler de mariage et du bonheur
domestique , dans le dessein de lui proposer une riche héritière douée
de grandes qualités. Leibnitz lui répondit qu'il fallait réfléchir qua-
rante ans avant de se marier. Après de mûres ei de longues réflexions
il se décida à demander la main de la personne dont son ami lui avait
tant vanté les qualités. Mais celle-ci, ayant appris le mot de Leibnitz,
lui répondit que les paroles d'un si grand homme étant pour elle autant
d'oracles , elle devait à son tour mûrement réfléchir et qu'elle était
résolue à consacrer à ses réflexions le temps que lui-même avait jugé
nécessaire. Notre philosophe ne se soumit pas à cette longue épreuve.
Leibnitz consacra jusqu'à la fin de sa vie toute la présence de son
esprit, toute la plénitude de son intelligence, et il rendit le dernier
soupir dans le même fauteuil dans lequel il avait passé tant de nuits au
sein de ses immortelles méditations. On conserve religieusement ce
fauteuil à la bibliothèque de Hanovre.
Fichte, égalemement digne et capable d'apprécier Leibnitz, a dit de
lui :
^ « Leibnitz était doué d'une faciUté extraordinaire pour revêtir sa
pensée de toutes les formes imaginables et l'appliquer à toutes les
branches des connaissances humaines ; il y joignait une aptitude incon-
cevable à résoudre tout problème. Il était sans prétention ; sa gaité et
sa naïveté rappelaient celles de l'enfance. Ces qualités précieuses lui
procuraient le calme nécessaire pour cultiver la science inlatigablement
et le mettaient en harmonie avec lui-même. »
Schelling confirme cet éloge , et récemment encore l'illustre Cuvier
disait dans un cours public : Leibnitz fut l'un des hommes les plus
extraordinaires,..»
— 80 —
Concilier à la fois Platon et Aristote , Spinoza et Descartes, la scho-
lastiqiie el la philosophie moderne , mettre en harmonie la religion et
la morale avec la raison , tel fut le dessein de cette vaste intelligence ;
c'est vers ce but qu'il avait constamment dirigé toute la puissance de
sa pensée.
Son système est développé dans trois ouvrages principaux :
1° Nomfeaux essais sur V entendement ^ dirigé, comme nous
Pavons dit, contre Locke; 3° la lliéodicée , réfutation de Baylej
3° enfin la Théorie des monades^ qui en est la plus importante
partie.
Leibnitz cherche d'abord les principes qui doivent servir de base
fondamentale à la philosophie pour lui assurer une existence régu-
lière et durable.
« Il y a, dit-il, des connaissances qu'on ne peut faire dériver de l'expé-
rience, mais qui ont leur unique source dans l'esprit lui-même. Telles
sont les vérités innées, non pas quant à la conscience , mais quant à la
disposition. — Les idées sont obscures ou claires , confuses ou distinc-
tes ; les idées claires procèdent de l'entendement. La clarté n'est pas ,
comme l'affirme Descartes, un critérium suffisant pour aller à la recher-
che de la vérité. Celle-ci doit reposer sur des principes invariables qui
sont les jugemens identiques. Les vérités nécessaires sont prouvées par
le principe de contradiction , d'après lequel nous jugeons faux ce qui
implique contradiction, et vrai ce qui est opposé au faux. Les vérités
contingentes se démontrent par le principe de la raison suffisante y
en vertu duquel rien n'est vrai sans raison suffisante, et ce principe
nous conduit nécessairement à une cause suprême absolue , en dehors
de la série de contingence. »
L'expérience journalière nous apprend qu'il y a des substances com-
posées; l'existence de ces corps nous conduit logiquement à conclure
qu'il yen a d'autres simples, élémentaires de ceux-ci. Ces premiers
principes ne peuvent être modifiés par les actions extérieures ; ils ren-
Icrmcnt en eux-mêmes les causes des changemens qui s'effectuent sur
eux; Leibnitz nonmie ces substances simples monades du vaolmonas ^
unité. — Il regarde Dieu comme la monade universelle infinie de
laquelle dérivent toutes les monades finies. Parmi ces dernières , les
unes , privées de perceptions , masses purement inertes, sont les corps ;
les autres, douées de la faculté de sentir, s'appellent des ames; et,
— 81 —
selon que la conscience de soi ou des objets extérieurs se trouve dans
l'individu, confuse ou distincte, plus ou moins développée, il est
rangé dans la catégorie des brutes, ou des êtres inlelligens , ou enfin
des esprits purs.
Leibnitz ne reconnaît pas d'influence physique réelle, mais seule-
ment une connexité idéale ; il admet que les changemens internes
d'une monade s'harmonient avec ceux de diverses monades qui sont
liées à elle par des rapports externes. La source de cet accord immua-
ble, universel, est dans la toute-puissance et la sagesse de Dieu. Tel
est le principe de V Harmonie pj^éétablic de Leibnitz.
La seule cause de toute existence est Dieu ; le monde réel n'est pour
ainsi dire qu'une fulguration, une émanation de son essence; il ren-
ferme en lui la possibilité d'une infinité des mondes , mais celui qu'il
a créé est le meilleur des mondes possibles. Voilà le principe sur
lequel Leibnitz a fondé son Optimisme que, depuis. Voltaire a pris à
tâche de persiffler dans son Candide , ouvrage d'une gaîté infernale ,
comme l'a très-bien dit une femme célèbre.
Dieu ne veut pas le mal , mais il l'admet tel que l'exige l'état du
monde qu'il a créé. Par sa toute-puissance , sa sagesse et sa bonté
suprême il a su établir une harmonie parfaite entre la grâce et l'ordre
de la nature.
Tel est en substance te système de Leibnitz. Ses défauts les plus
saillans consistent dans l'assertion du philosophe : « Que l'homme ,
avec les seules forces de la raison, peut pénétrer et connaître l'essence
des choses; il confond ainsi la possibilité logique avec la réalité phy-
sique, et, tout en réfutant Locke , qui accorde trop aux sens et à
l'observation , il se jette dans un extrême contraire : il place trop haut
la raison et néglige l'observation , qui pourtant est un élément de la
connaissance. »
De plus , la théorie de V Harmonie préétablie détruit toute liberté
en conduisant au déterminisme ^ c'est-à-dire à l'hypothèse, tout dans
le monde ^ s'enchaîne par des causes prédéterminées; ce qui pourtant
diffère du fatalisme^ qui remet tout au hasard aveugle.
SCHOEX.
[La suite à un autre numéro.)
•> 82 —
Sur la grande place que le voyageur qui arrive de Paris à Rouen
voit à sa droite, et qui s'appelle aujourd'hui le Champ-de-Mars^ on
m'a montré un ancien couvent, habité jadis par des religieux venus en
1624 pour secourir les pestiférés, et que l'on nommait les Pères de
la Mort.
II y avait dans la vie de ces Pères de la Mort tant de généreux dé-
vouemens, qu'elle tenta plusieurs habitans de la ville de Rouen, entre
autres un jeune homme très à la mode de son temps, Adrien de Bret-^
teville.
Parmi les plus riches, les plus heureux de Rouen, on citait Adrien.
Et lui, si aimé , si bien vu de tous, ne put parvenir à se faire bien
voir, à se faire aimer d'une noble héritière, qui lui préféra Jehan de
Quevillon.
Or, entre Adrien de Bretteville et le jeune Quevillon il y avait déjà
eu rivalité dans les écoles; ils avaient lutté ensemble de science et de
talons, et Bretteville avait été vaincu. Tous deux avaient eu un même
oncle qui avait déshérité Adrien, à cause de ses prodigalités, et qui
avait enrichi les Quevillon au détriment des Bretteville.
Tout cela ne cimentait pas beaucoup l'amitié entre eux : et plusieurs
fois ils s'étaient donné rendez-vous au Pré-aux-Loups ( aujourd'hui
le Champs-de-Mars), et y avaient échangé des coups d'épée. Dans cette
lutte de fer, Adrien avait toujours été le moins heureux, et restait le
plus tenace dans sa haine. Quant il se vit préférer l'homme qui lui était
en si profonde malveillance, il ne se contint plus et demanda un duel
à outrance..., un duel jusqu'à ce que mort s'en suivît. Cette nouvelle
provocation vint à Jehan de Quevillon alors qu'il était dans toutes les
joies d'un nouveau marié, dans toutes les ivresses de Tamour heureux, y
Aussi il répondit à Adrien de Bretteville :
(( Messire, prenez patience, vous engage ma parole que serez satis-
fait dans deux mois; mais est juste que jouisse un peu de mon heur,
comme est juste à vous de m'en vouloir. A deux mois au Pré-aux"
Loups. Jehan de Quevillon. »
— 83 —
Oui vraiment, les deux jeunes ennemis se rencontrèrent avant la
fin des deux mois; et voici comment : la peste s'abattit sur Rouen,
et toute la ville pleura. Le quartier de Martainville surtout fournissait
au fléau de nombreuses victimes. La mort moissonnait si fort, que les
vivans manquaient aux mourans et aux morts... Dans tout Rouen, il
ne restait plus de bois de hêtre pour faire les cercueils ; dans les cime-
tières, plus de place pour les fosses ; dans les églises, presque plus de
prêtres pour prier... Aussi la religion, dans cette grande calamité, cria
haut pour recruter du secours. Charité et courage^ voilà ce qu'elle
répétait pour engager à aller soigner les pestiférés... Adrien de Bret-
teville entendit ces deux mots qui sonnent bien aux nobles cœurs ;
charité et courage^ dit-il, et il se leva de chez lui, traversa la ville, il
alla à la maison des Frères de la Mort^ et, se jetant aux pieds du su-
périeur, prononça ces mots : ce Mon père, voici un frère lai de plus
pour soigner les mourans et enterrer les morts. Agréez-moi, je vous
en prie au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
(( Ainsi soit-il , répondit le saint religieux, soyez des nôtres. )) Et
dès cet instant Adrien quitta les habits du siècle et prit celui de la mai-
son. En pareil temps les noviciats sont courts, mais rudes ; et ceux qui
ont du zèle ne manquent d'occasion pour le montrer... Aussi échut-
il au nouveau Frère de la Mort prompte et longue besogne.
Un matin, le supérieur lui dit : « La peste, qui jusqu'à ce jour ne
s'était déclarée en la paroisse de Saint-Patrice y est apparue cette nuit.
Frère Adrien, il y a deux malades en l'hôtel près l'église, allez-y, et que
Dieu soit avec vous! »
Or, à cet hôtel, désigné dans la rue Saint-Patrice , savez-vous qui y
demeurait?
C'était Jehan de Quevillon... et il n'y était pas seul... sa belle et
jeune épouse, la femme qui n'avait pas voulu de l'amour d'Adrien, y
était aussi ! Cette pensée-là était sur le cœur du Frère de la Mort ; et
un instant il resta immobile.
Ce que voyant, le supérieur ajouta tout de suite, « Eh bien, frère
Adrien, vous hésitez? voulez-vous qu'envoie un autre frère mieux
aguerri que vous ?
— (( Oh! ne me faites pas semblable injure, vais courir où vous
m'ordonnez, révérend père ! »
Et comme il avait promis, il alla, et pendant qu'il cheminait à travers
— 84 —
la dolente cité, il ne voyait que portes de maisons closes; et sur le seuil
extérieur, les cadavres jaunes tachetés de noir qui attendaient que le
charretier des morts passât pour les enlever et porter au cimetière
Après bien d'attristans spectacles, frère Adrien parvint a la rue Saint-
Patrice. Ce n'est pas besoin de vous répéter comment son cœur battait
en approchant de l'hôtel de Jehan de Quevillon. Il allait voir, il allait
secourir son heureux rival! L'homme de sa haine allait devenir l'objet
de ses soins!... Peu de mois passés, il lui avait écrit pour lui dire : Il me
faut votre vie, et maintenant il vient exposer sa propre vie, à lui, pour
sauver de la contagion l'ennemi qui lui avait été préféré. Oh! sans
doute cette pensée de se trouver en face de Jehan l'agite ; mais il y en
a une autre qui l'émeut davantage, c'est celle de voir la femme qu'il a
aimée et dont il a été dédaigné. Semblables idées, direz-vous, ne de-
vaient exister sous la robe du Frh^e de la Mort. A cela , répondrai
que le froc n'a pouvoir d'étouffer tout de suite la flamme qui brûle au
cœur de l'homme..; faut le temps, le jeûne et la prière pour vaincre
les passions.
La porte de l'hôtel du sire de Quevillon était marquée de la croix
fatale, de la croix qui disait aux passans : Marche vite, la peste est ici!
(( De par Jésus notre sauveur! ouvrez, ouvrez au Frère de la Mo/^tj
cria Adrien. »
Et ce ne fut pas sans se faire attendre qu'un serviteur vint tirer les
verroux et ouvrir la petite porte du logis.
■ — u Que la bénédiction du Seigneur, dit le religieux, soit ici.
— (( Et sur celui qui vient nous secourir, répondit le valet.
— (( Combien de malades avez-vous ?
— (( Hier nous en avions un, notre seigneur et maître.
— (( Et aujourd'hui ?
— (( Une de plus ; notre belle et jeune maîtresse, dame de Que-
villon.
■ — (( Que le Seigneur guérisse ceux qui souffrent. Menez-moi vers
elle... vers votre maître aussi.
— (( Ah ! maintenant ne sont point séparés : en attendant même
tombe, ils ont même chambre.
— (( Allons, conduisez-moi!... »
Et après ces paroles , ils montèrent tous deux l'escalier en spirale
qui menait à l'appartement des malades... Pour y arriver, il fallait
— 85 —
traverser le grand salon. Sur la cheminée , dans les beaux vases de
Saxe , se voyaient des fleurs qui se mouraient aussi , car on ne leur
donnait plus d'eau; dans les bras dorés des trumeaux , dans les giran-
doles et les lustres restaient encore des chandelles de cire que l'on avait
allumées pour les jours de fête ; et les mauvais jours étaient arrivés
avant qu'elles ne Tussent brûlées. Nous avons tous entendu parler
souvent du bonheur que les êtres qui s'aiment trouvent à mourir en-
semble;... et, parmi nous, y en a-t-il un seul qui, dans ses rêves,
n'ait dit : Je voudrais partir de ce monde le même jour que ceux que
je chéris!... Eh bien ! lorsque la peste règne quelque part , le cœur se
flétrît comme le reste. Les pensées généreuses meurent avant notre
corps. . . Alors l'égoïsme s'empare de nous ; la mère ne pleure plus
auprès de son fils mort , et le frère regarde d'un œil sans larmes le
cadavre fraternel.
C'était comme cela chez le sire de Quevillon : de cet amour naguère
tout heureux, tout couronné de roses, il ne restait plus rien... Ici , le
mari, là l'épouse se plaignaient, comme deux étrangers et ne pouvant
mutuellement s'entr 'aider!... Vous le voyez bien , la mort n'est pas ce
qu'il y a de plus triste : ce sont ces choses-là , quand on les voit de si
près.
La dame de Quevillon avait des yeux sans regards , des paroles sans
suite ; quand le Frère de la Mort^ se penchant vers elle , lui parla de
Dieu, pendant quelque temps elle ne le comprit pas. Alors il lui mit
sur la poitrine une relique de la vraie croix qu'il avait apportée , et
soudain la chrétienne mourante sortit de son délire... La raison, les
souvenirs lui revinrent. Elle pria avec le religieux , et ayant reconnu
sous la' robe du Frère de la Mort le sire de Bretteville, elle lui dit :
Vous avois refusé ma main en ce monde, et venez me bailler la ^tre
pour m'aider à passer en paradis, et soigner mes douleurs: merci!
merci! Puis, quelque temps après , doucement trépassa.
La vie fut plus tenace au cœur de Jehan de Quevillon. Dans les mo-
mens de vertige qui lui venaient , il parlait beaucoup et dans ses inco-
hérentes paroles , le Frère de la Mort l'entendait souvent répéter le
mot de Pré-aux- Loups ! Pré-auœ-Loups !
— {( Calmez votre esprit^ mon frère , disait alors Bretteville , et ra-
menez-le vers Dieu.
•— •(( Avant tout, faut aller a^i rendez-vous )]^dx engagé mon honneur,
— 86 —
puis reviendrai céans, et alors vous écouterai, saint homme. Mais main-
tenant faites-moi porter au Pré-aux-Loups, le sire de BretteviUe , qui
se dit par moi offensé , m'y attend.
— (( Non , non , sire de Quevillon , il ne vous y attend plus.
. — (( Qu'en savez-vous ?
— (( Il n'est plus de ce monde.
— (( Il est mort ?
— « Non. Il apprend à mourir, il s'est dévoué au service de Dieu
et des pestiférés.
— (( Où est-il à présent ?
— « Tout prés de vous; oh! mon frère, c'est lui qui soigne vos
douleurs.
A ces mots, le pestiféré fixa de grands yeux ternes sur le Frère d&
la Mort, et fut pendant quelques instans comme s'il avait cherché à
éloigner avec sa main un brouillard existant entre lui et le sieur de
Bretteville... et puis tout-à-coup il s'écria d'une voix forte... «Oui!
oui ! c'est bien Adrien de Bretteville ! et que veut-il ici ?
— (( Vous donner des soins et tâcher de vous sauver.
— (( Pour Fautre monde , car pour celui-ci c'est passé et ça été bien
court.
— (c Là-haut , les années sont éternelles.
'— (c Pour les mériter, faut avoir été meilleur que moi.
.— « Pour les mériter, ne faut que du repentir.
— (( Je l'ai de vous avoir méconnu , sire de Bretteville.
— (( Oh! ce n'est envers moi qu'il faut en avoir, mon frère , c'est
envers Dieu.
— - (( Eh bien ! l'ai aussi envers le Seigneur
))
* Ce furent i les dernières paroles du gentilhomme rouennais ; et le
Frire de la Mort retourna le lendemain vers le père supérieur lui
apprendre que deux chrétiens de plus venaient de mourir.
Vicomte >VALSit.
— 87 —
On fait généralement remonter au septième siècle la fondation de
Notre-Dame de Chartres. Pendant que quelques fidèles travaillent
ainsi a se construire un temple pour la prière, quel triste spectacle
offre la physionomie générale de la France. Depuis un siècle et demi
les barbares avaient tout envahi en faisant disparaître les traces de la
civilisation ; l'Église , elle-même , qui semblait avoir reçu de Dieu la
mission de conserver et d'enrichir nos monumens littéraires, se res-
sentait du débordement des Barbares. Le relâchement s'était glissé
dans la discipline en même temps que la corruption avait gagné les
mœurs. On négligeait de s'instruire de ses devoirs et des saines maxi-
mes des anciens, on se laissait aller à plusieurs abus qui nécessitèrent la
convocation d'un grand nombre de conciles. La fausse érudition , le
défaut de critique , le mauvais goût, l'aveugle créduhté, tous ces vices
de l'esprit , enfans de l'ignorance , ne régnaient pas seulement dans ce
qu'on nomme les belles-lettres et l'histoire, ils étendaient encore leur
empire jusque sur la théologie. On tomba dans deux écueils presqu'é-
galement dangereux, et qui se touchent souvent : la superstition et la
trop grande crédulité. L'une fit inventer certaines pratiques souvent
ridicules, autant que vaines; l'autre porta à les embrasser aveuglément
et à en faire des actes absolus de religion.
La corruption g^gna les termes mêmes de la langue. Comme les mots
latins manquaient , parce qu'on négligeait de lire les anciens auteurs ,
on en créait de barbares, en leur donnant une inflexion et une
terminaison latine. C'est de quoi on trouve des vestiges bien marqués
dans la loi salique^ de là se forma insensiblement ce qu'on appela le
roman : c'est-à-dire la langue vulgaire et rustique. On est étonné de
voir que les Francs, en petit nombre au milieu des Gaulois, n'aient pas
adopté les maximes de ces derniers. Dans ce cas, ni la langue latine ,
ni la langue grecque qui étaient dans les Gaules, l'une vulgaire et l'au-
tre assez com.mune ; ni les belles connaissances qu'elles servent à en-
tretenir et qu'on y cultivait avec zèle, ne seraient venues au point de
(!.écadence où elles ont été pendant plus de trois siècles.
Mais détournons les yeux de ce triste spectacle et voyons au milieu
— 88 —
de toutes ces épaisses ténèbres ce qu'il peut y avoir de consolant pour
l'avenir. Grégoire de Tours ^ qu'on pourrait appeler V Hérodote de
la barbarie y en résumant et dépassant tous ceux qui l'ont précédé ,
se présente comme un dernier^ mais intrépide soldat de la civilisation
chrétienne. Il lutte avec habileté et courage, mais il meurt; la barba-
rie triomphe. Ceux qui conservent une foi ardente se réunissent pour
bâtir des églises, et ceux qui conservent encore quelque culte pour les
lettres vont se réfugier dans les monastères, derniers remparts contre
la barbarie. Là , quelques livres sont gardés soigneusement ; là, sub-
siste quelque besoin d'imagination, et Timaginalion est une faculté in-
destructible qui ne manque à aucun âge de la vie humaine.
L'intérêt, qu'un accident déplorable a excité dans ces derniers temps,
pour l'église de Notre-Dame de Chartres^ nous engage à donner à nos
lecteurs un historique rapide des révolutions de même genre qui l'ont
déjà tant de fois changée et bouleversée. Si nous avons placé en tète
de cet article un aperçu général de l'état de notre société à l'époque
où remonte la fondation de l'église dont nous avons à parler, c'est
pour mieux faire apprécier tout ce que peut la foi catholique même en
face de la barbarie.
C'est un spectacle admirable que de voir avec quelle ferveur et quelle
persévérance les fidèles se livraient à la construction de tant de magni-
fiques monumens religieux. Ces travaux ne s'entreprenaient que dans
de saintes dispositions. Il se formait des bandes de pèlerins^ qui après
s'être confessés et réconciliés, se nommaient un chef et allaient ensuite
se livrer à leurs admirables créations. Pendant la nuit on plaçait des
cierges sur les chariots disposés autour de l'église, et l'on veillait en
chantant des hymnes et des cantiques, c'est à peu près ainsi que s'exé
entaient toutes ces merveilleuses constructions du moyen-àge, qui por-
tent dans leur conception et dans leur ensemble, ee caractère d'uiûté
et de grandeur que lui imprimait la piété ardente de leurs construc-
teurs. Avec de tels élémeus, on conçoit que ces monumens gigantes-
ques, qui semblent être l'œuvre de plusieurs siècles, aient pu souvent
être achevés en peu d'années.
Incendiée par les Normands , dès 858 , et réparée peu de temps
après, la cathédrale de Chartres fut de nouveau ravagée par les mêmes
ennemis pendant la guerre entre Thibaut, dit le Tricheur^ et Ri-
chard, duc de Normandie. L'époque précise de ce second désastre pa-
— 89 —
raît n'être pas bien connue; quelques historiens indiquent l'an 96p. et
d'autres veulent que ce ne soit qu'en 978 ; quelqu'opinion que l'on
adopte, peu d'années après s'offre encore un triste spectacle ; en io4o,
la foudre embrasa presque toute la ville et réduisit en cendre la ca-
thédrale. Nous rencontrons encore à cet égard quelques contradictions
chez les légendaires ; quelques-uns prétendent que l'on doit attribuer
cette troisième catastrophe à un assaut soutenu contre les Malan-
drins qui dévastèrent le pays chartrain et portèrent partout la flamme
et le pillage. La nouvelle église fut rebâtie par l'évêque Fulbert^ puis
par la princesse Mahant, veuve de Guillaume-le-Bàtard, duc de Nor-
mandie, vers 1088 ; elle fit couvir de plomb le principal corps de l'é-
difice, c'est-à-dire le chœur et une partie de la nef. Le 26 juillet 1 5o6,
la foudre embrasa la charpente du clocher neuf et fondit dix cloches
qui s'y trouvaient ; cet accident détermina le chapitre à faire recon-
struire cette pvramide en pierre. Le roi Louis XII donna deux mille
livres pour la réparation ; l'évêque René cV Illiers y employa aussi
une somme considérable \ et enfin le cardinal d'Amboise accorda des
indulgences à tous ceux qui voudraient y coopérer. Ce fut Jean
Texier^ dit de Beauce, habitant de Chartres, qui fit exécuter, comme
architecte, les travaux de cette belle pyramide, commencée en 1307 et
terminée en i5i4. On lit dans les Chroniques de Chartres que le
maitre-entrepreneur gagnait six sous par jour ; il y a bien long-temps
de cela, c'est à l'époque où un duc d'Orléans, devenu roi de France,
fut surnommé le Père du peuple.
En mémoire de cet incendie de la flèche dite clocher-neuf^ on fixa
au mur de la chambre de la sonnerie une grande pierre blanche por-
tant l'inscription suivante, gravée en caractères gothique. Nous la rap-
portons ici pour donner une idée exacte de notre langue au commen-
cement du seizième siècle :
Je fus jadîâ de plomb et de bois construict
Grand, hault et beau, et de somptueux ouurage ,
Jusques à ce que tonnerre et orage
M'ha consommé, dégasté et détruict.
Le jour de sainte An:sb, vers six heures de nuict,
En Tan compté mille cinq cens et six,
Je fus bruslé, démoli et recuit ,
£t auec moi de grosses cloches six.
Après, Messieurs ea plain chapitre assis ,
;a
Ont ordonné de pierre me refaire ,
A grande voulte et piliers bien massifs ,
Par Jean de Beaulse, ouvrier qui le se eut faire.
L'an dessus dict, après pour me refaire ,
Firent asseoir le uingt-quatrièrae jour
Du mois de mars pour le premier affaire
Première pierre et autres sans séjour.
Et en apuril huictiesme jour exprès ,
René d'Illjers, euesque de renom
Perdit la vie, au lieu duquel après
Fust Erard mis par postulation.
En ce temps là qu'avois nécessité
Auoit des gens qui pour moi lors veilloient
De bon cœur fut hyuer ou esté.
Dieu leur pardoint, car pour lui trauailloient.
â 1508.
La pointe de ce clocher, après avoir échappé à un autre incendie en
1674? ^ut ébranlée en 1691 par un vent impétueux qui la fit incliner
de 12 pieds; elle fut rétablie en 1692 par Claude Augé^ sculpteur
lyonnais, qui Féleva de quatre pieds plus haut qu'elle n'était déjà.
Bâtie sur le sommet d'une colline, la cathédrale domine majestueu-
sement la ville ; l'élévation extraordinaire des clochers la fait aperce-
voir de très-loin; le clocher vieux a 34 1 pieds au-dessus du sol , et
le clocher neuf 378. Ces deux pyramides d'une hardiesse admirable
sont de forme octogone à base carrée.
Les quatre angles de l'une de ces tours (le clocher vieux) sont flan-
qués de quatre flèches dentelées, de l'exécution la plus sévère et la plus
hardie. Jusqu'à la hauteur d'où la flèche s'élance, le clocher est percé
de plusieurs fenêtres ogivales dont les plus élevées sont surmontées dô
frontons aigus à la hauteur de la naissance des petites flèches ou ai-
guilles.
Le clocher neuf commande l'admiration , tant par la hardiesse de
sa construction que par la richesse de ses ornemens. Il est divisé en
trois étages voûtés en pierre; les deux derniers revêtus et garnis d'une
charpente, aujourd'hui consumée, servaient à loger cinq cloches en ca-
rillon, qui ont été fondues à l'époque de la révolution, à l'exception de
la plus petite , du poids de dix-huit cents livres , appelée Piat.
Les voûtes des porches sont chargées de sculptures gothiques très*
intéressantes pour l'histoire de l'art au onzième et douzième siècle.
-. 91 —
L'intérieur n'est ni moins beau, ni moins surprenant que l'extérieur.
Le jour mystérieux qui pénétre à travers de magnifiques vitraux, pro-
duit un effet magique.
Il faut ajouter à l'impression que fait éprouver l'aspect de ce tem-
ple , l'intérêt des faits mémorables qui s'y sont passes. Après là ba-
taille de Mons-en-Puelle, gagnée par les Flamands, Philippe-le-Bel fit
hommage à la Vierge de l'armure qu'il portait au combat. Philippe
de Valois vint à Chartres pour rendre grâces à la mère du Sauveur de
la victoire qu'il avait remportée à Cassel , le 23 août 1828. Enfin ce
fut dans cette église que le vainqueur de la ligue courba son front vic-
torieux.
Les grands vitraux de la nef, de la croisée du chœur, des bas-côtés
et des chapelles , sont ornés de figures représentant plusieurs saints
personnages, un grand nombre de sujets de l'ancien et du nouveau
Testament, et des tableaux sur lesquels sont figurées les corporations
d'arts et métiers qui ont contribué, soit par des cotisations, soit par
des travaux manuels, à la construction de ce superbe édifice.
On admire au-dessus du maître-autel une superbe assomption, for-
mant un groupe de près de vingt pieds de haut. La figure de la Vierge
est pleine de la plus gracieuse majesté.
En 1793, le marteau révolutionnaire allait détruire ce bel ouvrage,
lorsque plusieurs amis des arts eurent la pensée d'habiller la Vierge
en déesse de la Liberté , et de la coiffer du bonnet rouge ; ce traves-
tissement sauva le groupe.
Tout le monde se souvient encore des détails que les journaux ont
donnés, sur l'incendie des 4 et 5 juin dernier, nous nous contenterons
donc en terminant cet article de citer la lettre que le maire de Char-
tres, M. A. Chasles, écrivit pour calmer les alarmes du public qui
avait d'abord exagéré le résultat de ce nouveau désastre.
« La cathédrale de Chartres, l'un des plus beaux monumens gothi-
)) ques de l'Europe , ne sera point détruite ; nos deux belles
» tours sont sauvées; ni les vitraux peints, ni les admirables ara-
» besques du tour du chœur, ni les innombrables sculptures qui déco-
)) rent ce beau monument, n'ont été endommagés; la couverture en
» plomb, la forêt de châtaigniers qui la supportait , la charpente des
» deux clochers et les cloches ont été détruites. Mais ce malheur est
- 92 -
» réparable à prix d'argent , tout ce dont la perte eût été à jamais re-
)) grettable est sauvé. »
La chambre des députés a accordé 400,000 francs pour les premiers
frais de reconstruction ; espérons que ce beau monument, à cette heure
dégradé et noirci par les flammes, sera bientôt rendu dans tout son éclat
à la piété des fidèles et à l'admiration des artistes.
L. de J.
y
Par un des paies jours de l'expirante année ,
J'étais allé, l'œil moine et la tète inclinée ,
îM'égarer à pas lents dans les champs où tout dort
A travers ces sillons que cultive la mort.
Tandis que, pénétré d'une émotion sainte,
J'explorais les contours de la funèbre enceinte,
L'ame pleine à la fois de terreur et de paix
Les cieux s'étaient couverts de nuages épais
Et tout-à-coup perçant leur mobile barrière
S'en échappa la neige , éclatante poussière.
Les légers tourbillons par la brise chassés
Gagnaient le sol. Ainsi , de leur fuite lassés ,
On voit de blancs ramiers vers nos plaines s abattre
Et sans bruit sur nos bords poser leurs pieds d'albâtre.
A ces flots qui tombaient lents et silencieux ,
On eut dit qu'avertis par un instinct pieux
Ils savaient que tout doit dans ce lieu de mystère
Piespecter le sommeil qui s'endort sous la terre.
Et moi , muet aussi , morne et croisant les bras ,
J'accompagnais de l'œil la chute des frimats.
Mais h mes pieds bientôt tout le fol mortuaire
Ne fut dans sa blancheur qu'un immense suaire ,
Ou plutôt, je ne Nis, ô spectacle de deuil,
Qu'un marbre vaste et blanc sur un vaste cercueil.
— 93 —
Aux austères pensers j'abandonnais mon amc ,
Et laissais mon regard privé de toute flamme
Mesurer tristement le domaine des morts,
Lorsqu'un vent m'apporta quelques lointains accords.
Ce bruit qui vint frapper mon oreille inquiète,
C'était le bruit connu de la sainte clochette
Qui , résonnant au front des gémissans convois ,
A l'hymne de la mort mêle sa triste voix ,
Puis je vis s'avancer la sombre théorie
Qui, sur un double rang , tour à tour chante et prie,
Mais un frisson courut jusqu'au fond de mon cœur.
Lorsque sur le cercueil j'entrevis une fleur ;
A ce reste fané d'une corolle blême.
D'innocence et de mort double et fidèle emblème,
Aux vierges qui formaient le modeste convoi
Le secret du linceuil fut révélé pour moi.
C'était donc par un jour d'hiver rigide et sombre ,
Par un ciel d'où pleuvaient ces blancs flocons sans nombre,
C'était une beauté morte dans son matin
Dont mes yeux allaient voir s'engloutir le destin ;
Tableau triste et sacré ! Le lent et noir cortège
Défilait à pas sourds dans la plaine de neige.
Les frimats qui couvraient cet enclos -tout entier
A leurs pieds incertains refusaient un sentier,
Ils allaient, ils allaient au hasard, dans l'espace ,
Et d'un œil indécis ils cherchaient une place.
Les flamheaux, dans leurs mains agiles par le vent,
Jetaient sous un l'oiu" pàîe un jour lerne el mouvant ;
Dans le calme impos nt de l'immci se n iture
Nul bruit ne s'c'levait , si ce n'est un murmure,
Un soupir de la terre, une pl;)inte des cieux ,
Mystérieux écho d'un deuil mystérieux.
Le convoi s'arrêta d ins Te» ceinte déserte
Prête pour un cercueil; la fosse était ouverte.
Creusé dans nos jardins , tel un terrain profond
Attend le germe heureux qu'il doit rendre fécond.
jNlais alors , dévoilée aux regards de l'escorte ,
— 94 —
Parut dans son cercueil la jeune fille morte.
La vie , en la quittant , n'avait point emporté
Tout ce qui de son front fit la chaste beauté ;
Ses cils à demi-clos protégeaient ses prunelles ;
Tels deux saules penchés sur deux sources jumelles ,
Ses cheveux noirs qu'un souffle agitait par momens,
Seuls de la vie encor gardaient les mouvemens ;
Sa joue au doux contour, qui peut-être la veille
S'illuminait encor d'une teinte vermeille ,
Égalait en pâleur ces flocons argentés
Que sur elle en passant la brise avait jetés.
Tranquille elle semblait sommeiller dans sa couche ,
Et le divin sourire imprimé sur sa bouche
Disait encor : J'entends l'harmonieuse voix
D'un ange qui m'appelle au ciel que j'entrevois...
Oui 5 murmurai-je alors , oui , le ciel la réclame ,
Et combien dès cette heure y doit briller son ame ,
puisque ce vain débri» qui demeure ici-bas
Efface en pureté la blancheur des frimats.
Et le jour où les morts qui végètent dans l'ombre
Se lèveront pareils à des épis sans nombre.
Combien resplendira dans sa virginité
Ce lis qui dans la neige est aujourd'hui planté î
Les prêtres cependant achevaient leur prière ,
Bientôt le fossoyeur s'empara de la bière.
Dont les flancs , refermés pour la dernière fois ,
Sous le choc du marteau firent crier leur bois.
Comme un esquif brisé qui sombre au fond de l'onde ,
Le cercueil disparut dans la fosse profonde 5
Le sol se referma de son trésor jaloux.
Prêtres et fossoyeur, ils disparurent tous.
La neige recouquit dans sa chute hâtée
Une place à ses flots un moment disputée;
Et quand fut recouvert le sillon du cercueil
Je crus qu'une chimère avait trompé mon œil.
Vint la nuit. Le cœur plein du triste et doux mystère ,
Jç veillais sous mon toi^ obscur et eolitairej
— 95 —
Or, de toute nuée un vent purgeant les cieux ,
Voilà qu'à l'Orient le disque au front pieux
Se lève , et qu'à travers mon étroite fenêtre
Son rayon prolongé soudain vient m'npparaître.
Oh ! quand m'eut visité cette blanche lueur,
Quels furent pour long-temps les rêves de mon cœur :
Je crus voir et je vis de l'œil de ma pensée
Au fond de son tombeau la vierge délaissée ;
Je crus voir aux clartés de l'astre blanchissant
Du funéraire enclos l'aspect éblouissant ;
Puis , quand sous le sommeil ma paupière fut close ,
Du milieu de la tombe où la beauté repose ,
Je la vis se lever, et grandir , et marcher ,
Son pied sur les frimats glissait sans les toucher ;
Parfois elle agitait ses lèvres violettes,
Mais ne formait , hélas ! que paroles muettes ,
Semblables dans leur chute aux légers tourbillons
Qui , la veille sans bruit, tombaient sur les sillons ;
Des longs cils inclinés de sa large paupière
Descendait un regard , une pâle lumière :
Pareille aux blancs reflets qu'en ce même moment
La lune projetait du haut du firmament.
Puis, et la vierge morte , et la neige , et la lune
Vinrent à resplendir d'une splendeur commune ;
Et les sens inondés d'ineffables douceurs,
En elles j'entrevis comme trois chastes sa^urs ;
Ou plutôt ce n'était qu'un merveilleux mélange
Où se réunissaient , par un mystère étrange ,
La neige et son éclat, la lune et sa clarté ,
Et la vierge surtout , la vierge et sa beauté.
Peut-être aurais-je pu de cet heureux délire
Jouir long-temps encur , si , trop prompt à reluire ,
Le jour n'eut dissipé par son premier rayon
De mes esprits charmes la Iriple vision ,
Dérobant à mon œ\\ , mais non à mes pensées,
Et la vierge , et la neige, et la lune effacées.
P. AUTRAN.
— 96 -^
[Lâ(â23ai^^a(DSîc
LE DUEL.
Parler du duel c'est aborder une question incessamment agitée de-
puis des siècles , et qui cependant a toujours un douloureux intérêt de
circonstance. La société se renouvelle, les générations se succèdent, le
temps entraîne les hommes et les choses, et le duel, que personne n'es-
saie de justifier, que la religion et la morale condamnent, que la phi-
losophie même désavoue , qui porte la désolation et le deuil dans les
familles, le duel conserve son fatal empire ! Comment la société doit-
elle se défendre contre cet horrible et absurde préjugé du point d'hon-
neur! A un si grand mal quel est le remède? Faut-il le chercher dans
les lois? Qu'ont-eiles fait, que peuvent-elles faire? Arrêtons un mo-
ment notre pensée sur ces graves sujets de méditation.
Le duel eut pour berceau la Scandinavie, et s'établit sur le sol des
Gaules par droit de conquête, à la suite des peuples barbares du Nord.
Il V fut bientôt une coutume universellement admise : dans les mœurs
guerrières et hautaines de cette époque, on ne voyait que les armes
quand il s'agissait de venger une injure ou de terminer un différend.
Les lois, qui reflètent plus ou moins les habitudes des nations, les
lois sanctionnèrent cet usage impie. Le duel fut reconnu comme un
moyen légal de preuve, et, à ce titre, fut permis et même ordonné
en certains cas, soit par le prince, soit pnr la justice. Est -il be-
soin de rappeler le combat judiciaire? Qui n^à suivi avec une cu-
riosité mêlée d'effroi , dans nos vieilles chroniques, ces drames impo-
sans et terribles, ces luttes acharnées d'homme à homme, cette procé-
dure de mort? On le conçoit; en présence d'une pareille institution,
la carrière était ouverte h toutes les violences, et, à côté des duels pu-
blics et autorisés, il y en avait une infinité d'autres sans publicité et
sans autorisation. C'est dans cet état de choses, alors que la fureur du
duel n'avait pas de bornes, que fut proclamée la trè^'e de Dieu. Grûce
à elle (car on observa la ^rève de Dieu), il y eut interdiction des com-
bats entre particuliers j quel que fût le sujet de la querelle , depuis le
— 97 -.
mercredi soir de chaque semaine jusqu'au lundi malin de la semaine
suivante. La religion ne put obtenir davantage des passions haineuses
du siècle ; mais c'était déjà une première victoire et un immense bien-
fait. Qui sait tout ce que la trêve de Dica^ celte susrjension d'armes si
bien nommée, a amorti de colères et épargné de sang?
Louis VII restreignit le nombre des circonstances où le combat ju-
diciaire pouvait avoir lieu. Mais voilà que sur le trône des lys vient
s'asseoir le fils de la reine Blanche, avec sa piété, avec sa sagesse, avec
ses chrétiennes et héroïques vertus. Saint Louis proscrivit le combat
judiciaire dans ses domaines, et y substitua la preuve par témoins. A
saint Louis donc la gloire d'une grande pensée et d'une généreuse ini-
tiative? Le catholicisme doit enregistrer dans ses fastes ce fruit de ses
divines inspirations.
Malheureusement les seigneurs, ces fiers barons qui ne comprenaient
guère d'autre droit que celui de la lance ou de l'épée, ne secondèrent
pas les vues du monarque ; ce qu'il avait établi dans ses domaines , ils
se dispensèrent pour la plupart de le faire observer dans les leurs. Avec
le temps même on vit reparaître le combat judiciaire jusque dans les
domaines royaux ; les sages réglemens de saint Louis furent entière-
ment oubliés.
Le dernier duel autorisé eut lieu en 1547? '^^^^ ^^ P^^^ imposant ap-
pareil, entre Vivonne de la Châtaigneraie et Guy Chabot, fils du sire
de Jarnac. Le roi Henri II, qui était tendrement attaché à Vivonne,
avait à regret permis le combat; il le sanctionna cependant de sa pré-
sence. Vïvonne de la Châtaigneraie fut blessé à mort. Henri II pleura
.son ami et abolit définitivement le combat judiciaire (i).
Mais la prohibition de ce genre de duels n'atteignait pas les duels
privés , c'est-à-dire ceux qui avaient lieu à l'écart, sans l'approbation
(1) Un fait curieux, c'est qu'une loi qui autorisait le combat judiciaire a existé, en An-
gleterre, jusqu'à une époque très-rapprochée de nous. Voici comment son existence fut
révélée : Un individu, accusé d'un meurtre sur une jeune fille, avait été déclaré non cou-
pable par le juri. Plus tard , le frère de la victime, qui était absent lors du procès, se ren-
dit appelant de cette décision, en vertu d'une ancienne loi nou-.b:ogée. L'accusé acquitté
répor dit (c'était en 181 9j en offrant, aux termes de la même loi, de se justifier par le cooi-
bat judiciaire. Il paraît que les juges se virent contraints, par la force des testes, d'admet-
tre cet étrange moyen de justification. La position était embarrassante ; mais heureusement
l'appelant, qui n'avait sans doute pas calculé toutes les con?rqueuccs de son action, prit le
$a§e parti de s'en désister. Le parlement ce Uâta de révoquer formellement la vieille loi.
5
— 98 —
ni le concours de raiitorité publique. Les duels priK^és continuèrcnlà
décimer les familles.
Le premier monument de législation pénale en cette matière est une
ordonnance de Charles IX , qui défendit les duels sous peine de la vie,
et enjoignit à quiconque aurait reçu un démenti de se retirer devant
les connétables et maréchaux de France. En 1569, le même prince
promulgua un édit qui reproduisait la défense dans les termes les plus
sévères, et ordonnait que nul ne pourrait poursuivre au sceau l'expé-
dition d'une grâce en fait de duel, qu'il ne se fut préalablement consti-
tué prisonnier. La grâce ne devait^ du reste, être accordée qu'après
qu'il aurait été vérifié qu'aucune contravention à l'édit n'avait été
commise, et que le roi aurait pris sur ce l'avis des maréchaux de
France.
L'ordonnance de Blois , rendue par Henri III , interdit par son ar-
ticle 194 d'expédier des lettres de grâces dans le cas de duels. Au mi-
lieu des haines que les dissensions religieuses avaient allumées ,
Henri IV proscrivit à son tour le duel , sous peine du crime de lèse-
majesté.
Sous Louis XIII, nous voyons se succéder huit édits, déclarations ou
réglemens destinés à réprimer les duels. Le roi y proteste qu'il n'ac-
cordera jamais de grâces pour ces sortes de crimes. En 1627, François
de ^lontmorency, comte de Boutteville, et Rosmadec des Chapelles
furent décapités comme dueliistes. Toutefois, malgré cet exemple de
rigueur, exception teriible que le nombre incessamment croissant
des rencontres fit juger nécessaire , il faut reconnaître que jusqu'à
Louis XIV les édits rendus contre le duel ne furent que très-faible-
ment exécutifs ; l'autorité des édits et ordonnances fléchissait devant
celle du préjugé. La loi, énervée dans son action, se réduisait presque
toujours h une vaine menace; si on lui permettait de frapper, c'était
seulement alors qu'on savait que le coupable éLiit hors de ses atteintes.
L'engagement solennel de ne pas faire grâce fut aussi oublié en beau-
coup d'occasions.
Les lois les plus importantes contre le duel datent du règne de
Louis XIV. Ce «^ont les édits de juin 1 643, de 1 65 1 , de décembre 1 ^^(j
et d'août 1679, l'ordonnance de 1670, titre 16, les déclarations de
'^79> ^704 et 171 1. De tous les actes de l'autorité royale que nous
-^99 —
venons de citer^ le principal est l'édit d'août 1679, connu dans la ju-
risprudence sous le nom (Tédit des duels,
La législation de Louis XIV, en matière de duel, offre des disposi-
tions trop nombreuses et trop compliquées pour que nous voulions les
reproduire ici : ce serait nous jeter dans des détails inutiles. Qu'il
nous sufBse de dire que les maréchaux de France, les gouverneurs des
provinces, les lieutenans du roi sont institués y ^^^e^ du point dlion-
neur; qu'au premier bruit d'une querelle, ils sont tenus de faire assi-
gner les parties à comparaître devant eux ; qu'ils ont un pouvoir dis-
crétionnaire pour régler la satisfaction due et les moyens propres à
l'assurer. Ajoutons que des peines sont prononcées contre ceux qui
donnent ou acceptent un cartel ; que le duel consommé est puni de
mort et de la confiscation des biens, encore qu'il n'en soit résulté ni
mort ni blessure ; qu'il y a dégradation de noblesse; que les armes sont
noircies et brisées par le bourreau ; que ceux qui, ayant pris querelle
en France, se donnent rendez -vous et se battent hors du royaume,
sont punis comme s'ils s'étaient battus en France ; qu'enfin il est dé-
claré de nouveau que la clém-ence royale ne pourra jamais s'exercer en
faveur des duellistes.
Louis XIV veilla à l'exécution des édits qu'il avait promulgués. Re-
marquons cependant avec Denisart que « la sévérité de ces difïerentes
» lois, rendues par Louis XIV, n'a pas empêché qu'il y ait eu sous son
)) régne beaucoup de duels restés impunis. Nous voyons, en i643, le
)) duel du duc de Guise contre Coligny ; d'Estrades, depuis maréchal de
)) France , servant de second à Coligny , contre Bridieu ; en 1 65^ , le
)) duel entre les ducs de Nemours et de Beaufort ; en i663, le duel des
» deux Lafritte, Saint-Aignan et Argenlieu, contre Calais, Noirmou-
» tiers, d'Antin et Flamarens; en 1689 , le duel de MINI, de Brienne et
» d'Hautefort. )) Le même auteur dit plus loin, après avoir rapporté
l'ensemble de la législation sur le duel : « La seule observation que
» nous ferons sur les lois précédentes, c'est qu'ordinairement en France
» l'extrême rigueur d'une loi pénale empêche qu'elle soit exécutée. »
Louis XV fit serment à son sacre de n'exempter personne des peines
portées contre les duellistes ; il ajoute même, en 1728, un édit à la lé-
gislation de son bisaïeul. *
Quant à la jurisprudence de cette époque, nous nous bornerons à
remarquer que la plupart des condamnations pour crime de duel, con^
:- 100 —
damnations du reste en très -petit nombre , et dont la dernière est du
i6 septembre 1769, ont été pvox^oncées par co7ifumace. Il était rare
que le décret d'ajournement personnel, quand il était rendu, rencou-
trât le coupable.
Il est évident que l'ancienne législation sur le duel est abrogée. Elle
était intimement liée, dans son ensemble et dans ses détails, à des insti-
tutions et à des usages qui n'existent plus de nos jours. Passons à la
législation qui a suivi la révolution de 1789.
Il ne fut pas question du duel dans le Code pénal de 1 791 . De là, il
résultait nécessairement que le duel échappait a toute répression. C'est
ce qu'au surplus reconnut de la manière la moins équivoque un décret
du 29 messidor an 2.
Le Code pénal de 18 10 garde aussi le silence sur le duel. Quelques
cours royales ont cependant pensé que des articles de ce code, placés
sous le titre de crimes et délits contre les personnes , articles qui s'ap-
pliquent, avec de nombreuses distinctions, à l'assassinat, au meurlre_,
aux blessures, pouvaient être étendus au cas de duel. Mais la cour de
cassation s'est plusieurs fois prononcée contre ce système. Des arrêts
solennels rendus par elle ont jugé que, dans l'état actuel de la législa-
tion, aucune peine ne saurait atteindre celui qui, au milieu des chances
réciproques d'un duel, a blessé son adversaire ou lui a donné la mort
Sûjis délojauté ni perfidie.
L'absence d'une loi pénale contre le duel formc-t-ellc une lacune,
qu'il soit nécessaire de combler ? Il n'y a pas de loi ; faut-il en faire une?
Le problème ne se réduit plus qu'a ces simples termes.
Un fait qui ressort de l'étude à laquelle nous venons de nous livrer,
c'est qu'en matière de duel, la législation répressive a toujours été irn-
pu'ssante. Vainement on croirait inliimer ce fait en citant l'exemple
de Louis XIV; si les édits sévères du grand roi obtimcnt une espèce
de succès (car rappelons-nous que le succès fut loin d'ètie complet),
cela vint surtout de l'ascendant personnel qu'il exerçait sur son siècle,
de cet admirable prestige qui s'attachait aux actes de sa volonté. Sous
SCS successeurs, le preslige avait disparu, et aussi les édits ne tardèrent
pas h tomber presque en désuétude. Une législation est-elle d'ailleurs
réellement efficace lorsque, destituée d'inlluence sur l'esprit public,
elle né parvient pas même à fiire regarder comme mal ce qu'elle con-
damne et essaie de ilétrir? Or, mali^^ré cet immense ascendant dont
— 101 -:
hous parlions tout à l'heure , le règne de Louis XIV est peut-être l'c-
poque oïl le préjugé du duel a eu plus de racine dans les mœurs ; on
eût dit qu'il empruntait une énergie nouvelle aux menaces de la loi
qu'il fallait braver, à la nécessité du mystère dont il fallait se couvrir
pour satisfaire à ses sanglantes exigences. Ils étaient rares les hommes
qui savaient se placer au-dessus de l'opinion commune, et on appelait
un héros chrétien le digne neveu du pieux archevêque de Cambrai, ce
brave marquis de Fénélon , qui avait fait ses preuves sur le champ de
bataille, et ne craignait pas de déclarer hautement qu'il refuserait un
cartel. Louis XIV a dominé son siècle; il a aplani de grands obstacles,
il a légué à l'avenir de grandes choses mais la folie du point d'hon-
neur lui a résisté. C'est que cette folie se pare de noms brillans et
trompeurs; c'est que sur la terre de France, avec le mot de courage
ou d'insulte vengée, on est malheureusement enclin à excuser tout.
Parla plus étrange anomalie, le duel ne s'est-il pas introduit jusque
dans l'enceinte des débats parlementaires? Sans parler de trop récen-
tes catastrophes , qui ne sait que des bancs tumultueux de nos pre-
mières assemblées politiques partirent souvent des défis , et que des
législateurs quittèrent la salle des séances pour croiser l'épée? Qui ne
sait que Mirabeau, le fougueux tribun, fatigué des incessantes provo-
cations que lui attiraient ses sarcasmes, eut la bizarre idée de rédiger
une sorte de circulaire, où il avertissait à l'avance tous ceux qui se croi-
raient offensés qu'ils pouvaient s'inscrire sur sa liste, miis que sa liste
était longue?
Si les tentatives de répression, faites dans les siècles passés^ sont de-
meurées vaines et infructueuses, ce n'est pas sans doute une raison pour
que les publicistes renoncent à s'occuper delà question du duel. Tout
homme qui, sur cette grande question, émet des idées neuves et utiles
a droit à la reconn:u'ss:>ncc du pays. Dans ces derniers temps, des
systèmes de législation ont été proposés ; il faut en apprécier la na-
ture et la portée.
Tout le monde est d'accord que des lois trop sévères, des lois
qui rappelleraient celles de Louis XIV, ne sont plus possibles au-
jourd'hui. Supposons-les piomulguées , où renconirerait-on un juri
qui voulut en peiniettre l'appl-c «lion ? C'est surtout en présence de
i'insûtution du juri qu'on a raison de dire que l'extrême rigueur
d'une loi pén.de empêche qu'elle boit exécutée, il y a du vrai, d'ail-
— 102 —
leurs, dans cette observation de M. Dupin : « Le duelliste fait le
)) sacrifice de sa vie, il croit devoir s'en honorer, et le préjugé lui
)) fait croire qu'il perdrait son honneur s'il ne risquait pas sa vie. Il
» s'expose à être tué ou à tuer. Par conséquent lui dire d'avance : Si
» tu te bats, si lu risques ta vie ou celle d'autrui, tu mérites la
» mort, c'est le menacer de ce dont il n'a pas peur. » (^Dictiojuiaire
de la Conversation, au mot duel.)
La déportation, le bannissement, une détention de plusieurs an-
nées paraîtraient d'excessives sévérités ; une courte prison serait une
expiation dérisoire. Aussi reconnaît-on en général qu'il faut chercher
la répression du duel en dehors des peines aftlictives, quelles qu'elles
soient. On comprend que, crime spécial.^ le duel doit être soumis à
une pénalité toute spéciale'^ et cette pénalité, on croit la trouver
dans un système qui ferait encourir au duelliste soit la suspension
pour un temps plus ou moins long, soit la perte définitive de ses
droits civiques et de quelques-uns de ses droits civils. Ainsi, dit-on,
la loi enchaînerait la main du duelliste par la crainte même du
déshonneur; elle combattrait le préjugé sur son propre terrain et
avec ses propres armes; elle attaquerait le mal dans ses racines.
Écoutons encore M. Dupin : « S'il avait à redouter d'être exclu de
» toute fonction civile ou publique, du droit d'être témoin en justice,
)) du droit de tester, en un mot, d'être privé de tous les avantages
» sociaux, l'homme le plus décidé à affronter la mort et qui la
)) craint le moins, trouverait dans son intérêt, dans sa considération
)) d'homme, dans son avenir et dans celui de sa famille des motifs
)) honorables de préférer au duel le respect à la loi. » (Ibid.)
A cet ordre d'idées se rattachent des considérations justes et éle-
vées ; et nous croyons qu'effectivement si une loi contre le duel est
possible, c'est celle qui, par la perspective de certaines déchéances,
menacerait la personne morale du duelliste. Il serait logique, il se-
rait beau de dire au duelliste : On vous ote les droits de citoyen,
parce que vous n'avez pas craint de jeter le trouble et le deuil
au sein de la cité, on vous ôte le droit de famille, parce que
vous avez prouvé que la famille, que ses alTëctions, que ses in-
térêts étaient sans valeur à vos yeux. Ajoutons qu'une pénalité de
ce genre, habilement graduée suivant les circonstances et laissant une
large place à l'appréciation du magistrat, ne saurait être Uxée de trop
«. 10S —
grande rigueur, et aurait cependant son importance, Quand elle
n'empêcheraitj du reste, que quelques duels, il faudrait se féliciter de
ses résultats. Ce seraient autant de victoires remportées sur le
désastreux préjugé du point d'honneur y autant de services rendus à
l'humanité.
Des criminalistes ont pensé qu'on devrait aussi prononcer contre
le coupable une amende proportionnée à sa fortune. Pour nous, il
nous semble qu'en matière de duel, il y a quelque chose qui répugne
dansunecondamnation pécuniaire, lorsqueson objet n'est pas d'alléger
en partie les maux que le duel a causés, en d'autres termes lorsqu'elle
ne profite pas à la famille de la victime; sans cette destination qui le
purifie, l'argent que vous demanderiez au duelliste aurait l'air de
n'être que le prix d^i sang. Or, sous la législation actuelle, en pré-
sence de l'article i382 du Code civil, la famille de la victime a le
droit de réclamer des dommages et intérêts. Ce droit a été plusieurs
fois exercé et reconnu. Tout récemment encore, le 3o juin i836, la
cour de cassation a confirmé une décision de cour royale, qui, a titre
de réparations civiles, avait attribué des dommages et intérêts à une
mère privée de son fils par un duel. On se rappelle que l'arrêt de la
cour suprême a été rendu sur des conclusions énergiques et remar-
quables de M. Dupîn.
Le système des répressions morales nous paraît être ce qu'on a
proposé de mieux jusqu'à ce jour. Est-ce à dire cependant que, selon
nous, il soit à l'abri de toute critique ? Loin de là, nous déclare*
rons avec franchise que contre ce système s'élève une puissante
objection.
Une sanction pénale, dit-on, doit être autant que possible égale pour
tous. Ici, où voyez-vous l'égalité dans les peines? La déchéance de
certains droits civils, la déchéance surtout des droits politiques et
l'inadmissibilité aux emplois seront évidemment des peines plus ou
moins rigoureuses selon les individus qu'elles frapperont. Pour tel
homme, par exemple, la conservation ou la perte de sa capacité
politique est une question d'avenir ; pour tel autre, c'est une question
presque indifférente. Il faut même remarquer que les duellistes de
profession^ jetés dans un monde exceptionnel et à part, aspirent peu
en général aux distinctions sociales. Ainsi, ceux qui auront le moins à
redouter de la loi, sont précisément ceux qui ont le plus de titres à
— 104 —
ses colères !... L'objecrion est grave, nous le répétons; elle ap}3elle
les méditations du jurisconsulte et du publicisle. Il s'agit de trouver
un movcn qui permette au juge de suppléer, sïl y a lieu, à l'in-
suffîsance de la pénalité ordinaire. Peut-être y a-t-il nécessité de
recourir pour ce cas à la prison ; peut-être aussi convient-il d'accorder
au juge la faculté de soumettre le coupable à la surveillance gênante
de la haute police.
Une loi, conçue dans l'esprit que nous venons d'indiquer, attein-
dra-t-elle pleinement le but qu'on se propose ? Triomphera-t-clle de
ce préjugé si puissant, qui a résisté à tant de lois? L'opinion suivra-
t-elle docilement l'impulsion salutaire qui lui sera donnée, et ce que
la loi aura flétri, le ilétrira-t-elle à son tour ? C'est une question, qu'à
l'expérience seule il appartient de résoudre.
Du reste, le choix de la pénalité n'est pas tout ; d'autres points es-
sentiels doivent être fixés. Ainsi, quelle dilTérence faut-il établir entre
le provocateur et celui qui a accepté le défi ? La tentative sera-t-elle
punissable, et, si elle l'est, de quels élémens se composera-t-elle ? Un
duel, qui n'aura produit aucun résultat fâcheux, sera-t-il assimilé à
celui qui aura causé la mort eu des blessures? Enfin, poursuivra-t-on
les témoins? Si on songe au rôle que les témoins jouent, si on se rap-
pelle qu'ils chargent les armes, choisissent le terrain, mesurent la
dislance, on peut être porté à les regarder comme complices, dans
les conditions légales de ce mot ; mais alors un immense danger se
présente. Pour ne pas compromettre des amis, pour ne pas engager
leur responsabilité, on n'aura point de témoins. Sans témoins, plus de
médiation à espérer avant le combat, plus de garanties de la loyauté
du combat lui-même ; les adversaires demeureront isolés, livrés l'un à
l'autre, avec leurs passions, leur fureur, avec leur soif de vengeance; et
que de fois la lutte sera une lutte a mort! Tout cela est grave, tout
cela mérite un sérieux examen ; tout cela demande, disons-le, plus de
maturité et de réflexion que, de nos jours, on n'a l'habitude d'en
apporter à la confection des lois.
Étrange problème que celui de la répression du duel ! A chaque
pas des questions surgissent, des difficultés apparaissent. L'esprit se
fatigue et se décourage presfjue dans ses recherches, parce que ce
qu'il rencontre de mieux ne le satisfait pas encore, parce qu'il n'aper-
çoit rien de décisif, rien de complet. Aussi bien, ne nous en plaignons
— 105 —
pas trop. Il n'est pas mauvais que la loi humaine soit quelquefois con-
vaincue d'insuffisance ; si la loi humaine suffisait a tout, l'orgueil de
l'homme croirait pouvoir se passer de la loi de Dieu. Ici, qu'on ne
se méprenne pas sur notre pensée. Nous ne condamnons pas la loi
humaine h l'inertie; nous ne demandons pas qu'elle fléchisse devant
le duel et lui rende les armes; nous comprenons au contraire qu'il
est temps de le mettre a l'abri de ce reproche de coupable indif-
férence, qui lui a été si souvent adressé. Ce que nous voulons, c'est
qu'on reconnaisse que, quand il s'agit de détruire un préjugé fatal,
l'influence tutélaire du christianisme, ce grand destructeur de pré-
jugés, est la plus puissante de toutes. Que les vérités du christia-
nisme pénétrent les masses, et le préjugé tombera bientôt! Le code
réellement efficace contre le duel, c'est le code de charité et d'a-
mour promulgué, il y a dix-huit siècles, sur le Calvaire. La religion
a fait la trhvt de Dieu; seule elle peut faire la paix de Dieu.
R, B.
jP. S. Au moment où nous écrivons ces dernières lignes, une
déplorable nouvelle nous est annoncée. Que dire en présence de
pareils malheurs ?... Reprenons du moins la plume pour payer,
nous aussi , notre tribut de regrets à un homme de tète et de
cœur, dont nous étions loin de partager les opinions, mais dont nous
avons toujours su honorer le caractère et le talent.
WîP(HMHW
— 106 —
(â^aaaaa aa sxDa^a^iatîa 335ii(asî(D2i3.
L'HIDALGO.
Figurez-vous une de ces églises dont le clocher est du douzième
siècle et dont le portail date d'hier ; l'œil du spectateur se promène
d'une rosace séculaire à un ornement moderne; le maçon d'aujourd'hui
a corrigé l'œuvre de l'artiste d'autrefois ; ici vous apercevez un tombeau
de chevalier dont Tefllgie n'est plus enveloppée que d'une armure de
poussière ; là vous découvrez une chapelle latérale où tout semble
compassé d'après le goût contemporain ; c'est un mélange plein de
teintes variées; c'est l'ogive à côté des oves et des volutes; c'est le
chapiteau de la renaissance sur la colonne composite ; c'est la façade de
Notre-Dame surmontée du dôme du Panthéon ; c'est le siècle de Char-
lemagne coudoyant l'actualité ; c'est le carmin de l'architecture récré-
pissant les rides des murs lézardés ; c'est le fard essayant en vain de
rajeunir tout ce qui dépérit ; destinée commune des littératures , des
femmes et des monumens.
Tel est l'hidalgo de nos jours ; il pense souvent comme on pensait
du temps de Ferdinand et d'Isabelle , et cependant il discute comme
on discutait aux cortès de 1823 ; il est devenu bourgeois , et pourtant
il a conservé sa suprématie aristocratique ; il a endossé le frac écourté,
et néanmoins il n'a pas arraché les broderies du pourpoint de ses aïeux ;
il prête Toreille aux principes constitutionnels, mais il n'a pas renoncé
aux souvenirs chevaleresques ; le passé revit en lui comme il vit dans
le présent ; c'est aussi un mélange de ce qui fut et de ce qui est : voilà
pourquoi son caractère est souvent incompatible avec sa vie, car, pour
être d'accord avec son siècle , il faut qu'il soit en contradiction avec
lui-même.
Avant Cervantes, l'hidalgo portait une armure, montait un cheval
caparaçonné , se rendait en pèlerinage à Compostelle , choisissait un
nom chéri pour son cri de guerre, adorait son Dieu comme un catho-
lique , servait son roi conmie un vassal , vivait en suzerain au fond d'un
manoir, et mourait en héros dans une croisade contre les^Maures,
— 107 —
Depuis Cervantes, l'hidalgo s'est vu dépouillé de celte poésie théâ-
trale; sa lance ne sert plus que comme un hochet d'antiquaire ; sa
cuirasse fourbie de Milan se rouille sur les planches d'un musée; sa
dague ne fait plus peur que dans les sombres élucubrations dramati-
ques, son nom d'hidalgo même tombe en désuétude; en vérité, si
l'œuvre de Cervantes jeta de l'éclat sur la littérature de l'Espagne , ce
ne fut qu'en sapant à tout jamais sa puissance ; cette épopée mordante
comme un pamphlet . iliade caustique , porta un plus terrible coup à
la Castille que la perte de l'Armada. Si la satire est la seule littérature
des nations agonisantes , il vaudrait mieux pour les faire revivre se
passionner pour des chimères que berner la réalité.
L'hidalgo, loin d'être le même dans toute l'Espagne , varie suivant
les différentes provinces ; mais le caractère national de la Péninsule
semble soumis à des intluences locales inévitables ; c'est ainsi que le
Basque est opiniâtre, le Murcien mercantile, leNavarrais belliqueux,
l'Aragonais audacieux, le Catalan austère, l'Andalou nonchalant et
le Castillan rodomont.
L'Espagne est aujourd'hui encombrée d'hidalgos qui par une série
de vicissitudes sont devenus aussi pauvres que les étudians de Sala-
manque ; cependant il est permis de supposer que s'il y a quelques
hidalgos qui se font mendians , il y encore plus de mendians qui se font
hidalgos. Je ne crois pas que la loi le permettre, mais l'usage le fait tolé-
rer. Il est certain que l'aumône ne se demande nulle part avec tant d'ar-
rogance qu'en Espagne ; on est tenté de croire qu'il y a un blason sous
cette vermine , et que ces haillons sont les lambels d'un écu; jamais un
Medina-Sidonia ne montra autant de fierté sous sa couronne ducale que
certains gueux de Madrid sous leurs guenilles ; ils ne cherchent pas à
étaler pompeusement aux passans des plaies et des ulcères, mais ils ra-
content toutes leurs angoisses de nobles dépouillés, et l'aristocratie
leur sert de clématite.
En général on peut dire que moins un Espagnol a de prétentions â
être riche, plus il a de prétentions à être noble ; l'orgueil de cette qua-
lité le soutient au milieu des privations de l'indigence ; il marche alors
la tête levée comme s'il avait la conscience de son mérite ; j'ajouterais
volontiers ( comme une observation moins piquante que vraie) que si
un Espagnol, pauvre dans son pays, se déclare toujours noble , un Es-
pagnol ; pauvre dans les pays étrangers, se déclare de même réfugié.
— 108 —
LMiîdalgo opulent vit avec la mngnifique prodigalité du caractère
esp.ignol ; sa porte est toujours ouverte et sa table toujours servie ; ce
n'est pas là l'imposante générosité des Anglais , c'est la vieille hospita-
lité moresque qui reçoit l'étranger tête nue sur le seuil, et brave tous
les dangers pour défendre son bote. On peut remarquer que c'est là
un point du caractère national qui n'a été modifié ni par les change-
mens de mœurs ni par les influences des révolutions ; l'Espagnol de
nos jours se montre ici fidèle aux traditions paternelles ; ce trait de
l'hidalgo suffirait pour démontrer qu'il reste un fond impérissable d'an-
tique vertu dans l'Espagne dégénérée.
Mais il est rare que la fortune d'un hidalgo lui vienne de ses ancêtres;
souvent il va la chercher lui-même aux îles Philippines ou aux Indes
occidentales. Aussi faut-il signaler, comme un trait qui lui est parti-
culier, l'habitude constante de parler à tout le monde de ses pertes
immenses; à l'entendre, il a toujours perdu des millions, même lors-
qu'il est millionnaire; si vous le félicitez sur sa fortune, il se plaindra
à coup-sûr de ses calamités; tantôt une clause testamentaire l'a forcé
à partager ses biens avec un cousin , tantôt la concurrence a entravé
ses ambitieuses spéculations dans les vins , ou bien une corvette anglaise
a fait baisser pavillon à un vaisseau chargé de lingots qui lui apparte-
nait 5 ou bien encore on lui doit quatre cent mille piastres aux environs
de Valparaiso. Bref, ce n'est pas sa faute s'il ne s'est pas ruiné en s'en-
richissant.
L'hidalgo tombé dans la misère suit le système opposé et parle de
ses richesses ; il vous dira quelquefois qu'il en possède de considéra-
bles, seulement il a l'inconvénient de ne pas savoir où elles sont^
Cependant, pour justifier ses prétentions, il vous rappellera que du
temps de Pelage les Espagnols avaient l'habitude d'enfouir leurs tré-
sors dans de profonds souterrains, pour les mettre à abri de la rapa-
cité des Maures.
Mais la plupart des hidalgos , en perdant leur fortune, ont conservé
leur oriïucil ; dernièrement un ministre de la reine-régente demandait
à un hidalgo réduit à ses derniers maravédis pourquoi il ne prenait pas
un état; l'hidalgo, dont le regard hautain contrastait avec le manteau
déchiré , lui répondit : — Du moment que je n'ai plus de manoir ,
j'aime encore mieux vivre dans un grenier que dans une boutique.
Bernvrd Lopez.
— 109 —
ÉTUDES HISTORIQUES.
Ce serait une curieuse histoire à écrire que celle des fils d'usurpa-
teurs; bien peu sont parvenus à conserver la couronne paternelle,
lorsque , par hasard , elle leur a été transmise , et ceux qui ont eu
le bonheur de faire dynastie ont eu, pour la plupart, d'immenses ob-
stacles à vaincre. Il existe chez tous les peuples une opinion que l on
peut qualifier, si l'on veut, de préjugé, mais qui est généralement jus-
tifiée par l'expérience; c'est que le fils d'un grand homme ne s'élève
jamais à la hauteur de son père; or, il faut souvent plus de génie pour
consolider un trône que pour l'élever; et l'ascendant du génie même
ne supplée pas à l'action du temps.
(( Que ne suis-je mon petit-fils, s'écriait Napoléon. — Et parce mot
profond il rendait un égal hommage et au droit et à l'hérédité dont la
consécration manquait à son diadème impérial. Mais qu'est-ce donc
lorsqu'un usurpateur a du la couronne moins à lui-même qu'aux cir-
constances! Quelle confiance peut inspirer le fils quand le père n'a été
que l'homme des événemens, et qu'il n'a laissé ni un nom glorieux ni
même une mémoire honorable ?
Richard Cromwell^ qui était appelé à succéder, sinon à un grand
génie, du moins à un grand caractère, eut le mérite d'apprécier tous
les périls de son avenir et de s'y soustraire par une sage abdication.
Ce trait seul aurait du, ce nous semble , le faire mieux traiter par les
biographes ; ils s'étendent longuement sur la vie de tous les conqué-
rans ou de tous les usurpateurs qui ont bouleversé le monde , et les
hommes qui ont ramené l'ordre et la paix dans la société en relevant
l'autorité des lois en obtiennent à peine quelques pages.
Doué d'un cœur bon et sensible, Piichard Cromwel eut fait un excel-
lent roi si l'ordre de succession l'eut appelé au trône , mais il avait vu
périr Charles P', malgré ses efforts pour le sauver; et il savait mieux
que personne à quel prix son père avait maintenu son usurpation ; il
— 110 —
aspirait donc plutôt à la tranquillité de la retraite qu'à l'éclat des
honneurs. Ses dispositions étaient connues ; on savait qu'il suffirait de
lui demander une renonciation au trône pour l'obtenir; aussi pensa-
t-on qu'il valait mieux lui laisser l'honneur du sacrifice que d'user de
violence envers lui; une députation de nobles Écossais alla le trouver
dès qu'Olivier eût fermé les yeux, et lui adressa un discours que les his-
toriens ont diversement rapporté, mais dont voici à peu prés la sub-
stance :
(( Mylord ,
a Ceux que vous voyez devant vous sont les mêmes qui ont été en-
voyés à votre père pour demander à son épée victorieuse protection
contre l'anarchie ; une révolution soudaine avait précipité Charles du
trône des Stuarts ; toutes les factions , toutes les sectes étaient en ar-
mes et souillaient de crimes le berceau de la république; l'Ecosse en
nous députant vers l'illustre habitant de Cambridge nous chargea de
le supplier de placer dans une seule main les rênes de l'état pour ren-
dre le repos à la nation ; c'était un mal, nous le savions, mais un mal
nécessaire. Les royalistes, poursuivis par le zèle farouche des presby-
tériens, espérèrent que le protectorat leur offrirait un refuge contre
les persécutions de leurs adversaires; les presbytériens, à leur tour,
crurent trouver dans le nouveau chef du gouvernement, et l'appui de
leur cause et l'instrument de leurs vengeances; toutes les provinces
enfin, lasses d'être opprimées, se livrèrent avec transport à l'espérance
d'un gouvernement plus supportable et jugèrent qu'il était moins dur
d'obéir à un grand homme que d'être à la merci d'une foule de ty-
rans sans nom ; mais aujourd'hui , les temps sont changés; Olivier
Cromwell a rempli sa terrible mission de salut, et la nation, pleine de
confiance dans la pureté de vos sentimens, n'hésite pas h réclamer le
mandat qu'elle a été forcée de déposer dans ses mains.
» Assurément , Mylord , si la couronne n'était le prix que du
mérite , l'Angleterre ne pourrait mieux la placer que sur votre tête,
mais les lois sont la; trop long-temps pliées sous le poids de fer
des circonstances, elles se redressent plus puissantes, plus impé-
rieuses; il faut leur obéir; affections et regrets, tout doit se taire à
leur voix. Le protectorat, dit-on, vous a été légué ; loin d'en être
surpris, nous concevons celte erreur de l'amour d'un père, elle
— 111 —
est naturelle , et nous pensons qu'au lieu d'y voir un titre légal ,
votre haute sagesse ne la considérera que comme une preuve tou-
chante de tendresse et d'estime. Le protectorat n'a jamais été une
propriété héréditaire; c'était un dépôt, et rien de plus; Olivier Crom-
wel ne pouvait donc en disposer, et vous serez heureux, sans doute,
d'honorer sa mémoire en consommant la restitution qu'il a oublié de
faire dans le désordre de ses derniers momens. Félicitez-vous, My-
lord, de n'avoir à remplir que ce devoir de loyauté, car les partis se
raniment déjà, et si le triomphe de la loi n'arrêtait pas promptement
le retour de l'anarchie, au lieu d'un royaume à gouverner, vous en
auriez trois à subjuguer; il n'est pas une province, pas un comté,
pas un bourg, où la discorde ne fermente; sans parler des déistes,
des saints et de toutes ces sectes insensées qui s'efforcent d'égarer l'es-
prit des peuples, trois partis dominent et se mesurent des yeux.
)) Les républicains, non contens de nous avoir plongés dans un abîme
de maux, cherchent à ressaisir la faveur populaire ; ils parlent de li-
berté, mais on se souvient qu'ils encombrèrent les prisons; ils parlent
d'humanité, mais on se souvient qu'ils fatiguèrent les bourreaux; ils
parlent d'union, mais on se souvient qu'ils massacrèrent tous ceux
dont les talens ou les vertus leur firent ombrage ; chaque jour on dé-
serte leurs drapeaux et leur camp s'affaiblit; mais où vont les trans-
fuges? Viennent-ils grossir les rangs du protectorat? Non, Mylord, ce
serait vous tromper que de vous le dire; le protectorat, pouvoir de
circonstance et de transaction, qui n'a plus ni l'excuse de la néces-
sité ni l'appui de la peur, compte encore moins de partisans que la
république ; les ambitions qu'il a satisfaites sont ses uniques soutiens,
et autour de lui s'agitent toutes celles qu'il a excitées et qu'il lui est
impossible de satisfaire ; la nation, avertie des projets d'une minorité
turbulente, a senti qu'elle devait y mettre un frein et elle s'est tour-
née en masse vers l'héritier des Stuarts ; elle attend de la monar-
chie qu'elle a laissé proscrire le terme des agitations qui la tour-
mentent.
)) On accusera peut-être auprès de vous l'inconstance du peuple ,
Mylord, on vous dira qu'il aime ou qu'il hait toujours avec fureur;
qu'aujourd'hui il porte son favori h Westminster, et que demain il le
traîne à Tyburn ; que s'il est malheureux dans ses innovations, il re-
vient à ses anciennes coutumes avec plus d'ardeur que jamais, et que le
i- 112 —
repentir relève ce que l'erreur avait abattu ; mais il n'y a maintenant
ni légèreté ni caprice clans le mouvement de Topinion , c'est l'expé-
rience, c'est la raison seules qui le dirigent. Si l'on abandonne le pro-
tectorat, c'est qu'il est démontré que cette dictature, élevée sur les
ruines de la monarchie et de la république , n'offre ni les garanties de
la première , ni les libertés de la seconde , et que , fondée dans un
orage, elle ne peut être soutenue qu'au milieu des tempêtes. Que
d'efforts votre iliusLre père n'eut-il pas à faire pour se maintenir dans
cetle souveraineté d'une nouveau genre ! Ni l'habileté de sa politique,
ni l'ascendant de son génie, ni la faveur de l'armée, ni la terreur de son
nom ne purent étouffer les souvenirs du peuple et l'accoutumer à un
gouvernement qui lui rappelait sans cesse le meurtre de son prince et
le renversement de ses droits. Que de complots tramés contre sa per-
sonne! que de poignards suspendus sur sa tète! Ce parlement même qui
devait être entièrement dévoué à ses intérêts, puisqu'il tenait tout de sa
libéralité, se lassa d'obéir à un homme qui était moins que roi et plus
que citoyen; c'en était fait du protecteur ; il se hâta de Hûre tomber quel-
ques têtes , et son pouvoir qui chancelait parut se raffermir; mais déjà
étaient jetées ces semences de guerre qui se développent aujourd'hui;
déjà il était facile de prévoir les troubles qui viennent d'éclater à
Walingford ; c'est l'armée , c'est le peuple , c'est la patrie enfin qui
font entendre leurs voix menaçantes, et, nous vous le demandons,
Mylord, comment réprimeriez-vous cette grande rébellion si vous
n'étiez soutenu que par quelques magistrats plus propres à défendre
votre cause dans le conseil que sur le champ de bataille ? Gomment lui
opposeriez- vous l'autorité des lois , si vous ne régniez qu'au mépris
de la loi la plus ancienne, la plus sainte des États britanniques? Fau-
drait-il renouveler les trop nombreuses exécutions qui ensanglantèrent
l'interrègne? faudrait-il commander le respect par l'intimidation et
imposer silence à la liberté en dressant des potences ? Mais que disons-
nous ! que pourrait le despotisme? Il vous rendrait odieux sans vous
rendre légitime , il accélérerait la ruine de l'Angleterre sans retarder
celle du protectorat. Ah! loin de nous de telles suppositions! nous
savons qu'il n'y a dans votre cœur qu'une ambition généreuse, celle
d'éteindre les partis, et nous sollicitons de vous avec confiance une pa-
role qui nous permette de dire à l'Angleterre, à l'Ecosse et à l'Irlande :
Bichard Gromwcl a droit à toute votre estime , à toute votre recon-
— 113 —
naissance, il aime mieux rendre une couronne que <Je l'usurper; il
aime mieux assurer le bonheur de son pays par un acte solennel d''al>
négation que de le livrer dans un intérêt égoïste aux sanglantes épreu-
ves de la guerre civile. »
Richard, après avoir entendu ce discours si conforme à ses senti-
mens, aurait renoncé à l'instant au protectorat , s'il avait été libre de
le faire, mais une coterie corrompue qui avait besoin de son nom pour
se perpétuer au pouvoir s'était hâtée d'agir dans ses prétendus intérêts;
Fleet-Wood , son beau-frére , l'avait fait reconnaître par l'armée et le
parlement ; d'autres meneurs provoquaient des adresses de tous les
côtés et il était nécessaire de donner le temps à l'opinion de faire justice
de cette surprise ; ce fut le parti que prit Richard , il n'eut pas à atten-
dre long-temps ; la violence des républicains précipita la réaction , et
Monk qu'il aimait ne rencontra aucune résistance en lui lorsqu'il vint
restaurer la royauté proscrite de Charles II.
En héritant du pouvoir de son père , Richard aurait placé une
couronne d'épines sur son front ; sa vie fut douce et calme ; retiré avec
une famille nombreuse dans sa modeste terre de Cheshunt, comté
d'Hertford, il y parvint à l'âge de quatre-vingt-six ans. « Ses vertus
sociales, dit Hume, préférables aux plus grands talens, obtiiirent une
recompense plus précieuse que la célébrité , le contentement et le
repos, n
Le ciel ne devait pas moins à celui qui, bien jeune encore, s'étaitjeté
aux p.eds de son père pour le conjurer de ne pas se souiller d'un
régicide. _
— 114 -
mM ti^imwM^
APERÇUS SUR LA LANGUE ET LA LITTÉR^VTURE SANSCRITES.
Qu'un grand mouvement intellectuel s'opère en Europe depuis le
commencement de ce siècle, c'est un fait que les plus obstinés en-
nemis du progrès sont forcés d'avouer. Les peuples las de doutes et
de négations se sont enfin résolus à examiner si ces doutes et ces né-
galions, dont une philosophie menteuse leur avait faille funeste don,
étaient réellement le fond de toute la raison humaine. Alors les
croyances populaires ont été l'objet d'un examen sérieux et impartial,
les antiques traditions ont été explorées au flambeau de la science.
L'on a demandé aux sociétés humaines le lien sacré qui les a fixées
dans l'unité, aux religions le secret de leur puissance et de leur mis
sion civilisatrice. En un mot, on a voulu savoir la raison des choses,
et on l'a demandée aux croyances, aux mœurs, aux lois, aux arts.
Et les croyances, les mœurs, les lois, les arts ont répondu à l'appel
de la science, et il est demeuré démontré pour tous que c'est à la foi
que toute pensée humaine emprunte sa stabilité et qu'une chaîne
mystérieuse rattache la terre au ciel.
Mais parmi les travaux entrepris sur les traditions du genre humain
ceux qui promettent le plus de résultats et qui ont déjà fait jaillir le
plus de lumière sur les grandes questions religieuses et sociales, ce
sont les travaux sur l'Orient. Cet antique berceau de la sagesse de
rhumanité semble destiné à lui révéler encore tous les secrets, à
lui donner le mot de toutes les énigmes que l'homme pendant toute
sa laborieuse carrière, cherche vainement à expliquer. Ejc Oriente
lujc. Adage profond que le prince de nos poètes a traduit par ce vers
admirable :
La vérité viendra d'où nous vient la lumière.
Honneur donc aux savans laborieux qui consacrent leurs veilles à
ces utiles investigations. Oh! un savant! un savant, comme l'enten-
dait cet énergique moyen-âge, comme l'entend encore la patiente
— 115 -
Allemagne, quelle admirable chose ! Mais sait-on bien de nos jours ce
que c'est qu'un savant! Connaît-on les difficultés rebutantes dont
cette modeste carrière du savoir est environnée, les épines dont ces
sentiers sont hérissés, surtout quand le terrain qu'il s'agit d'explorer
est entièrement vierge et que partout les pas ne rencontrent que
d'immenses solitudes dont aucune voix humaine n'a encore fait ré^
sonner les échos? D'abord il faut étudier la langue. Chose facile, quand
il s'agit du grec et du latin de la moitié d'un peuple qui l'enseigne à
l'autre, pour laquelle il existe des grammaires où tout le génie de la
langue se trouve résumé et réduit à des règles positives, des diction-
naires qui sont l'arsenal de tous les mots, ce musée de toutes les
richesses intellectuelles, où l'on a enfin pour le diriger les travaux de
plusieurs générations d'érudits. Avec tous ces moyens, une langue
serait-elle aussi difficile que le latin et le grec le sont peu, ne pourrait
résister plus de six mois à une étude persévérante. Mais il n'en est pas
ainsi pour les langues orientales en général. D'abord il n'existe pas où
il existe peu de dictionnaires et de grammaires, ces ouvrages faits
par des hommes étrangers aux peuples qui parlent ces langues, (la
difficulté est bien plus grande quand il s'agit de langues tout-à-fait
mortes) de combien de fautes ne doivent-ils pas fourmiller, dans
combien de grossières erreurs ne doivent-elles pas induire nécessaire-
ment l'étudiant ? Nous le répétons, honneur à l'homme patient et
énergique que ces difficultés ne rebutent pas et qui marche à travers
tous les obstacles et tous les dégoûts, nouveau Colomb, à la décou-
verte de ces mondes de la pensée !
Au sud de l'Asie est une vaste contrée, soumise en grande partie
aux Anglais, et qui compte plus de cent trente millions d'habitans. Ce
pays, c'est l'Inde. Que n'a-t-on pas dit sur ce merveilleux pays ! Son
climat délicieux, ses productions qui font la richesse des commerçans
qui les exploitent. Mais dans cette contrée favorisée du ciel et pour
laquelle la nature semble avoir été prodigue de ses dons habite une
nation abrutie, ignorante et frappée d'une sorte d'engourdissement
intellectuel : on le croirait ainsi du moins sur la foi des premiers Eu-
ropéens qui avaient visité ce pays. Et pourtant à travers les brillans
échos de la littérature et de la philosophie grecque retentit souvent
avec majesté le souvenir de la sagesse brahmanique. Les plus renom-
mées écoles philosophiques se vantaient d'avoir puisé à la source de
— 116 —
la sagesse indienne. Et le plus grand philosophe grec, celui dont le
nom, l'autorité et la doctrine se sont conservés si long-temps sans
aucun monument écrit, Pythagore établissait le dogme indien de la
métempsycose comme base de la philosophie.
îNIais un voile épais couvrait aux yeux des Européens l'antique
culte de Brahma. L'Inde leur jetait dédaigneusement son or et ses
tissus précieux, mais elle les tenait sévèrement éloignés de son sanc-
tuaire.
Cependant il était impossible que ces secrets restassent long-temps
soustraits aux investigations de la science occidentale. C'était à deux
savans anglais, Jones et Wilkins, qu'était réservé l'honneur de pénétrer
les premiers dans les secrets de la langue et de la sngesse des Indous. Les
premiers ils ont fait connaître à TEurope cette langue sanscrite dont
on ignorait même le véritable nom, et une littérature plus féconde que
la littérature grecque, une littérature qui possède plusieurs grandes
épopées dont une, le Maliahharata^ contient cent vingt-cinq mille
distiques; qui compte les drames par trentaines, qui a ses Dante et ses
Shakspeare.
Le sanscrit est Tancieune langue djs Indous ; son nom signifie
parfait. C'est dans cette langue que sont écrits les Védas q\ leurs
nombreux commentaires , les Pouranas et les divers poèmes épi-
ques, héroïques, dramatiques et erotiques de la littérature indienne.
Cette langue a cessé depuis nombre de siècles d'être vulgaire dans
l'Inde, si tant est qu'elle y ait jamais éti parlée telle que nous la trou-
vons dans les ouvrages qui nous restent. Cette langue, admirable par
la richesse et la prodigieuse variété de ses formes, par la logique
sévère qui semble avoir présidé à sa syntaxe, offre des rapports re-
marquables avec le grec, le latin et les langues germaniques. En ce
moment, elle n'est comprise dans l'Inde que par les savans qui por-
tent le nom de Pandits. Elle est pour les Indous ce qu'est pour
nous le latin. Les langues vulgaires de l'Inde sont l'indoustani , le
bengali, le tamoul et le telinga, qui paraissent dériver à peu près
toutes du sanscrit.
Le sanscrit s'écrit de gauche à droite, comme nos langues occiden-
tales, tandis que la plupart des aulies langues de l'Asie et en particu-
lier les idiomes sémitiques, tels que l'hébreu, l'arabe, le p-rsan, le
turc s'écrivent de droite à gauche.
— 117 —
Deux sortes de caractères servent à écrire le sanscrit : le caractère
dévdnagajû et le caractère bengali. — Le sanscrit a cinquante lettres
qui peuvent se réduire à la moitié, chaque lettre ayant sa longue ou
son aspirée qui prennent un caractère différent.
Les Védas sont les livres sacrés des Indous. Ils offrent plus d'un
trait de ressemblance avec la Bible. Comme dans la Bible il y a des
parties lithurgiques, des parties morales, des parties cosmogoniques.
Les Védas sont divisés en quatre parties, \q Rig-Véda^ le Yadjour-
Véday le Sama-Véda et le Atharva-Véda, Chaque Yédas se com-
pose généralement de trois parties : i° les Mantras qui sont des
hymnes et des prières, les Brahmanas qui sont des préceptes et des
maximes, et les Oupajiichats qui sont l'explication des dogmes;
cette dernière partie est la vraie théologie des Védas , la partie la
plus impoitante; c'est par elle que ^L Poley a commencé la publi-
cation des Védas qu'il poursuit avec tant de travaux, de science et de
désintéressement.
Les Védas forment une collection très-considérable ; l'exemplaire
le plus complet qu'il y ait en Europe et qui a été apporté par le co-
lonel anglais Polier, au Musée britannique à Londres, ne forme pas
moins de onze volumes in-folio.
Il n'a été encore rien publié jusqu'à ce jour de ces iniportans mo-
numens de la sagesse indienne. Tout ce qu'on en savait en Europe se
bornait à l'excellente analyse insérée par M. Colebrooke dans le
tome VIIÏ des Recherches asiatiques. Ce travail de M. Colebrooke
se bornait néanmoins à une sorte de table analytique des m.ilières
traitées dans les Védas.
Les Brahmanes assignent aux Védas une haute antiquité ; mais
cette antiquité a été très-justement contestée, et leur réunion en un
corps d'ouvrage n'a été faite qu'environ treize ou quatorze siècles
avant Jésus-Christ par Vyasa.
A la suite des Védas et de leurs innombrables commentaires se
présentent dans l'ordre logique les Pouranas^ au nombre de dix-
huit, qui font la partie légendaire du brahmanisme. On pourrait leur
trouver pour l'objet une sorte de ressemblance avec les légendes chré-
tiennes insérées dans les ^ci^ Sanctorwn. La mvtholooie et l'iiis-
toire mystique (car on n'a pas encore découvert de monument pu-
^ 118 ^
remeiit historique) occupent aussi une place considérable dans les
Pouranas,
L'Inde compte nn nombre considérable de jurisconsultes. La plus
importante collection de lois indiennes est le Manava-Dharma-
sastra ou Codt des lois de Manou^ ouvrage qui a été traduit en an-
glais par le chevalier William Jones, et en français par M. Loyseleur-
Deslongchamps.
Nous arrivons aux ouvj'ages d'imagination. Ici nous serions infinis
si nous voulions donner même la simple énumération des poèmes
écrits en langue sanscrite. Les plus importans sont : i° le Mahabha-
rata^ l'iliade indienne, "dont le sujet est la guerre des Conrous et des
Pandous. Deux épisodes de cette épopée, le Nalus et la Bagavat-
Gita, ont été publiés le premier par M. Bopp, le second par M. W. de
Schelegel. Le Mahabharata est attribué à Vyasa qui a tout l'air
d'être un personnage fabuleux ; 2° le Ramajana qui contient la vie
et les aventures de Rama ; ses expéditions à Ceylan contre Ra^>ana
qui lui avait ravi sa bien-aimée Sita. L'auteur de ce poème est Val-
miki. Une partie du Ramajana a été publiée et traduite en anglais
par MM. Carey et Marschman. M. de Chery en a publié et traduit en
français un épisode, la mort de Yadjanadata ; 3° le drame de Sa-
countala^ dont l'auteur Kalidasa vivait un demi-siècle avant l'ère
chrétienne, à la cour de Vicramaditya^ dont il fut le favori. Ce
drame a été traduit en anglais par William Jones, et en français par
M. de Chery. Le Théâtre indien de M. Wilson, traduit en français
par M. Langlois, peut servir à en donner une idée des richesses dra-
matiques de la littérature indienne. Le Meghadoula ou h Nuage
messager^ poème lyrique. Le sujet est un exilé qui prie les nuages de
porter h sa bien-aimée ses soupirs et son amour. Nous pourrions en
citer une foule d'autres, si nous ne craignions de fatiguer nos lecteurs,
pour la plupart complètement étrangers à ces études. Notre but se
trouvera pleinement rempli, si nous avons réussi à leur donner une
idée de cette littérature si riche, et le désir de ne pas rester étrangers
aux travaux consciencieux qui ont pour objet de la populariser en
Europe. Nous ne pouvons mieux finir qu'en donnant deux pnssages
extraits l'un du Mahabharata ^Vimire du Katalika-Oupajiichat. Nos
lecteurs admireront, ainsi que nous, comment en dehors du christia-
nisme, des idées aussi pure^ et auçsi élevées ont pu se produire \ qu'on
— 119 —
se souvienne que le plus récent de ces deux ouvrages remonte à treize
siècles avant l'ère vulgaire.
Voici d'abord le morceau du Mahabharata qui a rapport à la
femme :
(( Écoute la voix de nos anciens sages, rappelle-toi ce que, dans
leurs chants immortels, ils ont dit de la femme, cette compagne mo-
deste de l'homme : c'est elle qui dans le fils qu'elle lui donne, pro-
longe son existence en le faisant revivre dans cet autre lui-même, c'est
à ce fils qu'il doit la délivrance de l'ame de ses ancêtres. La femme est
la moitié de l'homme, elle est son ami le plus tendre : par sa voix
douce et caressante, elle sait diriger les ennuis de la solitude ; elle est
son consolateur dans les peines inséparables des sentiers de la vie; et
à la mort de son époux avec quel dévouement ne se précipite-t-elle
pas sur le bûcher funèbre, résolue à ne pas s'en séparer et à partager
à jamais son sort, quel qu'il soit? Plus religieuse que lui, souvent elle
rallume dans son cœur une faible étincelle de vertu qui allait s'étein-
dre, le sauve ainsi à son insu, et attire ainsi sur sa tête les faveurs de
Brahma : Non, il n'est point de spectacle plus touchant que celui d'un
père respectable, entouré de sa femme et de ses nombreux enfans.
De quel transport n'est-il pas lui-même saisi, lorsqu'il reconnaît dans
ces innocentes créatures sa vivante image Quand un enfant ac-
court vers son père, et qu'il se précipite dans son sein pour l'embras-
ser, quoique tout couvert de la poussière qu'il vient de soulever dans
ses jeux, quelles délices sont comparables à celles que lui procure ce
baiser. »
Le second passage que nous voulons citer est tiré du chant cin-
quième du Katliaka-Oupanichat. Nous empruntons la traduction de
M. Poley. Le travail de ce célèbre orientaliste est remarquable par la
rigoureuse exactitude avec laquelle il s'est attaché à rendre le texte
sanscrit presque mot à mot. Il s'agit dans ce morceau de l'essence
divine.
« Ecoute, je vais te développer maintenant ce Brahma mvstérieux
et éternel ; je vais te dire, 6 Gantama, tout ce qui arrive à l'homme
quand il a touché au moment suprême de la mort.
)) Les hommes ignares rentrent dans le sein maternel pour revêtir
un nouveau corps; d'autres renaissent dans les végétaux immobiles,
chacun selon son œuvre, ainsi qu'il a été révélé.
— 120 —
» Cet esprit incorporel qui veille quand autour de lui les sens sont
profondément assoupis et qui crée alors les objets des sens, selon son
bon plaisir, est celui qui s'appelle la brillante énergie virile, est celui
qui s'appelle Brahma, est celui qui est appelé l'immortel 5 en celui-là
reposent tous les mondes.
^) De même que le soleil, cet œil de l'univers, n'est pas souillé par
les défauts extérieurs, propres à l'œil vulgaire ; de même l'esprit mii-
que, qui est renfermé dans tous les êtres, n'est pas souillé extérieure-
ment par la douleur de l'univers.
)) Lui l'unique, le dominateur, l'esprit de tous les êtres qui rend
variée sa figure unique ; les sages qui le contemplent debout, dans
Fesprit, fixé au centre du cœur, à ceux-là est la félicité éternelle, et
non pas aux autres.
)) En ce Brahma le soleil ne brille pas, ni la lune, ni les étoiles;
ces éclairs n'y lancent pas leur éclat : d'où vient donc ce feu visible ?
Il brille, et l'univers rayonne sa splendeur ; par sa lumière ce tout
brille et rayonne.
» Ce figuier éternel (i) élance ses racines vers les cieux, plonge ses
branches dans l'abîme. Son fondement s'appelle la pureté, il porte le
nom de Brahma, on le désigne comme l'immortel ; en ce souverain
Dieu reposent tous les mondes. Personne, en aucune manière, ne sau-
rait aller au-delà de cet esprit.
)) L'univers entier se meut dans le souflle de vie du suprême
Brahma : il est issu de son souffle. Brahma est la grande terreur de
tous les êtres, il est la foudre lancée. Ceux qui savent cela deviennent
immortels.
)) Par peur de lui le feu brûle ; par peur de lui le soleil chauiïe j
par peur de lui le Dieu du ciel et le Dieu du vent et la mort fuient :
elle la cinquième —
» Le cœur est plus haut placé que les sens ; Tintellect ou la vérité
suprême est placé plus haut que le cœur : la grande ame est placée
au-dessus de l'intellect; la nature invisible, immatérielle, non dévelop-
pée, est placée au-dessus de la grande ame.
» L'esprit suprême est plus haut placé que la nature invisible; il est
(1) Le monde.
— 121 —
celui qui pénètre en toute chose; il n'a pas de signe, l'homme qui Ta
reconnu est libre et entre dans l'immortalité.
» Sa figure ne s'offre pas à la contemplation, personne ne le voit
de l'œil. Ceux qui l'atteignent, l'atteignent par le cœur, par la com-
préhension et par le sentiment raisonné ; immortels sont les hommes
qui ne l'ignorent pas. »
Certes on ne saurait contester qu'il n'y ait dans ces deux fragmens
de grandes et nobles idées. Un peuple dont les croyances primitives
reposaient sur un fondement si pur ne pourrait sans injustice être
taxé d'ignorance et de barbarie.
Il est temps que nous reconnaissions avec franchise que la vérité
n'est pas un lot qui soit exclusivement échu à une famille du genre
humain. Dieu est le père de tous les hommes, et il a voulu que sa
vérité fût l'héritage commun de tous ses enfans. Mouttet.
Raconter la mort des martyrs, faire rayonner leur gloire sur leur
tombe, ce n'est pas faire de la politique ; c'est simplement être justes.
Nous le sommes aujourd'hui en annonçant que la belle apothéose de
Louis X\I a maintenant une autre apothéose que Ton peut placer en
regard dans les demeures chrétiennes et monarchistes.
VEchç de la Jeune France qui aime à perpétuer dans le pavs lés
nobles et saints souvenirs, a répandu plus de trois mille gravures de
Louis XVI, d'après le groupe du célèbre Bosio. Le fils de saint Louis
montant au ciel soutenu par un séraphin est l'image d'un bienheu-
reux donné en exemple à nos familles ; riches et pauvres ont voulu
l'avoir.
Cette gravure, dont nous n^avons plus que quelques exemplaires,
était restée jusqu'à ce jour sans pendant; VÈcho de la Jeune
France vient d'en faire faire un. iNIarie-Antoinelte, à laquelle le man-
teau royal échappe: Marie-Antoinette, belle encore sur l'échafaud,
çst consolée par un i^nge qui lui montre le ciel. — Le sceptre brisé
— 122 —
est à ses pieds; la couronne est tombée de son Front, et cependant elle
a encore comme un sourire sur les lèvres, comme de l'espérance dans
le regard ; c'est que l'ange que Dieu lui a envoyé à ses derniers mo-
mens, lui montre dans le ciel une couronne que les médians ne peu-
vent atteindre , un trône que les révolutions ne peuvent ébranler. . . Il y
a dans cette noble et touchante figure de la reine une ravissante ex-
pression: soutenue par le messager de Dieu, la fille de Marie-Thérèse ,
l'épouse de Louis XVI, lève les yeux vers le ciel. Ah! sans doute, elle
y aperçoit et son saint époux et sa glorieuse mère ; et son ame si éprou-
vée de chagrins, soupire après sa délivrance des liens terrestres.
Le peintre, M. Boisselat, et le graveur, M. Sixdeniers ont merveil-
leusement bien rendu tout ce qui a du se passer dans le cœur de cette
grande reine.
Dans la sublime expression de sa physionomie, on chercherait vai-
nement un ressouvenir de haine ou de vengeance ; si proche du ciel, la
chrétienne fille des Césars a pardonné à tous les révolutionnaires,
même à ce monstre qui, pour se venger du mépris qu'elle avait opposé
à son dégoûtant amour, a voté sa mort...
C'est donc plus qu'une reine sur l'échafaud, c'est une martyre priant
Dieu et pardonnant à ses ennemis que VEcho de la Jeune, France
offre aujourd'hui à ses lecteurs. — Tous ceux qui ont l'image du saint
voudront avoir l'image de sa compagne sur la terre et dans le ciel.
Nos amis ne rougissent d'aucune de leurs affections, et ils placeront
dans leurs demeures les apothéoses des martyrs auprès de l'admirable
Christ de Tony Johannot.
UEcho de la Jeune France a publié Jésus-CJtrist docteur et
Jésus- Christ sau^^eur, W.
— 123 —
^s.^ aa^sâ©^^^
LE LUTHIER DE VIEIVXE. — MORT DE GOMIS.
L'Opéra-Comique , dans sa petite salle , si bien appropriée à la plupart de ses
petites voix, vient d'obtenir un succès remarquable pour la saison; il l'a du au
Luthier de F'ienne^ délicieuse mélodie de l'auteur des Deux Reines. Nous devons
féliciter M. Monpou, qui récemment encore ne s'était fait connaître que par des
compositions d'une originalité souvent bizarre, d'avoir enfin abordé la scène; les
deux victoires qu'il a remportées coup sur coup attestent une fécondité pleine
d'avenir; ce sont des engagemens contractés solennellement avec le public et qui
ne peuvent manquer d'être tenus.
Le Iibretto de MM. Saint-Georges et Leuven , sans être irréprochable , offre
un intérêt touchant ; c'est un drame en un acte , écrit avec esprit , et dont la
donnée amène sans efforts plusieurs situations musicales. M^ Crespel, le luthier,
ou plutôt le fabricant universel puisqu'il fait des orgues, des pianos et des
violons, a trouvé un digne organe dans la basse-taille de Roy ; l'étudiant Fré-
déric, qui nous a paru un peu trop français pour un Allemand, n'est pas moins
bien représenté par Couderc; mais grâce à madame Damoreau , c'est la baronne
de Castelfiore qui ravit tous les suffrages , et en l'entendant chanter, on ne s'é-
tonne pas que les auteurs l'aient dotée d'un nom italien ; il y a dans cette voix-là
quelque chose qui aurait peine à s'accorder avec un nom tudesque.
L'ouverture est d'un style large et facile ; la distribution des instrumens à
vent est sagement entendue; M. Monpou a évité Fée ne il où vient échouer plus
d'un jeune harmoniste ; la verve chez lui n'a pas nui à l'ordre , il n'a montré ni
prodigalité ni exagération.
Parmi les morceaux les plus remarquables de l'opéra, nous citerons le chœur
des ouvriers et lecantabile en la bémol de Roy, la walse ou Mazureck, let Fils de
ÏUniversilé que chante Couderc , et dans la partition si vive et si étincelante
de madame Damoreau , le grand air :
C'est en vain que dans l'opulence, etc.,
et surtout l'admirable ballade du Vieux Chasseur,
Un maestro, dont les sentences font autorité , disait en notre présence que le
Luthier de Vienne était au-dessous des Deux Reines; il ne nous appartient pas
d'en appeler de cet arrêt ; nous remarquerons seulement , par forme de com-
mentaire , qu'après le succès dont nous avons été témoins, c'est faire beaucoup
plus réloge des Deux Reines que la critique du Luthier.
L'Opéra-Co inique a rarement une bonne fortune qu'il ne paie presque aussitôt
par quelque malheur ; l'ancien enfant de chœur de Valence, l'auteur du Diable
à Séville, du Revenant ^ du Portefaix ^ etc., vient de mourir; ses débuts avalent
— 124 —
donné des espérances qui ne se réaliseront pas. Ils ne nous laisseront que des
regrets , son opéra du Comte Julien reste inachevé. C'est une observation qu'il
est triste de faire ; mais la vie va vite dans le monde lyrique ; depuis Boïeldieu,
qui entrait à peine dans la vieillesse , nous avons vu mourir en la fleur de
leur âge, et dans toute la force du talent, Hérold et Bellini ; voici Gomis qui
expire au moment où sa carrière s'ouvre , et si nous reportons nos regards sur
les chefs de l'école actuelle , nous voyons ^Veber et Mozart enlevés par une
mort également prématurée , quand ils commençaient à planer dans les régions
du génie ; n'est-il pas douloureux de songer que l'auteur de Don Juan , cette
magnifique personnification de l'harmonie allemande et de la mélodie italienne,
n'avait que trente -cinq ans lorsque sa harpe se tut sous ses doigts glacés !
- En parcourant cet illustre nécrologe , on se demande avec une inquiète solli-
citude^ s'il en serait des compositeurs modernes comme de cette jeune fille, de
cette pauvre Angéla du Z.zf/Aic/' rfe Vienne^ dont l'organisation est si délicatement
musicale qu'elle ne peut chanter sans s'exposer à mourir.
Pour le vulgaire , la musique n'est qu'une œuvre d'art qui a son mécanisme
et ses règles ; mais pour les êtres privilégiés qui ont autant d'intelligence dans
le cœur que dans la tète, c'est un langage inspiré , un chant de l'ame ; leur cœur
diante assez haut pour être entendu de leur génie , et leurs organes sont assez
impressibles pour reproduire tout ce qu'ils ont entendu.
Victor Hugo a revendiqué l'intimité pour la poésie ; on peut, ce nous semble,
l'attribuer avec plus d'avantage à la musique ; ses jeunes martyrs la réclament
en sa faveur; agités comme les prétresses antiques par le souffle dévorant d'un
Dieu caché , ils se sont élevés dans une sphère où tous les poètes chercheraient
inutilement à les atteindre ; on ne trouve peut-être que dans les harmonies cé-
lestes des livres sacrés cette intimité du son, cette musique de la parole à laquelle
la poésie humaine ne peut généralement atteindre sans s'exposer à être iniuteU
ligible ou bizarre. Telle est la vision de Job :
« Un esprit passa devant ma face , et le poil de ma chair se hérissa. »>
« Je vis celui dont je ne connaissais pas le visage , et j'entendis une voix comme
» un petit souffle. »
Ainsi sentie , ainsi comprise , la musique commence à la plus haute pensée de
poésie et se perd en Dieu ; pourquoi faut-il donc qu'on ne puisse admirer ses plus
belles compositions sans avoir à gémir sur tant de destinées si brillantes et si
courtes I P.
:'î
^ 1S5 ^
A moî, muses de la poésie et de la chicane! A moi, Homère, chantre sublime
de tant de sublimes exploits I Ce sont aussi des exploits que je chante, mais ce
sont des exploits d'huissiers !
Je chante la colère d'Honoré de Balzac , père du père Goriot, colère fatale qui
précipita la Reme de Paris dans le gouffre sans fonds des procès et des désabon-
nemens. Je chante la colère de l'Achille et de l'Agamemnon des revues, de M. de
Balzac et de M. Buloz. Je chante ces débats illustres :
Quorum pars ^arvsifui ,
Dans lesquels VÉcho de la jeune France n'a pas été sans jouer aussi son rôle ; ces
débats dont l'éclat est venu retentir jusqu'au fond de la salle des Pas-Perdus ,
qui ont fait verser tant de flots d'encre, tailler tant de paquets de plumes et gé-
mir, enfin, un mois durant, les presses de Paris et des dépaSemens !
Tanlœ-ne animis cœlestibus irœ\
Tant de fiel entre-t-il dans des âmes de lettres !
Mais trêve de poésie, de grec et de latin. N'épuisons pas d'un coup le mince
trésor de notre érudition. Trêve de poésie, dis-je; entrons dans la chicane et
n'en bougeons qu'après plaidoiries, conclusions et jugement.
Or sus, écoutons les partis.
Place d'abord à la Re^^ue de Paris, ou plutôt, place à M. Buloz : car M. Buloz
a pris pour devise la devise de Louis XIV : l'état, c'est moi. Là où règne
M. Buloz, il régne en souverain, en despote, en maître absolu. La Reme de Paris,
c'est M. Buloz; la Reme des Deux-Mondes, ce fantastique empire, où, comme
dans l'empire des Espagnes (l'ancien) le soleil ne se couche jamais, d'autant
qu'il ne s'y lève guère , c'est encore I\L Buloz. J'appelais tcut-à-l'heuieM. Buloz
l'Agamemnondes Revues ; j avais tort, c'était trop peu dire : il en est le Napoléon.
Seulement il me semble que le maladroit a pris l'histoire par la queue. Je le
crois bien près de Sainte- Hélène et ne lui connais point de Marengo.
Pardon de la digression : je reviens à la Rcme de Paris.
« Nous aurions voulu, dit la Reme de Paris en son mémoire justificatif,
« garder le silence sur nos débats avec M. Balzac : il nous répugnait et il nous
» répugne encore de divulguer certains détails intimes que nous espérions laisser
» dans l'ombre; car nous n'aimons ni ne voulons le scandale. Mais la Reme de
» Paris ^^ promis , pendant plus d'un an, la fin de Séraphita et elle ne l'a pas
» donnée. La /?e(^zf5 a également promis, dans les premiers mois de 1835, les 3/e-
» moires d'une jeune mariée, sans mieux tenir ses promesses, hsi Rcmc a publié
» les trois premières parties du Lys dans la VaUie, et n'a pu donner la fin. La
— 126 —
» Re{>ue de Paris se doit donc à elle-même de donner à ses abonnés des explica-
» tions catégoriques sur ces trois points, u
Suivent les explications.
« Le 30 mai 1834, continue la Rei^iie de Paris , M. Balzac céda à la Rei'ue Se-
w raphita, qu'il devait livrer immédiatement et publier sans interruption , et il
» reçut, d'après cette convention, la somme de 1700 francs.
» Le 29 mars 1835, M. Balzac céda à la Rame les Mémoires d* une jeune mariée ,
» qu'il promit de livrer en avril , et reçut 1 ,000 francs.
» Le 31 juillet de la même année , 3L Balzac vint encore proposera la Revue
M le Lys dans la V allée ^ qu'il lui céda également, en demandant 2,000 francs,
» qui lui furent comptés; le Lys dans la f^allce^ M. Balzac l'assurait, était com-
» plètement achevé et pouvait paraître sur-le-cbamp. »
Voilà les conventions faites et les parties parfaitement d*accord. Le premier
fragment de ^S'tra/jAiVa arrive jour pour jour fin mai 1834; le second, un peu
moins exact , se fait attendre jusqu'au 15 juillet ; pourtant la Rcfue de Paris
dormait tranquille sur sa Séraphita, qui, de fait , est assez endormante ; mais si
l'on compte avec M. de Balsac, on risque fort de compter deux fois. Un matin
donc que la Revue frappait à l'huis du noble auteur pour réclamer Séraphita^oWQ
resta fort étonnée d'apprendre que l'un et l'autre étaient partis en poste, sans
faire savoir l'époque de leur retour.
]\r. de Balzac revint au mois de novembre, ramenant, au lieu de Séraphita , le
père Goriot^ pour lequel on lui compta 3,500 francs. Quant à Séraphita^ il devint
clair, au bout de dix-huit mois d'attente, que le mieux était d'en faire son
deuil. Bien que M. de Balzac affirmât qu'il venait de crever le ciel et qu'il allait
bientôt expliquer f ascension de la F'ierge^ la Revue renonça à l'ascension de la
\ierge, et prit, en place, le Ljs dans la f^alléc.
Elle en avait déjà successivement publié les trois premières parties, et confiante,
s'attendait à recevoir sous peu la quatrième. Elle reçut.... Quoi? un petit billet
dans lequel M. de Balzac déclarait que des motifs de dignité personnelle l'obli-
geaient à cesser tous rapports avec elle, il alléguait surtout, et c'était là le plus
grave de tous ses griefs, celui sur lequel, on peut le dire, a reposé tout le fond
du procès ; il alléguait, dis-je, que les épreuves de la première partie du Ly
avaient été , par la Revue de Paris , communiquées d'avance à la Revue de Saint-
Pt'lersbourir.
Ceci exige deux explications.
D'abord il est bon que l'on sache qu'il existe à Saint-Pétersbourg un recueil
français dont les pages ne se composent que d'emprunts faits aux principaux re- .
cueils de la capitale. Seulement, afin de combattre la contrefaçon étrangère , ou
du moins afin de lui faire payer une partie des frais de la guerre, ces recueils,
par un accord spécial et moyennant coutribution , envoient à la Revue de
Saint-Pétersbourg leurs meilleurs articles avant l'insertion. Par ce moyen , les
articles paraissent en même teuips à Saint-Pétersbourg et à Paris, de façon que,
grâce au triage que subit ainsi par avance la denrée littéraire destinée à l'expor-
tation, la Revue française publiée chez messieurs les Russes est infiniment su-
)x'rieure à toutes celles qui se publient chez nous.
La seconde cxpUcation, la voici.
— 127 —
Tout le monde connaît ce qu'en typographie on a coutume d'appeler une £/3r^«^'£':
c'est une sorte de brouillon imprimé sur lequel l'auteur peut, à son gré, retou-
cher, retrancher, ajouter, faire enfin toutes les corrections qui sont ou qu'il juge
nécessaires. Est-ce de la part de M. de Balzac ou modestie ou inconstance? Nul
ne le sait, mais ce c{u'on sait, c'est qu'aucun écrivain ne corrige avec plus d'm-
trépidité. A bien dire, il ne corrige pas, il refait. Le fameux couteau de Jeannot,
qui changea, si l'on en croit l'histoire, neuf fois de lame et onze fois de manche,
n'était pas , au bout de tant de métamorphoses , plus transfiguré que ne l'est,
après complète révision , un livre de M. de Balzac. Autant M. de Balzac est in-
dulgent pour ses bonnes feuilles , autant il est sévère pour ses épreuves.
Vingt fois sur le métier remettez voire ouvrage ;
Polissez-le sans cesse et le repolissez.
La maxime de Despréaux est aussi celle de M. de Balzac. M. de Balzac , polit
et repolit sans cesse; et il se peut fort bien, après tout, que M. de Balzac ait
raison : car, si nous procédons avec lui ainsi qu'on procède en algèbre, il faut, à
en juger par le connu, que l'inconnu soit bien raboteux.
Au surplus, c'est l'opinion de M. de Balzac lui-même. Toute son humeur vient
du tort que ces malheureuses épreuves doivent, aux yeux de la Russie , qui cer-
tainement n'a d'yeux que pour lui, avoir fait à sa réputation.
A cela, que répond la Re^ue de Paris?
Ce dont se plaint M. de Balzac, dit-elle, est un usage si connu et un droit si
peu contesté, que pas un de ses rédacteurs n'a jusqu'ici songé à s'en formaliser.
C'est un moyen pour les Revues de sa dédommager en partie des frais auxquels
elles sont soumises; et, quant au fait de la communication opérée avant correc-
tion, est-ce sa faute si M. de Balzac a cru devoir, la veille même du tirage,
revoir et corriger encore ce qu'il avait déjà corrigé si souvent? L'insertion se
trouvant ainsi inopinément retardée, retard qui dura tout un mois, le Ljs, parti
le matin même, a dû nécessairement paraître à Saint-Péterbourg long-temps
avant de paraître à Paris.
Je ne suis point assez profond juriste pour résoudre pareil point de droit. Le
tribunal lui-même a remis à quinzaine tant la question était ardue et épineuse.
Tout-à-l'heure j'aurai soin de vous dire le prononcé du jugement, mais per-
mettez-moi quelques mots sur la réponse de 3L de Balzac au mémoire de la
Jiet'ue de Paris.
Je me rappelle que dans un article , charmant article, par parenthèse, publié,
il y a quelques mois, un homme d'esprit, M. Alfred Nettement, conseillait à
M. de Balzac de renoncer à se faire lui-même l'intendant de sa propre gloire.
C'est un avis dont 3L de Balzac n'a malheureusement pas profité. Je ne crois
pas qu'on puisse rien trouver en effet de plus tranchant et de plus orgeuilleux
que \efaclum dont il s'agit ici. UExegi monumentum d'Horace est , vraiment , à
côté de cela, de la modestie toute pure.
M. de Balzac débute , comme la Rei>j,e de Paris , par s'excuser de venir ainsi
se poser devant ses lecteurs et les forcer à s'occuper de lui. Seulement ce que la
Reifue de Paris s'était contentée de dire en quatre mots, 31. de Balzac le dit eu
quatre pages.
— 128 —
H En commençant un récit empreint du moi et qui nécessairement va livrer à
» la publicité les dégoûts, les tracas, les persécutions d'un vie cachée avec soin
n jusqu'ici , j'éprouve un mouvement d'ainère tristesse. L'ame souffrante a sa
» pudeur comme les malades ont la leur, et quand il s'agit de montrer pour la
» première fois une plaie , il n'est personne qui ne tressaille ; or , je vais ici dé-
» couvrir des plaies morales. Quelque lustre que le caractère puisse recevoir par ta
» nvélation des tourmens intimes que les passions mauvaises infli*rent à un artiste ,
» et qui font sa lutte extérieure avec les hommes aussi grande, par rapport à
» lui, que l'est son combat avec sa pensée, cette exhibition inspire une sorte de
» compassion , et j'avoue que j'ai horreur de la pitié. Au prix de la gloire de
» Jean-Jacques, je ne voudrais pas exciter la commisération dont l'accablent les
» cœurs généreux. »
Vous le voyez , ÎVr. de Balzac n'envie pas la gloire de Rousseau , et c'est tout
simple, 31. de Balzac a le choix entre tant d'autres gloires. Il n'est pas une il-
lustration ou littéraire ou nobiliaire ou de quelque genre qu'elle soit à laquelle
M. de Balzac ne se rattache par quelque côté. Ecoutez-le : Il eut pour père un
secrétaire du grand-conseil du roi Louis XV , pour protecteur un Bertrand de
Malleville, pour ami un comte de Belloy ; il vend ses livres aussi cher que La»
martine et que Chateaubriand; il est calomnié comme M. de Villèle , déchiré
comme M. Thiers , noble comme un Fitz- James , un Talleyrand ou un Bour-
bon ; il a ses critiques ainsi que Voltaire, ses détracteurs ainsi que Montesquieu,
SCS ennemis ainsi que Beaumarchais , sa passion ainsi que Jésus-Christ. Jésus-
Christ ! Entendez-vous? Jésus-Christ I M. de Balzac et Jésus-Christ î Ahl M. de
Balzac, puisqu'il vous faut un rôle dans la passion , contentez-vous au moins de
celui du bon larron I
Etrange vanité, n'est-ce pas? que celle de M. de Balzac, et pourtant, quelqu'é-
trange, quelqu'énorme qu'elle soit, il y a en iM. de Balzac quelque chose de
plus vaniteux que la vanité même. C'est la modestie. Parlez-moi de cette mo-
destie-là ?
«i Si donc, dit-il, dans sa réponse à la Revue de Paris ^ si donc quelques per-
» sonnes trompées par les caricatures, les faux portraits, les petits journaux et
» les mensonges, m'attribuent une fortune colossale, des palais, et surtout de si
» fréquens bonheurs, que, si l'on disait vrai, je serais à IN ice, mourant de con-
» somption, je leur déclare ici que je suis un pauvre artiste, préoccupé de l'art,
» travaillant à une longue histoire de la société, laquelle sera bonne ou mau-
« vaise ; mais que j'y travaille par nécessité , sans honte , comme Rossini à fait
» des opéras, ou comme Du Ryer faisait jadis des traductions et des volumes;
» que je vis très-solitairement ; que j'ai quelques amitiés fidèles qui datent de
» quinze années ; que mon nom est sur mon extrait de naissance comme celui
» de M. de Fitz- James est sur le sien ; que s'il est celui d'une vieille famille gau-
» loise , ce n'est pas ma faute, mais que mon nom de Balzac est mon nom pa-
» tronymique, avaritagc que n'ont pas beaucoup de familles aristocratiques qui
» s'appellent Odet avant de s'appeler Châtillon , Riquet avant Caraman , Du-
)) plessis avant Richelieu, et qui n'en sont pas moins de grandes familles. Il
» n'est pas de gentilhomme qu'il n'ait quelque nom primitif, scn nom de soldat
— 129 —
M franc, et les vieux contes apprennent aux enfans ces choses historiques avec
» Ogier le Danois, Renaud de Montauban, avec les quatre fils Aymon. »
Que l'on s'attaque à sa fortune : ehl mon dieu, M. de Balzac n*est pas riche,
à peine a-t-il ce qu'il lui faut pour vivre, mais pourtant il paie ses dettes tou-
jours, et celles des autres quelquefois.
Que Ton en veuille à son talent : son talent, il sait mieux que personne le peu
de cas qu'il en faut faire, toutefois, ses œuvres en général sont au moins belles
de pensée, sinon pai faites d'exécution, et ses contes drolatiques en particulier sont,
il ledit avec un courage qui sera mal apprécié, le livre le plus originalemerit conçu de
cette époque.
Quant à sa vie , s'il a été imprimeur (car il a été imprimeur, il est bien loin
de vouloir s'en défendre) , c'était pour le compte d'un ami et uniquement par
obligeance. D'ailleurs un illustre député a bien gagné trois francs par jour à tirer
le décret qui le condamnait à mort, et M. le baron Trouvé mettait tout uniment
sur son enseigne : Imprimerie de Trouvé.
Il n'y a pas jusqu'à sa canne, lecteurs, jusqu'à sa canne, en vérité, à laquelle,
toute simple et tout humble qu'elle est , des cannes comtesses et marquises ne
tiennent à honneur de se faire présenter.
Et puis , écoutez-le parler de M. Buloz :
« M. Buloz est un homme de courage, d'une grande ténacité, à qui j'ai at-
» tribué d'abord une connaissance des hommes (c'était au temps où M. Buloz
n demandait à M. de Balzac son concours pour la Reç'uedes deux 3f ondes) , mais qui
gâte ses qualités par des défauts dont je ne veux pas parler M. Buloz a été
> long-temps correcteur d'imprimerie; je ne dis pas cela pour l'humilier, car
moi, pour obliger un imprimeur, j'ai été typographe en son nom. iM. Buloz lassé
d'être correcteur, plein d'ambition, ce qui est louable chez tous les hommes ,
acheta la Rei^ue des deux Mondes, au moment où la Revue des deux Mondes était
tombée, et n'avait plus d'abonnés. A cette époque, en 1831, je crois, M. Buloz,
quoique malade, courait dans tout Paris pour ramener les abonnés fugitifs :
il allait de l'Arc de l'Etoile au faubourg Saint-Antoine , endurait à tous les
» étages toutes les raisons de tout abonné récalcitrant, et il arrivait à l'Obser-
> vatoire, chez moi, dans mon pauvre logis, et me contait ses douleurs en me
> demandant mon secours ( c'était le temps où JM. de Balzac attribuait à
) M. Buloz une connaissance des hommes). Je fus pénétré d'admiration pour
> cette lutte insensée I Car on crée un nouveau journal, mais on ne plonge pas un
» vieux journal dans la cuve d'ïlson. »
Et où M. de Balzac tient-il pareil langage? Dans la Chronique de Paris, recueil
deux fois mort, deux fois ressuscité, la dernière fois par les soins de M. de Balzac
lui-même, et qui, dit-on, est sa propriété. Quelle prophétie, M. de Balzac I
Il serait trop long d'cnumérer tous les griefs de M. de Balzac. Aujourd'hui que
M. de Balzac et M. Buloz sont brouillés , on ne se compte plus mutuellement
ses douleurs, on ne se pénètre plus d'admiration, ce sont d'un côté des plaintes,
des reproches, des accusations, des récriminations; de l'autre ce sont des sar-
casmes, des épigrammes, des apostrophes telles que celles-ci, par exemple :
u Que M. de Balzac aille en paix ! qu'il se repose à côté de ses illustres amis
>» Lord Byron, Walter Scott, Schiller ; qu'il chante comme Rossini ; qu'il corrige
— 130 —
» ses épreuves plus souvent que Meyerbeer ; qu'il soit plus gentilhomme que
» M. de Chateaubriand ou que M. de Talleyrand; qu'il se console des injures des
» journaux comme Yoltaire ; qu'il donne bénévolement la main aux Montmo-
» rency et aux Bourbons, qui pourtant n'ont pas de noms pratronimiques ; il est
w son maître , il est quitte envers nous _, ses bienfaiteurs ! A l'heure qu'il est ,
» M. Balzac, qui a voulu refaire les mémoires de Beaumarchais, cherche dans
» son affaire une comédie à la Beaumarchais. Cherchez-la , monsieur , avec
» tout l'esprit d'observation qui vous distingue ; mais nous avons bien peur que
» vous ne la cherchiez long-temps.
» Allez donc^ emportez loin d'ici cette immense quantité d'œut^res dont vous dé-
» robiez la plus belle moitié à l'admiration de l'Europe sous le manteau troué
» de Saint-Aubin; ce pauvre feu Saint-Aubin que vous avez voué au ridicule,
» et qui , nous en avons peur , vous le rendra bientôt. Allez , décidez la grande
» question du paysage ; achevez, si vous pouvez, ce monument de géant, construit
» o^-tc tant de petites pierres , comme vous dites. Allez accomplir aç^ec t^otre plume
» ce que Napoléon na pu accomplir auec son épéeH! Allez, grand homme I allez,
jû Rétif de la Bretonne! allez, Balzac I allez, Saint-Aubin I allez, de Balzac ! allez,
» Crébillon fils, quand vous écrivez le français et non le gaulois I allez I Seule-
» ment gardez- vous de parler à l'avenir de honte ou de mépris, car nous vous
» répondrions comme ce Beaumarchais que vous devez faire oubUer : yoiis
» prenez-vous pour un écho ? »
Ne croirait-on point assister à la représentation des Femmes Savantes ? Ne
semble-t-il pas entendre cette excellente scène toujouis si vraie, toujours si
neuve de Vadius et de Trissotin ?
TRISSOTIN,
» Vous donnez sotteinent vos qualités aux autres.
VADIUS.
» Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.
TRISSOTIN.
» Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.
VADIUS.
» Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.
TRISSOTIN.
» Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire.
VADIUS.
» Allez, cuistre »
I» Eh! Messieurs , que prétendez-vous faire? »
Ménagez-vous un peu, de grâce, ne vous dites point ainsi vos vérités en face.
l*our le salut et l'honneur du métier, n'agissez point comme ces auspices qui se
riaient au nez ou s'injuriaient les uns les autres I Epargnez vos défauts nmtuels,
gardez bien entre vous le secret de vos faiblesses ; lavez votre linge sale en fa-
mille, et surtout ne révélez point au pubUc que c'est lui qui paie le blanchissage.
— 131 —
^tvuc bc0 €UéMt;c&.
COUP-D'OEIL GÉIVÉRAL SUR LES THÉÂTRES DE PARIS.
Il y a de par le monde un proverbe qui conseille judicieusement à toute per-
sonne charitable de commencer par elle-même le cours de ses générosités , sage
proverbe dont nos théâtres , pour la plupart, doivent bien à regret se voir in-
terdire l'usage , car c'est à leur égard une ironie amère que cet impôt connu sous
le nom de droit des pauvres, et auxquels nul pauvre assurément n'a plus de
droits qu'ils n'en ont eux-mêmes. Je ne connais ni ne veux, quant à présent ,
chercher à connaître les causes d'où dépend une détresse si complète , mais cette
détresse est notoire. Le déficit, ce ver rongeur des théâtres comme des gouver-
nemens, absorbe peu à peu ce qui leur reste de vie, c'est-à-dire d'argent; et la
banqueroute, qui s'avance à grands pas, frappe du même pied, selon le vers
d'Horace, à la porte des grands et à celles des petits. Garde à vous I directeurs ,
n'ouvrez pas, c'est bien d'elle que l'on peut dire, ainsi que de la lice du bon-
homme : ;
Laissez-lui prendre un pied chez vous,
Elle en aura bientôt pris quatre.
Certes, je suis loin de supposer qu'une telle catastrophe menace l'Opéra. Sept
cent mille francs de subvention sont un assez joli denier pour qu'on puisse, sans
trop de gêne, comme dit le peuple, arriver à nouer les deux bouts ; mais il ne
faut pas qu'on se dissimule que, là où a passé M. Véron, il ne reste rien à glaner,
tel citron que M. Véron presse, il n'en laisse jamais que l'écorce, et c'est, j'en
ai grand peur du moins, tout ce que, en. quittant l'Opéra, il a laissé au nouveau
directeur. Bien heureux M. Duponchel s'il ne la trouve pas trop amère î
Toute prévention à part, dans quel état M. Duponchel a-t-il pris l'Académie
royale de musique? Un orchestre affaibli, un répertoire usé, un opéra sans pre-
mière chanteuse , un ballet sans premier danseur , et le meilleur, que dis-je ,
l'unique soutien du théâtre, sa Sylphide, saTaglioni, condamnée par un mal au
genou à une fatale inaction. Ahl tout fâcheux que cela peut être, il faut pour-
tant bien qu'on le dise, ce pauvre diable d'Asmodée, récemment mis en scène à
l'Opéra, boite moins de sa jambe blessée que ne boite l'Opéra lui-même de la
jambe de Taglioni.
Capricieux oiseau , madame Damoreau a porté sous un autre ciel ou plutôt
dans une autre cage ses purs et mélodieux accens. L'Opéra-Comique enchanté lui
a ouvert ses portes toutes grandes, et toutes grandes encore elles sont restées
ouvertes pour recevoir la foule qui la suit. Mais on doit bien le reconnaître, c'est
une triste chose que la prospérité d'un théâtre ne tienne qu'à une seule tête ou
plutôt à une seule voix, et pourtant il en est ainsi pour l'Opéra-Comique. ChoUet
et madame Casimir plaisent tous deux mais a'attirent point j Auber et ses Cha--
— 132 —
ferons blancs chantent et conspirent dans le désert , V Éclair lui-même n'a eu ^
quoi qu'on en dise, qu'un éclair de succès et bien pâle. Sans Actéon et le Luthier
de Vienne TOpéra-Comique en était^ je le crains, à déposer son luth et son bilan.
Grâce au zèle et aux soins de M. Jouslin Delasalle, le théâtre Français vit ou
plutôt vivote, appuyé d'une main sur l'école moderne, de l'autre (et c'est la plus
solide) sur Molière, Corneille et Voltaire. Oui, Molière, Corneille et Voltaire,
oui, ces auteurs antiques , oui, ces hommes vieillis, mais plus jeunes encore et
plus forts que nos plus forts et nos plus jeunes hommes, voilà le vrai soutien ,
voilà la meilleure ressource, Vultima ratio du théâtre Français. Livrez-les aux
doublures des doublures que vous appelez vos premiers rôles , jetez-les, ainsi
que les martyrs, jetez-les aux bêtes du cirque, c'est à eux, malgré tout, que
restera la palme. Et quels génies cependant il faut pour triompher d'un David
ou d'un Saint-Aulaire, d'un Mirecourt ou d'un Desmousseaux ! ^
Ce n'est pas qu'administrateur habile et consciencieux, M. Jouslin ne
s'efforce d'appeler à lui le peu d'acteurs que leur ton et leur tenue rend dignes
du théâtre qu'il dirige; mais, hélas! ces acteurs, où sont-ils? Volnys, homme
de talent, du reste, comédien sage et de bon goût, apporte avec lui, aux Français,
un immense défaut : sa femme. Madame Léontine Volnys, autrefois mademoi-
selle Fay , oublie trop que , dans un emploi où le rôle de Valérie figure en pre-
mière ligne, il faut jouer la comédie autrement qu'avec son regard. Par mal-
heur M. Scribe a si long-temps écrit pour les yeux de mademoiselle Fay, qu'il a
éteint en elle toute autre faculté. Le Gymnase a tué mademoiselle Fay, comme
aussi , on en doit convenir, mademoiselle Fay a tué le Gymnase. Elle partie, le
Gymnase est mort, et c'est à peine si Bouffé, une fois passé le succès du Gamin
de Paris , ramène quelques rares et bourgeois spectateurs à ces solitaires ban-
quettes où une gracieuse princesse entraînait autrefois sur ses pas toute l'aristo-'
cratie de Paris. ^
Il en est de même du Vaudeville. Le départ de Volnys et de madame Albert
a enlevé tout-à-coup au théâtre la ressource de l'ancien répertoire. Le monde a
fui , la salle est vide , et ce n'est certes pas Casanom, avec son esprit de guin-
guette et sa morale de mauvais lieux, qui se chargera de la remplir.
Les Variétés , n'en parlons pas, c'est un théâtre mort dont le vaudeville bon
Ton ou plutôt bon Genre a cousu le linceul, et que le drame moderne enterre.
Il en enterrera bien d'autres !
Reste donc le Palais-Royal. Quant à celui-là, peu importe les pièces, peu im-
porte les acteurs et la direction. Sa situation même fait sa fortune. Restaurans ,
cafés , boutiques, maison de jeu, et jusqu'au théâtre Français, son voisin, tout
cela chaque soir lui verse son trop plein ; et Dieu sait aussi quelle société on y
rencontre. Mais les directeurs font leurs affaires ; mais les actionnaires touchent
(chose rare) plus que l'intérêt de leur argent ; mais les auteurs sont contens ; mais
les acteurs sont payés. Dans ce siècle tout positif, que peut-on demander de
plus ?
Si du vaudeville nous passons au drame, quelle pitié ! Où est le drame , bon
Dieu ! ce drame moderne qui devait tout briser , tout détruire, tout tuer, et qui
n'a réussi qu'à se tuer lui-même. Où est Don Juan de Marana^ cette dernière ex-
pression de l'école romantique , cette merveille que tant de décors, de costumes
— 133 —
et de frais de toute sorte n'ont pu sauver de rindifférence, plus terrible encore
qu'une chute. Don Juan de Marana s'est éteint lentement dans le silence et dans
l'oubli, tandis que sans acteurs, sans annonces, sans pompe, sans dépenses et
sans charlatanisme, l'œuvre d'un pauvre et obscur vaudevilliste, la Lavauhaliire
de M. de Rougemont , court, à travers une pluie d'or, à sa cinquantième re-
présentation.
Et la raison est une raison bien simple : c'est qu'on se fatigue à la fin de
ces tableaux hideux, des ces mœurs dépravées, de ces passions honteuses qu'on
nous donne comme nôtres \ c'est que, puisqu'il est convenu que le théâtre est le
hiiroir delà société, la société préfère le miroir qui la flatte à celui dans lequel
elle ne se voit qu'en laid. A. de B.
PETIT COURS D AGRICULTURE
A. l'usage des gens du monde.
(6« article.)
Nous avons dit que la culture perfectionnée du sol de notre belle France vien-
drait au secours de la religion , dans le cas où d'immenses catastrophes dont la
menace est , il faut bien le dire , toujours pendante sur nos têtes , abîmeraient
les finances de l'Etat. Eh I que l'on ne nous vienne pas dire que nous sommes
des alarmistes , des cerveaux blessés. A chaque émeute , à chaque attentat , à
chaque événement politique intérieur , n'entendons-nous pas tou$ les organes
du parti qui est maître des affaires répéter à l'envie : Nous venons d'échapper
à un danger efî^rayant , le plus affieux bouleversement eût infailliblement suivi
le succès de cette criminelle entreprise. — Et nos ministres, qui ne sont pas pro-
bablement les hommes les moins capables du parti , ne viennent-ils pas écraser
périodiquement la France , par la demande d'un budjet énorme pour l'armée ,
et déclarer qu'il faut tenir quatre ou cinq cent mille hommes sous les armes ,
sans compter un million de gardes nationaux que l'on fatigue de service , sous
peine de compromettre la sûreté intérieure et extérieure de l'État? Il est pro-
bable qu'ils ne hasarderaient pas ainsi leur popularité, s'ils ne sentaient le besoin
de tenir sous la main une force imposante, pour empêcher un bouleversement
toujours prochain , de s'effectuer , et pour tenir debout, au milieu des factions
frémissantes , l'édifice nouveau qu'ils s'eff*orcent de consolider.
Il n'est ni dans notre intention , ni de la nature de notre sujet , d'examiner
le côté politique d'une telle situation ; mais il est de notre devoir de constater
un fait social de cette importance , afin que dans le cas où se réaliseraient les
craintes si souvent manifestées par les chefs de l'État et les habiles du parti,
aious soyons e» \mim% d« faire tête à Torage et de contribuer du moins ^ fft
— 134 —
tant qu'individus , à préserver la société d'une ruine absolue , en préparant leâ
élémens de sa régénération. Le pilote vigoureux ne perd pas la tête au milieu
des plus rudes tempêtes, parce qu'il connaît sa force et sa puissance, et parce
qu'il sait que d'un coup de gouvernail dirigé à propos il évitera l'écueil sur
lequel son vaisseau aurait dû se briser.
Le besoin de la religion est sans contredit le premier des besoins sociaux , et
jamais un peuple ne périt tant qu'il conserve ses autels , et un sacerdoce pur et
nombreux.
Eh bien I nous allons soulever une de ces questions vitales pour une nation ^
qui nous attirera des critiques : mais peu nous importent les contradictions ,
quand il s'agit de la vérité, les convictions fortes ne connaissent pas les faiblesses
du respect humain.
La position du clergé n'est ni bonne , ni sûre , surtout dans un temps de ré-
volution. Laisser dépendre son existence du vote annuel d'un budjet , ou de la
mauvaise humeur d'un conseil municipal, c'est une situation beaucoup trop pré-
caire. Elle est, nous le savons , le fruit des calculs profonds de la secte des phi-
losophes du dernier siècle, et nous avons entendu des coryphées de ce vieux
parti répondre en 1830 à des amis imprudens qui proposaient la radiation du
chapitie du clergé au budjet de l'Etat; gardons nous-en , il deviendrait indé-
pendant de nous, et nous le grandirions de dix coudées dans l'esprit des peuples.
Les adeptes comprirent leur maître (c'était un ancien prêtre apostat) , et la pro-
position ne fut pas même présentée; catholiques, sincères et dévoués, jaloux
de la conservation de notre foi , nous avons compiis aussi que l'étourderie des
partis triomphans pourrait l'emporter un jour sur l'habileté des chefs, et que
le clergé pourrait se trouver sans dotation , bien qu'elle ne soit que le rempla-
cement incomplet de ses biens violemment envahis ; la détresse d'un trésor
épuisé pourrait rendre impossible , au moins pour un temps , l'acquittement de
cette dette, et nous avons dû , en prévoyant cette situation , y chercher un re-
mède. Nous n'avons pas à nous occuper des villes ; à très-peu d'exceptions près ,
les ressources n'y manqueront jamais, le casuel y est presque partout supérieur
aux émolumens des pasteurs , et le cas échéant , il se trouvera , dans les cités ,
assez de maisons riches pour que l'existence des prêtres nécessaires à l'exercice
du saint ministère n'y soit pas compromise : mais il n'en est pas de même dans
toutes les communes rurales , plus de la moitié sont trop pauvres pour pouvoir
s'imposer extraordinairement l'équivalent de la dotation de leurs desservans ,
et elles le pourraient bien moins encore , dans les circonstances qui suivraient
nécessairement la catastrophe qui fait le sujet de cette supposition.
C'est donc l'agriculture qui y pourvoirait, avec une merveilleuse facilité,
partout où la prévoyance de quelques hommes intcUigens aura préparé des
modèles qu'il conviendra alors d'imiter et de généraliser.
Occupés depuis longues années de la ré.ilisation de ces pensées, et secondée
par d'honorables amis , nous nous sommes appliqués à organiser de petites mé-
tairies qui sont déjà des centres d'expériences diverses, et qui servant aujour-
d'hui à la consommation d'une famille naturelle , et parfois même d'objet
d'amusement utile ou de charité bien entendue à des propriétaires aisés et
généreux , seraient alors appliquées à l'entretien d'une famille spirituelle , c'est-
— 135 —
à-dire composée d'un prêtre desservant une petite paroisse , d'un clerc et de
deux ou trois élèves de la commune ou du voisinage. Une chaumière et cinq
ou six hectares de terre , dont le loyer serait couvert par les pensions de deux
enfans ou par le prix du service de l'école primaire , assureraient l'indépen-
dance du njinistre de la religion.
Nous avons publié , dan<^ le bulletin du comice d'Amiens dont nous sommes
membres , les détails techniques des modes de culture et d'assolemens de ces
petites fermes ; nous y renv yons ceux qui seraient disposés à préparer de loin
cette ressource , non-seulement pour l'existence du culte catholique dans nos
campagnes , mais encore pour les autres chapitres de l'économie sociale.
Pour qui daignei'a nous lire avec quelqu'attention , sera claire et positive la
pensée qui préside à tous ces articles que nous faisons insérer dans les recueils
d'agriculture sur l'utilité, qui doit résulter pour tous les propriétaires du sol d'ex-
ploiter par leurs mains une ferme d'une douzaine d'hectares, tantôt pour en
faire le centre des opérations d'un comice de section , afin de donner l'exemple
des améliorations agricoles , dans un canton , tantôt pour y trouver , eux et
leurs fils , une occupation utile et agréable , en y répétant les expériences les
plus utiles au progrès de l'art , tantôt pour en tirer l'entretien de quelques fa-
milles pauvres , tantôt pour s'assurer de ce que , grâces aux perfectionnemens
modernes , on peut parvenir à faire vivre d'hommes et d'animaux sur un terrain
donné. Si , dans un avenir prochain , il se trouvait , en chacun des cantons du
royaume, un seul propriétaire jouissant de quelques mille francs de revenu,
qui comprît , par son expérience , ce que la culture de notre heureux sol ren-
ferme de ressources , il n'y aurait aucun événement , aucune calamité , sans un
arrêt mystérieux de la Providence , qui pût nous inquiéter sur l'avenir de
la France.
. ~aar "i g u iji 0 iBaii~ i
EXPOSITION
( 2* article, )
Nous voulions présenter en un seul article à nos lecteurs un aperçu des objets
remarquables que l'on voyait à cette exposition ; mais chacun devinera facile-
ment comment notre plume, en cédant aux impressions de notre cœur, s'est
trouvée tout-à-coup ne plus avoir assez de place pour terminer cette revue. Nous
en étions resté aux blondes charmantes de M. Violard,qui nous avaient rappelé
cette belle robe magnifique, en point d'Alençon , que madame la dauphine a
donné ordre à madame Gagelin, rue Richelieu, 93, de vendre par morceaux,
au profit de l'une de sesancienijcs amies.
Maintenant, continuons notr^ course dans cette galerie, et admirons d'abord
— 136 —
une paire de bas exécutée par M. Bodzonet, exposée au nom de M. Pivot, et une
pièce de mousseline de laine, de cinquante aunes, tellement fine, qu'elle pesait
à peine vingt once»» ; la beauté et la régularité de cette étoffe ont fixé l'atten-
tion de tous les connaisseurs, elle est due à l'habileté d'un ouvrier des environs
de Rheims, appelé Milon Marquant, qui en a confié le dépôt à M. Flamet, fa-
bricant de bretelles de la rue des Arcis. \is-à-vis cette étofte, les dames jetaient
un coup-d'ceil de satisfaction sur les sparteries de M. Démonts, et voyaient avec
plaisir les velours peints de madame Vauchelet, ainsi que la belle corbeille brodée
par madame Lepart , et les écrans de M. de Bémi ; puis elles s'arrêtaient devant
les corsets à ressorts de M. Josselin , sinon pour admirer les poupées que ce fa-
bricant pourrait fort bien se dispenser d'exposer, du moins pour chercher s'il
n'y avait pas dans ce vêtement quelque chose de plus positif à critiquer : ainsi,
elles se demandaient si toute cette armature en fer, qui sert à agrafer et désa-
grafer le corset, ne doit pas tendre à user promptement l'étofte légère des robes
qui doivent le couvrir ; aussi , voyaient-elles avec moins de méfiance les corsets
sans couture de M. Werly, qui les fait sur le métier, en intercalant pendant le
tissage leurs baleines au milieu de l'étolfe, invention ingénieuse sur laquelle le
temps a peut-être besoin de passer pour permettre de bien la juger. A côté de
ces corsets , on voyait les lacets ferrés par M. Lambert , puis les guêtres de
M. Volant, et les gants de M. Ducastel, fort bien faits par un nouveau moyeu
mécanique.
Nous ne dirons également rien des nombreux instrumens d'agriculture que
l'on voyait dans cette galerie, peu de choses neuves dans ce genre s'y faisaient
remarquer ; pourtant, nous devons indiquer, comme méritant une attention par-
ticulière de la part des amateurs de jardins , la jolie tondeuse, propre à couper
les gazons, que M. le duc de Montmorency a importée d'Angleterre , tout exprès
pour l'offrir aux yeux de ses compatriotes à cette exposition, et donner ainsi les
moyens de propager un instrument dont l'usage , généralement adopté en An-
gleterre , est très-commode pour couper d'une manière fort égale les gazons
des jardins.
{La suite au prochain numéro.]
P. S. Cet article et le précédent pouvant quelquefois faire naître le désir à
nos lecteurs de province de se procurer quelques-uns des objets dont nous avons
parlé, nous croyons leur rendre service en les prévenant que nous nous ferons
toujours un devoir purement gratuit de transmettre aux fabricans les ordres ,
et de répondre aux questions que les abonnés de Y Echo de la Jeune-France nous
adressei-ont franco, soit directement rut Neuve-du-Luxembourg, 23, sgitau
Ijureau de ce recueil. J. Odolakt-Desjïos,
S'adresser pour la rédaction à M. le vicomte Walsh, directeur-rédacteur eo chef, et pour
l'administration à M. Lion db Jouvbnkl, administrateur, rue de McnarSy 6.
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par exemple, où rarchitectuic était soumise à des règles arrêtées ; où
tous les monumens avaient une destination populaire et générale; où
toute individualité était noyée dans le flot des masses; où toute entre-
1''' édition. — Tome v. — 1" septembre 183G. 7
ÉCHO
DE
LA JEUNE FRANCE
*^^^^4
SOMMAIRE.
L'Arc de triomphe de l'Etoile, par V. X. — Poètes allemands modernes ; Théodore Koerner,
par le D' Christ Fr. Grieb. — Une Retraite à la Trappe , par M. A. de Puibusque. — Le Col-
lège de Juilly , par M. le vicomte Walsh. — Galerie de portraits espagnols; l'Alcade, par
M. Bernard Lopez. — L'Ermite de Saint-\Vcrede.»s, par M. F. Cliapot. — Poésies; Brises du
soir, les Sept merveilles du Cambrcsis, Jean Fieboul, par t. de J. — Distribution des priv
dans les académies et les collèges, par ***. —'Revue des Théâtres, par '•". — ^ Chronique des
Provinces; Eaux des Pyrénées, par*".
■ — B^-&^^«
L'architecture est sans contredit, de tous les arts, celui dont les pro-
ductions sont le moins susceptibles d'être conduites à fin avec perfec-
tion et unité. Une construction monumentale ne pouvant s'édifier
d'ordinaire que dans une lonorue suite d'années, il en résulte, ou que
l'artiste créateur ne voit pas l'achèvement de son œuvre qui aura à su-
bir les modifications capricieuses d'un successeur, ou que subissant l'in-
fluence de l'âge et parfois l'entraînement d'idées nouvelles inopinément
accréditées^ il imprime lui-même sur chaque étage de son édifice le
calque de ces variations. Dans l'antiquité, dans la Grèce de Périclès,
par exemple, où l'architecture était soumise à des règles arrêtées ; où
tous les monumens avaient une destination populaire et générale; où
toute individualité était novée dans le flot des masses; où toute entre-
l"* édition. — Tome v. — 1" scptcmbi'e 183G. 7
— 138 —
prise se faisait dans l'iulrTct unique fJe la république^ mot qui alors û-
givSiaii chose pub ligue j rarchilecturecrca des chefs-d'œuvre, et ceux de
ses monumens qu'un siècle sulfil à peine à construire, ne laissent devi-
ner à aucun signe le nombre des hommes qui y ont tour à tour
présidé.
Il n*en est plus ainsi. Ce n'est pas que je veuille regretter le despo-
tisme de ces règles immuables dont l'effet était nécessairement d'entra-
ver le génie et d'engendrer l'uniformité ; mais un obstacle bien plus
déplorable s'est élevé. L'homme n'acquérant plus aujourd'hui d'im-
portance qu'autant qu'il se détache des généralités , la question per-
sonnelle dirige tous ses actes. Artiste, il veut rattacher, non pas seule-
ment son nom, mais encore so?i école à tout ce qui lui est confié; et
l'architecture exposée, avant tous les autres arts, à ressentir les effets
de cette disposition pernicieuse, ne nous offre plus que des œuvres dont
on ne peut ni préciser, ni même saisir le caractère. Je n'en citerai qu'un
exemple. La cathédrale de Milan, dont les fondemens furent jetés en
i386 et à laquelle on travaille encore, est un mélange inextricable du
gothique, de la renaissance, de l'art grec, du style italien ; et on y re-
trouverait à peine , au milieu de cette confusion, l'idée mère du pre-
mier architecte. Un plan une fois adopté ne devait-il pas être, quant à
l'ornement et à l'effet en masse, une chose à laquelle il fut défendu de
porter atteinte?
Ceci se rapporte également bien à tous les monumens ; et en pré-
sence de tous, nous aurons le même regret à exprimer. Que serait-ce,
si y restreignant notre examen , nous le faisions porter seulement sur
ceux qui ont une destination de circonstance, ou se rattachent à quel-
ques individualités ! Par le temps qui court, pendant que la France su-
bit, coup sur coup, tant de transformations violentes et. antipathiques
les unes des autres_, comment l'arc de l'Étoile, par exemple, aurait-il
pu conserver, pendant trente années qu'a duré son érection, son unité
de caractère ? Fondé pour porter dans les siècles futurs le récit des
hauts faits de la grande armée, il se vit bientôt, quand le despotisme
put se croire affermi sur un trône impérial, réduit à perpétuer la mé-
moire du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. Puis, une assise de
pierre avait à peine été posée, qu'on y moulait en bas-reliefs la prise du
Trocadéro ; et peut-être enfin allait-il se couvrir des trophées delà
guerre d'Afiique, quand, par un nouveau revirement de fortune, il se
— 139 —
vît inaugurer sous les insignes qui avaient présidé a sa naissance, et qui
étaient revenus avec d'autres hommes et d'autres principes. Sa con-
struction fut conduite lentement et plusieurs fois interrompue; les
plans furent tour à tour abandonnés ou modifiés; et, comme ces mo-
difications ne pouvaient rétrograder sur les travaux déjà exécutés^ elles
en dénaturaient l'effet et l'intention.
Aussi, au premier aspect de sa physionomie générale, on ne peut se
défendre d'un certain malaise produit par le manque de concordance
entre ses diverses paities. La base est sévère, simple, digne; la partie
supérieure est ornée, délicate, et les yeux sont blessés surtout de cette
dentelle cannelée qui surmonte Vattique et à laquelle ils n'ont été nul-
lement préparés. On s'est long-temps épuisé pour enfanter ce mode
de couronnement; je ne sais pourquoi l'on n'a pas jugé convenable de
laisser la ligne nue , qui se serait harmonisée avec l'ensemble , ce qui
même, à mon avis, eût été préférable au cordon de statues qu'on avait
projeté d'y placer. Du reste, les proportions du monument sont ma-
jestueuses, imposantes. C'est à tort qu'on lui a reproché d'être assis
sur des piliers trop massifs ; c'est ce que personne n'aurait songé à
dire, si la frise et l'attique, dégarnis de tout ce papillotage dont on
les a couverts^ n'avaient une apparence de légèreté et de mobilité qui
ne justifie pas tant de puissance à la base. Mais il sera facile de porter
remède à cet inconvénient , quand il aura été bien constaté. Malheu-
reusement il est d'autres défauts qui sont irréparables.
Les quatre piliers, sur leurs faces principales, ont été ornés de grou-
pes sculptés en bas-relief, avec quelques parties en ronde-bosse. Ce
sont des sujets symboliques et allégoriques, accompagnés d'emblèmes
généraux; en sorte que, sauf une figure empruntée à nos illustrations
contemporaines, l'arc de l'Étoile ne spécialise sa destination que par
les tableaux secondaires des bas-reliefs de l'étage supérieur. Est-ce à
dessein? est-ce un oubli? En tous cas, c'est une faute capitale; et ce
monument, romain par ses proportions architecturales , grec par la
plupart de ses ornemens, de tous les temps et de tous les lieux par les
trophées qui le décorent, ne semblerait nullement avoir été élevé pour
porter chez nos descendans le pompeux récit des événemens de notre
époque.
Le groupe de droite, du coté de Paris, est de M. Rude ; il représente
le Départ, C'est incontestablement celui des quatre qui laisse le moins
— 140 —
à désirer. Le Génie de. la guerre s'élance et appelle le peuple sur
ses pas ; un guerrier qui va commander, sans doute , reçoit les der-
niers, conseils d'un vieillard ; un jeune soldat bande son arc, un auti^e
sonne de la trompette , un autre enfin se prépare au combat. Il y a
du mouvement et de l'élan dans tous les personnages ; toutes les têtes
sont belles et animées; le cri du Génie se comprend et émeut; les
plans sont distans et bien entendus ; la scène a de l'ensemble. Mais
pourquoi le Génie a-t-il l'aile droite cassée? pourquoi cette aile ainsi
dressée contre la muraille sans aucun sentiment de perspective, tandis
que celle qui est vers le spectateur se présente dans une position abso-
lument contraire, en sorte que le vol est physiquement impossible? Il
eût été prudent aussi d'indiquer par quelque moyen ce que fait là ce
jeune nègre qui marche avec les autres et dont la présence ne paraît, à
ceux qui n'en ont pas le secret, ni utile, ni justifiée. Quoi qu'il en soit,
le groupe de M. Piude mérite de grands éloges ; l'artiste a fait jaillir de
son sujet tout ce que l'inspiration de l'art pouvait en tirer.
Puisqu'on prétend que Vallégorie seule est monumentale , il faut
bien que nous acceptions l'allégorie; mais, au moins, donnez-nous de
l'allégorie symbolique, et faites-nous grâce aujourd'hui de la mytho-
logie, de l'Olympe, des dieux, des déesses et des Muses. Représentez
les classes d'hommes sous un type, les passions humaines sous des
corps humains ; mais sortez enfin de ces abstractions aux formes
mixtes, insaisissables et dénuées de tout caractère. C'est ce que je me
disais en regardant le groupe le Triomphe de M. Gortot. Une Re-
nommée ^ une Histoire^ une V^ictoire^ une ville avec une couronne de
tours '^ c'en est trop, vous en conviendrez. Aussi, ce groupe est-il gla-
cial et inanimé ; et le personnage vivant qui y est placé est bien loin d'y
jeter de la vie. Immobile, muet, la poitrine couverte d'une draperie,
que, si je ne craignais de tomber dans le burlesque, je comparerais à
la serviette d'un barbier ; il s'appuie sur des membres grossièrement
musclés 5 et sa figure est impassible^ et son cœur ne bat pas pendant
qu'il reçoit la couronne de la victoire. Là^ point de joie, point de l'eni-
vrement du triomphe, point de trophées, point de vainqueurs, point
d'humanité enfin, sinon un esclave enchaîné ; et c'était pourtant, avant
tout, la place de l'humanité prise dans sa belle acception.
M. Étex a été plus malheureux encore, et dans l'arrangement de
ses groupes et dans l'exécutioa. Celui de la Résistance ne m'a pas
— 141 -
paru compréhensible. Un jeune homme , au corps noué comme un
Hercule trapu, veut s'élancer, le glaive à la main ; mais il est retenu
par une femme qui lui saisit le bras et par un vieillard qui lui étreint
la cuisse. Derrière lui un cavalier blessé tombe de son cheval, et un
Génie, la tête surmontée d'une flamme, serre convulsivement le poing.
Quel sens est caché sous cette énigme, je l'ignore. L'autre groupe, la
PaiXy se devine plus facilement ; on y reconnait Minerve , un soc de
charrue, et la vigne et V olivier. Les travaux de M. Etex pèchent par
une grande incertitude de composition et par une exagération de for-
mes qui n'est pas tolérable. On y remarque cependant quelques beaux
mouvemens à^ académies . Je citerai le buste du guerrier qui s'efforce
d'atteler au joug un bœuf peu docile, et qui se trouve au second plan
du groupe de la Paix , et le vieillard agenouillé au premier plan de
la Résistance.
Il y a plus de choses satisfaisantes, sans doute, à cause de la moins
grande difficulté, dans les cadres où sont représentés des épisodes em-
pruntés aux guerres de l'empire. J'ai surtout admiré ceux de MM. Feu-
chère, Ghapponière et Marochetti ; mais ils sont trop loin de l'œil déjà
pour qu'on puisse en donner une critique motivée.
Quant à la guirlande de soldats qui règne autour de la frise, il est
bien fâcheux que ceux qui ont été chargés de l'exécuter n'aient pas
songé à tenir compte du point de vue d'où elle serait aperçue. Il en
résulte que tous ces individus , vus de bas et presque par bout, ne
nous apparaissent que dans un raccourci très- prononcé, et perdent
moitié de leur taille sans perdre de leur grosseur; ils ressemblent vrai-
ment à des nains. Ce serait, suivant moi , une bonne œuvre que de
passer le ciseau sur ce cordon ; et l'arc, moins surchargé, y gagnerait
sous tous les rapports.
Je ne parlerai pas des quatre bas-reliefs placés sous la voûte, je pense
qu'ils ne sont que dégrossis , et je terminerai en déplorant la pensée
qui a fait barder les murailles de ce monument de tant de noms choi-
sis au hasard ou par faveur, sans discernement ou sans justice, et qui
s'y sont inscrits pour ilatter ou pour froisser de petits amours-propres.
C'est un contre-sens qui ne trouve nulle part d'excuse. Et d'ailleurs
l'impossibilité où l'on était de tracer la ligne de démarcation des noms
à inscrire, sans susciter d'innombrables réclamations, aurait dû mettre
en garde contre le scandale dont nous sommes témoins; et auquel on
— 142 —
ne pourra de long-temps mettre fin. L'arc de l'Étoile est élevé à la
grande aj'niée ; soldats et chefs y ont une part égale, et les inscrip-
tions nominatives ne pourraient être qu'une source de jalousies, de
plaintes et de mécontentemens, en même temps qu'elles restreignent,
de fait, à quelques individus, la plupart fort peu célèbres, la dédicace
de cette gigantesque construction. Et n'est-ce pas, au reste, en com-
promettre bien imprudemment l'existence. Qui répondra que ces noms
gravés dans la pierre ne seront pas un jour violemment effacés par
ceux qui à leur tour auront la puissance, et qui réclameront pour eux,
et pour eux seuls, un honneur qu'on leur refuse aujourd'hui? Si, pour
assurer la durée des édifices, on a jugé sage de s'abstenir d'y incruster
les métaux, et tous les objets propres h éveiller la cupidité, ou à satis-
faire aux besoins dans les temps de tourmentes populaires , n'est-ce
pas les exposer à un bien plus grand danger que d'y incruster des lé-
gendes contre lesquelles se déchaîneront, peut-être, la haine des partis
et la rivalité de familles, toutes choses que la tradition conserve et nour-
rit sans les affaiblir. V. X.
^(î>a^aQ éiïL^^^^^^^ sa^a^aasraa.
THEODORE KOERNER.
S'il est particulier au génie de consolider et d'agrandir la gloire
de toute une grande nation , de l'entraîner en dépit de tous les obsta-
cles dans la voie du progrés humanitaire, et de lui donner une syn-
thèse pour des siècles entiers, nous sommes forces de reconnaître que
cette distinction revient, pour les temps modernes en particulier, à
notre immortel Schiller. En effet, qui voyons- nous se prononcer dans
ses poésies? Est-ce un esprit maladif qui s'occupe à flatler les faiblesses
de son époque, ou bien est-ce l'ostentation du savoir qui ne convoite
que les applaudissemens de la foule ébahie? Est-ce, comme chez
Goethe, le talent qui, en faisant abstraction des besoins du siècle, en
insultant aux sentimens les plus sacrés de l'humanité, encense les tris-
— 143 —
tes réalités de son temps et s'en fait encenser en retour; qui, lorsque
malgré lui l'étincelle divine est enfin tombée dans les masses, s'en
fâche, se retire avec dépit, et s'enlerme dans son cabinet par pur
égoïsme (i), au lieu de coopérer à la renaissance de tout un peuple?
Non, tel n'est pas le caractère de Schiller; ame, vérité, un sentiment
enthousiaste de la vertu et du beau, un amour ardent de la patrie et
de toute l'espèce humaine le distinguent. (( Il ramena, dit notre Wolf-
gang Menzel, l'idéal à la nature, comme Goethe, mais il éleva en
même temps la nature jusqu'à l'idéal. Ses héros sont dans le sens ro-
mantique ce que les dieux de la plastique grecque furent dans le sens
antique , des hommes-dieux, des dieux-hommes. Beaucoup de poètes
sont descendus dans le passé sombre de l'histoire pour river des chaî-
nes à l'humanité ; Schiller, ange lumineux, s'est placé aux portes de
l'avenir pour faire apercevoir à notre œil ébloui la sérénité des jours
plus heureux. »
Schiller, en idéalisant ainsi l'ame de l'humanité entière, en devint la
plus haute expression, c'est pourquoi il est admiré et sera toujours
admiré partout où il y a des hommes qui, restés en dehors de la cor-
ruption du temps, ont conservé quelque générosité dans le cœur. Nous
avons déjà parlé ailleurs de l'effet que produisirent ses poésies brûlan-
tes sur sa nation, abattue par tant de revers, humiliée aux yeux du
monde par ses propres enfans , déchirée par la désunion , et accablée
sous le poids du despotisme le plus odieux; ici nous nous contenterons
de dire que jamais poète ne remplit une mission plus belle, plus sainte
que la sienne , et que c'est aux générations futures surtout de sentir
toute la hauteur, toute la dignité, toute la majesté des efforts du poète.
Son époque abâtardie ne fut pas de taille à comprendre dans toute sa
grandeur un génie aussi transcendant que le sien; c'est, nous aimons à
le répéter, à l'avenir de réaliser les grandes choses, de se dévouer en-
tièrement aux idées généreuses dont il s'est porté le champion. Gloire
certes plus désirable et plus réelle que celle du talent, qui, en se pros-
ternant devant les faiblesses du moment, en s'attachant à ne défendre
aucune idée de progrès bien arrêtée, se fait adorer par une foule
(1) Goethe se vantait, plus tard, de s'être entièrement séquestré du monde pendant la
guerre d'indépendance , dans le but d'apprendre le chinois, « Cette époque fut par trop
prosaïque, w ajoutait -il avec une complaisance révoltante !
d'hommes égoïstes et de soi-disans esprits forts, qui, ayant perdu jus-
qu'au sentiment de la vertu , passent condamnation sur tous ceux qui
osent en prononcer le nom.
Un poète aussi moral et aussi sublime que Schiller dut, dans une
nation comme la nôtre, avoir de nombreux imitateurs. Mais ils lui sont
tous inférieurs pour le fond et pour la forme, et il leur est arrivé ce qui
doit nécessairement arriver à tous les imitateurs , c'est-à-dire ils sont
tombés ou dans l'exagération, ou ils se sont bornés à nous donner des
copies fades, pâles, ou ils se sont évertués à mettre en vers tout un
système de moral sec et abstrait; il leur manque à tous l'énergie, l'ac-
tion continue de leur modèle, et ce je ne sais quoi de solennel, d'im-
posant, qui fait tressaillir nos cœurs à chaque pas. Quelques-uns de ces
imitateurs ont , comme Raupach , dramatisé quelques idées philoso-
phiques ou politiques; d'autres, visant aux coups de théâtre , ou gla-
nant çà et là quelque idée patriotique ou religieuse, ont, comme Collin,
Schlenschlaeger et Rlingemann, traité des sujets historiques sans pou-
voir toutefois donner à leurs héros le caractère vraiment idéal de ceux
de Schiller. MùUner, Werner, Grillparzer et leurs partisans, qui sacri-
fient au destin aveugle {Schlcksals'tragodLe)^ sont ceux qui se sont
le plus égarés de la route tracée par lui. Qu'il nous soit permis d'ex-
primer ici nos regrets bien sincères de ce que notre ami Wilhelm
Waiblinger, jeune poète du plus grand talent, ait été empêché par une
mort prématurée de réaliser son projet de nous traduire, dans le véri-
table esprit de Schiller, les caractères les plus saillans de notre nation
dont nos annales sont si riches. Embrasser, dans un cycle de drames,
depuis Arminius jusqu'à Wallenstein , toute la vie intellectuelle, mo-
rale_, politique, religieuse et militaire de notre peuple, était^ il est vrai,
une tache gigantesque et hérissée d'obstacles, mais non pas impossible
peut-être à un esprit qui, en réunissant toutes les qualités requises
dans un grand poète, y joignait un amour enthousiaste de la patrie et
de la liberté nationale.
Quoi qu'il en soit, de tous les imitateurs de Schiller qui ont cherché
à reproduire le feu des grandes et nobles passions de ses héros, sa di-
gnité, son élévation d'ame, sa morale pure et sa verve continue, le plus
heureux est sans nul doute Théodore Koerncr. Ce nouveau Tvrtée de
la guerre d'indépendance nationale en i8i3 naquit à Dresde en 1791.
Dans la maison de son père , également connu par des ouvrages esti*
*. 145 -.
mables sur l'économie politique et sur des sujets esthétiques, le jeune
Koerner voyait souvent Schiller et Goethe. Son éducation toute clas-
sique fut de nature à lui inspirer un ardent anriour de l'antiquité, de
l'art et de la poésie. Plus tard, il s'adonna à la science des mines ; quel-
ques années d'études, faites d'ailleurs assez négligemment à l'univer-
sité de Leipsick, passèrent sans laisser deviner dans notre jeune poète
le talent surprenant qu'il développa ensuite. Livré à ses rêves d'avenir,
ordinairement si brillans et si vagues à l'âge de jeunesse, au commerce
de ses amis, commerce tout de gaîté et d'inactivité, Koerner semblait
croire que le génie devait, en renonçant à toute étude sérieuse, s'aban-
donner à lui-même, quelle que fût sa direction. Quelques fautes de
jeunesse le forcèrent de quitter l'université sans qu'il eût atteint son
but ; alors il alla à Vienne. Plusieurs productions dramatiques , qui se
succédèrent assez rapidement , attirèrent sur lui l'attention publique.
Nous n'en citerons que le Domino s>ert^ la Fiancée^ les Gardes-de-
Nuit. Dans quelques autres pièces, telles que Toni^ ffedwig-, Zring,
le poète s'efforça de réunir le pathos dramatique de Schiller à la ma-
nière de Kotzebue, qui visait aux coups de théâtre. Mais sans posséder
ce coup-d'œil et cette profonde connaissance de l'histoire et des hom-
mes, que le poète dramatique sait éclairer du flambeau de son génie,
sans bien savoir se rendre compte du but de la vie qu'il connaissait en-
core si peu , il allait déjà se lancer dans une route fatale, lorsque son
bon génie l'appela dans la vie active. Une nouvelle aurore brillait alors
au firmament de l'Allemagne. L'appel de la patrie ne passa point ina-
perçu à côté de lui, et le jeune homme aux idées généreuses et élevées
n'hésita pas un instant à échanger la lyre contre l'épée. Nous voyons,
par des poésies écrites sous l'inspiration de ce moment décisif, combien
il méprisait dans l'homme la lâcheté, et avec quel feu patriotique son
ame ardente embrassait l'idée du devoir où était tout homme de se dé-
vouer à la cause de la patrie commune. Il quitta donc sa position avan-
tageuse pour se réunir à la troupe sacrée qui , composée en grande
partie d'étudians , de professeurs et d'hommes de lettres , se formait
alors à Breslau, sous les ordres de Lùtzaw. Dans la carrière des armes,
il trouva bientôt une occupation digne de lui et de ses amis généreux,
et dévoués comme lui au triomphe de la bonne cause. L'immense agi-
tation de l'époque lui fournit le sujet de ses cliants et éveilla en lui
cette véritable poésie, qui, pour être digne des circonstances graves et
— 146 —
solennelles, devait se mettre à leur hauteur. Les plus belles et les plus
énergiques de ses chansons sont dues à cette inspiration sublime. N'ai-
mant pas l'inactivité forcée à laquelle les chasseurs à pied de Lùtzaw
se trouvaient condamnés après la bataille de Lïitzen , il entra dans la
cavalerie du même corps. Adjudant de Lùtzaw, il était toujours sur les
derrières de l'ennemi. Les troupes françaises l'auraient peut-être fait
prisonnier dans le combat de Kitzen, où il fut dangereusement blessé,
si le secours de quelques frères d'armes et l'assistance de quelques
paysans ne l'eussent sauvé et ainsi délivré d'une mort certaine. Pen-
dant l'armistice, il retourna à son corps, à qui il était dévoué sans re-
tour, comme nous le voyons dans toutes ses poésies. Bientôt il com-
battit de nouveau avec un courage intrépide , dans plusieurs petites
batailles, contre Davoust. C'est dans l'une d'elles, livrée sur un champ
traversé par la route de Gadebusch à Schwérin, prés la ville de Rosen-
berg, qu'il finit sa vie active, le 26 août 181 3. Une balle mortelle avait
traversé le corps du héros ; après quelques minutes il cessa de respirer.
Une heure avant le combat, et après une marche pénible pendant la
nuit, Roerner avait achevé son fameux Schwej^tlied (Chanson de l'É-
pée) dans un petit bois et l'avait lu à ses amis. Le cadavre de Roerner,
couronné de feuilles de chêne, de même que celui du jeune comte de
Hardenberg, furent escortés, avec les honneurs militaires, par tous les
officiers du corps et par tous les confrères d'armes qui avaient eu le bon-
heur de connaître le divin chanteur, pour être enterrés sous un vieux
chêne, près le village de Wobbelin : son nom orne l'écorce de cet arbre.
Leduc régnant de iNIecklenbourg donna au père de Roerner le terrain
(jui entoure le tombeau de notre poète. Un beau monument en
bronze, surmonté d'une lyre, à laquelle sont attachées une épée an-
tique et une couronne en feuilles de chêne, s'élève au milieu du
champ. Sa sœur unique, qui mourut en 181 5, repose à côté du poète.
Mais un monument impérissable, et plus beau que tous les monumcns
en bronze et en marbre , sont ses poésies guerrières mentionnées plus
haut, et publiées par son père, en 1814? sous le nom de Ljre et Epée
{Leier luid Scltwert).
Les poésies, dans le genre de celles contenues dans Lyre et Epécj
supposent l'existence d'une grande passion, et ne peuvent sortir que
du cœur d'un poète exallé par un état de choses peu ordinaire. Elles
respirent un amour enthousiaslc de Ihonneur et de la liberté de la
— 147 —
patrie, la l^aine de l'ennemi, du vice, de la faiblesse. Rarement le feu
de la passion est purement personnel, parce que la passion personnelle
est rarement poétique. Elles sont donc le plus souvent imprégnées
d'un amour enthousiaste pour l'humanité et la cause nationale. Le
délire divin de notre Holderlin, qui, dans ce genre, est ce que la poé-
sie connaît de plus élevé, de plus pur, de plus profond, se réveilla, du
temps de Roerner, dans Arndt, Schenkendorf, etc., et leurs efforts
combinés mirent le comble à l'exaltation des esprits. Mais les plus
belles chansons guerrières, après celles de Schiller et de Roerner, furent
celles de Louis Follen ; elles sont comme des sons de trompettes
bruyantes, joyeuses ei respirant le tumulte des batailles.
Les chansons guerrières de Roerner , dont le nom ne s'effacera ja-
mais de la mémoire des hommes, et que nous devons nommer le plus
noble entre les plus nobles enfans de la jeune Allemagne , saisissent,
à l'heure qu'il est, nos cœurs d'autant plus que beaucoup de ces belles
choses qu'il avait prévues et annoncées se sont pleinement réalisées.
Il n'y a que l'amour d'une belle ame qui puisse produire cette rare
union de la tendresse et de la force que respirent les chants du poète.
Sa confiance en Dieu, sa foi inébranlable dans la victoire définitive du
bon droit, de la liberté, de l'union fraternelle, du courage et de l'hé-
roïque mépris de la mort n'ont point trompé le généreux chanteur.
Combien ne sentons-nous vivement aujourd'hui les vers suivans :
Mit Gotl ! Einst geht , hoch ûberfeindes leichen , der stem des
friedens auf; dann pjlanzen wir eîn weisses siegesgeichen ani
freien Rheinstron auf! « Dieu soit avec nous ! Un jour i^étoile de la
» paix luira par-dessus les cadavres de l'ennemi ; alors nous planterons
» sur les bords du Rhin libre un drapeau blanc comme signal de notre
)) victoire ; » et ces vers du Citant d'^alliance avant la bataille :
(( Toutes les grandes choses nous reviennent, n Qui ne pense au chan-
teur en lisant la chanson intitulée Notre Confiance^ car la prédiction
de sa mort devait également s'accomplir, prédiction pleine d'un senti-
ment viril et tendre h la fois. Roerner ne devait point assister au
triomphe de sa patrie, mais « son peuple victorieux et reconnaissant
y) n'oubliera pas les honmies fidèles morts pour la bonne cause. ))
Wivd die treuen todten nicht vei'gessen (i).
(1) Dans le chaut intitulé Appela que nous donnons plus bas.
— 148 —
En offrant ici au public français quelques-uns des chants guerriers
de Koerner, nous sommes obligés de prévenir ceux de nos lecteurs
qui ne connaissent point l'original, que la traduction n'en saurait don-
ner l'équivalent qu'approximativement.
I.— MORT FIDÈLE.
(Composé avant le départ de Koerner pour la guerre.)
I. Il faut que le chevalier se jette dan^ les combats sanglans afin de défendre
la liberté , la gloire et la patrie. Il se rend encore une fois à la maison de son
amante, il ne veut pas partir sans lui dire ses adieux : « Ne pleure donc pas à te
rougir les yeux, comme s'il n'y eût plus de consolation ni d'espérance! Je reste-
rai fidèle, jusqu'à la mort, à la patrie et à mon amour I »
II. Et après lui avoir dit ses adieux , il retourne au galop dans la troupe
des fidèles ; il rejoint l'armée de son empereur, et plein d'un courage fier, il re-
garde les rangs de l'ennemi : « Ce qui nous menace ne m'effraie pas , dussé-je
rester sur le champ de bataille 1 Car, joyeux, je marche à la mort pour la patrie
et mon amour. »
III. Et il s'élance dans la plus forte mêlée , répandant partout la terreur; les
ennemis tombent en masse sous ses coups. On doit la victoire à son courage hé-
roïque , mais , hélas I on compte le vainqueur également au nombre des cada-
vres : « Coule , mon sang , de ta rougeur de pourpre ; les coups de mon épée
l'ont vengé ; je suis resté fidèle, jusqu'à la mort, au serment prêté à la patrie
et à mon amour.
II. —APPEL A LA PATRIE.
I. Lève-toi , mon peuple î Les signaux de feu brillent sur les montagnes ; la
lumière de la liberté vient du nord, resplendissante de clarté I Tu dois plonger
l'acier dans le cœur de l'ennemi ; lève-toi, mon peuple! Les signaux de feu bril-
lent sur toutes les montagnes, la moisson est enfin arrivée à maturité. Moisson-
neurs, hâtez-vous! Le salut suprême, le dernier, est dans l'épée ! Enfonce le
javelot dans ton cœur fidèle pour frayer un chemin à la liberté ! Lave et purifie
avec ton sang la terre, la terre d'Allemagne !
II. Ce n'est point une guerre faite dans l'intérêt des couronnes royales ; non,
c'est une croisade, c'est une guerre sainte! Le tyran a arraché à ton cœur le
droit , les mœurs , la vertu , la foi et la conscience ; sauve-les par la victoire de
ta liberté ! Les gémissemens de tes vieillards te crient : Réveille-toi! Les cabanes
en ruines maudissent les agresseurs ; la honte de tes filles crie à la vengeance ;
l'assassinat de tes fils crio au sang.
III. Brise le soc de la charrue, jette les pinceaux, laisse reposer ta lyre, laisse-
là tes niéticrs ! abandonne tes palais, tes salons et tos portiques! Celui devant
qui flottent tes drapeaux aime à voir son peuple entouré d'armes. Car lu dois
^ 149 —
construire un grand autel dans l'éternelle aurore de sa liberté ; tu en dois tailler
les pierres avec ton épée, le temple doit être fondé sur la mort des héros.
IV. Pourquoi pleurez-vous, jeunes fdles, pourquoi gémissez-vous, ô femmes,
vous pour qui le Seigneur n'a point aiguisé les glaives ; si nous jetons, joyeux,
nos jeunes corps dans les masses de nos meurtriers, est-ce parce que la hardie
volupté du combat vous manque? Mais vous pouvez vous approcher, joyeuses,
de l'autel de Dieu î II vous a donné une tendre sollicitude pour soigner nos
blessures, il vous a donné dans vos ardentes prières la plus belle et la plus pure
victoire de la piété.
V. Priez donc pour que Tantique force reparaisse, pour que nous soyons l'an-
cien peuple victorieux ! Implorez les martyrs de la sainte cause de TAllemagne
comme génies de vengeance, comme les bons anges de la sainte guerre I Louise (1),
sois le guide de ton époux î Esprit de notre Ferdinand (2), précède nos batail-
lons ! Et vous tous , ombres des héros libres de l'Allemagne , soyez avec nous ,
guidez nos drapeaux flottans dans l'air.
VI. Le ciel nous vient en aide ; l'enfer reculerai Marchons, mon brave peu-
ple î Marchons, la liberté nous appelle ! Marchons I Ton cœur bat en frémissant,
tes chênes se perdent dans les nuages. Pourquoi t'inquiéter des montagnes de
tes cadavres? Plantes-y le drapeau de ta liberté I Et lorsque, mon peuple, cou-
ronné de succès , tu reparaîtras dans la sainte splendeur de tes ancêtres victo-
rieux, n'oublie point les fidèles morts pour ta cause, et orne notre urne aussi de
la couronne en feuilles de chêne I
III. — PRIERE PENDANT LA BATAILLE.
I. Père, je t'appelle î La fumée du canon bruyant m'offusque, des foudres re-
tentissantes me cernent avec leur terrible zig-zag. Maître des batailles, je t'ap-
pelle î Père, conduis-moi !
II. Père , conduis-moi ! conduis-moi à la victoire , conduis-moi à la mort :
Seigneur, j'obéis à ta volonté. Seigneur, conduis-moi comme tu le voudras.
Dieu, je te reconnais I
III. Dieu, je te reconnais ! Dans le frémissement des feuilles d'autonme et dans
les tempêtes des batailles, je te reconnais, source de tout bien. Père, bénis-moi!
IV. Père , bénis-moi I En tes mains je recommande ma vie , tu peux Tôter
car tu l'as donnée. Bénis-moi, soit pour la vie, soit pour la mort. Père, je te glo-
rifie !
V. Père, je te glorifie I Ce n'est point une guerre pour les biens de la terre ;
nous défendons avec l'épée ce que nous avons de plus saint. C'est pourquoi je te
glorifie, soit mourant, soit victorieux. Dieu , c'est à toi que je m'abandonne I
VI. Dieu, c'est à toi que je m'abandonne! Lorsque les tonnerres de la mort
me salueront , lorsque mes veines ouvertes couleront déjà , c'est à toi , mon
Dieu, que je m'abandonnerai! Père, je t'appelle!
(1) La défunle reine de Prusse, si connue pour son patriotisme pur et élevé.
(2) Archiduc d'Autriche, frère de Charles, mort dans la bataille d'Aspern.
— 150 —
IV. — NOTRE CONFIANCE.
I. Nous t'invoquons, le regard joyeux, et nous nous tenons fermes à ta parole I
L'enfer ne nous trompera pas par son faux esprit et par l'assassinat î Que tout
autour de nous tombe en ruines ; nous savons que ta parole subsiste.
II. La foi ne triomphe pas à si bon marché , un tel bien doit être acquis par
de bien grands efforts. Le raisin ne nous abreuve pas de sa volonté ; le pressoir
seul prépare le vin ; et si un ange veut s'envoler vers le ciel, il faut qu'un cœur
soit brisé parla mort.
III. N'importe que, dans cette vie fausse, le mensonge bâtisse des temples ;
que des hommes vils^ habillés en or, tremblent et qu'ils redoutent la force et
la vertu, et que les lâches se tiennent effrayés devant le peuple réveillé ;
IV. Et que les frères soient encore désunis, et qu'ils soient séparés par leur
haine sanglante ; et que des princes allemands méconnaissent la fraternité de
leurs sceptres et l'unité de l'Allemagne, qui devrait dicter la loi à toute la terre.
V. Nous ne désespérerons jamais de toi, et nous serons fidèles et de bon cou-
rage. Tu écraseras le tyran et tu délivreras la terre d'Allemagne. N'importe
que le jour en soit encore éloigné ; qui en sait mieux que toi le temps conve-
nable?
VI. Le temps de la bonne cause, de la liberté, de la mort des tyrans î C'est
son épée qui vaincra le dragon et rougira les rivières allemandes par le sang
des esclaves et par notre sang hbre ! Toi, grand Dieu protecteui", aies-en soin !
V. — LES BRAVES ET LES LACHES
I. Le peuple se lève, l'ouragan se déchaîne, qui resterait lâchement oisif?
Honte pour toi, lâche, derrière le poêle, entouré de courtisans et de courtisanes.
Refrain. — Tu es un misérable sans honneur. Une fille allemande ne t'em-
brasse pas; une chanson allemande ne te réjouit pas, et le vin allemand ne te
rafraîchit pas. Choquez, chacun de nous qui sait manier la flamberge.
II. Pendant que nous aurons passé debout les horreurs d'une nuit de pluie,
tourmentée par les sifflemens du vent, tu pourras faire des rêves voluptueux et
mettre tes membres sur des sofas somptueux.
Tu es un misérable, etc.
III. Pendant que l'âpre son des trompettes pénèti*e nos cœurs comme le ton-
nerre, tu peux t'amuser au spectacle, et te réjouir de cadences et de roulades.
Tu es un misérable, etc.
IV. Pendant que la chaleur du jour nous écrase de son feu, et qu'à peine une
goutte d'eau est là pour nous rafraîchir, tu peux faire sauter les bouchons de tes
bouteilles de Champagne et t'éisseoir à tes tables surchargées de mets.
Tu es un misérable, etc.
V. Pendant qu'avant le hourah de la bataille sanglante, nous aurons pensé à
notre fidèle amante pour lui dire nos adieux, tu peux courir après tes maîtresses,
et acheter la volupté au poids de l'or.
Tu es un misérable, etc.
— 151 —
VI. Pendant que les balles sifflent autour de nous, que la lance frémit, et que
la mort retentit au milieu de nous sous mille formes, tu peux te mettre à la table
de jeu et, du spadille, couper les rois. i
Tu es un misérable, etc. ,
VII. Et quand notre dernière heure nous trouvera dans le rang des batailles,
nous te saluerons, heureuse mort de soldat. Et toi, tu te cacheias sous des cou-
vertures de soie, gémissant sur les terreurs de l'anéantissement.
Tu mourras en lâche, en misérable; une fille allemande ne te pleurera point,
une chanson allemande ne te chantera point, et les coupes allemandes ne reten-
tiront point pour toi. Choquez, chacun de nous qui sait manier la ilamberge.
Croyant que ces échantillons suffiront pour donner à nos lecteurs
une idée nette de la vie politique et poétique de Roerner, nous bor-
nerons-là nos citations_, et nous finirons en disant que presque toutes
ces chansons guerrières, que l'on chantait ordinairement en bataille,
ont été mises en musique par notre immortel Karl Maria Weber.
Parmi les morceaux mis en musique , nous distinguerons surtout :
Lûtzaws wilde îagd, la Chasse sauvage de LûtzaWj la Chanson
de VEpée^ la. Prière avant la bataille^ la Mort fidèle^ qui respirent
tous au dernier degré cette exaltation sublime dont les a su imprégner
le génie de notre poète patriotique. D' Christ. Fr. Grieb.
Deux voyageurs qui ne s'étaient jamais vus avaient été réunis à la
même table dans une auberge du petit village de Soligny; c'était vers
la fin de l'automne. Le temps, souvent humide au milieu des marais
du Perche, était sombre et froid; quelques sarmens verts fumaient au
fond de la cheminée , et la pluie qui tombait sans obstacle par l'im-
mense ouverture de l'àtre menaçait de les éteindre.
La conversation fut lente à s'engager; l'un des étrangers, d'une fi-
gure jeune et mâle, portait dans tous ses traits l'enTpreinte d'une agi-
tafion violente ; ses yeux étincelaient par moment et semblaient, après
avoir erré au hasard , revenir toujours se fixer sur un objet invisible,
— 152 —
tandis que sa main distraite jouait avec son couteau comme avec une
épée ; l'autre voyageur, déjà dans la maturité de Tàge, avait l'attitude
calme et réfléchie; à peine laissa-t-il échapper un signe d'impatience
lorsqu'un laquais vêtu d'une riche livrée vint lui annoncer que le maî-
tre de poste de Mortagne ne lui enverrait que le lendemain malin
les chevaux qu'il avait demandés.
— Après tout, dit-il, en s'installant à table, ce contre-tempsfh'est
pas sans compensation ; je pourrai faire connaissance avec Monsieur.
Le jeune homme inclina légèrement la tête comme par un mouve-
ment machinal de politesse, mais il conserva toute sa préoccupation ;
craignant alors de s'être avancé en pure perte, son commensal ajouta
d'un air rêveur :
(( Cette mauvaise auberge sera pour moi une sorte de lazaret ; il est
assez sage , quand toutefois on est quitte pour une quarantaine d'une
nuit, de ménager la transition; un passage trop rapide de l'obscurité
à la lumière éblouirait; du silence de la Trappe au bruit du monde,
ce serait étourdissant. » En parlant ainsi , il tira des tablettes de sa
poche , écrivit quelques notes au crayon , et se mit tranquillement à
souper.
— (( Vous arrivez de la Trappe, Monsieur? dit le jeune voyageur
que ce nom avait comme réveillé en sursaut.
— (( Oui, j'en viens k l'instant... Et vous, Monsieur, vous y allez
peut-être?
— (( Je ne sais encore...
— {( Voilà comme on se croise dans les chemins de cette vie!... La
chartreuse vous intéressera, j'en suis sûr, ça ne ressemble à rien, on
accourrait de cent lieues ne fut-ce que pour entendre chanter le Sah>e
j^eginaj quand tous les religieux, prosternés dans les ténèbres, la face
contre terre, entonnent le premier verset, il y a de quoi être épouvanté. . .
c'est admirable.
— (( Je suis loin de songer à un voyage d'agrément, ^lonsieur...
— (( A la bonne heure : dans cette saison, on ne peut avoir en vue
qu'une retraite, mais retraite ou visite, tout est opposition, tout devient
enseignement pour l'homme du monde ; voici trois fois , pour mon
compte , que je passe de la cour à la Trappe , et ma philosophie se
trouve à merveille de ce régime de contrastes ; j'apprends dans ma Thé-
baide à supporter Versailles ; ce n'est pas peu dire. »
^ 153 —
Le philosophe grand seigneur qui tenait ce langage, ce sage frivole
dont les orgueilleuses bouderies avaient besoin de la solennité d'un
cloître, était le duc de Saint-Simon, écrivain satirique, ennemi capri-
cieux de Louis XIV, qui chaque fois qu'il sortait de ce lieu de péni
tence où les passions et les vanités doivent s'amortir, n'était, suivant
Lacretelle, que plus enclin a une âpre censure, et surtout que plus épris
de l'importance de sa duché-pairie. Pressé de questions par le jeune
voyageur, il entra dans des détails étendus sur l'établissement des trap-
pistes et sur la réforme radicale que l'abbé de Rancé y avait opérée.
C'était là un des plus étranges événemens du dix-septième siècle.
Une communauté dissolue rappelée tout à coup aux austérités primi-
tives des anachorètes en regard de cette France du grand roi, dont la ci-
vilisation fastueuse mêlait l'ivresse des plaisirs à la féerie des arts,€t en-
veloppait de tant de splendeurs toutes les corruptions sociales ! Rancé
n'avait pu attaquer les abus qu'en exposant sa vie ; les solitaires de la
Trappe , uniquement occupés de la chasse et toujours les armes à la
main, avaient voulu le jeter dans les étangs; grâce à leur incurie, les
édifices étaient en ruine; les jardins s'étaient couverts de ronces, la
chapelle n'avait qu'un toit défoncé; l'abbaye, en un mot , n'offrait
plus au-dedans que l'aspect d'un repaire de bétes fauves , et au-dehors
que celui d'un cloaque fangeux ; les bois pourris, charriés de la forêt
par les pluies d'hiver, croupissaient dans les étangs et infectaient le val-
lon. Tel fut l'autel où vint s'offrir en holocauste celui qui n'avait connu
que les déhces de l'opulence, et dans un âge où les passions n'ont en-
core rien perdu de leur activité, où l'ambition est dans toute »a force,
où l'habitude des jouissances prend le caractère d'un besoin. Rancé
avait en perspective dans le monde l'éclat des dignités , le faste des ri-
chesses, la pompe des cours ; il préféra l'isolement, la pénitence et la
misère.
Un historien n'aurait eu qu'à être vrai pour écrire quelques belles
lignes sur un pareil dévouement. Ce n'était pas une de ces vertus qui
posent et qui se font regarder ; le long martyre du cénobite ne cher-
chait à être vu que du ciel ; mais le duc de Saint-Simon , homme de
chronique avant tout, était plus porté à se ranger du côté de la mali-
gnité ou du scandale.
(( Ce bon abbé, dit-il d'un ton railleur, il aime aussi les contrastes,
ttiaiscequi n'est qu'un goût chez moi est une fureur chez lui; il a
— 154 —
sauté d'une extrémité à l'autre de la vie, et je suis curieux de savoir
comment il finira ; il l'aut qu'il meure sous le froc pour que j'ajoute
foi à sa conversion. Jusque là, fut-il sexagénaire, je m'attendrai tou-
jours à le rencontrer dans les cercles à la mode , tel qu'on l'a vu aux
petits soupers de la duchesse de Montbazon, récitant de très-jolis ma-
drigaux, et lançant force épigrammes, dont la plus innocente valait bien
deux meâ culpâ.
» Pour savoir où il en est à présent de sa fièvre d'austérité, j'aurais
désiré m'entretenir avec lui ; j'en ai exprimé le vœu dans tous mes
voyages et je n'ai pu y parvenir. La loi du silence qu'il a imposée à ses
religieux s'étend jusqu'à lui; sa réforme l'absorbe ; c'est un auteur en-
terré dans son œuvre. Hier, fatigué d'une retraite de cinq jours et ne
sachant comment me soustraire à l'ennui, je me suis donné une occu-
pation assez bizarre; j'ai imaginé d'écrire pour les mémoires du temps
deux journées de mon invisible reclus ; son début dans le monde et sa
fiaite dans le cloître;... elles font équilibre; c'est la dernière journée ,
la journée du dénouement qui jetera dans la balance le poids qui doit
le faire pencher d'un coté ou de l'autre, et celle-là, Dieu sait, quel lieu
en sera témoin ! ))
Après cette ouverture, le noble duc n'avait pas besoin d'être beau-
coup prié pour montrer ses tablettes ; aussitôt que la nappe fut retirée,
il fit jeter quelques mottes de tourbe dans le foyer et lut ce qui suit
à la lueur vacillante d'une grosse lampe d'étain suspendue au pla-
fond :
1639,
« Nous marchons de mieux en mieux ; le cardinal-ministre ne se
contente plus du rôle subalterne de Mécène ; c'est Auguste en per-
sonne, mais Auguste galant comme François I". Si son académie ne
devient pas épicurienne , ce ne sera pas sa faute ; il vient d'accueillir
avec une joie d'enfant la dédicace d'une traduction des odes d'Ana-
créon ; le plaisant de l'affaire, c'est que l'auteur est un abbé , le Bou-
thilier de Rancé, fils du riche seigneur de Veret ; on dit qu'il est très-
jeune et l'on raconte déjà mille traits de lui qui annoncent une nature
toute erotique ; il a confondu le salon des gardes par la gaité de ses
saillies : « Vive monseigneur de Richelieu, s'écria-t-il en sortant de chez
le cardinal, je viens de lui offrir le bréviaire des païens, et il m'adonne
— 155 —
en échange un beau prieuré! )> Un mousquetaire qui étiit présent et
qui passe pour avoir la plaisanterie mauvaise, lui demanda s'il n'avait
encore que ce bénéfice là ; à Dieu ne plaise, répondit le joveux abbé
sans se déconcerter ; ce serait bon pour un cadet, et le droit d'aînesse
qui m'est échu m'a fait du même coup chanoine de Notre-dame de Pa-
ris, abbé commandataire de la Trappe, de Notre-Dame du Val, de
Saint-Symphorien de Beauvais, et en outre, prieur de Notre-Dame de
Boulogne et de Saint-Clémentin ; quand on prend des bénéfices on
n'en saurait trop prendre. « Superbe maxime, ajouta le mousquetaire,
si vous l'avez traduite d'Anacréon, le grec mérite d'être la langue des
Arabes ; mais est-ce tout ? n'avez-vous pas encore quelque autre chose,
pauvre abbé? — J'oubliais en effet, répliqua vivement Rancé qui per-
dait patience ; j'ai commencé par être chevalier de Malte, et en cette
qualité, j'ai reçu de mon oncle le commandeur uneépée qui est à votre
service. Monsieur. ))
1657.
)) Il n'est bruit que d'un drame effroyable. Abeilard et Héloïse
sont à jamais détrônés; l'homme aux aventures romanesques, le
Nemrod de toutes les chasses à courre, le héros de toutes les folies et
de tous les duels, l'abbé de Rancé, enfin, vient d'être frappé d'un
coup terrible ; on ne sait encore si c'est à la tête ou au cœur.
» Sa belle amie, la ravissante duchesse de Montbazon, est morte; six
jours ont suffi pour l'enlever, et il n'en a rien su; aucun de ses gens
n'a osé l'en instruire; revenu subitement de la campagne, il a couru
chez elle comme d'habitude, et il est entré dans son appartement le
sourire sur les lèvres; qu'on se figure sa stupeur à la vue du cercueil ;
il s'est précipité dessus avec désespoir, il l'a ouvert d'une main
égarée ; mais, en écartant le linceul, il a fait rouler sur le parquet san-
glant la tête de la duchesse; le cercueil , dit-on, s'était trouvé trop
court d'un demi-pied, et les ouvriers, au lieu d'en faire un nouveau,
avaient préféré détacher la tête du corps pour gagner la longueur qui
manquait.... )> Que cette version soit vraie ou exagérée _, peu importe;
ce qu'il y a de certain, c'est que l'abbé se croit mort au monde; à
peine sa famille peut-elle lui arracher quelques paroles; il est sans
cesse en méditation ou en prière. Cette vie commencée à la saint
— 156 -^
Augustin voudrait-elle finir à la saint Bruno? Personne ne le crdraj
pourtant la métamorphose est en bonne voie.
)) Mon fils , vous êtes commandataire des abbayes qui causent le plus
d'affliction à l'église, lui disait récemment encore Gilbert de Ghoiseul;
n'y ramenerez-vous jamais la discipline? Dussiez-vous n'en réformer
qu'une seule, faites-le pour l'exemple; essayez de résider. )) — Moi,
me faire frocard !.. . répondit Rancé avec indignation, vous n'y pensez
pas , monsieur l'évéque de Gomminge, plutôt renoncer à tous les bé-
néfices que de les conserver au prix d'un jour de ma liberté ! » Et le
voilà maintenant qui, après avoir vendu sa terre de Veret à l'abbé
d'Effiat , et en avoir donné tout l'argent a l'Hôtel-Dieu de Paris, se
démet de ses prieurés, de ses abbayes, de tout enfin, à l'exception de
la lugubre et misérable cliartreuse de la Trappe où il va s'emprisonner,
et qu'il essaie de ramener à l'étroite observance, en y détruisant lui-
même les abus sans nombre que son exemple y a fait pulluler. Ge que
l'on rapporte des rigueurs de ce second Glairvaux fait frémir; le cou-
rage le plus ferme, la santé la plus robuste, l'esprit le plus résigné
sauraient difficilement y résister ; il faudrait toutes les forces d'un
saint , et jusqu'ici notre abbé n'a eu que les faiblesses d'un homme. »
Cette lecture faite d'un ton mordant n'amena pas un seul sourire
sur les lèvres du jeune étranger; elle le rendit au contraire plus sé-
rieux et plus sombre : « Monsieur, dit-il après un moment de silence,
je regrette que vos jugemens s'arrêtent à une époque déjà si éloignée
de nous ; assez d'années déposent en iaveur de la conversion du mal-
heureux Piancé pour qu'elle n'ait plus besoin , ce me semble, du té-
moignage de son dernier jour ; ah ! dans l'intérêt de l'humanité entière,
ne cessons pas de croire à la vertu du repentir ; nous étoufferions le
remords sous le désespoir. Ma pensée plus confiante que la vôtre
achève dans le calme la destinée que vous avez laissée dans la tempête;
je vois le martyr s'asseoir consolé au seuil de l'éternité, et je donnerais
tout ce qu'il me reste de jours pour pouvoir m'élever d'expiation en
expiation jusqu'à la paix de sa conscience.
— (( Vous m'étonnez , s'écria le duc de Saint-Simon , que pouvez-
vous donc avoir à vous reprocher, vous, si jeune encore?
— )) Un crime, Monsieur, et le plus grand des crimes après le
parricide.
•— » Que voulez-vous dire ?
— 157 —
— » J 'ai tué mon frère ! »
— )) Votre frère! vous!... se peut-il?
— )) Oui, moi-même!., je l'ai tué , vous dis-je!.. Pourquoi fant-il
que tous les hommes ne soient pas ici pour m'entendre ! leurs malé-
dictions me feraient du bien 5 elles couvriraient le cri de mes re-
mords! ))
Le duc peu porté à s'émouvoir , mais toujours prêt a recueillir des
anecdotes, sollicita une explication et l'obtint.
Le jeune étranger se nommait Arthur Deschamps; il était d'une
vieille famille de Normandie qui lui avait acheté une compagnie aux
carabiniers du roi ; dès son entrée dans ce corps , il en était devenu le
fléau; en l'espace d'un mois il avait eu jusqu'à dix duels, et dans
chaque rencontre il avait fait une victime • son frère Sigismond , qui
servait avec lui , marchait sur ses traces , et l'imitait en tout avec un
affreux bonheur ; aussi l'un et l'autre étaient-ils trop redoutés pour
ne pas être haïs ; tandis que l'on tenait garnison à Orléans , on apprit
que tous deux adressaient leurs hommages à la môme héritière ; c'en
fut assez pour inspirer une vengeance aussi lâche que cruelle ; on
parvint dans le tumulte d'une orgie à soulever tout ce qu'il y avait en
eux de sentimens jaloux.
(( Nos têtes déjà troublées par les vapeurs du punch, dit Arthur,
s'égarèrent à la fois ; nous n'avions qu'à porter la main à notre côté
pour y trouver une épée ; ce fut notre premier mouvement ; une fatale
habitude nous entraîna ; et dans le cercle qui nous entourait il n'y avait
aucun ami pour se jeter entre nous ; on m'a raconté (car pouvais-je
savoir ce que je faisais?) que dès que les épées avaient été tirées, je
m'étais précipité avec rage sur mon frère , et que je l'avais percé de
part en part ; je n'ai qu'un souvenir , qu'un seul , c'est celui de sa
chute... de sa mort; il m'atteignit en tombant, et, malgré le nuage
qui couvrait mes yeux, je crus voir mon sang se mêler au sien... Nous
avions été abandonnés sur le pavé ; j'en fus relevé sans connaissance ;
puis , au lieu de me laisser mourir , on me rendit à la vie ; une lettre
de cachet me jeta dans une prison d'état; j'y passai trois ans, délaissé
de toute la terre comme un objet d'horreur , sans nouvelles même de
ma famille , seul enfin, toujours seul avec mon crime et mes remords.
Libre depuis peu de jours, je n'ai pas cherché à franchir la barrière
qui me sépare du monde; j'ai senti qu'elle devait être éternelle, et je
— 158 —
viens voir si le cloître ne me trouve pas trop coupable pour me donner
asile. »
Si le duc de Saint-Simon n'avait pas beaucoup de sensibilité, il
avait trop de tact pour mettre le doigt sur une plaie^vive; laissant
ce soin aux mains qui touchent toutes les douleurs, il se contenta de
faire quelques doléances sur le duel qu'il appela une déplorable néces-
sité 5 et le lendemain . avant de partir , pour donner ce qu'il regardait
comme une marque du plus grand intérêt au jeune officier, il lui re-
commanda de ne pas s'exagérer sa position en cherchant dans la retraite
un tombeau, tandis que, coupable involontaire, il n^avait qu'un remède
à lui demander.
(( Surtout pas de vœux! lui cria-t-il encore en le saluant du fond
de sa chaise de poste, coftime ces médecins qui prescrivent en cou-
rant une dose d'opium au malade qu'il leur semble plus facile d'endor-
mir que de guérir. »
L'hospitalité tenait les portes du monastère toujours ouvertes au
voyageur; il devait être reçu, suivant les touchantes expressions du
règlement, comme un envoyé de la Providence', mais le pénitent
n'était admis dans la communauté qu'après avoir prouvé par un long
et dur noviciat la sincérité de sa vocation ; aucune souffrance , aucun
remords n'étaient exceptés 5 l'impatient Arthur dut briser son caractère
contre cette règle d'airain ; plusieurs années de macérations, déjeunes,
de larmes , de prières, éteignirent en lui le vieil homme ; son ame se
calma en se purifiant, il parut naître enfin à une nouvelle vie, et ce
fut alors seulement que l'abbé régulier, Jacques de la Court, consentit
à recevoir sa profession.
Depuis long-temps, Kancé , descendu de lui-même au rang de
simple religieux, avait confié à des mains plus jeunes que les siennes
la direction de la Trappe; il était accablé d'infirmités; plusieurs ulcères
dévoraient son corps décharné ; mais, sous l'aiguillon brûlant des dou-
leurs, aucune plainte ne s'échappait desabouche; il achevait silen-
cieusement de mourir. Quand il sentit approcher l'heure qu'il attendait,
il fit un signe du bras que la paralysie n'avait pas encore atteint , et
l'infirmier l'étendit aussitôt sur la paille et la cendre. L'évèque de Séez
qui venait d'arriver se joignit aux pieux cénobites pour l'assister, et
récita à voix basse avec eux la prière des agonisans ; les yeux du réfor-
mateur, ranimés par degrés, brillaient d'une flamme plus vive à me-
— 159 —
sure que Thymne de délivrance retentissait dans son cœur; il demanda
le Christ suspendu devant lui; un trappiste se leva à l'instant et s'em-
pressa de le satisfaire ; mais, dans les efforts qu'il réitéra avec précipi-
tation pour détacher le crucifix de la muraille , sa tète vint à se dé-
couvrir, et en même temps un cri se fit entendre près du lit funèbre ;
le moine stupéfait s'arrêta : « Mon frère ! mon frère! w s'écria-t-il hors
de lui, et il demeura immobile et sans voix. C'était le malheureux ,
le coupable Sigismond , sauvé comme par miracle après la blessure
qui avait déchiré sa poitrine ; il avait devancé son frère dans le séjour
de la pénitence , et leurs remords avaient souvent gémi ensemble sans
se reconnaitre.
Arthur, oubliant dans son trouble qu'il avait renoncé à toutes les
affections humaines, aurait voulu s'élancer dans les bras qui lui étaient
ouverts et y chercher le pardon qu'il n'avait pu obtenir de sa con-
science; mais la mort était là! il fallait la respecter... il fallait s'incli-
ner et se taire ; l'infortuné, couvrit son visage de ses mains et s'efforça
de retenir ses sanglots.
Hancé avait reçu la confession de celui des deux frères qui était
entré à la Trappe pendant son administration ^ l'autre lui était inconnu;
en ce moment suprême son cœur généreux sourit à la pensée d'une
réconciliation ; il se souleva avec peine et fit signe aux deux religieiLx
prosternés près de lui de s'embrasser ; ils obéirent avec transport, et
leurs paupières desséchées retrouvèrent des larmes d'attendrissement
et de bonheur. Ce baiser fraternel , ce sublime baiser d'amour et de
paix, fut la dernière félicité de Rancé dans ce monde ; lorsque Sigis-
mond et Arthur , après s'être agenouillés de nouveau , eurent reçu sa
bénédiction, il pressa le crucifix sur son cœur, et, tournant les yeux
vers le ciel qui s'ouvrait sans doute à ses yeux , il déposa son ame sur
l'aile des anges. A. de Puibusque.
— 160 —
Dans les familles chrétiennes il y a une grande joie, c'est de voir les
enfans grandir en force, en grâce et en sagesse. Les parens épient avec
bonheur les progrès de chaque jour ; puis souvent leur cœur se serre
tout-à-coup : une cruelle pensée leur est venue ; cette candeur, cette
pureté de leurs fils ne se perdront, ne se flétriront-elles pas quand le
temps du collège sera arrivé. . . ? Là, ces plantes si jeunes et si frêles ne
seront-elles pas exposées au souffle qui desséche et qui tue? Combien
ces inquiétudes, ces doutes de Tavenir ont-ils fait venir de fois des lar-
mes aux yeux des mères ?
Nous savons quelque chose pour tranquilliser les familles inquiètes:
les collèges de Juillv et de Pont-le-Voi.
Nous venons de voir le premier de ces collèges , et nous sommes
encore tout émus de ce que nous y avons vu au grand jour de la dis-
tribution des prix. Cette phrase, c'était une vraie fête de famille ^
a été répétée si souvent que Ton n'ose plus s'en servir, quand on ne
veut pas écrire avec la plume de tant de monde , et cependant j'aurais
envie d'y recourir pour redire ce dont j'ai été témoin dans la maison
où Mallebranche et Massillon, Bonald et Berryer ont été élevés.
Cette journée du i6 de ce mois avait bien commencé ; dès six heu-
res du matin , exact au rendez-vous , je me trouvai au bureau des voi-
tures du collège... c'était déjà un bien-ctre de se trouver en si bonne
compagnie. Les trois diligences qui partaient ensemble n^étaient renfla
plies que d'hommes à l'unisson de doctrines et de sentimens; on ne
s'était pas encore parlé que l'on s'était deviné; et sans imprudence,
quand une fois on avait pris place sur la banquette, on pouvait yoezi^er
tout haut.
Dans ces voitures, point de commis-voyageurs espi^its forts ^ point
d'athées imberbes ni déjeunes hommes épuisés et pâles rêvant le sui-
cide ! c'étaient des pères allant voir couronner leurs fils, des frères
allant chercher leurs frères pour les amener en vacance. Ces deux pen-
sées avaient mis de la sérénité sur les fronts de tous mes compagnons
de voyage. Et j'étais tout heureux de leurs espérances... moi, je n'al-
lais couronner personne....
— 161 —
La campagne entre Paris et le village de Juillyest monotone et plate,
c'est sans doute un pays riche ; mais c'est ennuyeux comme un finan-
cier ; là , point d'accidcns, point de mouvemens de terrain : la plaine,
toujours la plaine ; des moissons et encore des moissons. Pour jeter de
l'intérêt sur cette route un peu trop uniforme , j'avais auprès de moi
bonne compagnie , un ancien officier de Napoléon qui avait fait toutes
les grandes guerres et qui s'était attaché à la restauration par souvenir
de ses pères , par honneur et par patriotisme. Ce vrai royaliste me ra-
contait les dernières batailles de l'empereur, alors que , repoussé dans
les environs de sa capitale, il se battait comme un lion acculé à son
antre, et je prenais un indicible plaisir à l'écouter.
Mon autre voisin était une des notabilités de l'art médical, un mé-
decin selon le cœur de Dieu et des malades , un homme qui console ,
comme il guérit , et que les ministres d'aujourd'hui ont puni de sa
fidélité envers les exilés; pour leur plaire , il aurait fallu se faire ingrat :
il a mieux aimé garder sa reconnaissance que ses places. Il y a encore
beaucoup d'attrait h causer avec hommes semblables ; car, de nos jours,
la conscience et la fidélité ont le parfum de ces plantes rares et de ces
fleurs délicates qui se meurent sous le soleil d'aujourd'hui.
A un embranchement de plusieurs routes, à l'endroit nommé la
Patte-d'Oie, nous nous arrêtâmes; en face de la fenêtre de notre cham-
bre d'auberge, nous avions la flèche en pierres de l'église de Gonesse,
plus loin , celle de la mortuaire et rovale abbave de Saint-Denis: et
puis le château d'Ecouen, où le dernier des Coudés avait voulu fonder
un collège pour les fils de Vendéens pauvres.
Le prince qui avait eu une si bonne et si chrétienne pensée dort
maintenant dans les caveaux de Saint-Denis... Comment y est-il des-
cendu ? Dieu le sait.
Un peu avant d'arriver au collège des anciens pères de l'Oratoire ,
le voyageur quitte la grande roule et prend un chemin que le père
d'un ancien élève de Juilly a entièrement fait paver à ses frais. Une
fois il était allé voir son fils malade , et le retard que le mauvais état
du chemin avait mis à son arrivée l'avait tellement fait souffrir, qu'il
fit réparer et paver la route pour qu'un autre père , pour qu'une mère
ne fussent pas torturés comme il l'avait été lui-même.
A droite de ce chemin on voit une des j)liis belles fermes de France;
8
~ 162 —
là , la mouotoiiie du pa\s a cesse , le coteau commence à s'élever et de
belles eaux coulent sous de frais ombrages.
Un peu plus loin, l'immense bâtiment déploie son corps de logis et ses
ailes ; en mesurant son étendue , on reste convaincu qu'il n'y avait que
les ordres religieux , parce qu'ils ne mouraient pas comme les hom-
mes , qui pussent entreprendre de si grandes choses.
On s'étonne que les révolutionnaires de 98 n'aient pas démoli Juilly;i
quelques personnes assurent que cette pensée leur est venue plus d'une
fois, mais que Fouché, se souvenant des tranquilles années qu'il avait
passées là , s'y opposa toujours.
On a vu des tigres affronter les flèches des chasseurs pour retourner
à leur tannière , et aimer leur caverne comme nous aimons les mai-
sons où nous sommes nés!
Quand nous descendîmes dans la cour du collège il y avait un grand
mouvement de voyageurs, l'heure de la distribution était proche et Ton
arrivait de tous côtés; en ces occasions solennelles, les maîtres actuels-
de Juilly , suivant les anciennes traditions de la maison , tiennent cour
plénière : tout est ouvert , l'hospitalité est partout et la défiance nulle
part, et comme disaient des paysans autour de nous : Ceci est vrai-
ment la maison du bon Dieu.
Vous qui lisez ce que j'ai écrit avec mes émotions et mes souvenirs,
vous avez vu bien des collèges aux jours de distribution de prix , et
vous aurez comme moi remarqué qu'en cette cîrcoustance ce qui perce,
ce qui se montre et dans les traits des maîtres et sur les visages im-
pressionnables des élèves, c'est un grand désir d'en finir pour se sépa-
rer. A Juilly, il y a bien aussi une grande joie de la venue des vacan-
ces , mais cette joie ne ressemble point à celle de gens qui sont bien
aises de se séparer parce qu'ils ne s'aiment pas; ||i , ce sont des en-
fans qui quittent leurs pères pour aller à une partie de plaisir , et qui
lui disent : Nous reviendrons. Tout l'esprit de famille de Juilly s'est
révélé à moi dans ce mot d'un jeune homme à M. l'abbé de Scor-
biac. Le supérieur disait paternellement à l'élève prêt à partir avec
les prix qu'il venait de remporter : Mon enfant, vous êtes bien aise de
nous quitter, bien heureux des vacances. Oui , répondit l'écolier,
bien heureux des vacances ! mais je les aimerais mieux si je vous
emmenais chez ma mère.
Je n'ai pas été le seul à remarquer chez les élèves de Juilly l'amour
— 163 —
de leur collège ; cette heureuse disposition est visible pour tous. Et
que l'on ne croie pas qu'elle soit indifférente : l'enfant qui n'aime pas la
maison paternelle, qui s'ennuie chez son père et sa mère, qui pré-
fère les étrangers à sa famille, fait en général fausse route quand il est
devenu grand et qu'il marche seul dans le monde. Il en est de même
de l'écolier: si l'ennui pèse sur lui au collège, il travaillera mal; s'il
ne respecte pas ses maîtres , s'il les appelle marchands de grec et de
latin , s'il ne voit en eux que des spéculateurs avides, il n'écoutera au-
cune de leurs leçons, aucun de leurs conseils; et comment ce jeune
homme qui n'a point appris à estimer et à aimer ses supérieurs sera-
t-il dans la société ? il y portera de l'amertume et du dénigrement con-
tre tout pouvoir, parce que, dès son enfance, il s'est accoutumé à se
faire hostile et opposant. Quand les maîtres soni comme des pères
pour les élèves , les élèves sont entre eux comme des /itères. Et de là
naissent ces bonnes, ces durables amitiés de collège qui font tant de
bien dans la vie ; amitiés que le temps n'use pas , amitiés que les révo-
lutions et les opinions divergentes respectent souvent ; amitiés qui
parlent haut en faveur des maisons où elles ont pris naissance , et des
cœurs qui savent les garder.
L'heure de la distribution était venue ; la vaste maison des anciens
pères de l'Oratoire aurait bien pu fournir une de ses grandes salles
pour la solennité des prix , mais ce n'eut pas été assez fête : c'était donc
dans le parc qu'une tente avait été dressée. Plantée sur une petite émi-
nence , ombragée de grands arbres , elle était là d'un effet agréable et
pittoresque.
Au-dessous d'un talus verdoyant abrité par des ormeaux et des til-
leuls qui ont déjà vu bien des générations jouer sous leur ombre ,
s'étend un grand espace plane et uni. Ce fut là qu'avant que les noms des
lauréats fussent proclamés sous la tente au son des farfares , des exer-
cices d'équitation eurent lieu. La musique d'un régiment de dragons
en garnison à Meaux avait prèle sa musique pour embellir la fête. La
manière dont les grands et petits élèves exécutèrent ces manœuvres
prouve que les maîtres de Juilly pensent qu'il faut enseigner les choses
du monde à ceux qui un jour doivent vivre dans le monde, et que
dans une bonne éducation il faut exercer le corps comme Tesprit.
Enfin voici Theure de la rétribution , Fheure de la justice ! Si vous
regardez bien dans les allées qui montent vers la tente, vous verrez
— 164 —
que ce sont les femmes qui marchent en tête de la foule... des mères
qui veulent arriver les premières , pour mieux voir, pour voir de plus
près leurs fils quand ils seront couronnés
Voici que le silence commence à s'établir sous la voule mobile et
légère; les élèves sont assis sur les gradins, et les juges des études,
les maîtres des différentes classes montent à leur estrade ; avec eux un
homme qui vit dans le monde et qui a vécu dans les camps , un lieu-
tenant-général , décoré de son grand cordon rouge , vient prendre
place au fauteuil du président.
A sa vue, un murmure flatteur, un bruissement de plaisir s'élève
parmi tout le jeune auditoire, et l'on entend ces mots : C^est un an-
cien élève de Jiiilly.
Oui , c'est un ancien élève de l'ancien Juilly , un homme qui s'esr
souvenu des enseignemens d'honneur et de fidélité qu'il a reçus , il y
à cinquante ans , dans cette même maison où il aime à revenir de temps
en temps pour retrouver pur le souvenir des années d'étude , d'inno-
cence et de paix.
C'est le général Lepeaultre de la Motte. Sa belle et noble figure ,
ses cheveux blancs, son air franc et ouvert plaisent aux élèves qui sont
tout-à-coup devenus silencieux par respect.
Avant que le président de la séance , le général Lepeaultre de la
Motte, avant que le chef de la maison, M. l'abbé de Scorbiac, ne
prissent la parole , un jeune professeur s'est levé , il a lu un discours
sur la littérature actuelle. Oh! j'aurais voulu que messieurs tels et tels
eussent été là... Mais non, car lorsque le professeur a signalé les écarts
de style, le dévergondage d'expressions, dans lesquels bien des gens
tombent aujourd'hui , plus d'un écrivain pronc , vanté et exalté aurait
pu se reconnaître, se lâcher et crier à la personnalité.
Les paroles dites par l'abbé de Scorbiac sont allées au cœur de tous :
quand un père parle, ses entàns écoutent.
Après le prêtre, le lieutenant-général s'est levé et a dit d'une voix
émue j forte et sonore le discours suivant :
(( Messieurs ,
)) L'honneur d'occuper ce fauteuil et de vous distribuer des couronnes
devait appartenir à l'un de ces hommes de grande renommée qui font
époque dans leur siècle, et dont les vertus , les talens, le savoir soient
— 165 —
un exemple vivant pour la génération qui les suit. Quelques services
rendus à mon pays ne justifieraient pas la trop grande indulgence qui
m*a valu deux fois cet avantage ; on a bien voulu l'accorder à ma vé-
nération pour mes anciens maîtres , à ma reconnaissance pour la direc-
tion qu'ils m'ont donnée, à mon attachement pour ces lieux où ma jeu-
nesse a coulé si doucement, à mon admiration pour la renaissance d'un
collège fameux depuis deux siècles et que les hommes habiles qui vous
dirigent ont élevé à l'apogée de sa gloire.
» Les révolutions ont passé, et Juilly se retrouve encore assis sur la
même base ; oh ! qu'ils ont été bien inspirés ceux qui ont compté sur
le talisman attaché à ce nom! Le dévouement et la grande réputation
de savoir des nouveaux directeurs faisaient naturellement un prosélyte
de la jeunesse française, et les familles qui voulaient une éducation
noble et forte, mais religieuse, se sont empressées d'y répondre.
» Eh! pourquoi la Providence m'a-t-clle refusé le doux titre de
père! j'aurais franchi lepremier avec mon fils le seuil de cette maison,
et peut-être aujourd'hui serais-je assez heureux pour le couronner?
» Dans ce siècle affligé de la tourmente du changement, le bon génie
qui présidait aux temps anciens de ce collège est revenu bientôt prendre
sa place et vous abriter , mes jeunes camarades, sous l'égide puissante
de la religion , des mœurs , des principes qui créent et ne bouleversent
pas, qui font l'homme honnête et l'homme essentiel, qui mettent au
cœur une louable ambition , mais avant tout , l'amour du pays et de la
famille. Avec des maîtres aussi forts et une direction si morale, si ju-
dicieuse, quel brillant avenir s'ouvre devant vous, mes jeunes cama-
rades! Les connaissances que vous allez porter dans le monde vous
Ouvrent toutes les carrières, et, comme je vous le disais l'an dernier,
il ne faut que vouloir pour arriver. Je devrais peut-être^ pour vous
encourager à l'entrée de votre vie d'hommes, vous dire combien d'é-
lèves sortis de cette maison ont marqué dans ce demi-siècle si fécond
en événemens et qui a usé un tel nombre d'hommes qu'il aurait pu
suffire à trois autres siècles ; mais il me serait impossible sans m'ex-
poser à voir mon cœur trahi par ma mémoire, de nommer tous ceux
qui sont parvenus au haut de l'échelle sociale dans dès carrières diffé-
rentes et que j'ai successivement retrouvés, colonels, généraux , inten-
dans, maires de grandes villes, préfets, conseillers d'état, présidens,
académiciens, députés, pairs de France et ministres. Vous m'excuserez
:— 166 —
si je ne puis me défendre de quelque partialité pour ceux qui sont de
venus mes camarades du champ de bataille, et vous n'apprendrez pas
sans étonnement et sans quelque intérêt, de même que je le dis avec
orgueil, que sept lieutenans-géncraux et un maréchal-de-camp, des
armes du génie, de l'artillerie, de l'infanterie et de la cavalerie, sont
sortis du même cours. Les bornes de cette allocution m'empêchent de
vous les nommer, et je le regrette , parce que ce serait pour ceux qui
vivent un souvenir; pour ceux qui ne sont plus, une fleur jetée sur
leur tombe.
» Un avantage de votre éducation dont vous ne vous doutez pas
encore, mes jeunes amis, et qui comptera pour beaucoup dans le
cours de votre existence, c'est ce plaisir de rencontrer à dix ans, vingt
ans, quarante ans de distance des camarades de collège qui deviennent
vos amis; dans ces heureuses rencontres vous ferez à l'instant échange
de dévouement et de soins; le plus avancé aidera à l'autre, et toute
distinction de naissance, de fortune, de position, d'opinion même ,
disparaîtra devant ce mot élève de Jiùllf. Ceux qui ont eu quelques
discussions_, quelques querelles même, n'en deviendrons que meilleurs
amis en se les rappelant : bien loin en cela de quelques écoles , où l'on
se donne un rendez-vous meurtrier à un an , deux ans , de la moindre
querelle; je n'ai jamais entendu dire qu'aucun élève fut sorti de Juilly
avec une rancune. Mes jeunes amis , je n'ai jamais été plus heureux
que lorsque j'ai pu serrer la main d'un camarade de collège. J'en ai
trouvé partout , en France , à Saint-Domingue, à Berlin, à Saint-Pé-
tersbourg, à Gonstantinople , à Vienne, et toujours avec le même
bonheur. Souvent encore j'éprouve dans ma retraite cette douce jouis-
sance, et ce sont toujours des jours de fêles ceux qui m'amènent un
ancien camarade de collège.
» Vous vous rappellerez quelquefois, mes jeunes amis, les paroles
d'expérience que je vous^ adresse ^ajoardimi , et après avoir éprouvé
comme moi les bienfaits de l'éducation de Juilly et les heureux résul-
tats de cet esprit d'union qui distingue ce collège de tous les autres,
vous vous direz à vous-mêmes et ù vos amis : Mettons nos enfans au
collège de Jiiillf,
)) Vive le collège de Juilly ! »
J'ai pu transcrire ce discours, mais redire l'effet qu*il a produit,
— 167 —
je ne le tenterai pas... Quand le général a parlé du lils qu'il aurait
peut-être pu couronner , j'ai vu sur tous les jeunes visages qui le rc-
gardaient, pendant qu'il parlait, une émotion toucliantc ; ces jeunes
gens si aimés de leurs pères ont compris les regrets d'un père privé
de son enfant... Je ne redirai point les noms des lauréats, n'en ayant
pas la liste, mes citations seraient incomplètes; je ne nommerai qu'un
des couronnés , je le nommerai pour que son nom , redit par VÈclio de
la jeune France, aille encore une fois réjouir un noble captif. —
C'est le jeune Châ>tel\uze !
Tristes échos de la prison de Ham , répétez ce nom au père de
l'élève de Juilly; que ce nom lui soit comme une brise qui rafraichit,
comme la parole d'un ami qui console Derrière les épaisses et hautes
murailles de la prison d'État, il n'arrive guère de joie aux captifs; que
celle-là vienne au père séparé de son fils.
Quand le nom du jeune Chantelauze a été appelé , plusieurs de ses
camarades se sont levés: c'était là un hommage de la jeunesse envers
le malheur; un autre hommage, hommage envers le talent , envers le
courage politique, envers une des premières illustrations du siècle, a
été rendu par toute l'assemblée quand M. de Scorbiac a nommé parmi
les hommes qui ont illustré le collège de Juilly , Berrver ; alors
jeunes et vieux, parens et élèves ont battu des mains. M. de Scorbiac
l'avait bien nommé, il l'avait appelé le Roi de la Tribune.
9^>ii03 ah ohiiiiifru. . ù.. , Vicomte Walsh.
n/of fiOiuob ôJltK) siisuei mi mkh av
T^ itovB eâiqe
^ 16S —
(54i2»a5:aa3 ^a iï>^ai?ia^a^a is3a>^(asî(Daia.
L'ALCADE.
C'est presque une anomalie inexplicable que la conservation de la
dignité d'alcade à une époque où l'Espagne abolit tous les anciens usa-
ges et renie toutes les traditions paternelles, depuis les courses de tau-
reaux jusqu'aux collations à midi. Les alcades sont une institution dont
l'origine moresque forme un singulier contraste avec sa perpétuité dans
la Gastille révolutionnée. Ce mot d'alcade, si entouré d'auréoles dans
les fabliaux du romancero; ce mot, synonyme de guerrier dans les
vieilles chansons grenadines ; ce mot, d'une étymologie pour ainsi dire
chevaleresque et belliqueuse , sert aujourd'hui à désigner un magistrat
pacifique , un reflet du bourgmestre flamand , un modèle de Teniers
plutôt qu'un compagnon du Gid. Pauvre Espagne abâtardie! où sont
tes armadas, tes frégates pompeuses, ces formidables coquettes qui je-
taient leur écharpe au vent en se promenant dans l'alaméda de l'Océan ?
où sont tes victorieux paladins, jadis si imposans sous leurs armures
retentissantes, la loyauté dans le cœur et l'alfange au poing? où sont
tes alcades d'autrefois qui s'enfermaient comme des vautours dans les
nids inaccessibles et granitiques de leurs hautes citadelles? où sont tes
Espagnols, mon Espagne agonisante ? Peut-être, hélas ! peut-être n'exis-
tent-ils plus que sur les portraits gothiques qui servent d'ornemens
aux galeries des châteaux, comme ils servent de marchandise aux ma-
gasins de curiosités !
L'alcade moderne est d'ordinaire un bonhomme vénérable ; moins
préoccupe des intérêts de sa commune que de ses quinconces d'acacias ;
doué d'assez d'esprit pour distinguer un comunero d'avec un franc-
maçon, et assez bon naturaliste pour ne pas confondre une tulipe avec
un coquelicot. Malgré son arrogance électorale, ses habitudes sont em-
preintes d'une louable simplicité 5 je parle surtout de l'alcade villa-
geois, type suranné qui garde encore des traces de son originalité pri-
mitive : l'alcade des grandes villes, personnage plus important, espèce
de parenthèse entre le peuple et le gouvernement, est forcé de mettre
— 169 —
sa vie en rapport avec sa position ; ses laquais porteront une livrée
étincelante et usée; son salon sera garni d'un IMurilio acheté à une foire,
d'une pendule in statu qito depuis le ministère du comte d'Aranda,
et d'une mosaïque d'oiseaux éthiques et empaillés , depuis le pélican
jusqu'à la bergeronnette ; c'est ce qu'on appelle en Espagne représen-
ter. En outre, l'alcade d'une grande ville ne manquera pas d'avoir un
majordome, bavard et indolent, fripon et astucieux, avec une langue
qu'on prendrait pour le siège épiscopal du mensonge, et avec un corps
,.tellement assoupli par les tortillemens et les révérences , qu'on gage-
rait un doublon d'or contre un maravédis de cuivre, dans la conviction
qu'au lieu d'être de la chair c'est de la cannetille. INIais l'alcade du
bourg, comme celui du hameau, malgré tout ce qui peut y avoir de
prestiges et d'aubaines dans ses fonctions municipales, ne tarde pas à
reconnaître que son existence aux dehors mellifius, renferme autant de
tracassiéres inquiétudes qu'une grenade des bords du Xenil ou des
jardins de Valence contient de graines vermeilles.
Car, tantôt il faut que l'alcade se lève au milieu de la nuit pour sau-
ver le pajs de l'anarchie , en arrêtant , comme conspirateurs, tous les
jeunes gens qui portent des cocardes d'une couleur trop pâle ou trop
foncée;
Tantôt il faut qu'il décide une question de loi, quand il est aussi
étranger aux Institutes de Justinien qu'aux édits d'Alphonse-le-Sage ;
Ou, par exemple, ses administrés se révoltent contre lui; on lui
demande son opinion afin de le traiter comme il le mérite ; s'il se dit
royaliste, la multitude répond : Il faut le pendre! S'il se dit constitu-
tionnel, tout le monde s'écrie : Il faut le brûler! Et si, plus prudent et
circonspect, il déclare qu'il n'est ni l'un ni l'autre, on hurle d'une voix
unanime : Il faut l'étrangler !
Mais autrefois la dignité d'alcade pouvait procurer à son posses-
seur des jouissances d'amour-propre infinies et disproportionnées, de
quoi le gonfler, l'arrondir , l'épanouir et le vermillonner comme une
orange de Murcie ;
D'abord il avait le droit de sortir avec une baguette blanche ;
Puis on lui portait les armes ;
Puis il présidait aux courses de taureaux.
Mais aujourd'hui encore, il a l'agrément de penser que du moment
qu'il est alcade, son voisin ne l'est pas.
. — 170 —
Puis il peut s'endormir tous les soirs avec la douce conviction d'a-
voir sauvé toutes les Espagnes, mais sans trop savoir laquelle.
Puis, et celle-ci est une considération du premier ordre, puis il a
l'honneur d'entrer en relations avec tous les brigands de la plaine et de
la montagne, sans compter ceux des souterrains. C'est là une des né-
cessités les plus dures peut-être de l'état anormal de l'Espagne; il y a
les bandits et la police ; il y ^ des conventions entre ceux qui repré-
sentent la loi et ceux qui la violent; il y a des protocoles entre la jus-
tice et le crime. Si vous voulez être à l'abri du vol, vous n'avez qu'à
paver un impôt aux voleurs; les chefs de bandits traitent avec les alca-
des de puissance à puissance ; les alcades doivent être flattés de cette
intimité, et si, comme le dit le proverbe, qui se ressemble s'assemble,
il faut regarder les brigands espagnols comme de très-honnêtes gens,
à cause de leurs associés.
Ce qui peut servir à prouver que tous les alcades de l'Espagne ne
ressemblent pas à V Alcade de Molorido.
La plupart des alcades remplissent les devoirs de leur état avec
l'exactitude quotidienne d'un marchand; enregistrent les mariages
comme un drapier vend ses étoffes; et condamnent un homme à mort
d'une voix aussi impassible qu'un barbier andaloux vous dirait: —
(( Compère y vous êtes rasé! »
On comprendra peut-être maintenant pourquoi le célèbre Fray Bar-
tolomeo Gordos écrivit dans ses mémoires, dédiés au duc d'Escalona:
(( J'aurais certainement désiré devenir alcade, si je n'avais été chanoine
)) honoraire de l'église métropolitaine d'Alcala-la-Piéal. ))
Ber>ard Lopez.
— 171 —
L'ERMITE DE SAINT-WEREDENS.
I.
Une visite à la Beaume (i).
L'automne commençait à déployer sur la terre son voile religieux
de deuil et de mélancolie. Oh ! qu'alors les journées sont belles, sous le
ciel de nos provinces méridionales î qu'il est doux, l'air qu'on y respire
rafraîchi par les brises du soir et les rosées de ^a nuit! Que l'ame s'y
livre bien à la douce rêverie , alors que les feux de l'été s'éteignent,
que le soleil pâlit, que les feuilles jaunies tombent à vos pieds comme
des illusions passées, et que vous n'entendez autour de vous que les
soupirs de la solitude et les battemens de votre cœur!...
''" Dès l'aurore 5 nous cheminions lentement et comme en pèlerinage
vers la Beaume, oii'nous attendaient les plaisirs simples d'une partie
champêtre. Arrivés sur un ptateau qui domine le village de Sanilhac
et le vieux manoir de la Clastre , Gaston, comme tous les artistes ad-
mirateurs passionnés des beautés delà nature, nous fit contempler avec
hii le tableau qui se déroulait sous nos yeux. Devant nous était une
montagne âpre et stérile qu'il nous follait gravir : d'un côté, les plaines
de la Provence et l'immense horizon bleu de la mer ; de l'autre, la
chaîne imposante des Cévennes, et enfin la jolie petite ville d'Uzès
avec ses tôtirs arrondies et sa cathédrale du moyen-âge, dont la flèche
élancée se dessinait comme un sylphe svelte et debout au milieu des
nuages et des vapeurs blanches du matin.
Les premiers rayons du soleil qui vinrent éclairer cette scène lui
imprimèrent un caractère tout particulier. Les reflets du grand astre
qui se levait dans le ciel comme un géant superbe^ jouaient sur les ar-
bres et les chaumières, sur le flanc des coteaux et sur les prairies de
la plaine, sur les toits de la ville et sur le ruisseau de la vallée. Gaston
(1) On appelle de ce nom une grotte profonde que la nature et les siècles ont formée
au sein d'une montagne, et dont l'entrée principale est sur la rive çauche du Gardon, non
loin d'Uzès, entre Collias et Sanilhac.
— 172 —
nous montrait en artiste et avec enthousiasme tous ces effets de lu-
mière et d'ombre. Nous restâmes long-temps à regarder avec lui, puis
nous reprîmes notre marche ; une demi-heure après nous étions sur
la crête de la montagne, respirant avec délice un air frais et pur, et
réclamant tous à l'envi quelques minutes de repos. Notre guide , en
homme d'expérience, nous fit observer qu'il serait imprudent de céder
à cette tentation et qu'il valait mieux s'abriter au penchant de la mon-
tagne pour se reposer sans danger. Un avis si sage fut unanimement
adopté, et nous nous hâtâmes vers le lieu qu'il nous indiquait.
De là , nous ne pûmes considérer sans effroi le précipice qui s'ou-
vrait béant sous nos pieds, et au fond duquel le Gardon roulait ses eaux
captives entre deux rives tantôt rocailleuses, tantôt vertes et ombra-
gées; quelques instans suffirent pour nous délasser. L'entrée de la
Beaume qui se laissait entrevoir à peu de distance nous redonna cou-
rage, et nous nous préparâmes à descendre.
Deux sentiers s'offraient à nous : l'un , facile et battu , mais aux dé-
tours si nombreux que l'œil se fatiguait presque à les considérer; l'^iu-
tre, simple trace de quelques pas d'homme sur une pente rade et es-
carpée, mais qui menait directement au terme de notre course. Une de
nos jeunes compagnes, mademoiselle Laure ***, se tournant vers la
voie la plus courte , me regarda en souiiant , et tous les deux nous
nous hasardâmes , laissant aux plus prudcns la route vulgaire et la
moins périlleuse.
En un clin d'œil nous fûmes au bas de la montagne, à quelques pas
seulement de la Beaume, tandis que nos compagnons suivaient lente-
ment tous les méandres du l)eau ,senùev qu'ils avaient choisi.
— Regardez, me dit mademoiselle ***, ne voyez-vous pas, là bas, dans
cette profondeur, au flanc de cet énorme rocher qui s'incline vers l'a-
bîme, une petite ouverture, conmie l'entrée d'une grotte couronnée de
lierre et surmontée d'une croix ^4ju'on aperçoit dans les touffes de
verdure? Eh bien , c'est la demeure de ce bon vieux chevalier...
— D'un chevalier?
— Oui, {\e ce pauvie ermite (jui hier est allé vous demander Tau -
inône à la porte de l'église , et que nous avons lait diner avec nous;
n'est-ce pas que cette abnégation, cet oubli de la vie vous étonnent !
Quarante-huit ans passés dans ce désert après une jeunesse si brillante
de gloire. »Mn tii» luo»
— 173 —
— Mais expliquez-vous, je voua prie, car tout est mystère pour moi
dans ce que vous me dites? ' •< .
— Gomment! vous ne connaissez pas le chevalier de Rogues, l'er-
mite de Saint-Weredens! vous ignorez son histoire! oh! écoutez-la
donc; que de fois je l'ai fait répéter à mon oncle de Gavignan, qui avait
autrefois connu le chevalier dans le monde, aimable et valeureux gen-
tilhomme , et que le hasard a fait retrouver dans cette solitude, sous
les rides de la vieillesse et le froc d'un ermite.
IL
Le che^alier^ ermite.
C'était quelques années avant cette grande commotion qui renversa
le vieux trône de France. La noble cour de Versailles brillait encore
de tout l'éclat de ses fêtes ; Louis XY venait de finir une vie de mol-
lesse et de débauche, mais les intrigues et les abus de son règne survi-
vaient encore ; comtes et barons, courtisans et maîtresses, luxe et galan-
terie, rien ne s'était perdu de ce triste héritage; et pourtant, au tour-
billon des plaisirs, se mêlaient déjà les signes précurseurs de la tem-
pête, et au sein de la foule bruyante et joyeuse, on apercevait çà et là
des figures sinistres qui s'en allaient prédisant des malheurs à la royauté
et au monde.
Parmi les femmes de la reine , plusieurs se faisaient remarquer par
leur beauté, mais nulle ne surpassait en grâce mademoiselle Hortense
de '^'^'^. Quoique moins haut placée que d'autres, elle fixait les regards
et enlevait les suffrages. Belle de ses vertus autant que de ses charmes,
ce qu'elle inspirait tenait à la fois de l'amour et du respect; devant elle,
la jalousie demeurait muette, et la galanterie du temps réservée et res-
pectueuse. La comtesse de LTuT^tSa mère et son cousin le chevalier de
ilogues partageaient seuls son intimité. Récemment arrivée de la pro-
vince, dont elle gardait encore les manières naïves et ingénues, les ga-
lans esprits de l'époque la comparaient à une fleur du désert apportée
à la cour avec tout son parfum sauvage , et qui charme plus que la
rose si connue de nos jardins. iiïï»fwfi.
LechevalierdeRogues, témoin de tous les élogesquis'élevaientcomme
de l'encens autour de mademoiselle H""**, devenait de plusicn plus
— 174 —
fier de la parenté et des droits qu'elle lui donnait ; il vantait partout
les délices d'une amitié si pure ! Jeune insensé ; il avait si peu d'expé-
rience qu'il croyait qu'il fallait attirer les regards du monde sur son
bonheur. Il ne savait pas que le bonheur est un trésor qu'il faut cacher,
si on veut qu'il nous reste... Il y a tant d'envieux!
Cependant, par-delà les mers s'ouvrait alors une carrière pleine de
gloire et d'honneur; les états d'Amérique avaient poussé leur cri de
liberté ; les échos de France en retentirent, et le jeune chevalier fut
des premiers enrôlés sous les bannières de l'indépendance. Il prit ,
comme tant d'autres, part à cette chevaleresque imprudence.
Or, tandis qu'il versait son sang pour la cause américaine, le mar-
quis de C**5 dont le cœur était vide de sentimens nobles, mais qui
était habile dans l'art de séduire, et qui, avec un talent merveilleux,
savait vernir tous ses vices avec quelque chose de brillant et de bonne
compagnie, fît sa cour à mademoiselle H. de L"^*"^. Il avait entendu dire
qu'elle était froide et insensible ; il mit sa gloire à vaincre cette froi-
deur. D'abord, comme tant d'autres, il fut repoussé; mais avec une
satanique persistance il revint à son projet Par son crédit autant que
par ses titres et ses richesses, il insista : des volontés impérieuses qui
dans ce temps-là se traduisaient par des ordres se joignirent à la sienne;
la comtesse de L"^*"^ sut le comprendre, et des raisons de convenances,
ces derniers refuges des temps de despotisme, firent que bientôt la bé-
nédiction nuptiale vint consacrer une victoire que tout le monde avait
crue jusqu'alors impossible. ^ " ; l,;; ^j
Mademoiselle H**, mariée contre son gré, voua tout de suite sa vie
à la douleur. Elle avait obéi comme une victime, peut-être; quand elle
avait montré tant de soumission, avait-elle pressenti que ses joure ne
devaient pas être nombreux sur cette terre. Au bout de six mois de
chagrin et de délaissement elle mourut.
La guerre d'Amérique était terminée. Le chevalier de Rogties, de
retour en France, se voyait entouré des félicitations les plus empressées;
mais lui, rêveur et solitaire, fuvait tous les yeux, se montrait insensible
à tous les hommages, sourd à toutes les louanges, ennemi de tous les
plaisirs. Au milieu de courtisans qui ont toujours des sourires tout
prêts, et des visages qui se modèlent sur celui du maître, cette tris-
tesse du chevalier de Rogues dut être remarquée; elle le fut même du
roi. Un jour Louis XVI questionna à ce sujet le chevalier de Rogues
— 175 —
qu'il ^'estimait beaucoup , et le chevalier lui répondit : « J'avais rêvé
)) beaucoup de bonheur, une main brutale me l'aiavi; et maintenant,
» nul ne peut me rendre ce que j'ai perdu, pas même vous , sire , qui
» êtes puissant et bon ; pas même la gloire qui console de tant de
» choses ))
Quelques jours après ces paroles du chevalier, on trouva dans un
des fourrés du bois de Boulogne un cadavre.., celui du marquis de
G***. En ce temps-là, le suicide était moins commun qu'aujourd'hui ;
on crut donc qu'il y avait eu un duel entre le marquis de C** et le
chevalier de Rognes, qui, précisément ce même jour, venait de quitter
la cour. Et à Versailles, on se répétait : Le chevalier s'est \^engé de la
main brutale qui lai avait ravi son bonheur
Quand la révolution de 89 eut éclaté^ mon oncle de Gavignan se
retira dans ses terres de la Provence ; il tut du petit nombre de ceux
qui, sans quitter la France^ purent échapper aux horreurs qui la cou-
vrirent de sang et de ruines. Les mauvais jours passèrent; mais dé-
goûté des grandeurs_, et lié par la reconnaissance à l'humble toit qui
Tavait abrité contre les persécutions^ il préféra le "calme et le repos à
tout ce qui se passait alors dans le monde.
Vous connaissez les événemens qui, à notre tour, nous ramenèrent à
la campagne. Mon oncle ^ malgré son grand age^ vint nous voir dans
notre nouvel établissement^ et par une rencontre bizarre, le jour de
son arrivée, l'ermite, celui-là même qui hier est venu faire sa quête ac-
coutumée, se trouvait chez nous. Mon oncle^ après l'avoir regardé fixe-
ment pendant quelques secondes_, jeta un grand cri, et se levant du fau-
teuil où il venait de s'asseoir, alla se jeter dans les bras de l'ermite. II
venait de reconnaître un vieil ami d'enfance, un compagnon d'armes^ le
chevalier de Rogues Mademoiselle Laure de "^^^ avait à peine
achevé ce récit, que nos amis arrivèrent à nous ; ils nous emmenèrent
pour nous faire admirer d'autres points du paysage, et nous faire en-
trer^ avec eux^ dans la Beaume vénérée^ but de notre pèlerinage.
IIL
Pourquoi suis-je triste ?
•' ob m H» M«;
Ce que mademoislle Laure de*"^* venait de me raconter n'avait rien
de très-extraordinaire , ces espoirs d'amour trompés dans le monde ,
— 176 --
ça se voit tous les jours! j'aurais du ne pas rn'appesantir autant sur
rhistoire du chevalier de Piogues. Hors le froc d'ermite, cette his-
toire ressemblait à bien d'auti^es. Malgré cela , j'avais beau faire, je ne
pouvais m'en distraire, et au milieu des joies de notre partie de plaisir
je restais avec quelque chose de sombre sur le cœur , et tout bas je
me demandais : Pourquoi suis -je triste?
Cette préoccupation, je ne pouvais me l'expliquer alors, mainte-
nant je sais d'où elle venait: elle venait d'en haut; quand Dieu veut
vous amener à lui , sa main va vous prendre partout. C'était cette
main qui était alors sur moi , et sous son ombre je me sentais grave
et sérieux quand le plaisir bruissait autour de moi.
Pour me faire entendre d'utiles réflexions, cette main invisible m'en-
mena dans la solitude. Je ne sais plus sous quel prétexte je m'é-
loignai de mes amis , et seul , livré à de vagues pensées qui étaient
tristes, mais pas sans charme, je m'enfonçai dans une espèce de désert;
pour m'y reposer, je ne cherchai point un banc de verdure, j'allai
m'asseoir sur un roc nu et décharné , auprès du grand chêne que nous
avions vu de loin, et en face de la grotte que la tradition nous
montre comme ayant été habitée par des saints qui y sont venus tour
à tour pleurer , prier et expirer.
Un instant j'entrai dans ce sanctuaire, puis, tout-à-coup, comme
si moi , jeune homme, avec ma légèreté , je l'eusse profané , je revins
à mon rocher... Là , je laissais aller mes pensées ; là , il me semblait
qu'une voix inconnue me parlait dans le silence ; était-ce l'ange de la
solitude qui voulait me dégoûter du monde, en me faisant savourer la
paix du désert? Je ne sais, mais enfin je restais là, et certainement
quelqu'un , quelque chose me parlait... ,^.j,^ ,^,,,,.,j. ...^ ,..>,, ;
Jeunes hommes, quand au milieu de vos plaisirs quelque pensée
sérieuse vous vient, ne la repoussez pas rudement, car c'est peut-être
Dieu, ou votre père , ou votre mère qui du haut du ciel veulent parler
à votre ame.
Tout préoccupé d'émotions si nouvelles pour moi, je voulais m'en
rendre compte ; mais j'étais trop sous leur influence pour les juger et
les bien comprendre, et d'ailleurs n'était-ce pas cela l'énigme de toute
ma vie : Pourquoi suis -je triste?
Il y avait loin des sensations que j'éprouvais à celle de la douleur
ou de la souffrance : dans ces dernières tristesses , c'est une cause réelle
— 177 —
quî vous fait vous plaindre ; dans celles que je ressentais, on pleure
bien aussi , mais les larmes ne sont pas toutes d'amertume.
Les brises du soir portaient encore à mon oreille le lourd murmure
de la cascade que j'avais naguère entendue ; le soleil ne montrait plus
sur l'horizon que la moitié de son disque, et ses rayons défaillans do-
raient à peine la cime des arbres ; j'avais sous les yeux le même tableau
que j'avais tant admiré le matin avec mes compagnons de pèlerinage,
et maintenant il me pénétrait d'une secrète mélancolie ; d'où venait
donc ce changement ? Ah ! c'est qu'il y a toute une vie , entre le jour
qui naît et le jour qui s'en va! J'aperçus au loin la croix de pierre
qu'une pieuse tradition a consacrée , parce que là , ceux qu'on portail
jadis du village au cimetière du cloître (claustrum)^ faisaient un der-
nier repos (i).
A cet aspect, mes rêveries revinrent avec tout leur prestige; tout-
à-coup, du sein de la bruyère,, surgit comme un fantôme un vieillard
à la démarche grave qui s'avança lentement vers moi. Il me prit la
main, comme un père ferait à son fils, m'adressa quelques paroles
amies, et soudain ce cri s'exhala de ma poitrine : « Mon père ^ dites-
moi pourquoi je suis triste? » Il allait me répondre , quand nous en-
tendîmes la cloche du village dont les sons affaiblis venaient mourir prés
de nous ; ses tintemens répétés par trois fois d'une manière uniforme,
et puis un peu plus prolongés, me firent comprendre que c'était Van-
^e/w^; mais déjà le saint homme avait rejeté en arrière le capuchon
qui couvrait sa tète, il s'était mis à genoux; son front chauve et ses
quelques cheveux blanchis par le temps me pénétrèrent de respect;
je me prosternai comme lui , je mêlai ma jeune voix à sa voix trem-
blante, et nous récitâmes ainsi tous deux la prière de la Vierge ; puis ,
nous fîmes un signe de croix , et il me parla de la sorte :
(( Votre demande ne m'a point surpris , mon enfant ; et moi aussi ,
)) j'ai été long-temps à me demander compte de ce dénûment absolu
» de toutes mes facultés , quand je venais à considérer quelque grand
(1) Encore aujourd'hui les enfans de celle terre vont en un certain jour payer leur juste
tribut de respect et de vénération à ces ^^eilles cendres, et, comme leurs pères, ils s'arrê-
tent eux aussi devant la croix de pierre, à cet endroit qu'ils appellent la Pause des morts.
Le claustrum antique, dignement habité, se pare d'ornemens funèbres; l'hymne religieux
retentit autour de son enceinte, des nuages d'encens s'élèvent vers le ciel, et chacun y
ttèle sa prière pour ceux dont il chérit la mémoire.
— 178 —
î) spectacle de la nature ; de longues et sérieuses méditations m^ont
)) appris à en chercher la cause ailleurs qu'ici-bas; mais pour en con-
» naître l'origine , cet état de langueur n'en existe pas moins. La tris-
» tesse est un sentiment naturel à l'homme ; mais cette tristesse qui
» mène à l'espérance , et non point celle qui est tour à tour fille ou
)) mère du désespoir ; cette dernière ruine , consume , flétrit tout ;
» tandis que l'autre n'a rien qui ronge l'ame , elle est comme la rosée
» dans le calice entr'ouvert des fleurs, c'est le gage d'un cœur bon et
» généreux^ le prélude d'une heureuse destinée. Ceux-là ne la con-
» naissent point , qui éteignent en eux tout ce qu'il y a de grand , de
» sublime , tout ce qui les rapproche de l'infini ; ils bornent la vie dans
» un cercle si étroit que leurs sens suffisent à tous leurs plaisirs , en-
)) core même s'y abandonnent-ils sans les étudier, sans les com-
» prendre ; aussi ne voient-ils rien dans le flot qui passe et s'écoule ,
)) rien dans l'écho qui répond à leur voix , rien dans l'étendue qui se
» déroule à leurs yeux ; ils n'y voient rien parce qu'ils vont effleurant
» toutes choses sans en approfondir aucune : êtres d'un jour, ils sont
)) sans passé comme sans avenir. Mais pour celui qui garde le souve-
» nir de sa destinée , pour celui dont le cœur bat aux noms sacrés de
)) repentir et d'espérance, pour celui-là il y a quelque chose qui doit
» nécessairement l'attrister : ainsi , mon enfant , lorsque vous inter-
» rogez Técho et que sa voix mystérieuse vous jette dans de vagues
)) pensées , c'est qu'un parallèle étrange s'établit en vous , presque à
» votre insu , et que l'invariable éternité de cet écho contraste singu-
)) lièrement avec la brièveté de votre mobile existence ; lorsque vous
» considérez les flots qui poussés les uns par les autres vont se succé-
)) dant sans cesse , c'est l'image du temps dont il ne vous est donné
» qu'une si faible partie pour remplir votre carrière ; lorsque vos regards
)) se portent vers l'horizon des mers où ils vont se perdre , c'est l'es-
» pace immense au milieu duquel vous n'êtes qu'un point ; et partout,
» et toujours, c'est l'inhni , l'infini qui vous rappelle votre néant!... »
Et en disant ces mots , sa voix était grave et solennelle ; il se tut,
et comme oppressé lui-même par l'image qu'il venait de me pré-
senter 5 il courba la tête : on eût dit que le ciel lui révélait quelque mys-
tère. Une main comme la main du remords sembla s'appesantir sur
lui , avait-il il trahi le secret de la Providence?...
(( Levez les yeux , reprit-il , et voyez cet astre qui nous éclaire ,
— 179 —
» celte reine silencieuse des nuits, la lune! comme sa marche est'
» lente et majestueuse! comme elle répand également ses rayons sur
» l'immensité de son empire ! comme elle ramène partout le calme et
)) le silence! tout repose, tout dort, tout se rapproche du néant! ne
» sentez-vous pas la tristesse se glisser dans votre amc? Votre cœur
» ne se resserre-t-il pas?... Vous pleurez!... ah! pleurez, mon en-
» fant , car ces larmes sont salutaires , elles coulent sur un bonheur
)) qui vous a fui ; Dieu vous créa pour être un ange , et vous ne Têtes
» pas!
» Regardez autour de nous, rien ne s'élève, nous sommes seuls au
» milieu de ce désert ; cette brise qui nous caresse , cette bruyère que
)) nous foulons, tout s'étonne de notre présence, c'est l'heure où sur-
)) gissent les grandes, les nobles pensées, et la solitude est leur asile ;
» est-ce que rien ne s'émeut en vous ?
)) Entendez, ces aboiemens prolongés qui roulent sur le flanc des
)) collines, et qui arrivent si faibles jusqu'à nous , ce sont les chiens de
)) la ferme un peu éloignée que les pas de quelque voyageur ont mis
)) en, émoi , ils jettent dans le sein de la nuit leurs cris d'alarme ;
)) écoutez , comme ils sont répétés dans toutes les fermes voisines ?
» C'est que ces gardiens fidèles des demeures isolées portent la terreur
» dans l'ame des méchans , et la confiance dans celle du laboureur qui
» dort tranquille sous son toit de chaume ; n'est-ce pas qu'il y a là
)) aussi quelque chose de triste, un sentiment qui rappelle l'union du
)) premier âge , l'absence de toute haine , le repos de tous? Ce senti-
)) ment, c'est le souvenir d'une félicité perdue! notre ame rêve tou-
» jours les délices de cet Eden mystérieux qu'habita le premier homme,
)) et quand elle vient à se représenter le tableau de sa déchéance et
» de sa misère, comment ne serait-elle pas triste?.. »
Ainsi me dit le vieillard, et me montrant du doigt le sentier du vil-
lage, il regagna lentement son humble grotte. Je le suivis des yeux
tant que la lumière, incertaine de la nuit put me le permettre ; mais à
peu de distance il s'effaça comme une ombre, c'était l'ermite de
Ceux qui auront cherché, dans le récit que je viens de faire , des
événemens et du drame auront été trompés. En l'écrivant je n'ai pas
voulu surprendre , j'ai cherché a toucher. J'ai voulu redire des pa-
roles qui m'oot été dites dans la soUtude. — Là , elles ont un attrait
— 180 —
que je crains d'avoir aftaibli en les répétant. Un vieillard expliquant
dans le désert à un jeune homme la cause de cette vague tristesse qui
vient tout-à-coup à ceux qui cherchent le plaisir, c'était quelque
chose ; dans le bruit du monde, ce ne sera peut-être rien,
F... Ghapot.
POESIES.
QiaSSSS DU SOIB (1). — L2:8 SSFT BSEEVEILLSS DV CAMBBÉSIS. —
JEAN BCBOIDL.
Depuis que la politique s'est posée la reine de notre société, de-
puis qu'un mouvement général d'industrie semble s'être emparé de
toute l'activité des intelligences pour les pousser dans une voie d'a-
méliorations matérielles, on en est à se demander tous les jours : La
poésie est-elle morte? et nous avons entendu répondre affirmativement
à cette question, comme si la poésie n'était pas ce qu'il y a de plus
impérissable? Dire que la poésie est morte, ne serait-ce pas avouer
que notre société est à une époque de décadence et d'infécondité
pour tout ce qui est généreux, sublime, véritablement beau. La poésie
c'est le cœur, disait Byron. J'ajouterais: La poésie, c^est la créa-
tion. Et l'humanité en est-elle venue à un point de dégradation et
d'épuisement tels qu'elle ne puisse plus faire entendre une noble voix,
et que sa destinée soit désormais l'inertie? Non. Nous repoussons un
pareil langage. La poésie est morte, dit-on, parce qu'elle est inutile
et inopportune quand de graves questions s'agitent , parce que sérieu-
sement préoccupés et marchant vite, nous n'avons pas le temps de
nous arrêter à entendre lire des vers. Ceux qui parlent ainsi n'ont
donc pas besoin, pour se délasser des fatigues de la route, de rencon-
trer de verts gazons pour s'asseoir un moment, de trouver l'eau pure
d'une fontaine pour se rafraîchir, lis ne savent pas ce qu'a de doux
et de vivifiant pour l'ame la voix qui sait le mieux aller jusqu'à
l'ame.
L'esprit, tendu au diapazon de la poésie, c'est-h-dire élevé un in-
stant au-dessus de tous les objets de la vie réelle, se trouve presqu'en
(1) Ckçï Gos$eU0, U]l>r^ç-évUtçur7 rue SAiAt-Grçrmain-Hlçs-Prés, n^ 9
— 181 —
communication avec une nature supérieure. Le poète placé ainsi un mo-
ment au-dessus des autres hommes, mais entendant néanmoins la voix
de leurs passions, semble être plus près de Dieu et plonger plus avant
dans les souffrances de l'immanité. Mieux que le moraliste et le philo-
sophe, il sait dire des paroles qui soulagent et consolent; plus que
tout autre écrivain, il est ^t^/, parce qu'il met plus du jnoi dans
ses œuvres. Voyez-le nous montrant toute son ame avec sa joie et ses
douleurs, entendez-le nous disant le nom de celle qu'il aime, nous
racontant indiscrètement des scènes d'amour qu'il ne peut nous ca-
cher; car parlant de lui, ou il n'est pas sous la domination invincible
qui captive toutes les facultés que l'on peut appeler P inspiration , ou
s'il se découvre devant nous , il doit montrer son cœur à nu. Aussi
dès qu'il s'est révélé tout entier, nous devenons ses amis. Il a droit de
nous dire : J'ai fait tressaillir votre cœur dans ses replis secrets, je
vous ai mis dans la confidence de tous mes sentimens, j'ai pleuré de-
vant vous pour que vous pussiez essuyer mes larmes, je vous ai dit
ma foi et mes doutes, je vous ai ouvert toute mon ame ; ouvrez-moi
donc la vôtre. Lepoétenous convie ainsi aune intimité quinous explique
pourquoi les livres de poésie sont ceux qu'on relit le plus souvent, et
dont on retient le mieux les pages. Ils sont comme des amis que
l'on aime à sentir auprès de soi et vers lesquels on se retourne dans
les momens d'ennui et de tristesse ; qu'on nous permette de parler
aujourd'hui de trois de ces amiSy nouveaux venus dont nous engageons
bien sincèrement ceux qui nous liront à faire la connaissance.
Vous qui vivez seul, vous qui avez souvent l'ame attristée, vous
qui ne croyez pas perdues les heures passées à suivre dans ses rêves
capricieux une imagination riche et brillante ; ô vous qui désirez en-
tendre de doux chants d'amour et de saintes prières, vous qui vous
plaisez à retrouver exprimées en beaux vers des plaintes souvent écloses
au fond de votre cœur, mais que vos paroles n'ont pas révélées ;
Voulez-vous savoir comment on peut faire passer sous ses yeux de
frais et gracieux tableaux remplis de vérité, comment on peut dans la
retraite entendre la voix d'un ami qui console ou pleure avec nous^
prêtez l'oreille aux Brises du soir ^ vous y trouverez le pur reflet d'une
belle ame, vous y trouverez l'expression d'un amour bien chaste et
bien dévoué, vous y trouverez des prières bien douces et bien saintes,
des chants bien harmonieux et bien suaves. L'auteur, madame de
— 182 —
la Besge (née de Villars), a écrit en tête de son livre ce beau vers de
Lamartine qui résume toute la vie du poète :
Aimer, prier, chanter, voilà toute ma vie.
Il était impossible de mieux justifier le choix de cette épigraphe.
— C était lui. — Pardon. — Quand il m'aimait. — Voilà trois
morceaux que nous voudrions pouvoir citer comme indiquant les trois
nuances poétiques dans lesquelles se complaît surtout madame de la
Besge. Nous choisissons la pièce la plus courte.
Pardon, mon Dieu, pardon, car il était ma vie,
Et mon arae à son ame aux cieux était unie.
Oh! s'il faut Lien aimer pour fléchir l'Éternel,
Pardon, car je l'aimais comme l'on aime au ciel.
Pardon!... Quand follement égarés dans leur course
Deux timides ruisseaux, nés de la même source.
Sur la pelouse en fleur en courant vont s'unir,
De s'être rencontrés pourriez-vous les punir?
Pardon ! car de l'amour le rêve m'a trahie,
Les vents ont effeuillé les roses de ma vie ;
Ah ! quand le roseau plie et se brise au désert.
Ne le maudissez pas, car il a tant souffert !
Pardon ! Et de mes jours quand la trame est brisée,
Ah ! qu'il entende au moins ma dernière pensée,
Qu'en son cœur attendri reste un doux souvenir.
Mais qu'il ne m'aime plus.... car aimer c'est souftVir.
C'est bien là, ce me semble, un chant qui s'exhale du cœur sans
préoccupation de la forme, sans intention de briller par l'effet. Dans
tout le recueil, comme dans ce morceau, il y a une exquise délica-
tesse de senlimens et une élégance simple de style. Au milieu de notre
société si dédaigneuse, en général, de tout ce qui n'a pas un intérêt
positif, il y a une société privilégiée qui se préoccupe de l'art pour
l'art en lui-même, une société qui ne croit pas que tout doit pouvoir
ctre traduit en valeurs représentées par des chiffres. Cette société a
accueilli avec bonheur ce livre si léger et si plein, qui est devenu pour
elle un objet de prédilection.
--. td3
LES SEPT MERVEILLES DU CAMBRÉSIS,
PAR M. HENRI CARION.
Le Gambrésis est un pays de religion et de poésie ; fécondé tour à
tour par le génie des trouvères, l'enthousiasme des pèlerins d'Orient
et l'héroïsme du caractère espagnol, il a fleuri comme une terre méri-
dionale au milieu de nos contrées du nord.
Cette heureuse physionomie a frappé M. Henri Garion, et ce jeune
poète a cherché à en reproduire les principaux traits dans une suite
de tableaux que l'on croirait empruntes à un Gastillan du quinzième
siècle; c'est la même naïveté , la même grâce, le même éclat, et quel-
quefois aussi la même négligence.
Les monumens que l'homme élève avec la pierre, le marbre ou l'ai-
rain sont des pages d'histoire; on peut donc les commenter comme
des manuscrits ou des livres , et il est souvent curieux, pour en expli-
quer l'origine et le sens , d'invoquer les traditions des légendes; c'est
ce que M. Garion a voulu faire ; il a joué avec les chroniques autour
de chaque monument de sa ville natale comme un peintre joue avec
des arabesques autour d'un beau dessin ; les Sept merveilles dit Cam-
hrésis sont autant de petits romans ou de fabliaux qui ajoutent aux
fictions du peuple les fictions de la poésie ; le récit, fidèlement em-
preint de la couleur du temps, attache toujours par sa marche originale
et vive; on sourit de bon cœur à une imagination qui sait si bien
trouver, et dès que l'on a commencé une légende, on se laisse dou-
cement porter de vers en vers jusqu'au dénouement.
Martin et Martine ^ les Troiwères du Cambrés is ^ et surtout
VHorlog-e du berger méritent une mention particulière; l'action dra-
matique de ces poèmes décèle un talent de composition qui pourra
s'appliquer avec bonheur à des ouvrages d'un ordre plus élevé ; nous
recommandons seulement à l'auteur de se tenir en garde contre sa fa-
cilité; il a trop de penchant à laisser coUrir sa plume, et elle va comme
sa pensée , avec une rapidité qui n'est pas sans péril. Après un cons-
ciencieux travail de recherches, il faut un travail d'exécution non moins
consciencieux; rien ne vit, rien ne dure sans la pureté du style ; c'est
à la pensée ce qu'étaient dans l'antique Egypte ces bandelettes de par-
fums qui avaient la propriété de conserver les corps et de leur donner
— 184 —
une sorte d'immortalité ; voyez quel changement vient de s'opérer chez
les hommes qui, de nos jours, ont affecté le plus grand dédain pour la
forme! l'expérience leur a démontré que, sans perfection de style^ ja-
mais il n'y avait œuvre d'art , et que le génie qui s'obstinait à demeu-
rer brut, finissait toujours par inspirer plus de regrets que d'admira-
tion ; qu'importe, en effet, que le vase soit d'or ou d'albâtre, si au lieu
d être taillé ou ciselé par un habile sculpteur, il semble n'avoir été pé-
tri que par les mains grossières d'un potier d'argile.
M. Garion a étudié sérieusement le passé, et il sait trop bien com-
prendre les vieux monumens de notre France pour ne pas en tirer de
meilleurs conseils que tous ceux que nous pourrions lui donner; aussi ,
loin d'insister sur une critique que nous craindrions de forcer, ne lui
répéterons-nous point avec l'autorité d'une des plus imposantes auto-
rités du dix-septième siècle :
Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Nous nous bornerons simplement à lui dire : Relisez vos vers avant
de les faire imprimer, relisez-les, ne fut-ce qu'une fois, et en vous
adressant à la postérité ; n'imitez pas ces gens si pressés ou si
imprudens qui ne prennent jamais la peine de relire la lettre qu'ils
n'auront plus le pouvoir de ressaisir, dès qu'elle sera tombée dans la
boîte de la poste.
A part cette observation, nous n'avons que des éloges à faire enten-
dre. S'il est beau d'honoier les croyances de ses aïeux et de célébrer la
gloire de son pays, si l'esprit et le cœur sont de moitié dans cette no-
ble tache, le cœur seul se révèle dans les œuvres inspirées par le dé-
vouement filial, et c'est assez pour en doubler le mérite ; félicitons donc
hautement le jeune auteur de la généreuse destination que le fruit de
ses veilles a reçue ; les principes qu'il défend avec autant de courage
que d'habileté dans V Einancipatcur owl excité la colère du pouvoir, et
son père qui occupait une petite place en dehors du domaine de la po-
litique a été brutalement destitué ; cause involontaire de son malheur,
M. Henri Caiion a voulu lui offrir une réparation digne de lui ; il a
publié son livre et l'a présenté aux habitans de Cambrai comme une
indemnité à laquelle tous les hommes de bien se sont ca)pressés de
concourir, on ne pouvait laire à la fois une meilleure aciion et un
— 185 —
meilleur ouvrage. Un tel début, nous aimons à l'espérer, portera bon
heur et à l'homme et à Fécrivain.
JEAN REBOLL.
Quand la renommée nous apporte un nom nouveau , avant de l'in-
scrire parmi ceux de nos illustrations, nous avons le droit de lui de-
mander ses titres , et, lorsqu'ils pnt été soumis à notre appréciation^
nous demandons encore comme un extrait de naissance, nous voulons
savoir où est né^ ce qu'a fait, et quelle position a l'auteur dont on nous
parle pour la première fois.
A ceux qui pourraient avoir cette curiosité, en deux mots il est fa-
cile de répondre. Jecni Reboulàc Nimcs, âgé aujourd'hui de trente-
huit ans, est boulanger; il n'a reçu aucune éducation ; les premières
années de sa vie n'ont rien révélé qui put faire soupçonner en lui autre
chose que les vertus simples d'un ouvrier laborieux. Mais, selon une
destinée commune à presque tous les hommes^ sa vie ne fut pas long-
temps calme; vint bientôt l'adversité, cette voix puissante qui secoue
l'esprit et le cœur ; cette voix qui, s'indignant de n'exciter que de froi-
des et rares sympathies, pousse quelquefois des cris de mort, ou s'é-
lève vers Dieu pour lui demander des consolations. Reboul, doué d'une
ame ardente et généreuse , avait une foi vive; malheureux , il devint
bientôt poète. De ses premières douleurs datent ses premières inspira-
tions. Son ame se soulagea par des chants plaintifs sans amertume ;
son esprit subit un développement nouveau; il fut frappé de la majesté
des monumens antiques qui font de Nimes une des villes les plus re-
marquables du continent. Ce n'était plus le simple ouvrier, mais le
poète qui s'arrêtait devant les Jvhies ou V Amphithéâtre , qui con-
templait ce Phare antique ou ce magnifique mausolée qu'on a sur-
nommé la ToiW'Magne. C'était le poète qui s'étudiait à lire sur les
murs de In Maiso7i-Carrée l'inscription dédicatoire de ce temple à
Caïus et à Lucius, petits-fils adopfifs. d'Auguste; devant le temple de
Diane , devant la Porte-cV Auguste , devant celle dite de France ,
par laquelle passa François r% c'était encore le poète. TS 'est-ce pas un
abrégé d'histoire que toiis ces monumens des grandes époques? Les
Vandales, les Visigoths, les Francs, les Maures, les Albigeois, les An
9
— 186 —
glais, lîi petite (la quinzième siècle , la rélbrme de Calvin, tout a pas&é
par Nîmes en y imprimant un cachet ineffaçable. Cette ville_, qu'on ap-
pelait autrefois la seconde Rome , n'avait-elle pas encore à offrir au
poète des temps modernes les plus éloquens débris de l'antiquité.
M. Reboul s'est inspiré de la vue de toutes ces grandes choses et des
grands souvenirs qu'elles rappellent. Il a dépeint ce qui était sous ses
veux, puis il a médité. De là, les trois genres qui dominent dans son
œuvre, poésie intime d'abord, poésie descriptive^ puis méditations
philosophiques .
Au milieu de toutes les publications immorales qu'on a répandues
pendant ces dernières années, c'est une douce consolation qu'un livre
tout empreint d'esprit religieux. Celui que nous annonçons est comme
une feuille du rameau d'olivier, qu'après une époque de doute et de
désordres sont venus nous apporter nos deux grands poètes, Chateau-
briand et Lamartine.
Il y a beaucoup à admirer dans Reboul , il s'élève quelquefois aux
plus hautes considérations. Loin d'imiter la plupart des écrivains qui
sortent des rangs du peuple , il n'a pas d'invectives pour la royauté, il
n'est pas le poète des passions populaires, il ne se plaint pas de son
humble condition \ c'est un homme d'ordre. Voici quelques strophes
que nous empruntons à une pièce dédiée à l'abbé de Lamennais :
Les princes, nous dis-tu, vieillards au teint livide,
Se couvrent vainement de leur pourpre splendide :
Leur ulcère commence à pourrir leur manteau ;
La dissolution de jour en jour s'opère.
Peuples, si vous voulez une ère plus prospère,
Ainsi que l'Africain égorge son vieux père.
Par pitié dans leur sein enfoncez le couteau !-...
Hélas ! les rois n'ont pas seuls trompé notre attente,
La populace aussi compte une ère sanglante.
Alors la liberté voila ses yeux de pleurs ;
Le tyran en haillons n'en fut que plus farouche.
Tout système a passé par la pierre de touche :
Jamais le genre humain, se tournant sur sa couche,
^l'a pu complètement endormir ses douleurs.
Chaque jour qui se perd dans l'abîme des âges,
We varie après tout que l'aspect des orages,
Et ne fait que changer le mode de souflfrir.
Toi-même tu l'as dit : l'exil est sur la terre ,
Les cris de l'opprimé ne s'y peuvent pas taire,
— 1S7 —
L'iftjustioe y possède un sceptre héréditaire
Qu'à son poignet de fer nul ne pourra ravir.
Je n'attends pas ici le céleste royaume,
J'attends ce demi-jour où peut prétendre l'homme;
Je crois que tous ces os blanchis et parsemés
Sur ce désert sans fin que le soleil dévore,
Sous un souffle vivant se lèveront. J'ignore
S'il viendra du couchant, s'il viendra de l'aurore ;
Mais je crois fermement qu'ils seront ranimés.
Napoléon est une de ces grandes figures qui devait surtout frapper
Tesprit des poètes de notre époque ; presque tous ont fait tomber à
la fois sur cet homme extraordinaire anathème et admiration. C'est
encore ainsi qu'a procédé Reboul. Il suppose deux voix se répondant
alternativement ; l'une s'irrite des crimes , l'autre s'enthousiasme des
bienfaits et de la gloire. Voici un extrait de ce dithyrambe :
PREMIÈRE VOIX.
Sa palme grandissait, mais la nuit de Vincennes
En ignoble assassin changea le capitainel
Son bras, qui rassurait, effraya le regard :
Lorsqu'à la France détrompée
I) voulut montrer son épée,
La France ne vit qu'un poignard.
O nuit !.... nuit homicide,
Oîi le tyran s'assit au banquet régicide,
Et, jurant alliance aux esprits des en£crs,
Du sang royal emplit sa coupe,
Et but, avec l'infâme troupe,
 la fortune des pervers.
Dans leur complaisance féroce,
Huit hommes, si ce nom appartient aux bourreaux,
Etaient entre ses mains atroces
Comme l'ignoble fer qui pend aux échafauds.
Il leur fut dît : Prenez séance ;
Dans les bassins de la balance
Mettez la mort, et puis la mort;
Que promptement cela se fasse.
Il mesura leur temps, afin que le remord
Ne pût y trouver place.
Au tribunal accusateur
Le prévenu paraît, ou plutôt la victijoie j
— 188 —
On lui dit quel était sou crime :
C'était son nom et sa valeur.
Deux mots sont prononcés : tout est muet d'horreur ;
Les visages, les cœurs, la nuit, tout était sombre ,
Rien ne troublait le silence de l'ombre
Hors la pioche du fossoyeur....
DEUXIÈME VOIX.
Que la honte en retombe au front de tous les traîtres
Qui, puissant, lui baisaient l'empreinte de son pied,
Et qui, lorsque le dieu fut tombé du trépied,
Allèrent lâchement s'offrir à d'autres maîtres ;
Surtout ceux que gorgeait sou or impérial.
Qui, soupirant après le repos des satrapes,
Maudissaient dans leur cœur ce juif errant fatal
Qui leur faisait subir d'éternelles élapes.
Nuages insensés, l'éclat de vos splendeurs
N'était que le reflet de sa grande lumière ;
L'astre, selon vos vœux, a fini sa carrière.
Mais son coucher vous rend à l'état des vapeurs.
Sur la terre long-temps par sa foudre domptée,
Son aigle traîne enfin un aile ensanglantée.
Aux livides lueurs de son dernier canon,
Il tombe : mais sa chute a fait un vide immense.
Les peuples ont repris leur nuit et leur silence :
Sa gloire étaitlcur jour, leur bruit était son nom.
Nous finirons ces citations par quelques vers adniirables extraits
d'une pièce intitulée la Lampe de nuit.
Quoi ! ce corps délicat amant des voluptés,
Ces regards que les cieux enivrent de clartés,
Ces organes si prompts par qui l'ame est servie,
Et si bien en accord dans l'hymne de la vie.
Tout cela ne sera qu'un avorton du temps,
Que la mort doit reprendre après quelques instans !
Tout cela ne sera que des lambeaux putrides
Et puis des vers et puis des ossemens arides
Que peut-être en sifflant un jour le fossoyeur.
De la faim du tombeau robuste pourvoyeur,
Doit briser, eu creusant une fosse nouvelle,
Ou par un temps humide en nettoyer sa pelle,
Puis réduits en poussière, enfin se résumer
Par ce je ne sais quoi qu'on ne saurait nommer.
Qui s'abîme, se perd au sein de la matière,
Dans ce globe qui n'est qu'un plus grand cimetière
Oîi le pied en marchant ne peut être appuyé
Sans fouler une part du genre humain broyé,
— 189 —
Oïl Ton ne peut marquer un pouce de surface
Dont la mort mille fois n'ait déjà pris la place....
Et quand on pense encor qu'en ce moment si court
L'essaim des passions et des douleurs accourt,
Et s'acharne sur nous dans sa barbare joie
Comme plusieurs vautours sur une même proie ;
Que le ver de l'ennui ne sommeille jamais,
Que l'on sent le dégoût caché sous tous les mets,
Que le vin le plus pur dont l'ame est réjouie
Dans le fond de la coupe a toujours quelque lie,
Que l'amitié sacrée et le suave amour
Ont besoin d'être vus sous quelque demi-jour,
Que par un plein soleil souvent on les blasphème,
Que c'est toujours autrui qui s'aime dans nous-mème,
Que l'on ne peut goûter le plus chétif plaisir
Si l'esprit ne descend jusques à s'étourdir.
Comme ces condamnés aux lions de l'arène
Qui se versant entr'eux l'ivresse à coupe pleine,
Dans une délirante et bachique vapeur
Du supplice prochain enveloppaient l'horreur.
Ah ! l'on serait tenté de prendre l'existence
Comme un présent reçu des mains de la vengeance *
Comme un manteau fatal jeté sur notre dos
Et qui doit par degrés nous brûler jusqu'aux os ;
Aussi, malgré la soif que tout a de la vie
Et bien que du Seigneur la loi nous y convie,
Plusieurs de nous, voyant qu'il y faut tant souffrir,
Ont voulu de leurs mains encor la raccourcir,
Ont bravé du trépas l'afifreuse incertitude
Plutôt que d'achever une épreuve aussi rude,
Ont répandu toujours comme un vin frelaté
Qui fait crisper la face après qu'on l'a goûté,
Et la vie et l'enfer jetés dans la balance,
L'enfer leur a paru plus léger en souffrance....
En pensant à la position sociale de celui qui a écrit ces vers, qu'ils
se consolent donc ceux qui révent dans notre société politique Va chi-
mère impossible d'une république. Dans le domaine de la pensée il y
a une république rationelle qui admet aux mêmes honneurs tous les
hommes à nobles inspirations. Il v a dans l'ordre de la morale quelque
chose aussi qui nivelle, c'est la vertu. Nous désirons ardemment voir
tout le monde s'efforcer de conquérir cette juste égalité.
En terminant notre examen sur un homme qui, par une destinée
opposée à ce'le de Gilbert et de quelques autres grands poètes , est
obligé de faire du pain pour acheter le temps de faire des vers^ nous
dirons qu'il y a en général chez Jean Reboul une manière large, une
— 190 —
phrase poétique abondante. Nous serions peut-être en droit néanmoins
de lui reprocher l'abus des périodes un peu longues; cette manière qui
peut avoir l'avantage de mieux faire voir une pensée sous toutes ses
physionomies et dans tout son développement a aussi l'inconvénient
de fatiguer le lecteur sans frapper son esprit. Quelques négligences de
forme et quelquefois même certains détails trop peu dignes du lan-
gage de la poésie , tels sont les défauts que nous signalerons à l'auteur»
N'aurait-il pas mieux fait de conserver en portefeuille quelques piè-
ces qui déparent l'ensemble du recueil ? elles auraient pu aussi avoir
leur triomphe, et ce triomphe, à mon avis, le plus précieux, les appjau-
dissemens intimes d'un ami qui juge avec indulgence, qui n'écoute pas
une pièce de vers pour en faire la critique , mais bien plutôt pour y
trouver un fleuron de plus à ajouter à la couronne littéraire de son ami.
Quoi qu'il en soit , le nom de Jean Reboul appartient désormais à l'a-
ristocratie du talent. L. de J.
— 191 —
DISTRIBUTION DES PRIX
DANS
!«XS ACAHÉVOEn E7 LES GOLÏiÉGSS.
Si la vieillesse et Tenfance se touchent dans le titre de cet article, la faute en
est au mois d'août, à cet inépuisable distributeur de palmes, à cet éternel édi-
teur de gloires qui confond le passé et l'avenir, et qui couronne le printemps des
fleurs brûlées de la canicule ; en moins d'une semaine, Paris a vu quelques mil-
liers de triomphateurs monter au capitole ; l'Institut, la Sorbonne, les collèges,
les pensionnats, et jusqu'aux écoles d'enseignement mutuel, tous les établissp-
mens enfin où l'on vend à bureau ouvert du grec , du latin et quelque peu de
français, ont fourni leur contingent annuel de génies et de prodiges ; il n'a man-
qué, je crois, que celui des salles d'asile ; mais il ne faut désespérer de rien, Al-
lah est grand, et le monopole aussi ; l'université d'ailleurs est une trop bonne
mère pour n'être pas une excellente nourrice.
D'abord, c'est l'Académie des sciences qui a déroulé la liste de ses vainqueurs ;
là il n'y a pas le plus petit mot pour rire, je vous jure ; la physionomie du secré-
taire perpétuel, miroir de toutes les physionomies savantes, semble refléter au
milieu de ce sénat d'hyéroglyphes la tristesse de l'obélisque qui va bientôt nous
dérober la vue de l'Etoile. Le premier lauréat proclamé par M. Sylvestre de
Sacy est un Prussien, le docteur Papencordt ; il avait à tracer l'histoire des Van-
dales en Afrique, et il s'est acquitté de sa tâche avec toute la patience de l'esprit
allemand.
Un second prix a été décerné à M. Miller, attaché au département des ma-
nuscrits de la bibliothèque royale.
M. Loqui a été couronné pour ses recherches sur cette question : Quel fut, de-
puis le deuxième siècle avant notre ère jusqu'à l'établissement de l'empire de
Constantinople, l'état politique des cités grecques établies sur les bords du Pont-
Euxin et de la Propontide.
Une autre question relative à la nation et à l'art étrusques est demeurée sans
solution, et a été retirée par l'Académie.
Le concours a été prolongé sur les deux questions ci- après, savoir, pour la
première jusqu'en 1837, et pour la seconde jusqu'en 1838 : 1° Rechercher quel-
les furent les impositions publiques dans la Gaule, depuis l'origine de la mo-
narchie des Francs jusqu'à la mort de Louis-le-Débonnaire ; comment elles fu-
rent établies et perçues, et quelles personnes y furent soumises ; 2° tracer l'his-
toire des difl'érentes incursions faites par les Arabes d'Asie et d'Afrique, tant sur
le continent de l'Italie que dans les iles qui en dépendent, et celle des établisse-
mens qu'ils y ont formés , et rechercher quelle a été l'influence de ces événe-
mens sur l'état de ces contrées et de leurs habitans.
L'Académie a proposé pour sujet d'un prix qu'elle adjugera dans la séance
puWique de 1838 la question suivante :
— 192 —
« Déterminer quels sont les rapports des poids, des mesures, tant de longueur
que de capacité, et des monnaies qui étaient en usage en France sous les rois
des deux premières races , avec les poids, les mesures et les monnaies du sys-
tème décimal. »
L'Académie a rappelé qu'elle avait proposé pour sujet d'un prix qu'elle adju-
gera dans la séance publique de 1837, cette question :
««Déterminer quelles ont été, à partir du règne de l'empereur Constantin,
jusqu'à la fm du même siècle, les caractères et les vicissitudes du droit de pro-
priété foncière, dans toutes les régions qui ont fait partie de l'empire romain en
Europe. »
Les développemens de cette question ont été donnés dans le programme de la
séance publique de 1835.
Feu M. Allier de Haute-Roche a légué une rente de 400 francs sur l'état, pour
la fondation d'un prix annuel en faveur de celui qui aura publié, dans le cours
de l'année, le meilleur ouvrage de numismatique. Ce prix a été remporté par
M. Streber, conservateur adjoint du cabinet des médailles du roi de Bavière. Il
n'avait pas de concurrens.
Un pareil prix sera adjugé en 1838, pour le meilleur ouvrage sur le même
objet, publié pendant le cours de ladite année.
Les mémoires devront être envoyés avant le 1" avril 1837.
L'Académie ayant été autorisée à disposer chaque année de trois médailles
d'or, de la valeur de 500 fr. chacune, en faveur des trois auteurs qui auront en-
voyé les meilleurs ouvrages sur les antiquités nationales, a décerné ces trois mé-
dailles :
1° A M. de Saulcy, lieutenant d'artillerie à l'école de Metz, pour ses recher-
ches sur les monnaies de la cité de Metz.
2'^ A M. Prieur, payeur de l'armée française à Bougie, pour la recherche des
monumens de tout genre de la domination romaine, existans dans les possessions
françaises en Afrique.
3° A M. de la Saussaye, secrétaire de la société des sciences et des lettres de
Blois, pour la continuation de ses travaux sur l'histoire de la Sologne blésoise, à
l'époque de la domination romaine.
Des mentions honorables ont été accordées à M. Thomassy, architecte, ancien
élève de l'école des chartes, auteur d'une description des ruines de l'église de
Gilloneou Saint-Guillein du désert, dans le Bas-Languedoc; à IM. Gilbert, au-
teur des descriptions de l'abbaye de Saint-Riquier en Ponthieu, et de Saint-Val-
franc d'Abbeville ; et à M. Dumége, conservateur du musée de Toulouse, auteur
de l'Archéologie pyrénéenne et de nombreux mémoires sur les antiquités du
midi de la France.
L'Académie a décidé que la commission des antiquités nationales ne compren-
dra, à l'avenir, dans son rapport annuel, que les ouvrages ou mémoires qui se-
ront parvenus avant le l'^' juin.
L'exactitude oflicielle de ces détails nous dispensera d'en dire davantage ; le
public n'aura pas la barbarie, nous l'espérons, de réclamer de nous, soit le mé-
moire de M. Langlois surCrichna, une des nombreuses incarnations de Vichnou,
ni la notice de M. de Sacy sur Thurot ; nous prenons à témoin les quinze entêtés
— 193 —
qui sont restés d'arrache-pied avec nous dans la salle jusqu'à la clôture de la
séance , que la voix sépulcrale de M. le secrétaire perpétuel n'a pas dépassé
riiémicycle.
' L'Académie française, venue la seconde, a fait une plus large dépense de mé-
dailles que sa sœur ; elle en a décerné à l'éloquence, à la vertu et à la morale,
tant en son nom qu'en celui de son riche bienfaiteur, M. de Monthyon.
Nous ne voulons juger aucun jugement ni affliger aucune joie ; mais qu'il nous
soit permis d'émettre un vœu ; c'est qu'à l'avenir le docte aréopage soit plus
heureux dans le choix des sujets et n'expose pas ses jeunes concurrens à battre
les airs de vagues périodes gonflées et enluminées comme des ballons. M. Fau-
gère, professeur émérite de sixième, dit-on, a eu beau feuilleter ses auteurs
pour disserter éloquemment sur le courage civil ; le lieu commun l'a noyé ; il n'a
osé mettre en scène dans son dialogue aucun Komain de la doctrine, aucun Spar-
tiate du tiers-parti, et il n'a montré sous les traits de l'Hôpital et de Montaigne
que des statues froides, que des figures inanimées à travers lesquelles le public
n'a pas su apercevoir les modèles contemporains qu'on aurait voulu lui faire re-
commander par de flatteuses allusions ; aussi, M. le secrétaire perpétuel Ville-
main, après avoir parlé de la candeur du lauréat, n'a-t-il pas dissimulé le désap-
pointement de l'Académie :
cf Peut-être, a-t-il dit, verra-t-on dans la forme adoptée par M. Faugère, et
dans la date qu'il a choisie un moyen d'échapper à plusieurs difficultés du sujet,
et de rejeter la leçon àdius un lointain plus commode pour l'auteur... et pour les
juges. »
Il y a dans ces derniers mots un correctif de bon goût qui fait honneur à l'ha-
bileté de M. Villemain.
Pour les prix destinés aux ouvrages les plus utiles aux mœurs, l'Académie a
décerné : 1° un prix de huit mille francs à M. Alexis de Tocqueville, auteur d'un
ouvrage intitulé : De la démocratie en Amérique^ 2 vol. in-8 ; 2° deux médailles de
trois mille francs chacune, à M. L. A. A. Marquet-Yasselot, auteur d'un ouvrage
intitulé : Examen historique et critique des di^fcrses théories pénitentiaires^ 3 vol. in-8;
à M. Gustave de Beaumont, auteur d'un ouvrage intitulé ; Marie, ou \' Esclavage
aux États-Unis^ 2 vol. in-8 ; 3° et trois médailles de quinze cents francs chacune,
à M. Poujoulat, auteur d'un ouvrage intitulé : la Bédouine, 2 vol. in-12 ; à
M. J.-B. Montfalcon, auteur d'un ouvrage intitulé : Code moral des ouvriers,
1 vol. in-8 ; à M. Emile Bères, auteur d'un ouvrage intitulé : les Classes ouvrières,
1 vol. in-8.
Nous n'avons pas été les derniers, on le sait, à rendre hommage au beau tra-
vail de M. A. de Tocqueville ; un de nos collaborateurs les plus distingués,
M. J. duTheil, en a fait l'éloge dans un examen critique trop approfondi pour
qu'il soit nécessaire de rappeler à nos lecteurs une opinion qu'ils ont partagée
sans doute ; mais ce que l'on connaît de notre sentiment ne nous donne que plus
de liberté pour rechercher les motifs secrets de la munificence académique.
Si notre mémoire ne nous trompe pas , il advint un jour de l'autonme dernier
que l'on parla dans tous les salons d'un accès d'enthousiasme qui avait saisi M. de
Talleyrand, et chacun de s'étonner ; cependant, il était bien vrai que M. de Tal-
leyrand s'était enthousiasmé; et la raison de son enthousiasme, c'est qu'il voulait
— 194 —
que le public s'enthousiasmât ; c'était un ton donné, le la du chef d'orchestre ;
on devait donc supposer qu'il y avait dans l'ouvrage qui passait pour avoir
causé cet effet galvanique une utiUté actuelle , quelque vertu cachée dont
la politique comptait faire son profit; or, ce quelque chose que tout le
monde se mit à chercher, c'est en réalité une des plus lumineuses démon-
strations qui aient encore paru contre les excès de la démocratie et de la
souveraineté du peuple. Les hommes qui sont sortis de l'Hôtel-de-Ville sous la
même bannière n'ont pas tardé, on s'en souvient, à se diviser en deux camps, ou,
pour nous tenir dans la spécialité de cet article, en deux écoles: l'école convention-
nelle deSaint-Just, Danton, etc., l'école américaine de Washington et Lafayette ;
aux disciples de la première, on a répondu à coups déplume d'abord, puis à
coups de fusil et de canon ; quant à ceux de la seconde, dont le plus habile pro-
fesseur vient de périr si malheureusement dans un duel, on leur a opposé beau-
coup de raisonnemens et encore plus de réquisitoires ; mais il n'est pas de haran-
gue, judiciaire ou non, que ceux-ci n'aient pas cru pouvoir réfuter en invoquant
une ancienne complicité, et il a fallu sans cesse se débattre contre cette inévita-
ble récrimination. En cet état de lutte , c'était une bonne fortune de voir un
homme d'honneur et de talent, étranger aux passions politiques, et cédant seu-
lement à une inspiration sociale, s'élancer dans l'arène et terrasser ses adversai-
res, a Votre modèle de république n'est pas celui de 93, » semble-t-on dire aux
puritains de la souveraineté du peuple, c'est l'union américaine, Ehl bien, soyez
satisfaits, nous consentons à vous croire ; mais ouvrez le livre de M. de Tocque-
ville, et vous allez voir votre souveraineté en action. La démocratie, que vous
poussez à ses dernières conséquences, est dans la plénitude de son règne aux Etats-
Unis ; elle s'y est établie tout à l'aise, sans embarras de passé, sans préoccupation
de voisinage ; elle a eu ses coudées franches, en un mot. Qu'a-t-clle fait de son
omnipotence, cependant ? elle n'a pu se soutenir sans s'appuyer sur les deux ex-
trémités du despotisme, l'esclavage et l'intolérance ; elle est absolue dans son
église, elle est oppressive dans son régime intérieur, et malgré le secours perma-
nent de ce double moyen de gouvernement, elle languit, elle est prête à mourirl. .
Que prctendez-vous donc en faire dans notre vieille Europe en présence des tra-
ditions du passé et au milieu de tant de voisins incommodes?... La conclusion se
tire d'elle-même, et voilà comment M. de Tocqueville, devenu sans s'en douter
le meilleur avocat d'une cause qui n'est pas la sienne, a fait pleurer de joie ce
sensible M. de Talleyrand, qui embrassa le héros des Deux-Mondes sur l'autel
de la patrie, et qui célébra une messe solennelle en l'honneur du triomphe de la
souveraineté du peuple.
Si notre interprétation paraît hasai*dée, qu'on écoute M. Yillemain, et l'on
verra si ce n'est pas la même explication qui perce à travers les adroits ménage-
mens de son langage.
» A quelque point qu'on se place, dit-il, le gouvernement et la société des
Etats-Unis d'Amérique sont un problème curieux ou inquiétant pour l'Europe.
Discuter ce problème, analyser ce monde nouveau, montrer ses analogies avec le
nôtre et ses insurmontables différences , voir transplantées dans leur lieu d'épreu^*c
le plus favorable, et développées à leur plus haut degré décroissance, quelques-
unes des théories qui agitent l'Europe, et juger ainsi ce qui, au milieu même
^ 195 ^
d'une nature faite exprès pour elle, manque à leur succès, borne leur durée là
même où elles triomphent, et les rend impossibles ailleurs ; voilà sans doute une
des plus graves instructions que puisse donner le publiciste ami de l'humanité ;
et tels sont les résultats, involontaires ou cherchés, du travail de M. de Toc-
queville.
• ••♦*•••••••• ••••••••••••
» Kien, avant le nouveau publiciste, ne donnait Tidée de cette extrême égalité
américaine , qu'il a si vivement dépeinte et si habilement expliquée. En mon-
trant à quelles conditions elle se maintient, de quels secours contradictoires elle
a besoin, depuis le zèle religieux jusqu'à l'esclavage, il indique assez combien,
avec quelques élémens de moins, la même disposition démocratique peut favo-
riser l'excès du pouvoir, encore plus que celui de la liberté. Et la leçon qu'il en
tire et qui , cette fois, s'adresse à V Europe, c'est que le progrès des lumières et
des lois doit suivre l'égalité croissan^te des hommes, et qu'ainsi, apprenant à se
régler elle-même, à mesure qu'elle s'élève, la même force populaire peut se plier
utilement à des formes diverses de pouvoir, et maintenir en Europe la stabilité
monarchique parla liberté des institutions et l'intérêt national,
» Depuis cet ouvrage, encore si récent, on a vu, dans les Etats-Unis d'Amé-
rique, le maintien de l'esclavage protégé par l'impunité du meurtre, et par une
sorte de tribunal weymique démocratiquement organisé ; on a vu, sur cette terre
de tolérance religieuse, des églises chrétiennes incendiées, afin que la foi dans l'es-
clavage ne fût pas ébranlée et pour préserver les noirs et les blancs de la contagion
del'Evangile. On lisait partout, il y a peu de jours encore, que, dans une des vil-
les de l'Union, un homme de couleur ayant blessé un magistrat, le peuple, indi-
gné du crime, s'est saisi du coupable pour le punir au-delà des lois, et qu'il l'a
brûlé à petit feu sur la place publique, comme faisaient, au même lieu, mais
barbare alors et couvert de forêts, les cannibales extiipés par les colons civilisés
d'Amérique.
» M. de Tocque ville n'a pas raconté ces faits, plus nouveaux que son ouvrage ;
mais il les a prévus, en montrant avec une admirable sagacité ce qu'il y a de
faiblesse dans le gouvernement fédéral, et tout ce que l' extrême démocratie ren-
ferme de tyrannie. Un des beaux caractères de son livre, c'est d'être une protes-
tation contre toute iniquité sociale, de quelque nom qu'elle s'autorise, et, dans la
vive peinture de la souveraineté du peuple en action, d'avoir mis partout au-dessus
d'elle la souveraineté de la justice et de la raison. »
Et nunc discite, 6 vous tous qui aspirez aux prix Monthyon î sachez trouver
une utilité politique dans une utilité morale, et l'intérêt que vous aurez servi
vous servira.
L'Académie a proposé un prix de 3,000 francs pour une question qui embrasse
quelques points importans de notre histoire littéraire, et d'où peuvent sortir
d'utiles conseils : « Examiner quelle a été, sur la littérature française, au com-
» mencement du dix-septième siècle, l'influence delà littérature espagnole, et,
» en général, rechercher par quel art et par quelles heureuses circonstances
« notre Uttérature, à diverses époques, a profité du commerce des littératures
» étrangères, en maintenant son caractère original. »
— 196 —
= « Une autre somme de 6,000 francs est destinée à récompenser les meilleures
traductions d'ouvrages de morale qui seraient publiées d'ici au 1*' janvier 1830.»
L'éloge du chancelier Gerson est le sujet du coricours d'éloquence pour 1837.
Les collèges royaux de Paris et de Versailles ont député leur brillante élite à la
Sorbonne pour y recevoir des mains de M. Pelet (de la Lozère) une quantité de
beaux livres magnifiquement reliés. M. Pelet est grand-maître... non pas d'é-
loquence, entendons-nous, mais tout bonnement de l'université ; ce qui est loin
d'être la même chose, si nous en jugeons par son discours ; il a entretenu d'un
ton glacé son ardent auditoire de la difficulté qu'il y a de faire le bien, et, en l'en-
tendant, on a compris qu'il pouvait parfois n'être pas plus facile de bien dire
que de bien faire ; du reste, au lieu d'un prix d'honneur, il y en a présentement
trois ou quatre ; voilà ce que c'est que les époques de progrès ; c'est à ne plus
s'y reconnaître.
Lelendemain de la distribution du concours général, les distributions particu-
lières ont commencé ; les bruits de gloire répétés ainsi d'échos en échos vont tou-
jours s'alTaiblissant jusqu'à ce qu'ils expirent au fond de la plus chétive école;
maintenant, parcourez les journaux ; chaque institution produit son bulletin et
affiche son compte de prix et d'accessits ; c'est le menu du banquet ; nous sou-
haitons que tous ces lauriers que l'on effeuille sur la tête des pères de famille leur
fassent oublier le poids des bordereaux universitaires. ' »
Nous avions le projet de parler des pensionnats ; mais toute réflexion faite,
nous laisserons ce soin au Journal des Jeunes personnes; de notre part, ce serait une
usurpation; de la sienne, au contraire, ce sera l'exercice d'un droit légitime, et
nous aimons à faire acte de respect pour la légitimité, alors même qu'elle nous
impose des sacrifices.
— 197 —
a^^si o)as ^^aâsîâ33<
Dans cette saison de vacances où le Nord va demander des distractions au
Midi et le Midi au Nord, on aime à suivre tous les mouvemens de cette grande
partie de barres , et la poste a une activité que la presse peut imiter sans crain-
dre de fatiguer le public ; c'est à elle, dont le centre est à Paris et dont la cir-
conférence embrasse la France entière, de servir de bureau général de ren-
seignemens.
Commençons par les Eaux des Pyrénées ; quelques fragmens d'une lettre que
nous avons reçue de Bagnères-Bigorre suppléeront, nous l'espérons, au silence
de plus d'une correspondance paresseuse, et dissiperont les inquiétudes qui se
mêlent toujours à l'absence :
u Je viens de parcourir presque toute la chaîne des Pyrénées, et je suis en fonds
pour faire du pittoresque pendant au moins six mois , mais ne craignez rien ,
je suis encore à table, et ma digestion est loin d'être faite. Je laisse donc de côté
le pays que je veux déguster à loisir ; c'est mon café, et j'entends le boire suivant
les principes de l'art: un mot sur les voyageurs aura plus d'intérêt pour vous et
dérangera moins l'ordre de mes jouissances.
Pau, qui possède la plus précieuse relique de la monarchie française , le ber-
ceau de Henri IV, semble avoir été pris d'assaut parles Anglais ; aussi me suis-je
hâté d'en déloger; dans un passage rapide aux eaux chaudes, j'ai aperçu M.
d'Argout, qui m'a paru aussi bien portant que la plupart des baigneurs ; c'est un
grand maigre, dont le profil... Quelle distraction! n'allais-je point vous en
faire le portrait, comme s'il n'était pas chez tous les marchands de caricatures ;
les eaux bonnes offrent l'aspect d'un congrès financier ; on m'y a montré à la
fois M. de Calmon, directeur-général de l'enregistrement ; M. Gréterin, direc-
teur de$ douanes; M. Marcotte, directeur ou plutôt ex-directeur des forêts, car
il vient d'être tout fraîchement remercié. Figurez-vous une table ornée de toutes
ces notabilités du budget renforcées de M. Hochet, secrétaire-général du con-
seil-d'état, de M. Amilhau, premier président de la cour de Pau, et de je ne
sais combien de fonctionnaires grands et petits, où se trouvaient M. et ma-
dame de Coislin, M. de Béthizi, M. Sosthène de Larochefoucauld, etc., etc.;
le tête à tête n'est-il pas curieux ?
Une femme charmante qui a donné plusieurs bals cet hiver, madame Tayer,
fille du général Bertrand, avait su faire l'alliance du faubourg Saint-Germain et
de la Chaussée-d'Antin ; dans les cavalcades qui l'accompagnaient, on voyait
chevaucher gaîment, botte à botte, les opinions les plus opposées, toujours
d'accord pour laire l'éloge de sa grâce et de son esprit. Madame Fleury, femme
du receveur-général d'Orléans, avait part aux mêmes hommages et les justifiait
également ; on regrettait de ne rencontrer ni la duchesse de Cadore, ni la marquise
de Dampierre ; mais ces dames étaient réellement malades et vivaient retirées.
M. et madame de Luppé, M. Karl de Puységur, M. de Montbrison, M. de Bé-
renger, M. Fulde, banquier, et une foule d'autres personnes distinguées dont
les noms m'échappent, aninuient les promenades et les raouts du soir ; les fas-
hionables avaient adopté un costume uniforme pour les courses des montagnes ;
pantalon blanc, veste ronde de même couleur à boutons noirs, ceintures rouges
en barèges, et chapeau de paille bordé d'un cordonnet de velours ; tous se ser-
vaient d'un gros fouet de poste en guise de cravache, et plusieurs avaient fait
mettre des grelots aux cous de leurs chevaux.
Deux tristes événemens se sont mêlés aux plaisirs des eaux bonnes ; à l'ou-
verture de la saison, madame de Thuisy, née de Béarn, a été écrasée par la
chute d'un rocher, et madame Alexis de Noailles, après avoir en vain demandé
quelques soulagemens aux bains, a été contrainte d'y renoncer pour aller mou-
rir à Paris. L'affluence a été si grande cependant, qu'un retardataire de ma con-
naissance n'a pu trouver un lit que dans un grenier.
Je passe sur Barèges , c'est l'hôpital des Pyrénées; les malades sont en majo-
rité; il y a de quoi effrayer les gens qui se portent bien; j'y ai remarqué le
marquis et la marquise de Caraman, M. et madame de Montbreton, M. de
Nicolaï, une jeune et jolie veuve de Granville, madame Warrein, MM. de
Noè, Rivaud delà Raffinière, etc., etc.
A Saint-Sauveur, on se pressait autour delà belle duchesse d'Istrie, qui arrivait
de Néri avec son mari et son frère le comte de Lagrange ; ime partie du person-
nel des bals de Paris s'était partagé entre cet établissement et Cauteretz, dont le
personnage dominant était le duc de Fitz-James. M. et madame des Ëstards,
M. et madame de Schulenbourg, M. et madame Lechanteur, MM. Alexis de
Pommereu et d'Alton étaient d'un côté, je ne puis compter tous ceux qui étaient
de l'autre : ce serait vme liste sans fin. En deux mots, la saison a été jusqu'à
présent aussi brillante qu'animée ; Bagnères-Luchon, que je n'ai pu visiter, est
encombrécomme d'habitude de Bordelais et de Toulousains ; la Garonne y coule
à pleins bords; quelque cas que j'en fasse, je n'irai pas la chercher, je l'atten-
drai ici. Bagnères-Bigorre est le rendez-vous universel de l'arrière-saison ; déjà
l'on accourt de toutes parts, et pour peu que l'invasion continue, il faudra que
nous logions dans les gouttières, si les chats veulent bien nous les céder. »
— 109 —
l^wne hcs €hêkiKe9.
Pour l'honneur de ce que l'on veut bien appeler notre théâtre, le mieux est de
passer rapidement, le plus rapidement possible, sur les produits dramatiques du
mois d'août 1836. Depuis et y compris le Chei^alier de Canolle , musique de
M. Font-Michel (quelle musique!), poème de madame Gay (quel poème I),
jusqu'au Christiern de la Gaîté, c'est une avalanche de chutes à écraseï le plus
intrépide amateur.
Au Vaudeville, d'Aubigné, de M. Ancelot, atïreux complot tramé contre l'au-
ditoire, mais heureusement déjoué^ grâce au public, et surtout grâce aux acteurs ;
Aux Variétés, Madame Pctéroff^ une anglaise^ longs imbroglios aussi froids que
la Russie, aussi maussades que l'Angleterre ;
Au Palais-Royal, le Conseil de discipline^ triste parodie d'une parodie plus pi-
toyable encore, la garde soi-disant nationale ;
A la Gaîté, sans compter ce Christiern dont je vous parlais tout-à-l'heure, les
Tribulations d'un barbier^ pauvre diable qui n'avait pas compté sur la plus rude
de toutes, celle du sifflet ;
A l'Ambigu-Comique, Tout ou rien, hoimête drame de M. Paul de Kock, le-
quel répond mieux, il faut le dire, au dernier mot du titre qu'au premier ; et
Vaugelas, vaudeville grammatical, gai comme une leçon d'orthographe, et amu-
sant comme une faute de français ;
Aux Folies-Dramatiques , la Cour de Pharaon , savante dissertation sur les
sept plaies d'Egypte, qui m'en ont révélé une huitième bien plus terrible à elle
seule que les sept autres à la fois, l'ennui ;
Partout enfin des chutes, des sifflets ; partout la solitude et le désert. Avis à
vous, MM. les directeurs. La nature a horreur du vide : croyez-moi, c'est uu bon
exemple que la natiue vous donne là.
— 200
TRADUCTION DU PARADIS PERDU DE MILTON ,
PAS M. SB CHATEAUBRIAND.
On aime à voir les choses de génie marcher ensemble ; ainsi les amis des let-
tres et des arts vont avoir à se réjouir. Auprès du texte de Chateaubriand se-
ront placés les beaux dessins de Flatlers. Si l'auteur du Génie du Christia-
nisme a bien compris le sublime génie du poète d'Albion , le célèbre statuaire
avec son crayon l'a bien traduit aussi. Cette réunion de talens va faire de
l'édition de luxe du Paradis perdu une œuvre incomparable ; on assure même
que le nom de l'abbé de Lamennais se joindra aux illustrations que nous venons
de citer ; on dit qu'une introduction doit être écrite par lui et précéder l'ouvrage
que nous annonçons.
Nous devions donner à nos lecteurs un compte-rendu des morceaux de poésie
qui nous ont été adressés par plusieurs jeunes amis de VEcho. Mais ayant aujour-
d'hui plusieurs articles d'un intérêt d'actualité , nous ne donnerons la Guirlande
poétique, que dans la livraison du 1" octobre prochain.
>0.^r-r»
M. Sicard , rue d'Arcole , 4 , à Marseille , est agréé conune membre corres-
pondant de la société de la Jeune France.
MM. les actionnaires de VÉclio de la Jeune France-Reime catholique sont pré-
venus qu'une assemblée générale aura lieu le 12 septembre prochain , à une
heure après midi , rue de Ménars , T).
S'adresser pour la rédaclion à IM. le vicomte Walsh, directeur-rédacteur en chef, et pour
l'admiuislration à M. Léon de.Touvknkl, administrateur, rue de Me'nars^ 5.
PARIS. — IMPRIMERIE DE Bf,THUNK ET PLON , RUE DE VAUCIRARD, 5G.
ÉCHO
•
V* édition, — Tome Y. — 1*t oc/o^r^ 1836» 10
ECHO
DE
LA JEUNE FRANCE.
-f?'»"^'"^
SOMMAIRE*
Saint Louis. — Ne touchez pas à la hache (méditatiou historique), par M. A. de Pidbusque. •— Le
Doyen de Saint-Patrick (nouvelle), par Aug. Chevalier. — Chronique littéraire, par L. de J. —
Portraits espagnols j l'Afrancisado , par Bernard Lopez. — Guirlande poétique, par le vicomte
Walsh. — Obélisque de Louqsor, par Odolant-Desnos. — Revue des Revues, par Y. — Chro-
nique de Paris, Courses de chevaux. Exposition de la Société d'Horticulture, par XXX. —
Lettre des Pyrénées , Musée de Bagnères-Bigorre , Assassinat du Vignemalc. — « Revue des
théâtres, par A. dç B, '^ Provinces, Faits divers.
Pour bien juger de la majestueuse beauté des monts , il ne faut pas
être trop près de leurs bases... il faut être un peu au loin.
Il en est de même des grands caractères ; pour les bien apprécier, il
faut qu'il y ait une distance de temps entre eux et nous.
Le caractère de Louis IX est gardé par les siècles pour être offert en
modèle aux rois. Et nous conseillons aux condamnés à la couronne de
reporter souvent leurs regards sur le fils de Blanche de Gastille,
En étudiant ce type de l'ancienne royauté , ils apprendront autre
chose qu^k prier Dieu,
Et cependant pr/er Dleu^ c'est déjà beaucoup pour un roi ; car on
prie Dieu autant par ses actions que par ses paroles. Or, l'homme
qui , pour se rapprocher de la divinité , pour paraître moins nu en sa
présence , se revêt de bonnes œuvres , a déjà chance de faire un bon
roi. Dans un livre de prière, il y r. toute une politique sacrée : pour
être juste , pour ne rien retenir à autrui , pour donner l'exemple des
bonnes mœurs , pour être sage, chaste, économe, doux envers le.^
1'» édition, ^ Tome Y, — 1*? octokc 1830. 10
— 202 —
malheureux, ferme envers lesméchariS; ou n'a qu'à se souvenir de
son catéchisme , toute la vie de Vliomme de bien se trouve là : pour
être bon j'oi^ avant tout il faut être homme de bien.
Louis IX était essentiellement homme de bien^ son àme était pure
et ardente , son cœur noble et compatissant ^ son caractère ferme et
élevé.
Ce qu'il aimait le plus , c'était la franchise ; il avait en horreur le
mensonge et l'hypocrisie. Et Joinville dit quelque part que le saint
roi aimoit à regarder face à face ceux qui avoient besoignc
à lui.
En tout homme , l'hypocrisie et la fausseté sont choses bien mépri-
sables; mais, avec la corruption qui existe par le monde, on conçoit
que la faiblesse y recourt quelquefois pour arriver à ses fins. L'hvpo-
crisie c'est le vice des faibles. Les enfans mentent parce qu'ils ont pcui"
d'être grondés. Mais , quand on est fort et puissant , l'hypocrisie et le
mensonge se conçoivent plus difficilement , et pour que ces vices igno-
bles, ces deux péchés d'en-bas, se trouvent au cœur d'un prince, il
faut que ce cœur soit bien corrompu.
En étudiant saint Louis , on prend une grande haine, un profond
mépris pour toute félonie , pour tout mensonge.
Pour être homme de bien , il faut avoir le courage de son opinion.
Car il est vil de ne pas confesser ce que Ton croit, de ne pas défendre
ce qu'on aime... Or , Louis IX était chrétien fervent , il aimait la croix
avec l'ardeur et l'amour d'un chevalier, et si quelque politique de son
temps était v^enu lui conseiller de cacher au-dedans de lui cette ardeur
religieuse; lui dire que , pour garder sa couronne , il fallait en quelque
sorte renier la croix... Louis, d'ordinaire si plein de douceur et de
mansuétude , serait entré dans une grande et sainte colère et aurait à
jamais banni de sa présence le méchant conseiller.
Oh ! saint Louis était homme à briser sa couronne plutôt que de la
porter avec une souillure !
Mais pour bien louer le plus grand roi des siècles passés , laissons
parler le plus grand écrivain du siècle présent. Voici comment M. de
Chateaubriand raconte les derniers momens de saint Louis :
(( Du sommet de Byrsa , l'œil embrasse les ruines de Carthage, qui
sont plus nombreuses qu'on ne le pense généralement. Elles ressem-
blent à celles de Sparte; n'ayant rien de bien conservé, mais occu-
— 203 —
pant un espace considérable. Je les vis au mois de février , les figuiers,
les oliviers , les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles ; de
grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure
parmi les débris de marbres de toutes couleurs... Au loin, je prome-
nais mes regards sur l'isthme, sur une double mer, sur des îles loin-
taines, sur une campagne riante , sur des lacs bleuâtres , sur des mon-
tagnes azurées ; je découvrais des forêts de vaisseaux^ des aqueducs,
des villages maures , des hermitages mahométans , les minarets et
les maisons blanches de Tunis. Des milliers de sansonnets. réunis en
bataillons et ressemblant à des nuages volaient au-dessus de ma tète ;
environné des plus grands et des plus touchans souvenirs , je pensais
à Didon , à Sophonisbe , à la noble épouse d'Astrubal ; je contemplais
les vastes plaines où sont ensevelies les légions d'Annibal , de Scipion
et de César, mes yeux voulaient reconnaître l'emplacement d'Utique;
hélas! les débris du palais de Tibère existent encore à Gaprée , et l'on
cherche en vain à Utique la place de la maison de Gaton ! Enfin les ter-
ribles Vendales , les légers Maures passaient tour à tour devant ma mé-
rpoire, qui m'offrait pour dernier tableau saint Louis expirant sur
les ruines de Garthage. Que le récit de la mort de ce prince termine
cet itinéraire , heureux de rentrer, pour ainsi dire, dans ma patrie par
un antique monument de ses vertus, et de finir au tombeau du saint
roi ce long pèlerinage aux tombeaux des grands hommes.
)) Lorsque saint Louis entreprit son second voyage d'outre-mer , il
n'était plus jeune , sa santé affaiblie ne lui permettait ni de rester long-
temps à cheval , ni de soutenir le poids d'une armure; mais Louis n'a-
vait rien perdu de sa vigueur d'ame. Il assemble à Paris les grands du
royaume et leur fait la peinture des malheurs de la Palestine , et leur
déclare qu'il est résolu d'aller au secours de ses frères les chrétiens ;
en même temps il reçoit la croix des mains du légat , et la donne à ses
trois fils aînés.
)> Une foule de seigneurs se croisant avec lui, les rois de l'Europe so
préparent à prendre la bannière! Charles de Sicile, Edward d'Angle-
terre , Gaston de Béarn , les rois de Navarre et d'Aragon. Les femmes
montrèrent le même zèle; la dame de Poitiers, la comtesse de Breta-
gne, Yolande de Bourgogne, Jeanne de Toulon, Isabelle de France,
Amélie de Gourtenay, quittèrent la quenouille que filaient alors les
reines et suivirent leurs maris outre-mer.
— 204 —
)) Saint Louis fit son testament: il laissa à Agnès, la plus jeune de ses
filles , dix mille fi'ancs pour se marier , et quatre mille ft'ancs à la reine
Marguerite : il nomma ensuite deux régens du rovaume; Mathila , abbé
de Saint-Denis, et Simon, sire de Ncsie, après quoi il alla prendre
l'oriflamme. Cette bannière que Ton commence à voir dans nos armées
sous le règne de Louis-Ie-Gros, était un étendard de soie attaché au
bout d'une lance; il était d'un vermeil samit, à guise de gonfanon à trois
queues, il avait autour deshouppesde soie verte; on le déposait en temps
de paix sur l'autel de Saint-Denis parmi les tombeaux des rois , comme
pour avertir que de race en race les Français étaient fidèles à Dieu , au
prince , h l'honneur. Saint Louis prit cette bannière des mains de
l'abbé selon l'usage. Il reçut en même temps Tescarcelle du voyage et
le bourdon du pèlerin, que l'on appelait la consolation et la marque du
vovage , coutume si ancienne dans la monarchie, que Charlemagne
fut enterré avec l'escarcelle d'or qu'il avait coutume de porter en
Italie. Louis pria an tombeau des martyrs et mit son royaume sous la
protection du patron de la France. Le lendemain de cette cérémonie,
il se rendit pieds nus avec ses fils du Palais-de-Justice à l'église de No-
tre-Dame. Le soir du même jour, il partit pour Vincennes , où il fit
ses adieux h la reine Marguerite, gentille, bonne reine, pleine de
grande simplesse , dit Robert de Sainceriaux ; ensuite il quitta pour
jamais ses vieux chênes, vénérables témoins de sa justice et de sa
vertfî.
)) Déjà les comtes de Nemours, de Montmorency et de Vendôme n'é-
taient plus, le roi avait vu mourir dans ses bras son fils chéri, le duc de
Ncvers. Il se sentit lui-même frappé , et s'aperçut dès le premier mo-
ment que le coup était mortel , que ce coup abattrait facilement un
corps usé par la fatigue de la guerre , par les soucis du trône et par les
Teilles religieuses et royales qu'il consacrait à son Dieu et a son peuple.
Il tacha néanmoins de dissimuler son mal et de cacher la' douleur qu'il
ressentait de la perte de son fils. On le voyait, la mort sur le front ,
visiter les hôpitaux , comme im de ces pères de la Merci , consacrés
dans les mêmes lieux à la rédemption des captifs et au salut des pesti-
férés. Des œuvres du saint , il passait aux devoirs du roi, veillait à la
sûreté du camp , montrait à l'ennemi un visage intrépide, ou , assis
devant sa tente , rendait la justice h ses sujets comme sous le chêne de
Yincenne.
— 205 —
(( La maladie faisant des progrès , Louis demanda l'extrèmc-onction ;
il répondit aux prières des agonisans avec une voix aussi Icrme que
s'il avait donné des ordres sur un champ de bataille ; il se mit à ge-
noux au pied de son lit pour recevoir le saint viatique , et on fut
obligé de soutenir par les bras ce nouveau saint Jérôme dans celle
dernière communion ; depuis ce moment il mit fin aux pensées de la
terre, et se crut acquitté envers ses peuples;..- Eh quel monarque
avait jamais mieux rempli ses devoirs? Sa charité s'étendit alors k
tous les hommes, il pria pour les infidèles qui firent k la ibis la gloire
et le malheur de sa vie , il invoqua les saints patrons de la France , de
cette France si chère k son ame loyale. Le lundi , 25 août , sentant que
sa fin approchait, il se fît coucher sur un lit de cendres , où il demeura
les bras croisés sur sa poitrine et les yeux levés vers le ciel.
^*^'« On n'a vu qu'une fois, et Ton ne reverra jamais un pareil spectacle ;
la flotte du roi de Sicile se montrait k l'horizon , la campagne et les
collines étaient couvertes de l'armée des Maures au milieu des débris
de Carthage , le camp des chrétiens offrait l'image de la plus aiïreuse
douleur, aucun bruit ne s'y faisaif entendre, les soldats moribonds
sortaient des hôpitaux et se traînaient. à travers les ruines pour s'ap-
procher de leur roi expirant. .. ,, ^^
« Louis était entouré de sa famille en larmes , des princes conster-
nés, des princesses détaillantes. Les députés de l'empereur de Cons-
tantinoplese trouvaient présens k cette scène, ils purent raconter k la
Grèce la merveille d'un trépas que Socrate aurait admiré.
(( Du lit de cendres où saint Louis rendait le dernier soupir, on
découvrait le rivage d'Utique ; chacun pouvait faire la comparaison de
la mort du philosophe stoïcien et du philosophe chrétien ; plus heu-
reux que Gaton , saint Louis ne fut point obligé de lire un traité sur
Fimmortalité de l'âme : pour se convaincre de l'existence d'une vie
future , il en trouvait la preuve invincible dans sa religion , ses vertus et
ses malheurs.
(( Enfin, vers les trois heures de l'après-midi, le roi jetant un £[rand
soupir, prononça distinctement ces paroles : « Seigjieuî', f entrerai
)) dans votre maison , et je vous ado j^eirii dans votre saint temple, ))
« Et son ame s'envola dans le saint temple qu'il était digne d'ado-
rer. »
' ■»»»'^>CF^*
— 206 —
Il ^1 i '■>»/iv'. .
(méditation historique.)
I'. !
Lorsque le génie de Montesquieu s'abattant sur Rome comme l'ai-
gle qui fond sur une proie, eut déchiré de sa serre puissante jusqu'au
dernier pli du linceul de la grande cité, on s'étonna de pouvoir em-
brasser d'un coup-d'œil ces restes inanimés qui avaient couvert le
monde et d'avoir a lire tant de leçons de vie sur le marbre d'un toni-
beau.
Grandeur et décadence! oui, c'est bien cela.
Home a porté toutes les couronnes de la terre , et elle n'a pu en con-
server aucune ; son long règne a été un long orage ; elle le croyait éter-
nel, il a cessé comme un flambeau qu'un souflle éteint * monarchie, répu-
blique, empire; souveraineté populaire, sénatoriale, prétorienne, elle
a tout essavé, tout usé ; le pouvoir a été partagé par elle tantôt entre des.
consuls, tantôt entre des tribuns ; elle Ta livré tour-à-tour à desdécem-
virs, à des triumvirs, à des dictateurs, et aucime combinaison n'a ré-*
solu le problème d'équilibre qu'elle cherchait. Que de fois, dans son
désespoir, n'a-t-elle pas saisi la hache de ses licteurs ! mais en abattant
deslètes,clle n'a tranché aucune question ; chaque élément social a con-^
serve son indomptable nature, et les résistances supprimées n'ont rendu
les conflits que plus terribles ; l'aristocratie et la démocratie , toujours
aux prises et ne rencontrant plus rien entre elles, ont lutté dans le sang, et
elles s'y débattaient encore, lorsqu'un conquérant barbare, les prenant
en pitié , vint les enchaîner ensemble , et fit du louet de ses esclaves lo
régulateur de leurs destinées.
Les nations modernes, instruites par tant d'exemples et|de ruines, ont-
elles été plus heureuses ou plus sages ? ont-elles mieux su balancer les
forces sociales et prévenir les réactions d'un intérêt, en évitant les excès
de l'autre? Hélas! non. On les a vues agitées des mêmes colères, s'aban-
donner aux mêmes violences, et, plus d'une fois] aussi, elles ont tou-
ché à la hache.
La royauté voulut être absolue dans la personne d'Elisabeth d'An-
gleterre , et la tête de Marie-Sluart fut jetée comme une menace à la
poblesse et au peuple !
— 207 —
Le peuple voulut a son tour commander en maître , (?t la hache passa
dans les mains d'Olivier Cromwel; le billot de Whitc-Hall fut rougi du
sang de Charles I" î
Peut-être cette épreuve mutuelle de deux puissances rivales ctait-elle
nécessaire pour les contraindre a se rapprocher et à s'entendre; peut-
être la paix serait-elle plus incertaine entr'elles, si elles craignaient
moins la guerre ; mais qui ne frémirait à la pensée d'une nouvelle Irans-
action , si elle devait encore être achetée au même prix !
En France, tant de pages d'histoire ont été écrites par la main du
bourreau, qu'au premier aspect il semble difficile de se rendre compte
d'une politique si cruelle chez un peuple si magnanime; mais tout
s'explique par cette mobilité de caractère qui en multipliant les chan-
gemens a multiplié les combats ; plus les esprits sont légers, plus ils
sont prompts à s'emporter, et s'il arrive que le frein d'aucun principe
ne les modère 5 que la barrière d'aucune institution ne les arrête , on
conçoit qu'ils se précipitent aveuglément vers toutes les extrémités
comme des eaux que ne contient aucun lit et que ne refoule aucune
digue.
Parmi les jours trop nombreux qui ont marqué notre sol d'une em-
preinte néfaste, il en est deux qui occupent une si grande place que l'i-
magination a peine a les mesurer à la fois :
C'est le 3o octobre i632,etle 21 janvier 1793.
Près de deux siècles les ont séparés, et un lien étroit est venu les
réunir tout-h-coup sur l'échafaud. En i632, le sacrificateur fut un roi;
en Ï793, un roi fut la victime. Une tête paya l'autre , et toutes deux,
belles et pures, subissaient la fatalité d'une sourde réaction ; ce sont
deux principes, et non deux personnes, qui furent frappés par la hache
dans Montmorency comme dans Louis XVL
Richelieu avait dit à l'ambition de Louis XIII , son maître : le mo-
ment est arrivé pour la royauté d'atteindre le faîte de sa puissance; les
grands vassaux ne sont plus; mais une noblesse formidable est encore
debout ; il faut étouffer en elle tout ce que la vieille féodalité a laissé
d'indépendance et de vie. « On lui rappela inutilement que cette aristo-
cratie plus turbulente que dangereuse était le rempart du trône ^
qu'elle avait arraché la France au joug de l'étranger, qu'elle formait
dans l'état un pouvoir modérateur entre la royauté et les communes,
et que tous ses châteaux veillaient à la garde des frontières ; l'impérieux
^ 208 —
minislrc n'écouta lien, la tète de la féodalité était irrévocablement
proscrite dans sa pensée; il fit un sigue, et elle tomba des épaule»
d'Henry de Montmorency.
Montmorency, duc , pair , maréchal de France et gouverneur de la
province du Languedoc, était petit-fils de quatre connétables et de six
maréchaux , beau-irère du premier prince du sang , neveu de la reine
mère et allié à toutes les maisons royales de l'Europe ; l'héroïsme de
son courage égalait la noblesse de sa race, (c En le voyant tout cou
vert de feu , de sang et de fumée ^ dit l'officier qui l'avait fait prison
mcVj j'ai d^ abord eu de la peine à le jxconnaitre j enfin^quandjeVai
vu rompre siœ de nos rangs y et tuer encore des soldats dans le
septième ^fai bien jugé que ce ne pouvait être autre que lui\ mais
je ne Vai su certainement que^ lorsque son cheval étant mort , il est
tombé au milieu de mes compagnons . »
Un tel homme ne pouvait descendre seul au cercueil; c'était le chêne
séculaire qui emporte avec ses immenses racines tout le sol qu'il om-
brage; il était manifeste qu'une société entière allait disparaître du
monde politique, et qu'après le supplice du premier baron chrétien^
s'il y avait encore des nobles, il n'y aurait plus de noblesse.
Le parlement de Toulouse, illégalement présidé par le garde-des
sceaux Ghateauncuf , qui avait déjà donné la mesure de son dévoue
ment en faisant périr le maréchal de Marillac, n'osa pas se raidir con
tre la volonté du ministre ; le roi était au cœur de la ville avec une ar-
mée menaçante , et le bruit avait couru qu'il ne partirait qu'après avoir
étéobéi; l'arrêt de mort lut donc rendu, mais il fallait un huis-clos pour
l'exécuter ; la place publique n'était pas sure ; c'est dans la cour de
l'Ilotel-de-Ville que l'échafaud fut dressé de vaut ta statue decebon Henri,
qui avait servi de parrain au condamné, et dont Louis XHI était fils.
Sublime de calme et de résignation , Montmorency fit une fin que
l'impartialité de l'histoire peut comparera celle du roi-martyr ; aucune
plainte ne sortit de sa bouche, il n'exprima que le regret d'avoir of-
fensé son prince ; sa pensée chevaleresque allait et revenait sans cesse
de son Dieu à son roi. Elle ne se souvint ni de ses victoires méconnues^
ni de ses services payés d'ingratitude. i
Comme le bourreau hésitait à lui attacher les mains : Fais tôJi c/e-
voir^ lui dit-il ,yc dois être traité coaune les autres criminels ; Jésus
lui-même n'a-t-il pas été lié ayec des cordas ? puis , montant d'un
— 209 —
pas ferme sur récliafaud, il s'agenouilla _, baisa le crucilix que lui pré-
sentait le père Arnoux , et après avoir posé lui-même sa tcle sur le bil-
lot , il donna le signal par ces mois proiérés avec ferveur : Jcsu^ accipe
spiritum mcum.
Louis XIII , qui croyait se débarrasser de ses ennemis en immolant
ceux de son ministre , avait obstinément refuse le pardon qu'avaient
sollicité avec instance , et le peuple^ et les capitouls^ et l'archevêque ,
et le vieux duc d'Épernon, et le brave du GhàLelet^ et jusqu'à ce lâ-
che Gaston d'Orléans, auteur de l'insurrection qui avait perdu Mont-
morency.
« Sirej dit au monarque le religieux qui venait d'assister le mal-
heureux duc, votre justice en a fait un martyr sur la terre y et la
grâce de Dieu en a fait un saint dans le ciel. — T aurais voulu le
lui ouvrir par des voies plus douces^ » répondit le roi, et ces paroles
échappées de son cœur trahirent le funeste asservissement de sa vo-
lonté.
Cependant, la politique égoïstede Richelieu triomphait ; le grand coup
était porté. On eutçà et là quelques faibles résistances à vaincre, mais
Cinq-Mars ferma le funèbre cortège des victimes; et bientôt, quand il n'y
eut plus que des courtisans dans le palais du Louvie, le jeune Louis XIV,
appuyé sur son sceptre absolu ^ put dire sans faire monter la rougeur
sur aucun front de gentilhomme : Uétat c'^est moi !
Déplorable isolement! fatale illusion! une puissance nouvelle que
l'œil de Richelieu n'avait pas aperçue derrière les échafauds de la no-
blesse, la démocratie, croissait autour du trône; on la vit grandir
avec rapidité, et dès qu'elle l'eut dépassé de sa large tête, elle
ramassa la hache, et le fit voler en éclat ; peu lui importait le prince
qu'elle atteignait du même coup ; elle ne songea ni à ses vertus , ni à
ses bienfaits, ni à l'amour même qu'elle lui avait voué; lancée de toute
la force d'une réaction , elle n'alla se heurter contre la puissance royale
que parce qu'il n'y en avait pas d'autre sur sa route, et le mouve-
ment aveugle qui la précipitait l'entraîna si loin qu'elle fut débordée
à son tour. Une guerre atroce , une guerre d'échafauds s'engagea dans
ses rangs ; elle voulut en vain remonter son cours pour chercher à
s'asseoir et à ressaisir une position délènsive ; Robespierre, Danton,
Marat lennient la hache; ils frappèrent sans relâche, et le crime châtia
le crime.
— 210 —
On montre encore au Gapitole de Toulouse îe couperet qui passe
pour avoir servi à l'exécution de Montmorency ; je ne sais si celui qui
trancha la tête de Louis XVI a été également conservé, mais s'il existe
quelque part, je voudrais que ces deuxinstrumens d'extermination, qui
d'un seul conp ont fait jaillir tantdeflotsdesang, fussent à jamais réunis,
et que po*ur l'enseignement des peuples et des rois on écrivît au-dessus
ces mots sortis d'une catastrophe, comme l'inscription divine du festin
de Balthazar : Ne touchez pas à la hache !
A. DE PCIBUS UE
Ce ^0^m be %MVïUl^tkiK\i:k.
L >*
Il n'est personne en France qui n'ait lu et relu les F'oyages de
Gulliver j ce roman allégorique plein de sens et de raison, de verve et
de gaîté, et si mordant et si fin, si plaisanta la fois et si amer, qu'on
doute souvent que l'auteur n'ait , en quelque sorte , pris plaisir aux
ct'nelles vérités qu'il exposd et qu'il flagelle. On ne saurait comparer
a ce livre dont Swift a pu sans doute puiser l'idée fondamentale, inspi-
ratrice, dans l'épopée burlesque et prolbnde de Rabelais, que les meil-
leurs contes philosophiques de Voltaire, la spirituelle Fiction cpisto-
laîre de Montesquieu, ou bien, mais en seconde ligne , les Animaux
pat'lans de Gasti. — C'est une conception énergique, originale , une
œuvre artistement taillée, impérissable. Nulle obscénité, nulle ordure,
si l'on ne s'arrête au sens vulgaire du mot, ne la salit et ne la déparc.
La moralité de la leçon ressort, h chaque instant^ de la vivacité même
sarcastique et bouffonne du récit, et s'y enchaîne aTcc un art par-
lait, une grâce merveilleuse. L'homme du monde y trouve un ba-
dinnge agréable, une lecture aussi attachante que profitable; le sage
un délassement utile , un continuel sujet de réflexions et d'enseigne-
mens. >ui jiiak><
^ 211 —
Ce serait chose curieuse et instructive, ce nous semble, que d'obser-
ver, que d'étudier, dans ses enchaînemens successifs, ses ramifications les
plus éloignées, ses métamorphoses radicales et logiques, la reproduction ,
l'un par l'autre, de ces précieux génies, tous éminemment moraux et
civilisateurs ; lesquels ont eu mission et fait métier , toute leur vie ,
chacun à sa manière , et avec plus ou moins d'ironie ou de force , se-
lon le degré de mépris ou d'indignation qui les animait, de morigéner
leur siècle , d'instruii e et de régénérer les hommes. — On fouillerait
d'abord ces âges adultes, où la vérité plastique, universelle, absorbait
les vérités de détail, où tout précepte, toute réprimande, étaient ren-
fermés dans une mythe ou une parabole 5 on passerait insensiblement
par ces ères d'esclavage ou de corruption, où il fut indispensable de
draper avec soin des vérités trop crues, de voiler des clartés trop har-
dies , de peur qu'on ne les éteignit et qu'on ne les étouffait; on ar-
riverait ainsi jusqu'aux temps modernes^ où moins de préjugés, moins
d'entraves gênent l'essor de la pensée : on se convaincrait alors que la
satire, que la leçon ont été moins fougueuses, moins brutales, moins
empreintes de fiel et de cynisme, à mesure qu'il a fallu s'entourer de
moins de précautions pour écrire l'une , que moins de courage a été
nécessaire pour présenter l'autre. — Certes, et en sens divers, il y a
loin dans le sujet et dans la forme , d'Ésope, par exemple, k Erasme
et à Rabelais; puis de Rabelais et d'Érasme à Swift et à Voltaire ; et,
si l'on veut être juste, quelle distance prodigieuse , cinquante ans écou-
lés à peine, ne sépare-t-ellc point les Lettres de Jiuiius des pamphlets
de Paul-Louis! — C'est ck)nc le cas de dire, qu'en fait de désordre et
d'ignorance, de vices, de débordemens, de passions basses et haineu-
ses, le point culminant se trouve toujours dans les milieux. Ésope , il
est vrai, fut précipité par les Samiens^ et l'on met encore aujourd'hui
les écrivains politiques en prison ; mais Rabelais se fit cynique pour
échapper à la persécution.
Revenons à Swift.
Ceux qui ne connaissent de Thumouriste doyen de Saint-Patrick que
les Foyages de Gulliver^ auront peine à croire qu'il y ait eu dans le
cœur de cet liomme, si irascible et si impitoyable, place pour des sen-
timcns doux et affectueux. Rien de plus réel cependant : les nombreu-
ses épi très adressées à miss Johnson et le poème de Cadéiius sont là
pour l'attester. Pourquoi donc le pulilic ne s'occupc-t-il aujourd'hui
— 212 —
d'aucune de ces gracieuses compositions, pas plus que des autres ou-
vrages satiriques ou purement littéraires du doyen? Pourquoi cette
bizarrerie ? Pourquoi cette indifférence ? — C'est qu'il est arrivé à Swift
ce que doit prévoir, ce que doit subir tout homme prédestiné, tout
poète, qui, par une œuvre capitale, inattendue, où il reproduit toute
une époque, où il résume toute son ame et toute sa conscience, s'é-
lève tout d'un coup si au-dessus des autres et de lui-même, que l'om-
bre immense que sa statue projette à la base, en grandissant, fait que
tous les rayons se réfugient au sommet. On voit où ils sont parvenus,
on ignore d'où ils sont partis. Dans le lointain des âges, ces hommes-
là sont des symboles , sont des doutes : on les commente et on les
adore ; on admire l'œuvre , on discute l'ouvrier. Plus rapprochés de
nous, ce sont d'imposantes figures qu'un seul trait du visage, un seul
linéament plus saillant et plus vigoureux rappelle à l'imagination , et
qui sont surtout représentées par un nom. La curiosité contemporaine
a beau s'évertuer, on a beau lui jeter en pâture, chaque matin, de nou-
veaux documens, des révélations nouvelles : qu'on parle de Corneille,
ce sera toujours le Ciel et Cinna ; de Racine, Phèdre et Jthalie ; de
Voltaire, Candide et le Dictionnaire philosophique ; de Jean-Jac-
ques, Emile et le Contrat social; de Goethe, Faust et PFerther ;
de Byron, Child-Harold et Don Juan.
Pour la même raison , citez les Voyages de Gulliver au premier
venu , il vous nommera Swift. INIais vous apprendra-t-il ce que vous
ne savez pas peut-être, ce que vous lirez pourtant dans toutes les bio-
graphies : — Que Jonathan Swift fut un publiciste très-distingué, que son
conte du Tonneau est une diatribe des plus virulentes et des plus li-
cencieuses contre les Églises romaine , anglicane et presbytérienne ;
que néanmoins de modeste vicaire de Lara cor qu'il était auparavant,
il fut promu, neuf ans après l'émission de ce pamphlet, au décanat de
Saint-Patrick, à Dublin ; que le 3o novembre, jour de Saint-André,
fut long-temps un anniversaire national en Irlande, parce qu'il était né
ce jour-là; que le gouvernement voulut le poursuivre comme libel-
liste , offrit trois cents livres sterling au dénonciateur et ne trouva pas
un traître ; qu'il devint fou sur la lin de sa vie; que Guillaume d'O-
range lui enseigna dans le jardin du chevalier Temple, à Skeen , Part
de cultiver les asperges; qu'il fut aimé enfui avec idolâtrie de deux
femmes charmantes, poètes l'une et l'autre, mais qu'il les dédaigna
— 213 ^
toutes deux et les lit mourir de chagrin ? ■ — Non, il ne vous apprendra
rien de tout cela, et vous n'y perdrez rien, assurénient.
S'il faut Favouer, je n'en saurais rien encore, moi aussi , rien, ou à
peu prés, de cette vie si brillante, si active d\abord , si chère et si re-
doutée, puis si solitaire, si douloureuse et si sombre ! Je ne connaîtrais
de cet homme que le cote lumineux et satirique, sans la rencontre que
j^ai faite, il y a deux mois, d'un compatriote du doyen, son arrière-petit-
cousin, à ce qu'il prétend, mon nouvel et excellent ami, sir Peter Wil-
loughby. Sir Peter Willoughby est un Irlandais de pur sang, de noble
race, presque point fier de son titre de baronnet, catholique fervent,
plein de passion et plein de foi, toujours pauvre, toujours joyeux, fou
de noirs bouquins et de liqueurs fortes, jouant passablement du vio-
lon, lisant en hébreu la bible, et courant toutes les capitales de l'Eu-
rope, pour la plus grande gloire de l'Irlande et la salutaire mortifica-
tion de ses créanciers. C'est pourquoi j'aime beaucoup mon ami Wil-
loughby. Il n'a jamais, j'en conviens, un schelling a ma disposition,
mais je ne puis que très-rarement lui offrir un verre de grog ou de ta-
fia ; il m'écorche quelquefois les oreilles de ses vieilles ballades natio-
nales, mais je Tassomme de questions et de commentaires ; il loge à
un cinquième étage, mais j'ai logé plus haut que lui et ne loge encore
guère plus bas. Tout compte fait des quelques bouteilles de kirsch ou
de rum que nous avons bues ensemble, et en soustrayant le dixième
pour ma part, je serais toujours en reste avec lui : tant il m'a révélé
de particularités neuves et piquantes sur le doyen; tant sa mémoire
s'est montrée prodigue, envers moi, de ces moindres faits locaux, de
ces traits caractéristiques dont le souvenir s'en va, chaque année, avec
le petit nomibre de ceux qui les savent, et que d'orgueilleux écrivains
iX3Jettent comme indignes de figurer dans leurs biographies.
î» Or , c'est d'une de ces anecdotes ignorées du public que je me
propose d'entretenir le lecteur. Mon projet n'est rien moins , en vé-
rité , que de lui apprendre comment l'idée vint à Jonathan Swift de
conduire Gulliver dans le pays des Houjhnhnms. J'ose espérer qu'en
faveur de la moralité orthodoxe du récit, la grave Jeune France me
pardonnera ce long préambule ; tout ce bavardage prétentieux et inu-
tile auquel vous yous laissez aller parfois , quand votre plume est
bonne, votre papier bien net, votre encre bien coulante, et que les
— 214 —
derniers tisons de votre feu s'éteignent à vos pieds , en brûlant les se-
melles de vos pantoufles.
J'entre donc vite en matièrej et de peur qu'une autre divagation ne
m'entraîne encore bien loin de mon sujet , pour plus de sûreté, j'en
mets le titre devant mes yeux :
II.
Comment l'idée vint à Jonathan Swift de son allégorie des Vahous ^
et des Hoiiylinhnms,
Un soir (c'était le lo du mois passé; il avait plu beaucoup et le
temps était assez froid), sir Peter Willoughby poussa bruyamment la
porte de ma chambre, selon son habitude , et s'assit à côté de moi,
prés de la cheminée. J'avais ce jour-là précisément les Gullwer 's
Trcwels sur ma table de travail : une charmante édition , ma foi ! en
deux coquets volumes in-i8, avec vignettes et fleurons, reliés en
moire et dorés sur tranche. Ce petit bijou me rappelait le temps où
je prêterais ne point souper plutôt que de me priver d'un beau livre.
Je Tavais étalé sous mes yeux avec complaisance, parmi d'autres tomes
couverts d'une modeste basane. Il ressemblait ainsi à un diamant mêlé,
mais non confondu dans une poignée de caillons du Khin. Je le regar-
dais, je le contemplais; j'en prenais un volume de temps à autre;
j'admirais la pureté du texte, le luxe de la reliure, et j'étais heureux.
Sir Peter me voyant absorbé par cette douce rêverie, s'empara du vo-
lume qui restait sur la table , et tout en le feuilletant, tomba sur le
voyage chez les Hou/- Im/mj?is. Il en parcourut rapidement les premiè-
res pages et sourit d'une façon significative.
— Vous avez là une bien jolie édition ! dit-il enfin ; combien cela
vous coùte-t-il?
• — Trente francs, répondis-jc.
— Peste î et d'où avez-vous tiré tant d'argent, mon ami ?
— Oh ! il y a trois ans que je l'ai achetée, sir Peter , je ne fais plus
de ces folies maintenant... Mais pourquoi riez-vous? Je parie que quel-
que souvenir se réveille dans votre esprit , à propos des Gulliver ^s
2^rcwels. Voyons : contez-moi ça, je vous prie. Le temps est mauvais,
la pluie tombe. Je m'en vais attiser le feu et commander un bo^vl de
punch.
— 215 —
— Bravo! s'ccria-t-il, un ]30\vl Je punch, excellente idéel Un grand
bol de punch, mon ami , au^-si grand que vous le pourrez! mon his-
toire sera longue.
J'appelai le concierge.
Au bout de cinq minutes, deux bouteilles de rum, une infusion de
thé, deux citrons, deux livres de sucre, un bowl et deux verres à pied
se trouvèrent sur la table.
Sir Peter versa les deux bouteilles de rum dans le bo\vl et y mit le
feu ; puis^ agitant la liqueur enflammée , et au moyen d'un énorme
morceau de sucre debout au milieu du vase, y précipitant ses ruisse-
lantes nappes bleues , comme du haut d'un rocher dans un bassin , il
s'abîma dans la voluptueuse contemplation de cette fantastique et
flamboyante cascade.
Le rocher s'affaissa peu à peu, et disparut sous l'écume diaprée des
flots.
Nous choquâmes nos verres.
IIL
— Vous savez, dit sir Peter en se renversant dans son fauteuil, que
mon parent Swift eut le malheur d'inspirer deux fortes passions. Le
profond attachement de miss Johnson , qu'il a chantée sous le nom de
Stella, l'admiration exaltée de miss Esther Van-Homrigh, l'héroïne de
son poème de Cadénus et Vanessa^ le tourmentèrent singulièrement
toute sa vie. Je vous ai raconte tout ce que la rivalité, la jalousie de
ces deux femmes lui causèrent de chagrins, lui suscitèrent de traverses
et de tribulations. Miss Esther s'était fixée à Selbridge, à quatre lieues
de Dublin. Chaque courrier apportait à Swift de nouvelles plaintes sur
son indifférence, de nouvelles protestations de fidélité et de dévouement.
Miss Johnson avait fini cependant par l'amener à une union secrète ,
mais elle n'en était ni plus tranquille ni pUis heureuse. Le doyen
avait toujours éprouvé un invincible éloignenient pour les liens du
mariage. Quoique protestant , et surtout philosophe , il en regardait
les devoirs et les soucis comme incompatibles avec les fonctions et
l'indépendance de prêtre. C'est ce que prouvent victorieusement le
mystère qu'il exigea de Stella , la constante froideur de leurs l'cla-
tions, etl'inilexible persévérance avec laquelle il se refusa invariablement
à faire ménage ensemble. iMoii parent était, en outre, de mœurs trèi^-
— 216 —
pures. La rigidité de ses principes l'avait préservé contre les charmes
de miss Johnson, tant quelle n'avait été que la timide ouaille du mi-
nistre de Laracor; et, une fois devenue sa femme , après seize années
d'intimité irréprochable, une certaine délicatesse dont une ame élevée
était seule susceptible , l'avait empêché de rien changer dans ses rap-
ports avec elle. S'il faut l'avouer, d'ailleurs, par une de ces bizarreries
qu'expliquent fort bien les perpétuelles contradictions du cœur hu-
jinain^ le doyen , tout en reconnaissant à part lui la nécessité de désa-
buser au plus vite miss Van-IIomrigh, eut été fâché qu'un coup trop
brusque porté à son amour ne détruisit ou n'affaiblit même un senti-
ment dont sa probité murmurait tout bas, mais qui flattait extréjiie-
ment sa vanité d'homme et de poète. De, }à , ces fréquens accès de
colère contre les femmes, dont souffrait tant la pauvre Stella ; ces hu-
meurs soudaines et sombres , sans motif apparent, ces heures, de re-
mords solitaire et de noire mélancolie qui devaient aboutir à la dé-
mence et à toute une année de silence absolu ; puis ces tendres retours
vers sa femme , ces excuses mêlées de larmes et de sourires , et quel-
qu'une de ces délicieuses épîtres, à propos du jour de sa fête ou d'une
convalescence 5 où il épanchait tant de poésie et de sensibilité. — Or,
remarquez-le bien, mon jeune ami, ceci est une faute que n'eut point
commise un prêtre catholique, supposé qu'un prêtre catholique put
ou dut même se marier! D'abord, un prêtre catholique, sur dt?jà de
l'attachement d'une femme accomplie, car Stella était un modèle de vertu
et de beauté, n'eût point encouragé, par les éloges détournés d'un poème
malheureusement trop séduisant , l'attachement d'une autre femme.
Dans tous les cas, il eut hardiment fait un choix entre lep deuXp selon
que son cœur , à lui , l'aurait guidé vers l'une ou vçrs l'autre^ .sauf ,à
offrir , plus tard, de saintes consolations à celle qu'il aurait désoléc^^,,
pour la mieux guérir, et à verser quelques gouttes de baume sur la
plaie qu'il aurait élargie. ]\Iais un ministre protestant, et qui se pique
d'être philosophe et publiciste, qui lance dans le monde des pamphlets^
iinanciers, des brochures éloquentes, qui ne saurait trop décider lui;,
même s'il est homipe d^. parti ou homme d'église , au lieu de se con-
tenter d'être prêtre et citoyen j un pareil ministre av,ec ses velléités
i}c C2e7itlej}iaji, son or£[ueil d'aristocratie littéraire , ses^tatonnemens
coupables, ses demi-mesures, ses Q'aintes méticulcu^s (Je société, de
vait ménager misérablemeiit deux passions, deux vanités féminines; —
^ 217 —
lui qui certes ne ménageait point les termes à ses rivaux, h ses ennemis
religieux et politiques; — et tuer ainsi, Tune par l'autre, deux femmes
pleines de foi et de résignation, dont tout le crime était de l'adorer! —
Voyez cependant quels résultats funestes entraîne la moindre infraction
au dogme, à la grande et immuable loi qui régit l'humanité ! Capituler
avec la religion, avec la conscience, ce n'est pas seulement une faute
contre la morale, c'en est une encore contre soi-même! « Les événe-
mens, dit Leibnitz, sont attachés les uns aux autres par une fatalité in-
vincible. )) A combien plus forte raison peut-on le dire des erreurs de
notre jugement ou de notre cœur, et des malheurs qui les suivent! —
Réfléchissez plutôt aux douleurs qui accablèrent le doyen , coup sur
coup, et plongèrent son ame dans le deuil, au milieu de l'immense re-
tentissement de sa gloire et des applaudisscmens enthousiastes de ses
compatriotes. — Miss Esther apprend , en 1723, son mariage avec
Stella et succombe à ses regrets. La publication du poème de Cadé-
nus , qu'elle recommande dans son testament, détruit à jamais le re-
pos de Stella. Swift lui offre de reconnaitre leur mariage. — « Il est
trop tard! )) répond-elle; et elle meurt. L'esprit de Swift s'égare alors.
Il lutte en vain contre le remords, contre le dépérissement de ses fa-
cultés. Il tombe dans un affreux marasme. D'cffrovables étourdisse-
mensj des transports frénétiques lui rendent' seuls , par momens,
le sentiment de Pexistence. Il expire enfin , après d'horribles souf-
frances , et quand il n'était déjà plus que le fantôme de lui-même. —
Qu'en dites-vous?
— Hom! m'écriai-je, ne vous déplaise, sir Peter, il me semble que
vôtre zèle d'orthodoxie vous emporte un peu trop loin contre les mi-
nistres dissidens , et surtout contre le doyen. Il me semble aussi que
TOUS vous déclarez un peu trop pour Stella, contre miss Esther.
' -W— 'C'est possible, répondit-il , que voulez-vous! je ne puis oublier
tout le mal que ces maudits anglicans ont fait à ma belle et toujours'
chère Irlande.— Au surplus, et ceci est ma conviction, croyez-moi ,
mon ami; le rôle qu'avait usurpé le protestantisme dans les destinées
de l'humanité touche à son terme. Le génie du catholicisme a som-
meillé quelque temps ; il se réveille , et une mission nouvelle com-
mence pour lui. — Quant h Stella, je l'avoue, comme elle était la pre- '
mièreendate dans les affections du doyen, comme c'était son droit de
s'y maintenir , je m'indigne des efforts que faisait miss Yan-Homrigh
-. 218 —
pour lui ravir sa placfe, et j'ai peine à lui pardonner. -^ Remarquez
que je suis naïf. — INIais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; je vous ai
promis une anecdote sur les Voyages de Gullwer, j'y arrive.
{La fin au prochain numéro . ) Auguste Chevalier,
K'&«
Maintenant que la rhétorique est peut-être morte ou que tout au
moins on ne sait plus où aller chercher les règles de l'art; maintenant
qu'il n'y a plus de Le Batteux ou de Laharpe pour nous dire ce qui est
bien et ce qui est mal; maintenant, en un mot, qu'il n'y a plus
de législateurs sur lesquels on puisse rejeter la faute de sa critique et
qu'on en est soi-même responsable, on se trouve réduit à rendre compte
de ses impressions; je vais donc vous dire les miennes, après la lecture
de quelques romans nouveaux que j'ai pris au hasard parmi les quinze
ou vingt nouvelles productions de ce mois.
LE NOTAIRE DE CHANTILLY.
Ce livre est la première série d'une œuvre qui aura pour nom les
Influences, M. Léon Gozlan^ qui définit le roman VHistoire de la
Bourgeoisie^ pose en principe que le prêtre est mort et que les pro-
fessions civiles ont hérité du sceptre brisé entre ses mains.
\ous tous, honnêtes gens, qui ne croyez pas la foi religieuse entière-
ment éteinte sur la terre, n'allez pas vous laisser effrayer par la nouvelle
de mort que vient de répandre M. Léon Gozlan. Je prends sur moi de
la démentir, et vous engage seulement à voir autour de vous s'il n'existe
pas encore dans notre société, malgré les révolutions, cet homme
qui partage toutes les douleui's qu'il ne peut consoler ; cet homme dont
la curiosité salutaire pénètre dans les irrégularités les plus cachées et
les plus affligeantes du ménage, pour les voiler quand la révélation
ne serait que du scandale , pour les taire alin que le repentir accom-
pagne silencieusement la confession ; cet homme qui dit au père crueb
à la mère coupable , à la fille égarée ; Je vous pardonne; le prêtre
enfin , cet homme de tous les hommes ; ce prêtre qui sacrait les vois
^ 219 —
et bénissait le rabot des pauvres compagnons menuisiers ; ce prêtre
qui prononça l'oraison funèbre d'Henriette de France et répandit l'huile
sainte sur les membres souillés de Marion Delorme ; le prêtre dégagé
de toute attache matérielle , vivant loin de la femme, p/e^^c incessam-
ment tendu aux faiblesses des hommes ; où est sa famille ? où est son
monde? Son père, son ami, son ambition, son espoir, son refuge, c'est
Dieu.
Je vous le dis, cet homme vit encore , et il n'y a vraiment pas lieu
au partage de la succession dont M. Gozlan s'est fait si complaisam-
ment et sans titre l'exécuteur testamentaire ; ne vous dérangez donc
pas, si vous m'en croyez, vous tous qui pensez que ce sera un
jour malheureux , si tant est qu'il arrive , le jour où la religion sera
morte et les prêtres aussi.
Quant à vous qui, avec les saints- simoniens et M. Léon Goz-
lan , persistez à croire que le prêtre est bien véritablement mort ,
si vous voulez avoir une part de l'influence sociale qu'il laisse à
ses héritiers; en vous présentant, n'oubliez pas d'apporter vos titres?
et rappelez-vous bien que de par M. Gozlan vous ne serez jamais que
des maris trompés par vos femmes , désobéis par vos gens , et inca-
pables d'être minisires de l'instruction publique pendant une heure, si
vous n'avez passé cinq ou six ans à respirer l'air fétide d'une étude
de notaire pour faire ce qu'on appelle un stage , ou apprendre qu'un
rôle se compose de vingt lignes de dix syllabes chacune.
Si, riant d'Hippocrate et d'Hoffmann , vous avez pensé que similia
similihus et contraria contrariis étaient deux principes pouvant
conduire au même résultat , et que vous n'ayez pas voulu dépenser
quatre des plus belles années de votre vie dans des amphithéâtres d'à-
natomie, dans les salons de Viot V aquatique^ dans une mansarde de la
rue St-Jacques et aux bals de la Grande-Chaumière, vous n'avez aucun
droit à l'héritage ouvert, pas plus que cet honnête garçon qu'une sage
retenue empêche de parler à tout propos, ou qui, à cause d'une difficulté
dans la prononciation , n'a pas été destiné par ses parens à la brillante
carrière du barreau ; pas plus de droit encore que les gens qui s'occu-
pent de choses vraiment utiles , que les gens qui ont des domaines et
de l'esprit , de la conscience et de l'amour pour la chasse au mois de
septembre, et qui par conséquent ne s'amusent pas à faire des jour-
îiaux.
— 220 —
Vous ctes tous avertis maintenant, approchez seuls , notaire^, mé-
decins, avocats et journalistes; aous êtes les quatre grands prêtres de
la société matérialisée.
Notaire , vous exercez votre irjfluencc sur la famille , c'est vous qui
recevez les secrets du foyer ^ les projets de fortune, les faiblesses de
l'ambition ; vous conseillerez ou repousserez à votre gré un mariage;
vous engagerez la parole d'autrui ou la dégagerez; vous imposerez ou
défendrez les transactions les plus décisives ; vous saurez mieux que
la femme le chiffre caché des capitaux bien ou mal acquis du mari ,
mieux que le fils les épargnes du père. A une époque où l'argent
peut*out, est tout, notaire, vous êtes tout. Vous ne vous en étiez
jamais douté , je parie ; c'est logique pourtant.
Quant au médecin, il exerce son ascendant sur l'individu; il s'ap--
puie pour cela sur deux auxiliaires : l'espoir et la peur. L'homme au-
quel on raconte sans rougir la frayeur de mourir et le désir de vivre
est déjà votre maître; on est à lui, car on lui avoue ce qu'on cache à
tout le monde : la plaie et l'infirmité. Pour le médecin , il n'y a ni rang,
ni âge, ni beauté^ ni pudeur ; il y a un corps. Cet homme pénétre dans
ralcove., interroge votre fille ou votre femme, reçoit leurs aveux , et
vient ensuite s'asseoir à votre table.
Avocat î c'est sur la société que vous agissez, vous : dans un siècle
où la parole est estimée autant que l'action ; savoir parler, c'est avoir
qualité pour occuper im rang dans l'état, être député et par suite"
ministre. L'homme qui vit de la parole se présente le premier
comme prépondérance politique dans la société; s'il n'a pas dans
l'intérieur des familles une grande autorité , en dehors de la famille,
il en a davantage ; il défend la propriété , et de la défense du client
il passe à celle du citoyen ; il n'a qu'à changer de costume pour
cela. Le nombre d'avocats devenus ministres est presque incalcu-
lable.
Pour vous , pauvre journaUstc , qu'on fait arriver le dernier , pensez-
vous qu'il vous reste beaucoup h prendre? si ce n'est le privilège de
servir de thermoméîre a l'ordre et au désordre, de prêcher l'émeute
ou de conseiller d'attendre en espérant. Mais, je nie trônipe ;'cvîdem-
ment vous aussi avez liéritê d'une part de la succession , vous exercez
votre influence sur Popimon. Sans armée, ni ambassadeurs , ni che- '
— 221 —
vauXj'nvGc une plimic . une plume d'oie, une passion, quelquefois
une tâche h remplir , vous parvenez à remuer le pays avec toute la
promptitude d'une étincelle électrique, ^^di presse a détrôné la chaire^
dit M. Gozlan; moi, qui ne crois pas cela , et qui aime mieux les ser-
mons de JM. l'abbé Lacordairc que la polémique des Débats /]Q vous
dirai néanmoins que le journalisme n'est pas une impasse au fond de
laquelle on n'a jamais trouve de portefeuille de ministre ou de manteau
de pair.
Mais revenons au notaire de Chantilly. De Tordre de succession
établi par M. Léon Gozlan, il résulte indirectement qu'avant la
mort du prêtre, c'est-à-dire avant la révolution , les notaires, ou plutôt
les tabellions , ne pouvaient servir que pour le dénouement d'un vau-
deville embrouillé en venant à la fin de la pièce porter un contrat tout
rédigé auquel il ne manquait plus'que les signatures. Mais n'avaient-ils
rien fait derrière le rideau? Quant aux avocats et aux médecins, ou
Molière et auties ont fait un anachronisme en s'occupant d'eux , ou
bien encore l'exagération de la satire leur a donné une importance
qu'ils n'avaient pas.
Maintenant que les professions ont grandi , qu'elles ont pris large-
ment pouvoir dans notre société , voyons un peu comment elles s'en
servent :
Maurice est un brave garçon qui n'use guère, lui, de cette influence
que M. Léon Gozlan accorde aux notaires : trompe par sa femme
coquette, ambitieuse et sans aucune noble qualité; victime de son
beau-frère Reynier , homme d'affaires intrigant qui compte le temps
et l'argent, qui est pressé de jouir, qui se sert de son crédit pour
acheter des maisons, entreprendre un chemin de fer et jouer à la
bourse , le notaire de Gliantilly est dans une horrible situation ;
de peur de faire connaître ses affaires de plus en plus embarrassées
il est obligé de se taire en flice d'Edouard qui le trompe et auquel il
a donné une hospitalité généreuse, en face de sa femme par laquelle
tous les secrets de son étude sont violés , en face de Victor Reynier qui
le plonge dans l'abîmée. Déjà ses clions l'entourent et l'assiègent ; ils
viennent lui redemander les dépôts qu'ils lui ont confiés, et il ne
faut rien moins que le modeste g.iin de dix-huit cent mille francs fait
impromptu à la bourse par Reynier, pour le soustraire au déshonneur.
— 222 —
On aime, au milieu de ce drame , la douce figure de Caroline de
IMeilhan se dessinant fraîclue et, pure a coté du sombre visage de Clavier
le conventionnel, qui a organisé la terreur dans son village et s'est em-
paré du château et des terres du seigneur de Meilhan. Aujourd'hui
les remords le rongent , il voudrait rendre à la fille tous les biens qu'il
a volés à ses parens, mais il veut pour condition qu'elle ne s'allie pas à
un homme d'origine noble , et Caroline aime Edouard de ^^^^^ héros
vendéen*
Le vieux républicain en meurt de douleur , et la jeune fille expire
peu de temps après asphyxiée par des Heurs au milieu d'une serre.
Quoiqu'il y ait dans ce livre plusieurs aphorismes que nous n'approu-
vons pas , et quelques autres que nous ne sommes pas à même d'ap-
précier, tel que celui-ci, par exemple : les femmes de notaire ont le
sommeil dur. Disons-le , parce que c'est une justice à rendre à l'ou-
vrage, il est plein de scènes attachantes , il y a des situations drama-
tiques pleines d'anxiété et d'angoisses écrites avec un véritable talent
et une énergie remarquable. Nous l'avons lu tout entier avec un intérêt
vivement soutenu. De même que nous ne consentons pas à nous in-
cliner avec M. Léon Gozlan devant Luther et Richelieu, qui, pour
lui, forment avec saint Paul et Fénélon les quatre plus belles figures
du prêtre, il y a aussi dans les personnages du roman une figure que
nous ne consentons pas a trouver belle, malgré le talent avec lequel
le peintre s'est efforcé d'en cacher les lignes hideuses sous de bel-
les couleurs ; Clavier reste toujours pour nous le régicide couvert de
sang.
Le Moine Blanc , par M, Bonnelier,
Ce même M. Bonnelier qui a écrit l'histoire de la révolution de
juillet et quelques autres drames-romans tout aussi touchans et non
moins moraux.
Assise sur un tertre y près l'étang de Villebon , une jeune fille bar-
bouille de vers un petit album, c'est Georginc Mondovi. Un cavalier
passe au galop de chasse sur la rive de l'étang , c'est Paul Hcrbineau.
Il aperçoit Georginc, à laquelle il donne un coup-d'œil en courant. Il
s'éloigne ; mais à quelques pas , il trouve un jeune homme la tète
— -223 —
appuyée sur le tronc d'un saule ; ils échangent un de ces regards qui
sont un contrat de haine. Armand Marceau , docteur de la faculté de
médecine , était là caché , admirant les charmes de Georgine. C'est
entre ces trois personnages que va se nouer le drame ; mais qui se
chargera de rapprocher ces destinées? c'est M. Dulillet. M. Dutillct
est un de ces hommes qui vous persécutent de leur obligeance , qui
marient vos filles, vos lils, tiennent compagnie à votre femme, la con-
duisent à la promenade et à la messe, sont toujours invités à la fortune
du pot ^ ont de rigueur le pilon du poulet , un de ces hommes eniin
qui sont les amis intimes de tout le monde et jouissent des privilèges
attachés à ce titre.
M. Dutillet marie Georgine à Paul Herbineau. Savez-vous bien ce
que c'est que cette petite Geoi'gine que je vous ai montrée sur le bord
de l'étang de Villebon ? c'est une tendre jeune fille faisant des vers que
sa mère trouve admirables, sucwts\ etPaul Herbineau a vingt-cinq ans et
quinze mille livres de rente, une maîtresse, madame Hamelin^ horrible
femme avilie et dépravée. De plus, Herbineau n'aime point les femmes
auteurs, il voudrait qu'au lieu de faire des vers sa femme fit des con-
fitures ou lui brodât des pantoufles en tapisserie. Le monstre ! aussi ,
voyez comment il la traite un jour qu'il la surprend à écrire un pro-
verbe. Un proverbe ! Dieu vous préserve , cher lecteur _, d'une femme
qui fait des proverbes. Georgine condamne son mari à enttendre la
lecture du sien ; le malheureux est contraint de la subir jusqu'à la der-
nière scène ; madame jNlondovi se pamc d'admiration , et vous , mon-
sieur, demande la jeune femme.
— Est-ce que l'agitation que vous venez de vous donner ne vous a
pas fait de mal , dit Herbineau ? )>
Décidément un. pareil mari est indigne de vivre dans le com-
merce des muses ; aussi le voilà abandonnant sa femme et reve-
nant à cette horrible madame Hamelin. Ces deux âmes pétries de
boue sont faites pour se comprendre ; mais madame Hamelin meurt
bientôt, et Paul veut revenir à Georgine. Celle-ci le repousse; la re-
nommée et la gloire qu'elle a trouvées loin de son mari injuste lui
suffisent.
Je vais arriver à la fin de mon analyse sans vous avoir rien dit du
Moine blanc ^ ce n'est pas ma faute; pourquoi vient-il si tard? Vous
nous croyez peut-être partis pour quelque couvent , non , c'est pour
— 224 —
rOpéra. Un jour donc au bal de l'Opéra , Gcorgine allait élre enlevée
par la famille de Sandoval, contre laquelle elle avait écrit un proverbe
(je vous disais bien qu'il était dangereux d'écrire des proverbes), quand
un moine blanc , un moine franciscain vient à son secours et la fait
échapper aux mains de six ravisseurs. Le moine blanc? vous l'avez
deviné 5 c'est Armand Marceau , belle création d'un amant noble et
généreux^, que M. Bonnelier fait mourir d'une mort digne de son beau
caractère. C'est en soignant des cholériques qu'il est atteint de cette
maladie à laquelle il succombe, le 9 août i832. A chaque anniver-
saire, Georgine va le soir prier sur une tombe du cimetière de l'Est.
11 y a dans ce roman beaucoup de principes dont nous ne garantissons
pas l'orthodoxie, beaucoup d'expédiens que nous ne trouvons pas très-
moraux. Le style y est quelquefois bien en rapport avec les situa^^j
lions.
La Première Communion, par M. Delécluse,
La scène est con)plètement changée : voilà un petit livre moral et
chrétien.
En ce monde toutes les douleurs cèdent au temps : toutes, excepté
celle d'une mère qui a perdu une fille de seize ans. Cette phrase est,
je crois, la confidence de la pensée qu'a eue M. Dclécluse en écrivant
la nouvelle dont nous allons vous rendre compte.
Edmond de Lubis, jeune homme de sentimens nobles et de prin-
cipes religieux 5 aime mademoiselle de Soulanges; cet amour est
avoué à la mère de la jeune fille. Madame de Soulanges, en acceptant
un projet d'alliance avec M. de Lubis, lui fait part de ses douleurs
secrètes. Louise, à seize ans, n'a pas encore fait sa première com-
munion, et cela, parce qu'elle ne croit pas en Dieu. Vainement, deux
respectables ecclésiastiques ont cherché à donner le sentiment religieux
à cette athée naïve. Son ame est fermée à la vérité, son incrédulité
n'est pas raisonnée et voilà pourquoi elle est plus dangereuse et donne
moins d'espoir. Néanmoins M. de Lubis ne se laisse point effrayer et
espère que Dieu se révélera à celte nature douce et aimante. En effet/
Louise a rencontré dans une promenade une jeune paysanne appelée
Toinette^ qui vient de perdre sa mère et qui travaille sans relâche pour
aider son père à nourrir un jeune frère et une sœur. *
Toinette, lui dit Louise, qui est-ce qui soutient votre courage , qui
— 2-25 —
VOUS rend si attenlive h vos devoirs? C'est Dieu, mademoiselle, vous
voyez bien qu'il est partout ; dans un rove je l'ai vu le lendemain de
la mort de ma mère, et il ma dit : Toinetle. ta mère est morte, c'est
toi qui auras soin de ton père, de ton frère et de ta sœur, je t'en don-
nerai le courage.
Ces paroles simples jettent le trouble dans l'esprit de mademoiselle
de Boulanges, l'aveugle recouvre la vue. Louise, de retour au château,
se jette à genoux devant un crucifix , elle prie, quelques jours après
elle faisait sa première communion. A peine la cérémonie est accom-
plie, que Louise dit : Ma mère, que je voudrais mourir ! Tout-h-
coup une grande croix d'argent se détachant de la muraille, vient frap-
per au front d'un coup mortel mademoiselle de Soulanges. Ses mal-
heureux parens parlent pour l'Italie, où ils veulent aller chercher
quelque distraction, et sa mère ne tarde pas à mourir, ayant auprès de
son lit l'abbé Edmond de Lubis; quant au père il est bientôt remarié.
Dans cette simple et touchante nouvelle (car il n'y a pas là le déve-
loppement nécessaire pour un roman) comme dans Mademoiselle de
Liron du même auteur, il y a une grâce de style et une pureté de sen-
timens qui assignent aux ouvrages de M. Delécluse une place privi-
légiée.
Nous pourrions citer encore d'autres ouvrages qui surnageroFit
quelques mois au-dessus de l'abîme qui engloutit, chaque année, tant
de productions. La Couronne d^ épi nés , par M. Michel Masson, est
encore une plaidoirie contre la société injuste qui méconnaît une foule
de petits génies et qui fait sans le savoir tant de Gilbert et de Chat-
terton. Celte nouveauté est un peu vieille.
L'auteur, en dédiant son livre à un ami^ M. Saintine, lui dit qu'il y
a des ouvrages inutiles; aurait-il voulu faire deux volumes in-octavo
pour le lui prouver ?
Mais c'est assez vous parler de toutes les feuilles volantes de la littéra-
ture, c'est assez pour vous tenir, comme on dit, au courant. Que
vous êtes loin d'y être, vous qui avez quitté Paris il y a trois mois; de-
puis, M. Castelli nous a fait voir à l'Odéon une troupe de comédiens
qui jouent admirablement l'amour, l'intrigue, la jalousie , l'avarice,
etc., etc. IjQS jeunes premiers ont de cinq à huit ans; les duègnes de
dix à douze, ces dernières ont presque toutes leurs dents, les autres en
changent en ce moment. S'il v avait après cela des gens qui voulus-
11
— 226 —
sent nier le progresse Ic^i' diraiii d'aller voir jouer i};\ns le Hussaj'd c/c
FelsJieim un acteur dç Siix ans, qui dit déjà très-bien sacrcbleUy ^>e?i -
ù^eùleii^ qui a des moustaches et des maîtresses; et dans les f) eux
Ménagesy Vaudieville de Picard , une petite fille qui sait très-bien ce
que c'est que des infidélités.
Tout cela, vraiment , 'est à navrer le cœur; pauvres enfansl...
infâme spéculation!.. L. de J.
(â^aaaaiâ ï!>a [?(Dïaïïaii2^â 3âs>^^sî(î>2»â.
L'AFRAIVCÉSADO.
Comme neuf heures sonnaient à plusieurs églises de Madrid, un ca-
vallero en costume français entra pour déjeuner au café de la Paz.
— Que faut-il servira sa seigneurie! demanda le mozo. — Le Cons-
titutionnel^ répondit l'inconnu.
Une heure après, le même personnage rencontra une procession qui
sortait du porche de Saint-Thomas; les enfans de chœur portant des
cierges escortaient les prêtres revêtus de leurs chasubles ;,le gonfalon
étalait ses plis onduleux au soleil, et les encensoirs exhalaient en spi-
rales la fumée du benjoin embrasé; la foule s'écarta avec d^ respec-
tueux saints comme au passage d'up^ixii^ tout le monde ôta son cha-
peau; l'inconnu garda le sien. f ... o. .,•.,-
Il se dirigeait du coté de la , puerta del Sol en fredonfiafit uaair
d 'opéra-comique^ quand un de ses amis ^ un Espagnol de, la vieille-
roche, lui serra la main d'une façon cordialement castillane , en lui
disant : — Don Julio, venez donc voir tuer un taureau «n.Thonneur
de la Constitution! — Divertissement atroce! s'écria don JwlÎQ, en
éventrant d'un coup de pied un pauvre chien qu'une odeur de cuir
russe avait attiré trop près de lui.
Don Julio aima mieux faire un tour au Prado ; les arbres étaient pa-
rés de tout l'éclat du printemps ; le ciel étincelait comme l'autel d'une
cathédrale ; la nature se montrait dans sa splendeur ; les fenmjes se
cachaient sous leurs mantilles; tout Madrid papillonnait dans les
allées. C'est une belle promenade que le Prado! dit à don Julio un
^ 227 —
procurador récemment arrive des îles Pliilippines, en compagnie d'une
cargaison de sucre. — On Voit bien, répondit don Julio d'un ton dé-
daigneux, que vous ne connaissez pas les Tuileries.
En ce moment un jeune Français, venu en Espagne pour admirer
Murillo, le peintre divin, s'approcha de don Julio, à qui il était recom-
mandé, et impatient de lui montrer qu'il commençait à savoir l'espa-
gnol, lui dit en souriant : Como esta vmd? Don Julio s'empressa de
lui répondre en français : l'un et l'autre semblaient sauter en même
temps par-dessus les Pyrénées, en tournant le dos à leur pays.
Depuis trois jours, le cheval de don Xulio était mort d'une mala-
dresse de vétérinaire. Don Julio entra chez un marchand (la race sa-
tanique des maquignons n'a pas encore fait souche en Espagne) ; on
lui présenta un fringant andaloux : — Je ne veux qu'une béte
normande ou limousine, s'écria-t-il , et il sortit bientôt comme il
était entré.
Il était trois heures, moment aujourd'hui adopté pour le diner dans
les principales villes de la péninsule ; tout Madrid se mettait à table ,
ici avec de l'argenterie d'étain, et là avec du linge damassé. Don Julio
mangea peu: il était distrait ; à quoi songeait-il ce profond politique?
A une réforme culinaire. Il avait étudié en France l'influence des dî-
ners , et il rêvait aux moyens de régénérer l'Espagne par l'introduc-
tion des dindes truffées ; les ollas-podridas devaient être frappées de
proscription comme un reste de féodalité.
L'heure de la sieste ne tarda pas h arriver ; Madrid s'endormait au
soleil, et les yeux se fermaient comme les jalousies. Don Julio,
méprisant l'usage national qu'il imputait à la paresse et non à l'hygiène ,
se mit à lire la Revue du dijc-neu^ième siècle ; au lieu de dormir une
heure, il en dormit trois.
'^^' Son appartement offrait un ensemble éminemment parisien ainsi
que sa personne ; un papier à rosaces ornait les murs ; la pendule pla-
cée sur la cheminée représentait Esmeralda nourrissant Quasimodo;
une jardinière remplie de cactus et de camélia garnissait la fenêtre.
Don Julio, les pieds étendus sur un tapis d'Aubusson qui avait
remplacé la natte péruvienne, fut tout à coup tiré de ses réflexions par
l'arrivée d'un visiteur; c'était un véritable Espagnol de Madrid, un
indigène , s'il en fut , qui se faisait gloire de n'avoir jamais vu cou-
lop d'autre eau que celle du Mauzaiiario. — J'ai entendu ce matin ,
— 228 —
(lit-il a. don Julio, un excellent sermon de Fray Vermuendo sur la cha-
rité évangélique. — Ah! mon cher, si vous aviez entendu l'abbé Ghâ-
tel ! — La religion souiïre ; on assassine nos prêtres, mais le sang des
martyrs fécondera le sol de la foi. — La foi! Que parlez-vous de foi
quand une religion aussi rationnelle que le saint-simonisme est tombée
faute de miracles ou bien d'actionnaires! — Vous savez qu'on vient
d'ouvrir à Madrid une exposition d'animaux sauvages ? — Ah ! bah !
Vous n'avez ni giraffe , ni orang-outang , ni Ghodruc-Duclos ! — On
reprend ce soir une comédie de Galderon. — Quand donc en serez-
vous aux bédouins de la Porte-Saint-Martin, ou même aux drames du
même théâtre? — Les affaires de la Navarre tardent bien à s'ar-
ranger. — C'est tout simple , il y a là une foule d'idiots qui ne savent
pas lire la Constitution française de 91. — Irez-vous aux fêtes de la
Granja? — « Osez- vous appeler ces cohues-là des fêtes , à coté de celles
de Paris et de Saint-Gloud! — Aimez-vous le vin de Xérès ? — Moins
que le Ghambertin et le Laffitte. j^
Telle fut à peu prés la conversation de don Julio ; conversation à
bâtons rompus qui fit sortir d'impatience son honnête interlocuteur.
Le soir, don Julio se rendit à une tertullia ; c'était une de ces réu-
nions de Madrid où l'on prend des panales, où l'on cause amicalement,
mais où l'on peut perdre mille doublons tout aussi facilement que
vingt piécettes.
Un des convives proposa à don Julio une partie au tresillo ; don Ju-
lio répondit qu'il l'avait oublié en jouant l'écarté et labouillote. Néan-
moins la maîtresse de la maison s'aventura à lui proposer un rubber
au whist. — Oui , pourvu que ce soit en cinq points comme à Paris,
dit-il 5 autrement, autant vaudrait le cent de piquet des curés.
Une jeune personne chanta sur le piano une de ces gracieuses chan-
sons des Maures qui survivront à toutes les pierres de l'Alhambra; don
Julio murmura entre ses dents un nom que l'on crut être celui de
Mozard, c'était le nom de Musard. Don Juho était dilettante.
Un grave magistrat vint à exprimer ses regrets sur la mort d'un
malheureux dont l'innocence fut trop tard reconnue ; selon Tusage en
Espagne, le prétendu criminel avait été garrotté. — Quelle barbarie !
s'écria don Julio ; étrangler un homme , quand il est si facile de lui
couper la tête par le procédé usité en France.
Une vive discussion s'engagea pour savoir quel était le plus magni-
— 229 —
iîque palais de l'Espagne, Aranjuez ou l'Escurial? Don Julio déclara
que c'était Fontainebleau.
— C'est un original! dit un Anglais, aussitôt que don Julio eut
quitté le salon.
-. ,—- Non! lui repondit un Espagnol, il n'a rien inventé; c'est tout
simplement un copiste maladroit, un afrancesado,
Bernard Lopez.
©UlRLAnDB POÉTIQTTB.
* Dire : A telle, époque je prendrai des fleurs ^ fen tresserai une
guirlande; c'est folie.
Et voilà pourquoi c'est folie : C'est qu'il y a des momens où vous
passez au milieu des plus belles , des plus riantes fleurs , sans les regar-
der ; si vous avez (et cela arrive souvent) un crêpe noir jeté sur vous ,
que vous font toutes les roses du printemps et tous les dahlias de
l'automne?
^ ' Je sais bien ce que font les choses riantes en certains jours de la vie,
elles se changent en choses fâcheuses; l'ame qui regarde, cherche tou-
jours et partout la convenance et l'harmonie; or, il y a des instans
où la pensée sérieuse se blesse de tout ce qui semble futile.
. Ce n'est pas ma faute si. j'ai passé par ces instans-là , j'en demande
pardon aux jeunes poètes qui m'ont envoyé leurs vers et puis ,
pour me disculper encore plus, je dois dire que parmi les mor-
ceaux qui nous ont été adressés , nous en avons, cette fois , trouvé
peu de saillans. Toute saison n'est pas également inspirante, et les
poètes , comme les horticulteurs , ne peuvent pas d'avance répondre
des fleurs qu'ils présenteront aux regards.
J'ai de mes amis qui ne vont qu'avec inquiétude examiner la plate-
bande où ils ont fait leur semis de dalhias. L'année dernière, cette
partie de leur jardin présentait les couleurs les plus vives, les nuances
les plus éclatantes et les plus variées; cette année, peut-être que toute
cette richesse se sera changée en pauvreté, et que l'horticulteur voisin,
qui avait été vaincu Fautive automne; sera vainqueur celui-ci.
-. 230 — ,^
^'If^'i' Les fleurs ont aussi leurs destins î
Habent sua fata
Ce que je dis des hommes qui cultivent les fleurs pourrait s'appli-
quer h ceux qui cultivent les lettres. Entre les lettres et les fleurs il y
aurait bien des similitudes à montrer, mais je m'en défendrai; déjà le
mot dejleurs est trop tombe de ma plume; si je continuais, je donne-
rais à mon article un air de ressemblance avec ces dessus de porte du
temps de Louis XV^ où l'on ne voyait que boutons de roses et
amours , tourterelles et guirlandes , carquois et Jlèches^ autels et
cupidonSy et cœurs transpercés ; en un mot, afféterie et manière,^.
Dans l'air, il se passe bien des choses que l'homme ne voit pas.
Cette région des sylphes est la moins connue de nous ; madame Blan-
chard, M. et mademoiselle Garnerin^ madame Graham et le duc de
Brunswick ont traversé ces régions et n'y ont vu que de l'azur et des
nuages. Mais les esprits qui habitent , qui voltigent, qui jouent dans
ces grands champs de l'espace , ils ne les ont pas vus!.. Et cependant
je me persuade qu'il y a tout un peuple aérien entre la terre et le
ciel, entre les hommes et les anges.
Voyez dans les campagnes, un je ne sais quoi passe invisible au«
dessus des arbres, et dans un instant leur feuillage change, jaunit,
sèche et meurt.
C'est une mauvaise influence, une méchante brise. Eh bien , il y a
eu depuis plusieurs mois quelque chose qui a aussi passé sur les
poètes. , . .
Pour prouver tout de suite que ce je ne sais quoi qui empêche
de verdir n'a pas tout desséché, je commence par citer quelques frag-
mens d'un poème inédit, intitulé :
DEUX. MISÈRES AU PIED DE LA CROIX.
L'auteur de ce petit poème, qui a fait plus que nous intéresser, qui
nous a vivement touchés, est un très-jeune homme, le vicomte de
Gaillon. A tout homme qui a attaché son cœur au bien^ à tout écrivain
qui a inféodé sa plume aux bonnes doctrines, je souhaite une récom-
pense. Eh bien , M. de Gaillon aurait eu cette récompense qu'il mé-
rite, et pour son talent, et pour la pensée religieuse qui a fait couler
ses vers, Vil avait entendu lire sou poème comme je l'ai entendu lire,
— 231 —
moî , par la voix, la plus douce , la plus harmonieuse qui ait jamais
charmé Toreille Oh ! j'aurais voulu que l'auteur des Deux misè-
res au pied de la croix eût pu écouter avec nous son œuvre lue par
une jeune fille de 17 ans ;... mais non , il serait devenu trop fier, car
sur le charme des vers il y avait une grâce répandue par la jolie lec-
trice qui donnait à ce petit poème un indicible attrait. ^^^ ^v
M. le vicomte de Gaillon a vu cette prétention au malheur qu'ont
aujourd'hui beaucoup de jeunes hommes , et il a voulu leur prouver^
qu'il y avait ingratitude et impiété à médire de la vie, quand Dieu:
nous l'a faite bonne ; pour le leur démontrer, il conduit au /?/ec/ dhtne
croix élevée dans une bruyère , deux misères»
Une misère factice et une misère réelle , un jeune homme et un
vieillard; et entré celui qui gémit à tort et celui que l'adversité a ru-
dement éprouvé, il s'établit un dialogue aussi poétique que moral.
Voici le début du poème :
iUBbnsOâ'» Hélas! qui n'a point eu de ces jours de malaise, ♦ ,
Où tout nous est à charge, où l'existence pèse, <»•
* " ' Où le cœur, au-dedans comme au-deliors de lui,
Ne trouve que fatigue et que peine et qu'ennui?
Irlî^fv Troubles intérieurs, tourmentes de jeunesse,
Et qu'il faut qu'à son tour chacun de nous connaisse.
\ ' ''*^^t Ç^r Moi, j'ai déjà passé par ces angoisses-là ;
Et déjà bien des fois mon ame se troubla.
Ces premiers vers peignent d'une manière vraie , d'une manière
sentie ce vague qui a pesé sur nous tous, dans nos jeunes années, et^j
qui nous donnait dans notre temps de bonheur des instans d'une in-
définissable tristesse.
En proie à ces rêveries, l'heureux du monde qui traîne son bonheur
comme de l'ennui , erre dans la campagne. Écoutons-le :
J'avais à traverser une route déserte,
Une bruyère aux vents de tous côtés ouverte.
Mais une croix de bois s'élevait au milieu.
ïn'k ^l^?7^'
Afin que le passant trouvât où prier Dieu.
Comme un mât de vaisseau que la tempête incline,
Elle était là, plantée en haut de la colline,
•iT" •:» T Yx la mousse croissait sur son bois vermoulu.
'i";î li*Up A la considérer, souvent je m'étais plu,
^ , . , Souvent, les yeux levés vers l'imaçe sanglante,
J'avais arrêté là ma promenade lente,
"> v«l UbiJ Et regardant du Christ les pieds percés de clous,
Kî
J'avais dit : « Insensés î De quoi çémissons-noiis ? »
Car de l'iiumanité ce douloureux emblème j
M'a fait honte parfois des pleurs que sur moi-même
J'ai répandus, alors que tant de malheureux
Passaient, et sans que j'eusse une larme pour eux!
Mais je repris bientôt ma pente naturelle,
Et je sondai mon ame, et je pleurai sur elle.
Et vraiment il y avait de quoi pleurer ; car, des ses premiers pas
dans le monde, le jeune favori de la fortune sent que la fortune n'est
pas le bonheur, et qu'elle traîne après elle bien des ennuis.
n
Et ne trouvant partout que Terreur et le doute,
Je marchais en aveugle, et demandais la route.
Des croyans m'avaient pris en haine, et m'avaient dit :
rt Toi qui ne veux pas croire avec nous, sois maudit. » \
D'autres, et je ne sais si leur Dieu les en blâme,
S'étaient apitoyés sur l'état de mon ame.
C'est ainsi qu'au passé comparant le présent,
Je rendais mon regret encore plus cuisant.
Comme je me plaisais à nourrir mon chagrin,
Voici que vers la croix un autre pèlerin
S'avançait ; un vieillard à la lente démarche,
Et qui dans le désert semblait un patriarche,
Voyageur comme moi, mais plus près d'arriver.
Je le vis tour-à-tour s'asseoir et se lever,
Et reprendre la route et marcher avec peine.
Se traînant, sa figure était belle et sereine,
Je reconnus un pauvre, un ami du Seigneur,
Un de ces indigens dont la part au bonheur
Est petite ; et qui vont cherchant qui les console,
Et demandant à tous et le pain et l'obole.
Oui, mon Dieu, tous ceux-là sont vos plus chers amis. J
Il est un ange à qui vous les avez commis,
La Charité ! Cet ange a les traits d'une femme.
Sitôt qu'un aflligé l'implore et la réclame,
Elle accourt à ses cris. C'est la fille du ciel
Au bienveillant sourire, aux paroles de miel.
Le vieux pauvre arrive au pied de la croix , s'y repose en priant , et
bientôt entre lui et le jeune homme commence l'entretien dont j'ai
parlé tout à l'heure, et qui se termine par ces paroles pleines d'une
simplicité antique et d'une sagesse chrétienne.
Souvent sous ses lambris l'ennui poursuit le riche j
Le pauvre est plus joyeux dans le champ qu'il défriche>
Mon fils, c'est qu'à ce Dieu dont il n*a pas 4out^
— 233 ^
Tous les jours il s'adresse avec simplicité ;
C'est qu'il n'a pas goûte des fruits de la science-
A son ange gardien c'est qu'il a confiance;
Et que sans se livrer à ce triste examen
De connaître ici-bas quel est le vrai chemin,
Il marche après son père, et dans la même voie.
Simplicité du cœur, source de toute joie,
Quand on vous a perdue, hélas ! est-il donc rien
Qui puisse remplacer un si précieux bien?
En ce grave entretien nous épanchions nos âmes ;
Mais la nuit vint bientôt, et nous nous séparâmes.
Vers la vallée alors le vieillard descendit.
Et moi, le cœur touché de ce qu'il m'avait dit :
Pauvre croix du chemin que le pécheur visite^
M'écriai-je , où parfois le voyageur s'abrite !
Vers toi je lève aussi les regards et la main.
Moi, je t'invoque aussi, pauvre croix du chemin !
Et je suis un pécheur et je marche dans l'ombre....
Alors, quand j'eus ainsi parlé,
Je me remis en route, et j'étais consolé.
J'ai beaucoup cité de ce petit poème, parce que j'ai eu la confiance
que d'autres éprouveraient ce que j'ai ressenti moi-même ; il y a dans
cette composition une grâce chrétienne qui séduit, et je suis sûr que
pas une mère ne lira les vers de M. de Gaillon sans se dire : Je vou-
drais que cet oeuvre fût de mon fils !
Georges Cadoudal, par Stéphane Arnoux.
Ce drame est écrit en prose , mais a plus de poésie que bien des
livres grossis de vers. Le beau caractère du royaliste breton , ce ca-
ractère fait avec du fer, de l'honneur et de la religion, a été bien peint
par M. Arnoux. Dans un temps de mollesse tel que le nôtre, c'est
une bonne pensée que de montrer qu'il y a eu autre chose que de l'in-
différence en matières religieuses et politiques; quand les races dégé-
nèrent et s'abâtardissent , il est bien de chercher des types de pureté
et de fermeté pour prouver que la société n'a pas toujours été si
pauvre, et qu'autrefois, dans cette bruyère plate et stérile que nous
habitons, il s'est élevé de forts et nobles chênes. Si le pays a cdssé
d'être beau, c'est que les grands arbres sont tombés
Vous savez que dans le monde on joue quelquefois des proverbes,
et Garmontel et Théodore Leclerc se sont même fait dans ce genre une
réputation a bon marché. M. Slcphanc a fait, lui, un proverbe hé
roique, et il l'a intitulé :
GEORGES CAD0UDA.L, OU TELLE VIE, TELLE FIN !
C'est là une bonne idée, et je donnerais beaucoup pour voir jouer
ce proverbe breton dans un château breton! Là le principal person-
nage du drame pourrait être compris et la pièce bien jouée.
« Parmi les personnages classés comme historiques dans nos temps
modernes, dit M. Stéphane Arnoux^ il est incontestable qu'on peut
compter Georges Cadoudal ; mais il est présenté à la postérité sous
des aspects divers , entre lesquels il est permis de faire un choix : le
mien s'est décidé par la conviction , non-seulement de ce que j'avais
lu, mais de ce que mes jeunes souvenirs de contemporain peuvent me
retracer.
)) En reproduisant ici Georges Cadoudal tel que je me le suis repré-
senté, j'ai beaucoup moins considéré le but qu'il voulait atteindre,
que le caractère qu'il a développé en le poursuivant. Ce système était
une ligne de démarcation pour ne point aller au-delà du vrai ; c'est le
vrai ou plutôt lis vraisemblable que j'ai voulu appliquer exclusivement
au, langage des divers interlocuteurs que j'ai employés.
» Georges fut un homme sans nuances, homme complet , qui à la
distance d'une vingtaine de siècles, placé sur un piédestal et revêtu du
manteau stoïcien, obtiendrait des élans d'admiration, qui même enlu-
miné par le pinceau moderne de AValter-Scott, n'eût certes pas défigure
les tableaux du barde calédonien. Il n'est donc besoin que de couvrir
du manteau antique ou du plaid historique son uniforme de chouan,
Cadoudal est selon moi le Polyeucte de la légitimité. »
Moi qui ai eu entre les mains des matériaux pour écrire la vie de ce
chef royaliste , je puis certifier que l'opinion de M. Stéphane Arnoux
est loin d'être exagérée ; et Napoléon , après avoir vu l'intrépide
chouan , répétait à tout le monde qui l'entourait : J'ai vu ce matin
un homme de fer.
Pour donner une idée de la manière dont ce proverbe historique
est étrir, nous wallons citel' la fin de la dernière scène. La dévotion et
le courage breton s V montrent "sbii s des côUleUrs vraies.
-^ 235 —
Les amis des complices de Georges, avant d'aller à la mort, remar-
quent la préoccupation du chef.
Picot. — Serait-il tombé dans rabattement?
Saixt-Yictor. — Ne croyons pas du moins que ce soit sa sentence qui l'occupe. Il
médite douloureusement sur ce qui s'est passé hier dans le cabinet du ministre de la police ?
Mkrille. — Quoi, sur l'histoire de celte jeune Anglaise qui s'est empoisonnée.
Picot, montrant Georges, et faisant un signe de question à Saint- Victor. — C'était
doHC?....
Saint- Victor, avec un signe de tête affirmatif. — Précisément.
Villeneuve. — J'aurais bien voulu être de son écot?
Deville. — Qu'y auriez-vous gagné?
Villeneuve. — De ne pas fournir une journée de spectacle à cette sotte populace.
Jean Cadoudal. — Sûrs de nous-mêmes, qu'avons-nous à redouter de cette curiosité?
Villeneuve. — De mourir trop indignés de leur empressement barbare.
Jean Cadowdal. — Pensez-vous que la compassion n'y tiendra pas sa place?
^ 'Villeneuve. — Oui, celle qu'ils portent aussi à l'Ambigu-Gomique.
Saint- Victor. — Les pavés de Paris sont, à présent, accoutumés au sang comme à la
boue !
Burban. — Si, du moins, le nôtre servait à quelque chose?
Picot. — Pensez-vous donc que tout ce nouvel édifice soit solide?
Villeneuve. — Cela dépendra des fondations, car sans cela qui le renversera? Avez-
vous foi à de nouveaux efïorts ?
Burban, — Moins qu'à de nouvelles sottises.
.^Villeneuve. — Le peuple de Paris est devenu aussi patient que crédule. Il existe main-
tenant à son usage un vocabulaire de charlatan , qu'il suffit d'employer avec lui pour le
convaincre. Les vrais principes s'éteignent , et les afifections traditionnelles s'effacent de
même que les teintes d'une perspective à mesure qu'on s'en éloigne.
Saint-Victor. — Il y a chez les nations des souvenirs qui sommeillent et ne périssent
jamais! ->;> >uïu!Oi.
BfRBAN. — Et qui les réveillera? Serait-ce un parti qui manque d'adresse?
Lemercier. — Et qui s'élouffe lui-même sous le poids de ses prétentions?
Saint- Victor. — Bah î bah ! la vanité et les prétentions ne manqueront pas à Tempire ;
peut-être auront-elles un vernis plus frais, et voilà tout.
Lélan.— -Il eut été assez drôle d'assister à une mascarade de jacobins en habits de
cour !
Villeneuve. — En masques de verre, à travers lesquels chacun pourra les reconnaître."
Burban. — Barbouillés de sang et de fange, à qui mieux mieux.
Villeneuve. — En vérité. Messieurs, nous sommes bien Français jusqu'au bout, en
nous occupant de ces caricatures dans la passe où nous sommes ! Monterons-nous donc
sur l'échafaud avec un calembourg à la bouche ?
Jeam Cadoudal. — Nous ferions sûrement mieux d'y avoir une prière.
Deville. — Quand on n'a plus rien à obtenir, à quoi bon prier?
Georges, relevant sa tête. — Est-ce un de nous qui a dit : « A quoi bon prier? »
ViLLKzsEUVE. — Il a voulu exprimer qu'ici-bas il ne nous restait rien à obtenir.
Georges, avec exaltation (l). — Et pour cela, tous nos devoirs sobt-ils clos? Ne nous
reste-t-il pas celui de mourir en soldats chrétiens ? Voulons-nous être rangés parmi les
bigots hypocrites, déserteurs de leur religion a^ moment de sa plus solennelle épreuve?
. 'N^ »(1 -, f , 1 . . .
(0 Allocution historique.
— 23G —
Jusqu'à la mort, fidèles au roi, nous trouvera-t-elle infidèles à Dieu? Pour nous, mes
amis, chaque minute est une année, hâlons-nous î bàtons-nous d'abdiquer le doute léger,
la honte frivole , et que la foi nous rallie et nous enveloppe ! A leurs derniers moraens,
de vaniteux sophistes ont pesé leurs doutes sur l'immortalité de l'amc. A leurs derniers
juomens , les Girondins s'entrc-demandaieut si l'ame existait pour les vivifier. L'arae ! ô
mes amis, est-elle un problème pour nous, qui l'ayons sentie par le courage, prouvée par
le dévouement! L'ame, vaçue et flottante chez les pusillanimes et les parjures, manifeste
ses vigoureuses pulsations chez les braves, s'épanche en eux pour les belles actions ! Son-
dant le néant, contemplant les ténèbres, les analystes de la nature effleurent des mystères
dont ils n'atteindront jamais les profondeurs ! Partout l'orgueil précipite la science vers
un écueil, au moment où. elle s'apprête à outrager la religion! Jouissons donc de notre
ignorance, en courbant nos fronts résignés sous le niveau de cette foi, que nous avons
reçue, professée, défendue, et qu'une vie de courage ne s'achève point dans la pusillani-
mité vulgaire de n'oser mourir en chrétiens !
Saimt-Yictor, avec une profonde émotion. — La piété du guerrier pénètre encore plus
avant dans l'ame que celle du prêtre. Georges, vous m'avez convaincu!
Tous. — Georges a raison ! Demandons un aumônier !
Georges, s' adressant à Patrice. — Patrice, je m'adresse à toi ; je pense qu*on ne refu-
sera pas à ceux dont on préparc la mort un ecclésiastique pour leur dire les prières des
agonisans?
Patrice. — Georges, mon ami, peut-être bien ne s'en trouve-t-il pas dans la Concierge-
rie, parce que ce n'est pas la mode ?
Georges. — Eh bien ! à défaut d'un prêtre, procure-moi un livre?
Patrice. — Oh! quanta cela, la femme du geôlier m'en a apporté un, en me recom-
mandant bien de vous le donner, si vous le demandiez.
Georges, prenant le livre. — Donne !
SaixNt-Yictor. — Yous le voyez ! Ce culte qu'on prétendait extirpé a des racines jus-
qu'au fond d'une geôle !
YiLLEflEuvE. — Il y a deux choses dont aucun gouvernement du monde ne pourra, je
crois, déshabituer les femmes, aimer et prier !
Georges, av^ un profond soupir. — Et se dévouer !
, {On entend sonner une cloche.)
Georges, cTunc voix imposante. — Nou^ ne voulons pas être en retard , camarades ? A
genoux, l'heure commande!
Tous, àge«owj:. — A genoux.
Patrice. — Et moi aussi, je veux prier Dieu comme eux, il y a bien long-temps que ra
ne m'était atrivé. (// ^e met îi genoux.)
Un Gendarme, dans le fond, à son camarade. — Je n'aurais jamais cru qu'ils fissent
les capucins. .,,,.,[,,,
Autre GE^DARMB. — Ce ne sont pourtant pas des poules mouillées.
PremierGendarmk. — En Egypte, les musulmans croient au bon Dieu.
Autre Gendarme, — -Bah! c'te farce!
Premier Gendarme. — C'est comme je te le dis.
Autre Gendarme. — Ça ne lit pas Yoltairc?
Premier Gendarme. — Yoltairc ! Ça ne sait seulement pas sa croix de par Dieu î
Georges lit après quehpies instans de recueillement les prières des agonisans à haute
voix, et rcpctc avec force. — Partons! partons! amcs chrétiennes!
[Le tambour bat et ton entend ouOrit tés portes.)
Georges, îi Patrice. — Patrice ! tu n'oublieras pas de remettre à ma mère ma boucle de
cheveux et le scapulaire qu'on trouvera sur moi.
-^ 2S7 —
Patrice. — L'oublier! J'oublierais plutôt dix consignes! J'oublierais plutôt moa
uniforme !
Georges. — Et lorsque mon tour sera passé
Patrice. — Ne me dis pas cela, Georges; j'ai enfui obtenu de mes chefs de ne pas
l'escorter.
Georges. —Tant pis! Mes ennemis auraient eu mon pardon, et un ami mon dernier
regard !
Patrice , éclatant en sanglots. — Est-ce que je l'aurais pu? est-ce qu'on rac laisserait
sanglotter sous les armes?
(Georges serre la main de Patrice et sort. Ses Compagnons le suivent à travers la
yiindouble haie de gendarmes., qui se rtpUc derrière eux et les accompagne.)
Patrice, au désespoir. — Qu'ils disent , qu'ils impriment ce qu'ils voudront, on pourra
bien mettre sur l'épitaphe de celui-là : « Telle tie , telle fiis ! »
^ JO309 ' 'iffi *J/f v'I Âj< • •' -0>îv^v■v•'v:. ïïjr ovrva hMiier.
LES Contes bleus.
Ces contes sont àe^ fables , et aujourd'hui faire des fables^ c'est ne
pas entrer dans l'esprit du moment. Je ne veux pas dire que nous
soyons à une époque de vérité^ mais nous ne sommes pas assez loin du
temps de La Fontaine ; on se souvient trop de ses fables pour aimer
celles des autres. Aussi je regrette que M* ^^"^ ait dépensé autant d'c^- 1
prit dans ses contes et ses apologues.
II y a certes beaucoup d'esprit dans les Contes bleus^ mais cet esprit
n'est point mis comme il devrait l'être ; il y a en ses manières quelque
chose qui n'est pas de notre temps, c'est un esprit à ailes de pigeon^
à habit de taffetas même les noms qu'il dit ne sont plus à la mode.
C'est Alcyppe ou Laïs, Dorval ou Guillot.
Nous avons cherché dans ce recueil quelqueyi:^^/e , quelque conte^
qui ne ressemblassent pas à tous les contes et h lo\iiQs\Q?> fables appris
et sus par cœur depuis long-temps, et nous l'avouous , nous avons
trouvé peu de choses assez neuves , assez originales pour les dérouler
et les étaler eux yeux des passans. Cependant nous avons cru voir
dans les Deux Linots une pensée qui se réalise dans les prisons de
l'année i83o ; année, comme chacun sait , de régénération et de li-
berté. Demandez plutôt à mon ami M. Voillet de Saint-Phiibert.
LES DEUX LlîJOTS.
Deux linots se livraient des combats inoiiis ;
Six grains de blé causaient la guerre :
Pour si peu, dira-ton, deux frères ennemis !
^b 3lr)jiod s •^'^'^^^"^ ^^ ^''"S bumain pour moins rougit la terre I
Bref, ils se heurtaient jour et nuit,
Et, troublant la paix du bocage,
— 238 ^
Au sein du verdoyant feuillage,
Jamais ou ne fit tant de bruit !
Chacun leur dit bientôt : Quel est donc ce délire î
Faire du mal, c'est du mal qu'on s'attire !
Infortunés ! vous devez bien soufifrir î
Y pensez-vous ? quelle haine est la vôtre ?
Inutiles avis! les dieux, pour les punir,
Permirent qu'au lacet on les prit l'un et l'autre :
Et dans la même cage aussitôt on les mit !
Déjà vous croyez voir augmenter leur dépit ?
Leur haine ira jusqu'à la rage!....
]\on, non : même disgrâce enfin les réunit.
Que l'homme quelquefois fut du moins aussi sage!
Surtout après un trouble^ oîi nous, petites gens,
^ous nous heurtons; pour qui? pour de vils intrigans :
Pourquoi.^ pour quelques mots qui flattent notre oreille,
Et puis dans une cage, un matin, on s'éveille !
Parmi tous les vers qui jonchent ma table de travail , comme les
feuilles commencent à joncher le gazon, en voici que je trouve;
le nom de l'auteur n'y est plus, mais le talent et la rêverie y sont
restés.
LA NEIGE.
C'était un jour d'hiver, il tombait de la neige ;
Marie et moi, nous étions seuls
Et la fenêtre ouverte : Oh ! regarde, disais-je,
Notre chemin sous les tilleuls.
Vois, tout est déjà blanc, et le sentier s'efface,
A peine on le reconnaîtrait,
Dis-moi, qu'un lourd passant vienne y marquer sa trace
IN 'aurais-tu pas quelque regret !
Hélas ! le moindre pas s'imprime sur la nei^S jH'^' ^
Et soudain ternit sa beauté :
C'est ainsi qu'il en est, ô Marie ! ajoatai-je,
De vous et de la pureté.
Il y a là, ce nous semble, comme deux sœurs qu'oh aime à rencon-
trer ensemble, rêverie et harmonie. Le morceau qui suit est encore de
la même écriture.-'^ "'
A U:< JEUNE UOMME.
O loi qui sous ces bois lentement te pi-omènes ,
Jeune homme! en te Voyaht j'ai devine tes pçtoes,
Et ion mal \içht du cœur."'""^^*^ ' *^" '
1
-:- 239 —
Je sais ce qui le fait soupirer cl te plaindre,
C'est de toujours poursuivre et de ne pas allciiidre
Ton rêve de bonheur. ^
Pauvre enfant! qu'y peux-tu? la vie est ainsi faite.
Désirer, c'est souffrir; et ce que l'on souhaite
On l'obtient rarement.
Alors on cherche l'ombre et les longues allées,
Et comme toi, l'on vient aux échos des vallées
Confier son tourment.
Ah ! que j'ai bien compris tes lentes promena'.lcs !
A ton âge, crois-moi, tous sont ainsi maladies ;
C'est le destin commun.
La fleur à son matin, etl'ame en sa jeunesse,
Exhalent toutes deux, celle-ci sa tristesse
Et l'autre son parfum.
LA CHASSE d'hiver.
Un de nos lecteurs qui habite Pontacq, nous écrit :
(( Ma retraite est bien éloignée des bords privilégiés où règne Thar-
)) monie ; mais en revanche , j'entends le torrent et la cascade des
» montagnes ; ma cabane est aux pieds des Pyrénées ; les lieux qui
)) m'ont vu naître débordent de poésie. »
Je le déclare , ce commencement de lettre m'a tout de suite séduit,
un poète qui ne fait pas de la nature h Paris; je l'ai fait passer
avant bien d'autres, c'est M, F'incent Bataille que j'ai traité ainsi.
Écoutez ses chants du Béarn ;
I.
Tout brille dans la plaine, et tout sur la colline
Éblouit le regard; le pic qui les domine
Nous frappe encor par sa blancheur.
La neige donne à tout des teintes uniformes ;
Et les objets, réduits à de douteuses formes,
Se confondent par la couleur.
Les flancs de la montagne ont leur blanche ceinture ;
Un feuillage argenté remplace la parure
Dont les bois s'ornaient aux beaux jours ;
' El Ics'lléurs, dontriiiver a desséché les tètes,
Sont semblables aux fleurs que, dans ses nobles fêtes,
Isaure offre à ses troubadours.
II.
Vos trumeaux élégans, aux surfaces polies,
Dites, valent-ils.micux que les glaces unies
— 240 --
Qu'on admire sur nos canaux?
Et ces lustres, pendans aux saules de la rive,
Bercés par l'aquilon sur cette onde captive,
Brillent-ils moins que vos cristaux?
Dans son enthousiasme de chasseur, M. Vincent Bataille crie" aux
Parisiens :
Gardez donc le foyer.... Moi, je suis dans la plaine
Ces groupes de chasseurs que le plaisir entraine
Et dont le froid n'ose approcher :
Le vrai chasseur ressemble au soldat intrépide ;
]\i le vent glacial, ni le sec, ni l'humide,
Rien ne l'empêche de marcher.
•i
CRI d'amour.
Du chasseur intrépide passons à l'avocat amoureux, M. Gustave
Biers^ à Villeneuve-sur-Lot.
L^^mour, si c'est l'amour qui a vraiment fait jeter ce cri à M. Gus-
tave Biers; l'amour, qui rend aveugle et fou, n'a dérangé en rien la
sagesse du jeune avocat. Voici ce qu'il a soin d'adjoindre aux deux
fragmens qu'il nous adresse :
(( Après avoir donné une idée du fond de l'ouvrage , il feut en faire
)) connaître la forme matérielle , afin que ceux qui seraient tentés de
» souscrire ne pussent pas se plaindre d'avoir été trompés.
» Le poème est composé d'environ trois cents vers ; il y aura en
» tête une préface ; le tout formera en tout une feuille et demie d'im-
)) pression ; on souscrit aux bureaux des journaux des départemens ,
» ou en correspondant directement avec l'auteur^ demeurant à Ville-
)) neuve-sur-Lot. »
Les deux échantillons de style que nous avons sous les yeux et que
l'auteur a intitulés : Morceau passionné et Morceau mélancolique
ne manquent ni de chaleur ni de style , mais ne sont guère de na-
ture a être cités par nous. Nous ne voulons pas brûler le papier de
VÉcho 5 et le Morceau passionné est trop plein de feu , trop brûlant
de désirs. INIêmc le Morceau mélancolique est encore bien chaud
pour nous, et nous ne pourrons en citer que très-peu de lignes; à qui
la faute?
MORCEAU MÉLANCOLIQUE.
Si la terre est aussi le globe oîi tu respires,
O divine beauté, comme moi tu soupires.
- 2ii ^
Unissons nos soupirs et formons un lien ;
Tu trouveras un cœur qui comprendra le tien.
Le mien, pour traverser le désert de ce monde,
Éprouve le besoin d'un cœur qui lui réponde.
Tous les êtres qu'ici je trouve sur mes pas
Me jettent des accens que je ne comprends pas,
Et ma voix à son tour leur paraît étrangère.
Je vois fuir loin de moi leur troupe passagère,
Et, poursuivant ma route ainsi qu'un pèlerin,
Mon sort est de rester seul avec mon chagrin.
Il n'est pas toujours seul l'aigle de la montagne ;
Comme le ramier veuf, j'appelle une compagne.
Toi qui ne m*apparais que dans mes rêves d'or.
Toi que je cherche ici comme on cherche un trésor,
Viens te montrer à moi comme je te désire
Avec ton doux regard et ton tendre sourire.
Prêtons-nous sur la terre un mutuel soutien.
Tenons bien en marchant nos mains entrelacées.
N'ayons qu'un même but, que les mêmes pensées ;
Et, n'éclairant nos yeux que du même flambeau,
Suivons du même pas le chemin du tombeau.
Comme les sons touchans des saintes harmonies,
Que nos âmes d'accord restent toujours unies ;
Et vivons et mourons, par la faveur du sort,
»'lj? Et de la même vie et de la même mort !! !
MORTE ! ! !
A peine dix-huit ans ont passé sur ma tête l
Ainsi commence un fragment de poésie que nous a adressé M. Da-
vid Boule, Et nous lui disons tout de suite que c'est bien jeune vou-
loir se faire imprimer. Nous lui conseillons d'attendre encore , et
alors , ce qu'il composera aura une couleur moins banale.
Il y a long-temps que les hommes pleurent , et dans cette vallée
de larmes, pour que l'on fasse attention à des pleurs, à des gémisse-
mens , il faut qu'ils aient quelque chose de particulier, quelque chose
qui les distingue.... Et nous l'avouons , nous n'avons rien trouvé de
semblable dans les vers de M. Boule. En lisant pour la première fois,
nous croyons re//re; c'était comme des sons que nous avions entendus
ailleurs, et cependant M. Boule n'a pillé personne , ses vers sont bien à
lui ; mais que voulez-vous? quand on se met à pleurer, on s'expose à
n'être pas original , on court le risque de fcire ce que bien d'autres
font.
^ 242 ^
Avant de mourir, Loïsa, celle que M. David Boule pleure, a l'air de
vouloir se rattacher à la vie , et le jeune poète s'écrie;
Un éclair Je bonheur ranima tout mon être,
D'une nouvelle vie elle semblait renaître :
« Tu pleures, mon Henri, me dit-elle, et pourquoi?
» Tu ne m'aimes donc plus, n'es-tu pas près de moi,
i> Enfant, sèche tes pleurs.... Ce soir, à la veillée,
w IVous irons tous les deux, là-bas, souslafeuillée,
3> Nous nous reposerons sous cet arbre où ta main
i) A gravé nos deux noms ; vois, le ciel est serein,
» L'oiseau mêle son chant à l'onde qui s'agite,
)) Le zéphir dans les champs courbe la marguerite,
w Ah ! j'aime ce beau ciel, ce printemps et ces fleurs,
w Qui remplissent mes sens de suaves odeurs ;
)) Entends ces doux concerts de céleste harmonie ;
» Mais où suis-je.... ô mon ï)ieu ! » Puis sa voix atfaiïîlie
S'éteignit par degrés, comme un chant au lointain ^^*
Qui nous frappe un instant d'un son vague, incertain.
Loïsa n'était plus !... Et mon ame attristée,
Se joignant à son ame, aux cieux s'est envolée.
Le Saule pleureur , par M. F. Chapot,
Oh les saules pleureurs ! c'est comme les larmes dont nous par-
lions tout à l'heure , nous commençons a nous en défier. Que de sau-
les pleureurs dans le monde! à partir du JVeepin^ FTillow de
Shakespeare jusqu'à celui de Sainte- H élhie. Cependant il faut que
nous revenions aujourd'hui à un de ces arbres de regrets, car un de
nos amis est venu se reposer sous ce triste ombrage, y gémir, et l'écho
qui a entendu , répète :
C'est une mère inconsolée
Qui vient, de ses pleure assidus,
Arroser l'humble mausolée •
Où dort en paix, sous la feuillée.
L'enfant qu'elle n'a plus.
C'est un cœur lassé de l'absence,
Qui chaque jour, sous ton abri.
Vient graver, comme eu son enfance,
Quelques croix, signes d'espérance.
Autour d'un nom chéri.
Ah ! reprends pour moi ta parure.
Incline tes pâles rameaux ;
J'aime le deuil de la nature .
— 243 —
•y'^ r • " • ' ■ Quand tu couvres de ta verdure
La pierre des tombeaux.
*" J'aime ce vague de pensées,
Cette douce et triste langueur
Qui, sous tes branches abaissées,
Jette sur nos peines passées
L'oubli consolateur.
Nous le répétons, le saule pleureur est "un arbre usé; et, si l'on
veut s'inspirer de quelque chose de neuf, il faut chercher un autre
ombrage... Laissons-le sur le bord des eaux s'y pencher comme pour
s'y voir , ou sur les tombes pour les abriter de son dôme gracieux et
mobile. Mais regardons-y k deux fois avant de l'implanter dans nos
compositions ; sans doute , il est beau ; mais (|uc voulez-vous, il a fait
son temps.
k^^k pertiYmsiit^ par M. Firinçois Pej^ennes.
Oh c'est vraiment h croire que nous en sommes au jour des morts !
Ecoutez.
Sous ce saule, triste et paisible.,.
Vous le vovez, encore un saule, encore une morte.
Il faut passer outre , et répéter aux jeunes gens qui toui'uejit a h
poésie, de se détourjiev de sentiers si tristes et si battus.
Quand on se fait poète, il ne faut pas mettre son pied sur la trace
d'un pied ; il faut prendre son essor vers les champs de TinQui ; là ,
les devanciers n'ont pas fait d'ornières , et là , si vous devez un jour
être admis au nombre des élus , le génie vous donne des ailes et vous
vous soutenez daus les hautes régions ; mais en marchant terre à terre
sur les pas des autres, on finit par tomber.
UN HÔTE DU couvEiNT DEL coRVo , par M. Th. de Pujmaigrc,
Oh! racontez-iioiLs une histoire l
Combien de fois chacun de nous n'a-t-il pas entendu répéter cette
phrase dans les salons Les histoires l II n'y a pas que les enfans
à les aimer, à les écouter avec plaisir; les grandes personnes font
aussi cercle à l'entour de ceux qui racontent bien, et nous sommes
assurés que si notre jeune ajiii;]\r. île Puymaigrc, a redit dans le
monde son histoire du courent del Con^o , on se sera pressé à l'en-
tour de lui pour le mieux entendre.
La poésie est une habile conteuse, aussi M. de Puymaigre a mis son
histoire en vers.
La teinte du saphir dans l'air se condensait (1),
L'étoile au firmament de son doux feu luisait,
Le vent plus frais du soir courait sur le feuillage,
Et la prière à Dieu, du jour dernier hommage, ,
Du couvent del Corvo n'ébranlait déjà plus
La cloche dont le son mourait vague et confus. «wy/
Alors qu'un voyageur à la figure austère •»•
Franchit grave et pensif le seuil du monastère ;
Sa bouche sans souris, son front pâle et plissé,
Semblait dire, sur lui le malheur a passé, ' "
L'inconnu pénètre dans les profondeurs du cloitre, et là s'assied
sur une pierre.
La lune lui fait voir le saint religieux
Qui venait l'accueillir en ces paisibles lieux. . iii'ji
— Que voulez-vous, mon fils? dit-il d'une voix tendre :
— La Paix. — Ces deux mots seuls sont ceux que fait entendre
L'inconnu, dont les yeux soulevés un moment
Vers la terre aussitôt retombent tristement.
Puis, gardant le silence et précédé du frère,
Il gagne sa cellule étroite et solitaire.
L'étranger repose la nuit sur sa natte de joncs; et le lendemain,
quand le soleil pousse de longues gerbes de lumière sous les arcades
du cloître.
Le vieux religieux s'adresse au voyageur
Et cherche à ramener le calme dans son cœur.
Mais c'est en vain. — La paix, dont vous parlez, mon père,
Lui répond l'étrangler, ce n'est plus sur la ten'e
Que je la puis trouver ; malheureux exilé,
Qui de la misère ai mangé le pain salé (2; !
INon, je n'ai plus de paix, pas plus que d'espérance ;
Il ne me reste plus qu'un bonheur, -r- la vengeance !
Il me reste mes vers ! — Je vous suis inconnu.
(1) Dolce color d'oriental safjiro
Che s'accoglieva ncl screno aspelto....
PORCATOSIO, C. K
(2) Tu prospérai sï corne sa di sale
Lo pancaltrui^,,,
Parasisp, cafitoiTii*
— 245 —
Mon nom n'est pas sans doute à ce couvent venu,
Mais ce livre, que lit, qu'admire l'Italie,
Qu'il vous fasse, mon père, aux heures où l'on prie,
Ressouvenir parfois de moi, pauvre proscrit.
Au frère, l'étranger donna le manuscrit.
Et puis il s'éloigna d'une démarche lente.
— Le moine ouvrit le livre et lut : L'Enfer de Dante.
Il faut couper court ici, car l'espace me manque, et je suis cepen-
dant encore tout entouré de fragmens qui mériteraient bien d'être ci-
tés ; mais comme mes citations seraient trop incomplètes, je remets à
un autre jour. Beaucoup de poèmes et surtout VAvenij' de M. Francis
Lacombe n'auront rien à y perdre. Comme dernier bouquet de la
guirlande, plaçons ici une noble pensée , une pensée toute française ,
une pensée de M. de Tourvieille, un cha^ît de gloike et de foi. Al-
ger, ou l'Afrique CONQUISE.
Honneur au poète qui se souvient de la gloire de nos armes, et qui
chante des exploits que l'envie a tout fait pour voiler.
M. de Tourvieille a redit la conquête à^ Alger la guerrière par les
soldats du drapeau blanc, et il a fait hommage de son poème au mal-
heur.
C'est une noble pensée de plus.
Nous regrettons de ne pas pouvoir citer quelques vers d'un ouvrage
011 nous avons rencontré de nobles inspirations , quelquefois aussi
uue facilité trop peu occupée des règles de la poésie. Par le temps qui
court, ce qu'il y a de moins commun , c'est de voir dédier un livre à
un roi dans l'exil.
Ces choses là ne sont à l'usage que des cœurs élevés.
Vicomte Walsh.
W^-
— 246 —
(S)fecïi0i]uc bc £0nq^ot\
L'idée d'aller enlever aiix sables brûlants de l'Egypte les restes des monu-
mcns gigantesques qui l'ornaient aux temps de sa plus grande gloire, n'est pas
nouvelle en Europe ; combien de fois ne se préseuta-t-elle pas à l'imagination
conquérante des Romains sous les règnes d'Auguste , de Caligula et de Cons-
tantin I Ces énormes aiguilles de granit, que l'on voyait s'élevant majestueuse-
ment d'une seule pièce sur cette antique patrie des Pharaons , et qui portent
pour cette raison le nom de monolithes , excitèrent surtout Tavldité archéo-
logique de la ville souveraine, Rome devint, non pas, comme on l'a dit, la patrie
adoptive, mais la terre tumulaire des obélisques ; les empereurs en arrachèrent
jusqu'à douze au repos de l'Egypte, pour les livrer aux nmtilations des barbares
du Nord.
De tous ces monumens , le plus grand est celui que Sixte-Quint fit élever eu
1588 devant l'église de Saint-Jean-de-Latran : il a 10 pieds 6 pouces à sa base,
et 7 pieds 4 pouces à son sommet; son fût, d'une seule pièce, a 114 pieds 7
pouces de longueur. 3Iais pour mieux faire ressortir ce monolithe , déjà si im-
posant par ses proportions colossales , on a eu la déplorable pensée de l'asseoir
sur nn piédestal de 49 pieds de hauteur, et de le surcharger d'ornemens sans
goût, et de le surmonter d'une croix énorme ; sa hauteur totale est de 163 pieds,
et l'on évalue son poids à plus de 405 tonneaux ; il est de granit de Syène, d'un
rosc-grisàtre, et des hyéroglyphes couvrent toutes ses faces. Arraché du milieu
des sables de l'Egypte par Constantin , père de Constance et d'HéUopolis, cet
obélisque fut transporté en Itabe sur un navire monté par 300 rameurs, dé-
barqué sans accidens sur des rouleaux placés au bord du Tibre , et traîné par
la porte d'Ostie jusqu'au Grand-Cirque. « Tout ce qui restait à faire , dit Am-
mien Marcelin, c'était de le mettre debout, ce qu'on osait à peine se flatter
d'accomplir. De grandes poutres do bois furent plantées perpendiculaiiement et
portées jusqu'à une dangereuse élévation ; on eût dit une foret de machines ; des
cordes longues et fortes furent ajoutées à cet ouvrage , elles paraissaient comme
un filet serré voilant la voûte du ciel ; la masse de pierre soulevée comme ui\e
montagne par ce réseau de câbles, monta graduellement en lair, resta suspen-
due en l'air pendant quelques instans , et , après avoir pivoté sur son axe ,
fut en un posée sur le socle qui l'attendait, par les eflbrts de plusieurs milliers
d'hommes. »
Comment un tel bloc de granit peut-il, ainsi que tous ceux du même genre,
être extrait de la carrière et transporté au loin? C'est ce que sir John Herschel
nous apprend dans son discours sur la philosophie naturelle , en nous offrant
comme termes de comparaison les récits faits par le docteur Kennedy sur l'é-
rection d'un obélisque de granit à Scringapatam, province de l'Inde, où l'on
paraît cmplover encore de nos jours les mêmes machines et les mêmes moyens
que k^s anciens E[;y plions, a Les Indiens, dit cet auteur, détachent d'énormes
blocs par un procédé aussi simple qu'cllicacc : les ouvriers s'appliquent àdé-
— 247 —
couvrir d'abord une portion de rocher d'une étendue sufllsante et située près
du bord précédemment exploité ; ils dénudent avec le ciseau la surface supé-
rieure et y tracent une ligne dans la direction projetée, le long de laquelle ils
creusent une gouttière d'environ deux pouces de profondeur. Dans la fente
même et suivant toute sa longueur, on allume un feu vif et on l'entretient jus-
qu'au moment où la gouttière est très-fortement échauffée ; alors, à un signal
convenu, une double rangée d'hommes et de femmes, tenant chacun un vase
d'eau froide, balayent vivement les cendres et versent le liquide sur la pierre
ardente ; aussitôt le banc de granit éclate et se fend en suivant une fracture
rectihgne. On détache quelquefois, par ce moyen, des blocs de 6 pieds d'é-
paisseur et de 80 pieds de longueur. »
L'obélisque qui mérite le second rang parmi ceux que Ton voyait à Rome ,
est celui élevé par Caïus César ; ce fut le premier que Sixte-Quint fit trans-
porter, en 1586, devant l'éghse Saint-Pierre : on n'y voit pas d'hiéroglyphes.
Il a été rogné, et pourtant il a encore une longueur de 91 pieds 2 pouces, et
144 pieds avec son piédestal. Puis, vient l'obélisque flaminien qui fut inauguré
par Auguste *, et qui a 8 pieds 10 pouces de base , et environ 80 pieds de
hauteur.
L'obélisque d'Auguste, consacré au soleil, fut placé d'abord comme un méri-
dien au milieu du Champ-de-Mars , fut brisé , puis relevé et transporté sur le
mont Citorio par Benoît XIV et Pie VI , en 1792, et ses morceaux réunis pré-
sentent une pyramide avec hiéroglyphes, ayant 5 pieds 4 pouces à sa base, et
121 pieds en hauteur totale , dont le monohthe occupe une longueur de 77
pieds.
L'obélisque a hiéroglyphes élevé sous Sixte-Quint en 1589, par l'architecte
Fontana, est en trois morceaux, a 121 pieds de hauteur, et le monolithe, avant
d'avoir été brisé, en avait 85.
L'obéhsque pamphilien, placé en 1651, par ordre d'Innocent X, sur la Piaxa
Novana, a 108 pieds de hauteur, et son monolithe n'en a que 59.
L'obélisque sans hiéroglyphes,^ érigé par Antinori en 1786, sous Pie VI, sur
le mont Cavallo, et cassé en plusieurs endroits, a 103 pieds d'élévation, et son
monolithe 51.
Celui avec hiéroglyphes, élevé par Antinori sous Pie VI , en 1789, au Salos-
tine-della-Trinina-di -Monte, a de hauteur 103 pieds^ et son monohthe 47.
L'obélisque sans hiéroglyphes, élevé par Fontana en 1587, sous Sixte-Quint,
devant Sainte-Marie-Majeure, est en trois morceaux, a 91 pieds de hauteur, et
son monolithe 52.
L'obélisque avec hiéroglyphes de Barbérini, érigé sous Pie Vïl en 1822;, sur
le mont Pincio , présente les noms d'Adrien, de son épouse Sabina et d'Anti-
nous ; il a 61 pieds de hauteur, et son monolithe 33.
Celui érigé sous Clément XI, en 1711, devant le Panthéon, a 51 pieds de
hauteur, et son monolithe 18.
.f L'obéhsque érigé sous Alexandre VII, en 1667, par le Bernin, et porté sur
un éléphant au Minerveo-della-MinerWi, a 43 pieds, et son monolithe 18.
L'Egypte, comme on le voit, a souvent été dépouillée de ces aiguilles pyra-»
midales que i'ou plaçait, quand elles étaient assez petites , dans l'intérieuç 4e
— 248 —
certains temples et autres édifices sacrés, ou, quand elles avaient une grande
élévation^ toujours par paires devant les portiques des palais et des temples.
Par cette sage méthode, on évitait de choquer la vue en masquant le point cen-
tral de l'entrée des édifices.
Le pillage de TEgypte ne pouvait manquer d'exciter la convoitise de nos ar-
chéologues; ils ont voulu en avoir leur part, et il est juste de reconnaître quVn
France les constructions sont assez lentes et assez dispendieuses pour donner le
goût des monumens tout faits. Aussi le cadeau d'un obélisque fut-il considéré
comme une bonne fortune ; et la gracieuseté du pacha Mahomet inspira aux
écrivains du gouvernement d'intarissables éloges.
M. Lebas, ingénieur de la marine, reçut l'ordre de se rendre dans la Haute-
Egypte pour y faire choix d'une de ces légères et indestructibles aiguilles de
granit qui témoignent encore de la grandeur et de la magnificence de Thèbes,
la ville aux cent portes.
C'était en 1831, un bâtiment constiuit à Toulon, et dont on confia le com-
mandement au lieutenant Verninac, se munit d'une cargaison de cordages, ca-
bestans^ poulies et pièces de charpente; peut-être l'envoyé du gouvernement y
joignit-il, pour son instruction particulière, l'ouvrage de l'architecte Fontana,
intitulé : Del modo tcnuto nel transporlaro del obeîùco F'aticano c délie Fabricine di
Sixto V; Roma 1590; car là, il fut siîr de trouver la description des machi-
nes qu'il devait employer, sauf à les modifier suivant les circonstances.
Arrivé devant le pylône ou muraille pyramidale dont quelques fragmens entou-
rent les antiques ruines de Thèbes dans le village de Louqsor, à vingt-cinq lieues
du Caire , M. Lebas aperçoit deux obélisques encore debout ; l'un, celid du côté
de l'Orient, était le plus élevé et avait 25 mèties 3 centimètres d'élévation ,
mais il était dans le plus mauvais état ; quant à l'obélisque occidental, ii était
mieux conservé et se composait d'un seul bloc de pierre de granit rougeâtre
taillé en pyramide, ayant un fût de 72 pieds de hauteur, y compris un pyrami-
dion qui le termine, ayant 1 mètre 94 centimètres d'élévation ; sa base formait
un carré de 2 mètres 42 centimètres de côté, et celle du pyramidion est un carré
de 1 mètre 54 centimètres de côté, le poids du tout est de 500,000 livres, et il
porte sur ses faces des rangées d'hiéroglyphes^ au moyen desquels le savant
M. Champollion, conservateur de la Bibliothèque royale, a pu apprendre que
cette pierre avait été arrachée aux carrières de Syènes, pas ordre de Ramsès II ,
c'est-à-dire vers l'an 1580 avant Jésus-Christ; mais que la mort l'ayant em-
pêché de pouvoir la f^iirc mettre debout devant l'édifice, à la décoration duquel
il voulait la faire servir en mémoire de ses victoires, elle lut édifiée sous le
règne de son frère Sésostris-le-Grand ou Ramsès III.
On pouvait s*en tenir à un pareil morceau ; M. Lebas ne pousse pas plus loin
ses recherches ; il fait avancer ses cables, ses cabestans, dresse ses mâts à pou-
lies, abat sur le sable le monument séculaue, le fait glisser le long d'un chemin
en charpente jusqu'au fond de la cale du navuc , qui presque aussitôt, le 2a
décembre, descend le Nil, vogue sur la ^Méditerranée, passe dans l'Océan, entre
dans les eaux de la Seine, séjourne à Rouen tout Ihiver de 1835, remonte
le fleuve au printeûîps el vient s'échouer au milieu de Paris près le pont
Louis XYI.
— 249 —
Alors on ouvre le devant du bâtiment coninir» déjù on l'avait fait en E(j;ypte ;
puis , 200canoniers se mettent à touiner les leviers de cinq cabestans, et l'obé-
lisque sort de la cale du navire, glisse le long d'un chemin en bois qui couvre
la rampe conduisant de la rivière au quai, et reste ensuite plusieurs mois sur
cette rampe.
Pendant ce temps, le navire auquel on a donué le nom de Louqsor se remet à
la voile et va chercher à Laberildut, sur les cotes de Bretagne, im piédestal qui
se compose de cinq blocs de granit, dont le poids total est de 480,000 livres.
Toutes ces pierres étant une fois réunies à Paris, il faut savoir où les placer.
Alors on tient jusqu'à dix conseils des ministres, et plusieurs emplacemens sont
tour à tour proposés et rejetés; une voix puissante veut que l'obélisque soit dressé
sur la place de la Révolution ; en vain les objections se succèdent : c'est là
qu'il faut le placer ; — c'est absurde , c'est ignoble ; c*est détruire les lignes ad-
mirables que présente l'avenue des Champs-Elysées jusqu'au palais desTuileries,
ou la rue Royale de la Madeleine à la Chambre des Députés ; — peine inutile !
il faut l'élever en place de l'image du roi-martyr, au centre de cette place, afin
que son ombre gigantesque cache enfin une terre ensanglantée, dont la vue
seule enfante les remords et trouble les consciences ; la pierre de Sésostris au
moins ne réveillera aucun pénible souvenir; et puis, quand elle sera là, on recu-
lera peut-être devant la difficulté de l'enlever pour ) éprendre la pensée de dou-
leur et d'expiation qui l'a précédée. Le conseil décide donc que l'obélisque qui
avait fait une rencontre de perspective si heureuse sur le sol de la vieille Thèbes,
sera grotesquement posé sur le point central des lignes qui conduisent des Tui-
leries à l'arc de l'Etoile, et de la Chambre des Députés à l'église de la Made-
leine.
L'on commence alors par empiler les unes sur les autres les diverses masse.-?
qui composent le piédestal ; sa base est promptement assise ; on place ensuite
au-dessus un dez pesant 200,000 livres, que l'on surmonte d'une corniche d'une
seule pièce, élevée par des procédés qui n'ont guère rien de plus neuf que l'obé-
lisque ; ensuite vient l'acrotère ou socle, que par un calcul fort peu ingénieux
on a divisé en plusieurs morceaux.
Vous croyez sans doute, bons et savans antiquaires de provinces , que les
moulures de la base et de la corniche ont été taillées en style égvptien, pour être
en harmonie avec les hiéroglyphes de l'obélisque et les sphinx destinés à figurer
aux quatre angles du piédestal; détrompez-voiis, l'efi'etde pareilles moulures eut
été beaucoup trop harmonique pour le sentiment artistique duministredirecteur
de ces travaux. Il a voulu, comme dans tous les monumens qu'il a fait terminer,
mélanger les styles ; et , ne pouvant donner à ces moulures une forme de
jnoyen-age, il les a fait tailler d'après les ordres grecs et romains. Si cela vous
étonne, rappeloz-vous que ÎM. Thiers a transporté dans les questions d'art son
système de composite politique. Le mélange des styles est pour lui comme la con-
fusion des principes, et dans les divers monumens bâtis sous son administration,
on peut dire qu'il y a toujours quelque hommage au chaos. Ne pouvant donner
aux moulures de l'obélisque une forme de moyen-àge, il les a fait modeler d'a-
près les ordres grecs et romains. Ce désaccord ne sera donc pas moins marqué
dans l'obélisque qu'à l'hùteldu quai d'Orsay et à l'arc del'Eloile, qui, commen-
12
— 250 —
ces en style par trarcliitec turc {^;rocqiie ou romaine, ont été teriuiués ea style de
la renaissance, et sont couronnés par des palmettes et autres iiorilures archi-
tecturales.
Le piédestal tant bien que mal établi, M. Lcbas s'est mis à l'œuvre pour faire
avancer l'obélisque ; d'abord, il a fait construire un double mur en moellons
formant un plan incliné plus ou moins solide, dont le point le pKis élevé arrive
à la hauteur de la surface du socle ; sur ce chemin de pente il a placé des pou-
tres , sur lescjuelles un chariot portant l'obélisque peut glisser par le secours
d'une traction quelconque ; déjà au moyen de cabestans on a fait arriver cette
masse jusque sur le plan incliné, mais ce mouvement en avant a été suivi d'un
temps d'arrêt qui a duré jusqu'au 25 septembre, jour où une machine à vapeur
de la force de 40 chevaux , confectionnée assez peu solidement par les soins de
M. Cave, a été montée ; alors à l'aide des cables on a rais les treuils eu rapport
avec le chariot qui porte l'obélisque, puis on l'a fait monter sur le chemin in-
cliné d'une fois sa longueur; et à l'instant où l'aiguille marchait, la malheureuse
machine à vapeur s'est détraquée, accident qui, n'ayant pas été prévu, aurait
causé la perte de l'obélisque s'il fut arrivé à l'instant de son érection
Le redressement du monolithe est la difiiculté la plus sérieuse , disons même,
la seule de toute l'opération. On se servira pour l'effectuer d'une espèce de che-
valet, composé de chaque côté de dix mâts ou bigues verticaux, assemblés en
haut et en bas par des pièces de bois transversales ; l'assemblage inférieur est
arrondi de telle manière que le chevalet puisse suivre un mouvement déterminé
d'inclinaison ; quant à l'assemblage supérieur, il sera le point dattache d'où par-
tiront, d'un côté, vingt haubans ou cables, qui se rattacheront à l'obélisque ,
tandis que du côté opposé seront fixés autant de moufles , dont les cordes
viendront s'enrouler sur les treuils de la machine à vapeur, après avoir passé
sous un point d'appui qui doit opposer une résistance beaucoup plus forte que
le poids du monolithe , point d'appui se composant de 12 pieux enfoncés en
terre et surmontés d'un lest de 500,000 livres.
Dès le commencement de l'opération qui durera, dit ÎM. Lebas, une ou deux
heures , le chevalet sera peipendiculaire, et les cordes qui le rattacheront aux
treuils de la machine à vapeur formeront un angle à peu près égal à celui des
haubans fixés à l'obélisciuc ; mais, dès que celui-ci s'élèvera, le chevalet s'in-
clinera vers les treuils, et de i)eur que le contre-coup ne fasse chavirer le mono-
lithe quand sa base touchera le socle, il sera maintenu dans son centre de gra-
vité par d'autres cables attachés à son sommet et fixés en même temps à des
cabestans placés à l'opposé de la machine à vapeur.
A voir l'activité qui règne aujourd'hui dans ces travaux, à voir la facilité avec
laquelle on y prodigue l'or de l'état, on dirait que le salut du pays dépend de leur
fin; cette épaisse et longue muraille que le peuple de Paris appelle assez plaisam-
ment une muraille de laChine,étonne surtout en présence des machines à vapeur;
on se demande si l'emploi d'une force si prodigieuse ne devait pas suffire, et si
l'on ne pouvait avoir un levier sans une montagne de moellons ; la vapeur eu
donnant des forces certaines, que Ton peut augmenter ou diminuer à volonté,
quand la machine est habilement construite, facilite en effet la solution de bien
des problèmes de puissance et de jiésistance , et l'on ue voit pas pourquoi on
— 251 —
n'en use qu'à moitié, lorsqu'en suppléant à tout, elle pourrait réduire les dé-
penses, simplifier les travaux et imprimer à l'opération entière une certitude
mathématique, que l'expérience même et le talent de l'ingénieur ne lui assurent
pas (1).
Indépendamment de ce moyen qui semble répondre à toutes les conditions
d'une pose d'obélisque, on a parlé de divers procédés de mécanique beaucoup
plus avancés et beaucoup moins cliers, qui ont été proposés et rejetés sans avoir
pu obtenir le stérile honneur d'un examen et d'un rapport.
Nous citerons notamment un habile serrurier de Paris, qui vers le commen-
cement de juillet a écrit en ces termes au ministre chargé de la direction des tra-
vaux de la place Louis XV : « J'offre de placer le monolithe sur son piédestal,
sans l'emploi de machines, cables, crics, ni cabestans, de le faire en très-peu
de temps, avec la force d'un seul homme et en faisant observer que cette opé-
ration ne coûtera, tout au plus, que la centième partie de la somme allouée par
les chambres ; de plus, et afin de prouver la supéiiorité des moyens que j'em-
ploierai, je prends l'engagement de faire construire à mes frais un obéhsque ar-
tificiel du double du poids de celui actuel et de le placer également à mes frais
sur le piédestal de la place de la Concorde. »
Yoicila réponse textuelle faite par le ministre, le 15 juillet : « Je regrette que
mes nombreuses occupations ne me permettent pas de vous accorder un entre-
tien qui d'ailleurs devient inutile, puisque le projet de l'érection de l'obélisque
a été adopté depuis long-temps par le conseil des bâtimens civils, et qu'il est déjà
très-avancé dans son exécution. »
Quel est le procédé de l'auteur de la proposition ? Nous le connaissons en partie
sans vouloir pourtant en faire ni l'éloge ni la critique, mais il nous semble que
l'administration, qui l'ignore peut-être, devait au moins en accepter la confidence,
et ne pas repousser, comme uri importun ou un insensé, un mécanicien qui jouit
d'une incontestable réputation d'habileté ; la fin de non-recevoir qu'on lui a op-
posée n'a rien que de spécieux, car, qui ne sait que l'on peut toujours rompre
un marché onéreux à l'aide de dommages-intérêts. Si nous insistons vivement à
cet égard, c'est parce que, dans notre opinion, l'administration d'un pays doit ,
lorsqu'elle est éclairée, chercher toujours dans l'érection d'un monument l'occa-
sion d'oftrir un modèle et de faire faire un progrès à l'art; c'est là, pour elle, un
devoir d'autant plus impérieux, qu'elle agit à la face du ciel pour le compte de
la France^ et qu'elle a pour témoins non-seulement les nationaux^ mais les
étrangers. Si donc, il est démontré que pour la somme consacrée à ce monu-
ment exotique, on aurait pu avoir un monument indigène plus beau et plus con-
venable et s'enrichir de moyens neufs et plus économiques que ceux connus, qui
auraient ajouté à la gloire de la France en ajoutant à celle de ses artistes, on
déplorera avec nous le funeste aveuglement qui s'est acharné à jeter au milieu
de Paris un monolithe égyptien pour rompre l'harmonie de nos monumens en
brisant leur plus belle ligne de perspective, J. Odolant-Des>os.
(1) P. S. Nous apprenons h l'instant qu'on a renoncé à l'emploi de la vapeur pour dresser
l'obéUsque sur son piédestal ; une machine iaile à grands frais devient inutile et disparait
pour taire place à un uouvçl appîu:eil. Ces hésitations et cette imprévoyauce nç sont-çllçs
pas biçu coupables ?
— 252
Une chose reconnue, avérée aujourd'lmi, c'est que lé siècle tourne à la mono-
manie. Depuis Esculape et Cujas la nionomanie est partout ; tout crime a son
excuse dans la monomanie. Parlez à un docteur de M. Papavoine, il vous dira :
c'était un monomane; Victor Escousse, Lebas, Jules Mercier, monomanes ; le
suicide, au fond, n*est qu'une monomanie ; l'inûinticide, le fratricide, le parri-
cide même ne sont j^as autre chose ; c'est par monomanie que l'on tue, que l'on
vole ; et ces exploits nocturnes dont Paris vient encore d'être le théâtre sont,
croyez-moi, le fait de quelques monomanes que la police a la monomanie de ne
pas surveiller d'assez près.
Ainsi donc, puisqu'il est d'usage, comme l'a fort bien dit Horace, que chacun
ici bas ait sa monomanie {Trahit sua queinquc vohcptas), il faut, amis lecteurs, que
je vous avoue la mienne : j'ai la monomanie des revues , — entendons-nous, des
revues littéraires : je n'ai, je le déclaie, nul goût pour l'uniforme, fût-ce l'uni-
forme citoyen.
Un de nos plus spirituels écrivains, Alphonse Karr, a peint quelque part un
monomane d'horticulture ; cet homme ne rêve que scion, que greffe, que semis,
que transplantation ; il a la rage des plates-bandes, la fureur des espaliers, la pas-
sion des cloches et du terreau. Ne croyez pas au moins qu'il se soucie ou d'une
belle fieur ou d'un beau fruit ; belles fleurs I beaux fruits I que lui importe I il ne
donnerait pas un zeste du plus joli bouquet de madame Prévost, du plus déli-
cieux ananas de Chevet : mais il passera sa vie à la recherche de la pomme qui
sent la poire, de la poire qui sent la ponnne, ou de la rose qui sent mauvais;
la raison, c'est que cela est rare, nouveau, inconnu, inouï.
Vous ne comprenez guère une fantaisie pareille? Je la comprends, moi, à mer-
veille, car je la partage : j'ai la monomanie des revues, vous ai-je dit, mais non
pas des revues connues , des Revues de Paris, des Revues des Deux-Mondes, des
revues dont tout le monde sait le nom, que tout le monde a vues, que tout le
monde peut lire, bien que fort peu de gens les lisent. J'aime ces revues inédites,
ignorées, obscures, mystérieuses, qui, de leur naissance à leur mort, hélas I bien
près l'une de l'autre, restent un secret entre leurs rédacteurs, leur imprimeur, le
ciel et leur portier. Voilà pourquoi je vous ai l'autre jour révélé l'existence de la
Rci'uc du Grand-Monde, voilà pourquoi je vous veux aujourd'hui initier à la Pha-
lange,
Et d'abord, qu'est-ce-que la Phalange? la Phalange est le journal delà science
sociale. Qu'est-ce que la science sociale ? C'est la science inventée par M. Fouriei',
Qu'est-ce que M. Fourier ? C'est l'inventeur de la science sociale , autrement
dhe système phalanstcriguCf grâce auquel il paraît prouvé que le genre humain
doit, de progrès en progrès, finir par avoir une queue; d'où il s'ensuit que le rat,
par exemple, est, en fait de civilisalion, inlinimcnt plus avancé que nous.
Quel est le but de la Phalange? La Phalange a pour but de Aocialiser le monde
à raison de 36 fr. par an , 13 fr. pour sLx mois , 10 fr, pour uu trimestre. — 4 fr.
en sus à l'élrangov. {affranchir).
Maintenant , si vous Jne demandez coninicnt on socialise le monde , je vous
renvoie à l'analyse des quatre dernières livraisons, numéros 4, 5, 6 et7, car nous
sommes à sept.
Quand nous serons à dix , nous ferons une croix.
Hélas I en aurons-nous la peine?
Or donc , notre numéro 4 , lequel est , nous pouvons le dire , un de nos plus
forts numéros , contient , pour commencer , une Etude sur M. de la Palisse , par
M. Hazaël Tlieclus. M. Thcclus est très-évidemment le loustic de la bande ,
l'homme d'esprit du lieu , le Jules Janin du Phalanstère ; à lui une place à part
dans le journal , à lui les honneurs du feuilleton : il socialise en petit-texte.
C'est lui qui , pour parler comme feu la toile Feydeau , castigat rideiulo mores.
Aussi quelle verve I quel mordant I quelle fine et piquante plaisanterie I Ecoutez-
le railler ces lois stupides qui emprisonnent les vagabonds et condamnent les
faux-monnayeurs ; écoutez-le se moquer des gendarmes « portant des marmites
avec des queues de cheval sur la tête » (comme si c'était là la place d'une queue;
ô Fourierl) « des peaux de bœufs autour du corps et des morceaux de fer sur
le croupion ». Et pourquoi faire, des gendarmes? et pourquoi faire, des procureurs
du roi? conçoit-on qu'il y ait des gendarmes? conçoit-on que l'on paye un pro-
cuieur du roi ?
Je gage que M. Theclus écrit gratis et qu'il voyage sans passeport.
Quant à M. de la Palisse , je ne vois pas , à franchement jiarler , à quel propos
son nom se trouve là. M. Theclus nous le dira plus tard. Voici , en attendant ,
ime savante théorie intitulée ^ccor^ (^e^ Partis, et qui, si le gouvernement vou-
lait , pourrait résoudre en un clin-d'œil toutes les difficultés de la situation. En
effet , suivez , je vous prie , le raisonnement subséquent. Il y a trois partis en
France : le parti républicain , le parti légitimiste et le parti du juste-milieu. Ces
trois partis demandent. .. . quoi? la richesse , la puissance et la liberté. Or , puis-
que tous demandent la même chose , chacun a raison quant à soi et n'a tort que
par rapport aux autres. Eh bien I universalisez, comme dit la Phalange , le pri'
çilége de la jouissance ; en bon français, donnez à tous ce qu'ils réclament et
vous les aurez mis d'accord. Est-ce clair , et devinez-vous maintenant les motifs
qu'avait M. Theclus pour intituler son article Étude sur M. de la Palisse? Je crois
que ce M. Theclus est plus malin qu'il n'en a l'air.
,j> Au surplus , je commence , il le faut avouer , à en vouloir bien jnoins à
ce M. Theclus ; car voici que je m'explique aussi sa grande haine contre les pro-
cureurs du roi. La Phalange a horreur des procureurs du roi , c'est un principe
social. Tout-à~riieure vous avez vu qu'elle voulait leur couper les vivres , elle
veut à présent leur couper la parole. Elle cite à son ban un pauvre substitut
assez osé pour s'attaquer à madame Dudevant , dit Georges Sand: « la fejume
» qui , douée par le ciel d'un grand génie et d'un grand amour, trouvant que le
)> monde tel que l'ont fait les hommes manquait d'air et d'espace , a brisé les
» barrières qui la séparaient du ciel , pour y aller respirer librement dans le sein
»» de Dieu; la femme qui h deviné dans ses rêves un monde meilleur , un avenir
»» de gloire, de grandeur, de poésie, qui a devancé, par ses brillantes aspirations,
» la naissance et le règne de l'harmonie , qui comprend l'amitic , l'amour , l'am-
— 254 —
» bition , puis , au-dessus de tout cela , Dieu , le créateur des passions dont il est
» la fin dernière et la plus haute expression I »
Et voilà celle qu'un procureur du roi^ que dis -je, un substitut traîne à sa
barre ! quelle justice I Ainsi , parce qu'une pauvre femme plantera là le mari
qui l'ennuie ; parce qu'un brave garçon s'avisera de façonner , pour son plaisir
ou pour son usage , quelques pièces de vingt francs qui ne vaudront guère que
vingt sous ; parce qu'un philosophe de l'école de Cartouche ou de Robcrt-Ma-
caire ira chercher dans la poche de son voisin ce qu'il ne trouve pas dans la
sienne , vous appellerez sur ces infortunés toutes les vengeances des Codes civil
et criminel î Allez , vous ne nous comprenez pas , vous n'êtes pas digne de nous
comprendre ; allez , l'école sociale vous renie , et M. Fourier vous maudit : vous
ne serez jamais phalanstérien.
Non , non dignus es intrare
In nostro docto corpore.
J'avais à vous montrer un article sur Bicétre , un article excellent, judicieux ,
raisonné et qui peint l'hôpital des fous exactement comme s'il en sortait. Eh bien I
vous ne le verrez pas. J'aurais pu vous prouver , mon journal à la main , comme
quoi « Dieu a écrit, parmi les hommes et en lettres de mille lieues, ce mot admi-
» rable et fatal : Solidarité I »
Comme quoi « le malheur est sur terre de mode composé et non simple , tan-
» dis que le bonheur , au contraire , est de mode simple et non pas composé ; »
Comme quoi il arrivera infailliblement , un peu avant l'époque d'harmonie ,
c'est-à-dire l'époque où le genre humain commencera à porter la queue , « une
» période sociale appelée garan tisme, qui fera disparaître à tout jamais de la masse
» du globe le choléra, la guerre , les moustiques, les dîners à prix fixe et toute
» espèce de pestes et de fléaux , y compris les journaux phalanstériens ; »
Comme quoi « dès qu'une idée s'enfante , on l'enveloppe à tout hasard dans
» des langes soudains , dans un chic y et on l'expose ainsi, la pauvre inspirée, èi,
M l'admiration despassans; »
« Comme quoi, la critique actuelle, n'étant point placée au point de vue d'une
» théorie sociale et d'une théorie poétique corrélatives l'une à l'autre, et com-
» plètcs toutes deux , l'exclusivisme à elle particulier dans les [choses social«,
» produit un exclusivisme analogue dans les choses poétiques et détermine par
» conséquent son caractère spécial de fausseté ; »
Comme quoi enfin votre fille est muette , et comme quoi la Phalange ne l'est
point.
Voilà tout ce que j'aurais pu vous prouver, mais ce que certainement je ne
vous prouverai pas.
Toutefois, je veux bien borner là ma vengeance, et ne la point pousser jus-
ques à vous priver de notre cinquième numéro. Quel numéro , que notre cin-
quième numéro I Vous avez vu, apprécié, admiré notre numéro 4; qu'allcz-
vous dire de notre numéro 5? C'est, voyez-vous, de plus fort en plus fort;
nous procédons comme c}>';z Nicolct.
— 255 —
IVoiis avions tout-â-l'lieiire un feuilleton de jM. Uazacl
Tliedus ci ^i- Hazael Theclus.
Nous avons maintenant bien mieux qu'un feuilleton ,
bien mieux que tous les Hazaël et que tous les Theclus
du monde; nous avons le Phalanstère en personne , ou du
moins l'inventeur breveté, savoir le grand Cli. Fourier ,
ci M. Ch. Fourier.
Calculez I 1 1
Le titre de l'article de M. Ch. Fourier est V affranchissement des noirs. Ce titre-
là n'est qu'un prétexte : il s'agit au fond de bien autre chose ; il s'agit d'établir
une ferme-modèle dans le genre de celle de Coëtbo, avec mécanisme sociétaire ,
échelle de discords et d'inégalités , et séries de groupes rimlisés. Et que demande,
pour accomplir ce colossal et magnifique plan , ledit M. Ch. Fourier? Une ba-
gatelle. Un million et quatre cent cinquante enfans , de l'un et l'autre sexe ;
le tout divisible par actions (1).
Quant au placement des actions , c'est ce qui nous inquiète le moins. Sup-
posez seulement que Louis-Philippe veuille bien prendre la première , le len-
demain toutes les autres s'enlèvent; et, franchement, pour peu que Louis-
Philippe veuille bien avoir égard au calcul que voici , il verra que ce n'est
point une mauvaise affaire. Il y gagne d'abord, ainsi que le lui prouve très-
catégoriquPment I\f. Ch. Fourier :
« La conquête de tous les souverains ; tous, plus ou moins obérés et courant
» aux emprunts , seront dans l'ivresse de la joie en apprenant qu'ils peuvent,
» grâce au quadruple produit , doubler leurs impôts en dégréi^ant de moitié les con-
» tribuables. Selon cette proportion pour la France : 1 milliard étant aujourd'hui
» prélevé sur 7, on pourrait prélever 4 milliards sur 28, montant du quadru-
» pie produit; mais le fisc aura bien assez de 2 milliards. Les contribuables ne
» paieront donc que 2;28 au lieu de 4/28 qu'ils paient aujourd'hui. L'avantage
» sera le même pour tous les souverains ; ils porteront aux nues Louis-Phi-
» lippe, fondateur de la nouvelle industrie, tous brigueront t alliance conjugale
» ai^ec ses enfans ; sa dynastie deviendra la plus stable du globe. De cette façon,
» la France, au lieu de perdre des millions, en gagnera au moins 500 qui seront
» donnés au roi libérateur, à qui chaque souverain , chaque nation , voudra té-
>» moigner sa vive reconnaissance par des offrandes en domaines , en or et en
» pierreries.
» Quelle chance pour le roi I fin des conspirations ; dynastie consolidée par
» vote du monde entiei-; enthousiasme de la France , qui rétablira la liste civile
» au chiffre d'usage; 25 millions au roi, 8 aux princes \ honneur d'avoir aboli
» l'indigence et l'esclavage , d'avoir élevé le genre humain à la destinée heu-
» reuse , d'avoir pulvérisé l'athéisme et le matérialisme par introduction du
» code divin ou mécanique des âmes et passions ; d'avoir établi par toute la
y terre la libre circulation, remplacé tout impôt odieux et nuisible; substitué
(1) Les enfans de moins de trois ans ne sont point admis, peu d'cntr'eux se trouvant, au-
dessous de cet âge, en d'état de gagner leur vie. A six ans, c'est tout dit'lérent : ils
nourrissent leur père et leur mère.
— 256 —
» au chaos industriel le commerce véridique, et les unités de langage , signes al-
>» phabétiques, monnaies, poids et mesures, etc., etc., etc., etc. i>
Yite donc, une souscription d'un million , vite quatre cent cinquante enfans
pour la ferme-modèle de M. Fourier, et que Louis-Philippe s'inscrive en tête;
car si , comme le dit très-bien l'ingénieux créateur de la science sociale:
«< Quelque personnage inQuent émettait cette opinion dubitative , bien cir-
» conspecte, bien éloignée de la crédulité, l'essai sur 400 enfans serait aussitôt
» résolu , exécuté ; deux mois après le genre humain entrerait en mécanisme
» d'harmonie ; il passerait de l'esprit fort à l'esprit judicieux, qui accorde à la
» raison divine le premier rang en législation, et assigne le deuxième a la raiso.n
» HUMAINE. » Qu'en dites-vous?
Ici je m'arrête. Je ne veux pas risquer d'affaiblir par de plus longs détails
l'impression profonde du projet de M. Fourier. Je ne parlerai donc ni du nu-
méro 6, ni du numéro 7; je passerai même sous silence une certaine théorie de
la musique appliquée à l'industrie, qui tendrait à donner à chaque travailleur
raccompagnementd'untroinbonne, d'une clarinette ou d'un violon, et qui n'au-
rait, au fond, d'autre inconvénient que de mettre les aveugles hors de prix; je
garde tout cela pour plus tard , et je me Jjorne , quant à présent , à me
joindre à la protestation de la Phalange contre les exigences du timbre , exi-
gences que je considère, vis-à-vis d'elle, comme une infraction flagrante à l'axiome
non bis in idem, dont la traduction est, comme chacun sait :
On ne ti'*'^bre que les gens qui ne sont pas timbrés. Y.
COURSES DE CIIEVAU^^^/TTEXrOSlTION DE LA SOCIÉTÉ D'HORTICULTLRE,
Les courses du Ghamp-de-Mars ont eu lieu cette année presqu'à huit clos pour
le \)\\h\\z fashionabic ; l'autre public, celui qui ne va qu'à pied et qui ne marche
qu'avec socques et parapluie, était absent, et pour cause; le pourtour de l'hyppo-
drôme ressemblait à un marécage où l'infortuné piéton était menace d'enfoncer
jusqu'à mi-jambe, comme dans une boue flamande; aussi ce public là, le bon
^ros public, avait-il eu la sagesse du lapin qui se contente de s'asseoir au bord
de son terrier lorsqu'il fait mauvais temps. Personne sur les boulevards, personne
aux Tuileries, personne donc au Champ-de-jMars. Voilà pourquoi j'entendis un
de mes voisins de tribune dire avec un naturel admirable : Tout ce qui est à Pa-
ris est ici; ce qui signifle : quiconque n'est pas maintenant dans ses terres, aux
eaux ou en voyage, doit infailliblement assister aux couises, et quelle afïïucnce,
en rftet, devant nous I Le club des jockeys siégeait en masse sur sa tribune à rou-
lette ; que demander de mieux ! Le club des jockeis n'est-ce pas l'élite de la jeu-
nesse éperonnéel N'est-ce pas là que se décide souverainement la coupe d'une
voiture, d'un tilbury ou d'un habit de chasse I N'est-ce pas là que s'entretient.
— 257 —
comme un feu sacré, le goût des beaux chevaux et des riches équipages ? N'est-ce
pas là enfin que l'on retrouve encore quelques étincelles de l'ancienne gaîté fran-
çaise? Pourquoi faut-il que les membres de ce cercle à la mode aient compromis
lanationaUté de leur institution, en empruntant, d'une part, un nom à l'Angle-
terre, et de l'autre, je ne sais combien de cigares à l'Espagne I Mais on ne serait
pas Français, en France, sans quelque peu d'étrangeté ; il n'y a donc rien à dire;
les femmes commencent à s'habituer à l'odeur du tabac , j'en connais qui dis-
tinguent déjà le tabac de la régie de celui de la Havanne, et d'autres, qui à l'exem-
ple des Andalouses, poussent le courage jusqu'à mettre elles-même le feu aux
cigarettes; comment donc se montrer plus difficiles qu'elles, et persister à con-
damner ce qui obtient chaque jour leur absolution I -*ï*^il> ftd ui,»
^h Je l'avouerai, toutefois , soit préjugé, soit habitude , je partage l'antipathie
d'im noble duc pour l'alliance anglaise, et j'entends par là, jusqu'à ces alliances
de mots qui tendent à naturaliser parmi nous un jargon capable de nécessiter
bientôt un nouveau dictionnaire, et de vendre le loiig travail de l'Académie fran-
çaise complètement inutile ; je me serais cru à New-Market ou à Epson , si
l'inimitable grâce de nos Parisiennes n'était venue très-à-propos me rappeler
que j'étais à Paris. Quel est ce groom qui va courir? c'est Robinson ; et cet au-
tre? c'est Tom; et le suivant, c'est Pavis. A qui appartient ce cheval bai? à
lord Seymour ; c'est le fameux Frank, le lauréat de l'année ; il n'a que trois ans,
il est issu de Raimbow et de Vérona. Yous voyez près de lui Hamilton, fils
d'Abron et de Priestess, et plus loin Albion, célèbre descendant du célèbre Tan-
dem.— Franchement c'est à n'y pas tenir; — mais ou prendre de nouveaux noms ?
les anciens sont usés ; on a épuisé l'enfer depuis Faust et Robert-le-Diable ; on
va se jeter dans le grotesque , autant vaut l'anglomanie. Que dites-vous par
exemple de Bas-de-Cidr, issu de Sylvio et de Burlesque? — Je dis que celui qui
a donné un pareil nom à son cheval mérite de perdre toutes les courses, et que
je parierais contre lui les yeux fermés ; mais laissons cette thèse ; si M. Thiers
m'entendait, il s'écrierait : que j'en suis encore àPitt et Cobourg, et cependant,
j'atteste que jamais je n'ai; à son exemple, écrit contré ces messieurs.
Dans la course du 11, qui a été très-brillante, le prix principal de 3500 francs a
été gagné par Frank, appartenant , comme je l'ai dit , à lord Seymour ; et le
grand prix, dit Royal, de 12,000 francs, par Volante, appartenant au comte de
Cambis.
Dans la course du 18, le prix du roi, composé d'un vase en vermeil d'une va-
leur de 1 ,500 francs et d'une somme de 4,500 francs en numéraire, a été dé-
cerné à Agélie, appartenant encore au comte de Cambis ; et le prix du prince
royal, composé d'un vase en argent de la valeur de 1,000 francs et d une somme
de 2,000 francs en numéraire , par Frank. C'est le quatrième prix que ce bel
animal ait gagné en 1836; aussi* a-t-il été très-applaudi. Son dernier triomphe
a été rehaussé parim concours de circonstances remarquables. xV l'heure conve-
nue, il s'est placé seul au poteau ; ses deux adversaires Ras-de-Cuir et Hamilton
ne paraissant pas, le signal a été donné, et il est parti. Bas-de-Cuir s'est montré
alors, mais lord Seymour n'a pas voulu qu'on arrêtât son groom avant la fin du
premier tour ; il a pensé que Frank était de force à faire l'avantage d'un kilc-
Tîiètre à Bas-de-Cuir ; en eft'et, l'infortuné Bas-de-Guir à été distaucé^ c'est-à-dire
— 258 —
qu'il est arrivé au but plus de dix secondes après son antagoniste, et que par
conséquent, aux termes de la règle, il n'a pu être admis à la seconde épreuve,
ce qui a donné à Frank le droit de courir seul.
Parmi les vaincus dont la glorieuse défaite équivaut, pour les amateurs, à une
victoire, il est juste de citer Albion, qui, dans ses deux épreuves, n'a été dépassé
que de la longueur de la tète par Agélie. Lord Seymour, que nous trouvons tou-
jours ainsi aux prises avec le comte de Cambis, soutient une lutte vraiment hé-
roïque; car, les chevaux du comte de Cambis n'étant autres que ceux du duc
d'Orléans, c'est un duel entre la bourse d'un particulier et la cassette de la liste
civile.
Exposition de la Sociclc cC Horticidliire de Paris. Le dernier dimanche de sep-
tembre a été marqué par une solennité toute pastorale ; tandis qu'une partie de
la population roulait à grand bruit vers Saint-Cloud, en tapissières, en omnibus,
en citadines, une petite troupe d'amis des jardins ou plutôt des serres- chaudes
assistait au couronnement des maîtres de l'horticulture.
L'orangerie offrait une variété de fleurs et de figures digne d'occuper également
le naturaliste et le physiologiste. Pour les œuvres de la nature comme pour les
œuvres de l'art, autant de tètes autant de goûts ; il ne suffit pas à une plante
d'être belle pour plaire ; l'un n'estime que la nouveauté, l'autre que la rareté ;
celui-ci ne fait aucun cas des Jlcurs faciles, celui-là ne se passionne que pour les
espèces bizarres; rien de plus précieux, suivant lui, que ce qui n'est bon à rien,
la difformité l'enchante^ il ne connaît rien de plus admirable que les monstres.
Delà les panac/ieurs et les rahougrisseurs. Je ne me plains pas des premiers, de
M. Jacques surtout ; il a rencontré de charmantes variétés ; son travail n'altère
ni l'organisation ni les formes, il porte principalement sur des combinaisons de
couleurs dont l'effet m'a paru souvent heureux ; mais les rahougrisseurs , mai$
les fabricateurs de monstres et de nains, qui tourmentent, qui cxtropient, qui
mutilent impitoyablement la nature. O MM. Celsl 6 M. Soulange Bodin, n'at-
tendez pas que j'applaudisse à vos efforts sacrilèges. Pourquoi enlever à cette
fleur sa taille svelte et gracieuse ? pourquoi dépouiller cette autre de son atmos-
phère de parfums? Pour peu que vous trouviez des imitateurs, on ne pourra
bientôt plus se promener dans un parterre que la loupe à la main, et lesbota-»
nistes qui s'indignent de vos abâtardissemens seront réduits à former une ligue
orthopédique pour redresser toutes les déviations commises par votre école.
Je n'ignore pas que vos expériences ne portent que sur les plantes d'ornement
et que vous vous attachez au contraire à développer les plantes utiles; mais je
n'admets point la compensation ; loin de là, je vois dans un système la condam-
nation de l'autre, et je maintiens qu'il y a crime de castration au premier chef.
Parlez moi de la collection classique de 3L Tripct, des citronniers et des oran-
gers de M. Jamain, des fruits merveilleux de IMM. Lainothc, A andermary, Yi-
bert, et surtout des plantes et des racines magnifiques de M. Ailmorin. Les pa-
tates de cet habile liorticultem* ne tiennent-elles pas du prodige? et que dire de
ses pommes de terre hâtives, de ses tomates jaunes, de ses melons de IMalte ,
du Pérou et du Mogol , de ses courges de Yalparaiso, de ses carottes violettes, et
de ses pimens des Antilles ? N'est-ce pas ainsi que l'art doit s'associer à la iiatuie ?
M. Vilmorin s'est livré avant tout à la propagation des bonnes espèces; il a su
— 259 —
amener des racines sauvages à Tctat de racines cultivées, et obtenir des modifi-
cations essentielles, soit dans le goût, soit dans la taille ; il a donc fait œuvre de
civilisation et de progrès, et ce socialisme végétal ne saurait recevoir trop d'é-
loges en présence du vandalisme de la méthode lilliputienne, dont nous mena-
cent les rabougrisseurs
Il y avait peu d'instrumens aratoires à l'exposition; je n'ai vu que des char-
rues à ratisser, des sécateurs et des haches-légumes ; tout cela n'a rien de nou-
veau; peut-être eiit-il convenu de s'abstenir de remettre sous les yeux du pu-
bhc des inventions déjù connues et jugées. Le choix du mois de septembre pour
une exposition d'horticulture n'a pas moins surpris ; c'est le printemps qui est
la saison des fleurs et non l'automne ; à chacun son règne. Si dans l'intérêt des
fruits on voulait prendre une saison intermédiaire, c'était l'été ; en allant plus
loin on a dépassé l'époque commune de la floraison et de la maturité, surtout
pour les plantes exotiques, ce qui n'a pas peu nui à l'éclat de l'exposition ; n'est-
il pas triste, d'ailleurs, de décerner des couronnes lorsqu'on est à la veille de la
chute des feuilles ? XXX.
l»aSÉE DE BAGXÈRES-BIGORRE.— -ASSASSINAT DU VIG\EMALE.
Notre correspondant des Pyrénées vient de nous adresser de Bagnères-Bi-
gorre la lettre suivante :
Décidément, nous n'aurons pas d'automne ; l'hiver^ dans son empressement
à nous rendre visite, a devancé de trois mois l'époque que le calendrier lui assi-
gne ; le résultat était facile à prévoir ; dès que le maudit vieillard a montré sa
tète blanche sur les Pyrénées, tous les baigneurs ont demandé des chevaux de
poste, et maintenant c'est un sauve-qui-peut. Les bals de Frascati sont morts ,
la promenade des Coustous devient silencieuse, il n'y a plus que des malades sous
les ombrages de salut, et aucune joyeuse partie n'anime les fraîches solitudes de
l'Elysée-Cottin, du l'Héris ou des Palombières ; tout et morne est triste, à l'excep-
tion des bidets et des ânes, dont les vacances vont enfm commencer.
Obhgé, bien à regret, je vous jure, de différer mon départ de quelques jours ,
j'ai cherché à me distraire en examinant les principaux établissemcns deBagnè-
res-Bigorre, et il y en a un surtout dont je veux vous dire un mot, parce que j'y
vois une pensée d'émancipation provinciale qui doit vous sourire ; c'est le nm-
sée ; deux hommes du sol , deux têtes pyrénéennes , M3I. Artigala et Gélibert,
ont travaillé de concert à sa fondation, en 1834, et la ville a mis à leur disposi-
tion les salles des Grands-Termes. La position est excellente ; Bagnères, déta-
ché de la ligne des Pyrénées et placé devant le centre comme un chef de corps
sur le front de bataille de son régiment, est tout à la fois une porte d'entrée et
de sortie ; le voyageur peut donc tour à tour aller y chercher, en arrivant, le
prospectus de ce qu'il doit voir, et ea partant, le mémento de ce qu'il a vu; mais
— 260 —
il faut, pour qu'il en soit ainsi, que le musée central établi dans cette ville ré-
ponde à l'éclat de son titre, et par mallienr, jusqu'ici une idée fiscale a nui au suc-
cès de l'œuvre. On a commencé par établir un droit d'entrée et par attacher à
la plupart des objets exposés des étiquettes indiquant un prix de vente; ainsi,
ce qui devait être une généreuse entreprise , dans l'intérêt des arts et des sciences,
s'est changé en une spéculation basée sur un faux calcul. Pour acheter, il faut
voir, et ce n'est pas en payant qu'il est d'usage d'entrer dans une boutique ;
comment, d'ailleurs, mettre un magasin en réputation et y attirer la vogue , si
l'on commence par le fermer î On n'a pas considéré que c'est le public qui en-
traîne le pubUc, que c'est la foule qui fait la foule.
Supposez, au contraire, qu'une exposition solennelle et gratuite ait lieu chaque
année au musée des Pyrénées pendant la saison des bains , quel artiste ne serait
pas flattté d'y déposer un tableau, un dessin, une aquarelle I quel naturaliste ne
tiendrait à honneur d'y laisser quelque trace de ses explorations ! quel écri-
vain ne se plairait à en enrichir la bibliothèque I Les hommes de talent veulent,
avant tout, avoir de bons juges, et ils n'en manqueraient pas dans ce public
choisi, dans cette société cosmopolite, riche mosaïque formée du tribut de tou-
tes les capitales de l'Europe ; ils seraient appréciés comme ils méritent de l'êtrej
et l'admiration que leurs œuvres pourraient inspirer ne resterait pas toujours
stérile.
VEcho des vallées vous a sans doute appris le double assassinat du Vigne-
jnale. Cette effroyable nouvelle a causé ici une sensation impossible à décriie ;
c'est un voile funèbre qui tombe sur les derniers jours de la saison. IM. Edouard
Coquillaud , jeune médecin, et ]M. Couturier, pharmacien sous-aide attaché
à rJiôpital militaire de Barèges , partis ensemble, le 24 août, pour aller visi-
ter Cauteretz, le pont d'Espagne, le lac de Gaube et se rendre ensuite à Gavar-
nie, en traversant le Yignemale, s'étaient mis en route gaîment; la mère, la
sœuT et un ami de M. Coquillaud les avaient accompagnés jusqu'au lac, et là ,
ils s'étaient séparés en se disant au revoir ; l'absence des voyageurs ne devait pas
durer trois jours et tous deux ont péril à la fleur de l'âge,... dans une prome-
nade d'artistes... au milieu de toutes les poésies d'une nature primitive I...
Les Pyrénées étaient pures , et les voici souillées d'un crime. Je ne saurais
vous dire combien il tarde à tous les habitans de connaître les antécédens du
coupable, et de savoir où il a puisé le germe d'une perversité inconnue aux
montagnards. L'intérêt de toute une population qui ne vit que des secours an-
nuels qu'elle reçoit des étrangers est compromis dans cette cause et lui donne
une immense gravité. Il n'en est pas en effet d'un guide comme du premier com-
missionnaire venu ; c'est un homme de confiance auquel on se livre tout entier;
on le suit dans un désert, loin de tout secours, au milieu des précipices, sur le
bords des tonens ; quelque périlleux que soit le chemin qu'il indique, on s'y
engage sans hésiter; on pose aveuglement le pied sur une couche de glace dont
il connaît seul l'épaisseur; on dort à ses côtés, sous sa protection, et, la nuit
comme le jour, on lui abandonne sans réserve le soin de sa vie. Combien donc
n'est-il pas plus coupable lorsqu'il trahit une confiance si absolue I A quelle
exécration ne doit-il pas s'attendre de la part de ses compagnons, lui qui tue la
foi sur laquelle repose leur existence et celle de leurs familles! Les guides de
— 261 —
Cauteretz, bien qu'en général, assez intéressés, comme le sont la plupart des
liabitans pauvres des montagnes , avaient tous pleinement justifié jusqu'ici la
sécurité des voyageurs ; ils forment une confrérie de porteurs semblable à celle
des ramoneurs de la Savoie, travaillent en commun et partagent tous leurs béné-
fices ; cette association dans laquelle ils n'admettent que des hommes éprouvés,
est assurément une puissante garantie; mais le crime n'est-il pas dans la société
une exception qui trompe les précautions les plus sages des hommes?
Il paraît que pendant la couchée qui a eu lieu près du lac de Gaube, les jeunes
voyageurs ont eu l'imprudence d'exciter la cupidité du montagnard en laissant
voir de l'or et quelques objets de prix; ils étaient sans armes, et en se séparant, l'un
pour herboriser, l'autre pour dessiner, ils ont donné une funeste facilité à l'exé-
cution du crime. L'examen des cadavres retrouvés par les soins de l'infatigable
M. Boubée, professeur de botanique, a fait supposer que l'un d'eux avait dû
être frappé par derrière tandis qu'il dessinait , et que l'autre, beaucoup plus
faible, avait été terrassé sans peine en volant au secours de son ami. On frémit
d'horreur en pensant que si les deux corps avaient été ensevelis sous la neige ou
plongés dans les crevasses de quelque glacier, un mystère éternel aurait enve-
loppé cette catastrophe, et que l'impunité aurait pu faire de la vaste solitude du
Yignemale un coupe-gorge digne de l'auberge des Adrets; mais la justice di-
vine n'a pas voulu qu'il en fut ainsi ; l'assassin, confiant dans la réputation de
probité universellement accordée à ses compagnons, s'est imaginé qu'il lui suffi-
rait de prétexter un accident pour être cru sur parole, et cet heureux vertige l'a
perdu. La justice informe avec une activité que seconde de toutes part l'intérêt
local.
L'homme qui le premier a écrit , à propos de la poésie de vaudeville et d'o-
péra-comique, « ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante,» cet homme-
là était un homme d'esprit; bien mieux encore, un honnne de laison. Seule-
ment il fallait ajouter : a Ce qui ne vaut la peine d'être dit, ni d'être chanté, on
le danse. » Et la pensée eût été complète.
Qu'il tombe à quelque pauvre auteur un malheureux lambeau d'idée rebelle
à la prose comme au vers, au drame comme à la comédie, voire même au grand-
opéra, qu'en fait-on? On en fait, n'en déplaise à Mohère, quelque chose qui
n'est ni vers ni prose, ni opéra, ni comédie, ni drame, on en fait, quoi donc?
un ballet. J'avoue , à ma honte peut-être, c]ue je ne connais rien de plus in-
sipide et de moins amusant qu'un ballet. La pantomime , par exemple, n'est à
mes yeux qu'une langue étrangère dont le seul avantage, si c'en est un, est
d'être étrangère pour tout le monde. Il est vrai que c€ rcbus a une clef; il est
vrai que, moyennant 1 fr., vous pouvez traduire, à livre ouvert, tous ces si-
gnaux télégraphiques ; le livret va vous expliquer ce que signifie telle pirouette,
ce qu'il y a d'amour dans ce rond de jambe , de désCv^pou' dans ce jeté-battu.
— 262 —
Mais il me semble que , sans compter la fatigue de suivre ainsi une pièce en
partie double , il est assez contrariant , quand on vient de payer pour voir, de
payer encore pour comprendre.
C'est pourtant là, en général, l'histoire de tous les ballets ; c'est celle du der-
nier ballet que vient de donner l'Opéra, la Fille du Danube. Un page amoureux
d'une jeune fille , une jeune fille amoureuse d'un page , un grand baron qui
traverse leurs amours, voilà, eu somme, le premier acte. Le second acte est
mieux rempli : l'action commence par une inondation. La jeune fille, qui n'est
pas moins que la propre filje du Danube , s'est précipitée dans les flots. Par
bonheur un instinct naturel lui fait choisir ceux de monsieur son père. L'a-
moureux page l'y suit ; et c'est, grâce à l'amour filial, dans les bras de cet ex-
cellent fleuve que les deux amaus se retrouvent et s'unissent.
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?
De joie, le bon Danube déborde, et, au milieu de l'allégresse que cause aux
populations d'alentour cette touchante scène de famille, ramène sur une con-
que (quelle conque I) Fleur-des-Champs et Rudolph à la surface des eaux.
J'oubliais un bouquet de ne m oubliez pas qui complète le dénoûment.
Ce ballet, joint aux deux actes de Mo'ise, qu'on a joués auparavant, m'a con-
firmé dans une idée que j'ai ici l'honneur de vous soumettre, à savoir qu'il ne
manque à l'Opéra que des danseurs, des chanteuses et un orchestre. En revan-
che, l'Académie royale de musique a le premier machiniste du monde.
Si, aux Français, le machiniste manque, les machines ne manquent pas.
Dieu sait quelle collection nous en a montrée la. Léonie de 31. Delrieu;et M. Da-
vid, et M. Bouchet, et M. Arsène, et M. Monlaur, et mademoiselle Bérenger, plus
qu'il n'en fallait mille fois pour faire tomber la meilleure pièce ; et celle de
M. Delrieu n'en avait, hélas ! pas besoin. Au surplus, le Théâtre-Français n'est
pas plus heureux, pour le moment, en comédie qu'en tragédie. Le Boudoir de
MM. Solar et Lurine ne vivra guère plus long-temps que la Léonic de M. Del-
rieu. Et voilà, ô Racine, ô Corneille, ô Molière, ce qui se présente pour vous
remplacer.
Le mois a été dur aux théâtres royaux, et l'Opéra-Comique, comme ses deux
grands confrères, a éprouvé aussi son échec. Diadeslc n'a pas fait merveille.
Diadesté est un mot arabe qui veut dire : je me soutiens. De ce mot on a fait
un jeu, jeu fort simple. Il s'agit de ne rien accepter, pendant un temps déter-
miné, de la main de son adversaire, sans dire d'abord Diadesté. Toute la finesse
consiste à se méfier toujours des cadeaux qu'on vous fait. Quand ce bonYirgile
écrivait il y a tantôt deux mille ans :
Timeo Danaos et donajerenics^
il ne se doutait guèrcs, je pense, qu'il inventait le Diadesté.
Donc un jeune Vénitien et sa femme s'amusent à jouer ail JDiadesté. L'enjeu
est un baiser pour la femme, cinq cents ducats pour le mari j vous voyez que si
le jeu est arabe, celle qui le joue ne l'est pas moins. Dès qu'il y a im Vénitien,
TOUS pensez bien qu'il y ^ un jaloux» Cç jaloux sui-prend ou c^-oit sui-pieudre uo
— 263 —
homme dans un cabinet. Il demande la clef, ranache en oubliant le fatal DrA-
DESTÉ : il a perdu cincj cents ducats.
La musique de cette prétendue pièce est d'un certain M. Godefroy.
DiADESTÉ, M. Godefroy ; mais une autre fois, si c'est possible, donnez-nous
quelque chose de mieux.
C'est bien aussi ce que je serais, je l'avoue, bien tenté de dire à M. Dumas. Son
Kcaiif dont les Variétés, les journaux et lui-même avaient fait tant de bruit ,
n'est , après tout , qu'une mauvaise biographie dialoguée en assez pauvre style.
Si, comme ou le dit, cette pièce avait pour but de réhabiliter la profession dra-
matique , elle a , je crois, manqué complètement son but. Je ne doute pas ,
puisque M. Dumas l'affirme, que M. Kean ne séduisit grandes dames , petites
iilles, miss et mistress; qu'il ne fût fier comme un pair d'Angleterre, endetté
comme un cadet de famille, insolent comme un laquais de bonne maison ; qu'il
ne fît, quand bon lui semblait, la grimace aux loges et au parterre ; qu'il ne por-
tât son vin mieux que personne, et ne pochât un œil aussi artistement que le
premier boxeur d'Angleierre ; mais, d'honneur, je ne vois pas à tout cela ce que
peut gagner la réputation des comédiens ; et même j'aime mieux penser, pour
son honneur, que Kean, connue Figaro, valait mieux que la sienne.
Nous parlions tout-à-l'lieurede cadets ; le Vaudeville vient d'en mettre un eu
scène. Ce cadet est un cadet de Gascogne. Le pauvre garçon passe tout le temps
que dure la pièce, et elle n'en dure que trop, à courir après une place. Si jamais
il lui prend envie d'en demander une pour s'aller voir lui-même au Vaudeville ,
il n'y trouvera, je suppose, d'autre embarras que l'embarras du choix.
Attendons, pour parler du Palais-Royal, que le vent d'automne y ramène au-
tre chose que le Rapîn, ou râtelier d'un Peintre, mauvaise croûte due aux pin-
ceaux de MM. Cogniard et Saint-Aguet, et le Roi malgré lui, qui me fait bien l'ef-
fet, à en juger par l'ennui du public, d'être roi malgré beaucoup d'autres.
Maintenant constatons, par mémoire seulement, au Gymnase, /a Couleuç^i-e,
triste symbole des tribulations du directeur, à la Gaité, le Tailleur et le P^oleur,
petit paradoxe en trois actes, tout consacré à la défense de la probité des tailleurs ;
enfin, à l'Ambigu, Dufaç^el, longue complainte dont je n'ai pas besoin de dire le
sujet. Tout le monde connaît l'histoire du malheureux cjui n'a dû son salut qu'à
Dieu et au génie. L'auteur aurait eu grand besoin qu'un peu de génie lui vînt
aussi en aide. Par malheur , s'il est vrai (ce que très-fort je conteste) qu'au-
jourd'hui l'esprit coure les rues, il n'est, hélasl que trop prouvé que le génie
s'enferme chez lui. Et je ne sache pas, parmi tous ceux dont je viens de
vous entretenir, que personne soit assez fixi poiu' se faire ouvrir la porte,
ou assez fort pour l'enfoncer. A. de B.
PROVINCES.
Des offres de concours arrivent de toutes parts à l' Écho de la jeune France ; il
peut compter aujourd'hui sur la collaboration active des rédacteurs les plus
distingués des feuilles monarchiques de la province ; ainsi l'alliance à peine
formée se resserre , et ouvre un nouvel horizon à nos yeux.
Une ville des Pyrénées, Barèges, vient d'entendre des paroles que nous de-
vons recueiUir au nom de tous nos jeunes amis ; une députation de jeunes gens
de divers départemens du Midi étant venue complimenter l'honorable M. de
Conny, le député du 7 août a terminé ainsi son éloquente réponse :
«t Votre âge , messieurs, est digne d'envie: car c'est à vous , c'est à la jeune
» /^r«/zcc qu'est réservée la plus grande mission des temps modernes, elle en est
» digne, elle saura l'accomplir.
» Pour moi , Messieurs , qui , au milieu des revers , ai combattu pour une
» cause que vous défendrez un jour avec plus de talent, si j'avais laissé quelques
» souvenirs parmi vous, si, pour prix de l'intérêt si vif que je porte à ses desti-
» nées, j'avais conquis le titre d^ ami de la jeune France... ahl Messieurs , ce serait
» là une des récompenses qui consolerait de tout; car un tel nom pénètre jus-
» qu'au fond de l'ame.
» Entre nous, Messieurs, entre tous ceux qui, comme vous, ont voué un culte
» à tout ce qu'il y a de beau sur la terre, à la religion, à la justice, à la patrie ,
» à la liberté, au malheur ; entre nous, Messieurs, Français jusque dans les en-
»r ailles, c'est à la vie et à la mort. »
SOUSCRIPTION - BEHRYER.
La souscription-Berryer continue à occuper vivement l'attention publique ;
tant de noms remplissent les colonnes des journaux quotidiens, que toutes les
pages de notre recueil ne suffiraient pas à les reproduire. Mais nous devons
signaler le zèle empressé avec lequel se font inscrire tous les admirateuis du
beau talent et du noble caractère de notre plus illustre orateur. C'est à qui con-
courra à cette œuvre nationale. Nous aurons avant peu de bien consolans résul-
tats à publier.
Apothéose de Marie-Antoinette.
11 n'y a pas encore huit jours que l'adniirable apothéose que nous devons au
burin de M. Sixdéniers a été mise eu vente, et déjà plus de la moitié des exem-
plaires ont été enlevés.
Ainsi que cela avait été annoncé, le tirage du tableau représentant l'apothéose
de Marie-Antoinette a eu lieu le 25 septembre. Le numéro gagnant a été 23S ,
correspondant au nom de M. Rover, souscripteur de Chàlons-sur-Marne.
A dater du 10 octobre, les bureaux de /'Écho do la Jeune France seront trans-
portés rue Sauit- Honoré, 545, ci c'est là que les denuuides devront être adressées.
S'adresser pour la rédaction à M. le vicomle AVai.su, direcleur-rcdaclcur en chef, et pour
l'admitiislralion à M. Léon de Jouyenel, adraiuistrateur.
i'AïUS. — IMPKIMEKIE Pfi BÔHUiSE ET TLON, RUE PE YAUCIRARD, o6.
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ÉCHO
DE
Léger, ouvert et conliant, François i'^^ avaiça^s venu» tx,«ic,i,ic3^cv
des vices ruineux.
1^' édition. -■ Tome v» ^ 1" noi>emhre 1830^ ^j
^m
ECHO
DE
LA JEUNE FRANCE
SOMMAIRE.
Entrevue de François ^» ei do Cliarles-Quint, parle vicomte Wahh. — Administrations étrangères,
par M. A. de Puibusque. — Etudes de mœurs sur la femme au dix-neuvième siècle : La Femme des
classes moyennes, par A/. A. Nettement. — Le Doyen de Saint-Patrick (Fin), par M.Aug. Cheva-
lier.— Le Dégrevé récalcitrant, anecdote électorale, par M. Emile Deschamps. — Un Camarade de
Lit, par M. 3. Crélineau-Joly, rédacteur en chef de l'Hermine. — Revue littéraire : Dodecaton, ou
le Livre des Douze; les Prisonniers français en Russie; les Mémoires de Lucien Bonaparte, par
M. L. de 3. — Maitre Blanchard, par le marquis de Senonnes. — Les Ruines morales et intellec-
tuelles, par M. A. Nettement. — Chronique de PARis.-^Erection de l'Obélisque. — Académie des
Beaux-Arts. — Théâtre Italien, madame iMalibran et mademoiselle Grisi, par ,V. A^A'.Y.—- Apo-
théose de Marie-Antoinette, par M. W. — Dictionnaire des Codos. — Correspondance des
Provinces.
mumQ9i><
ET
DE CIIARLES-QUINT.
Dieu s'est plu à répandre les contrastes sur la terre , ils existent
dans la société comme dans la nature , et se trouvent souvent rappro-
chés 5 comme à dessein , pour que l'observateur saisisse mieux toutes
leurs dissemblances.
Parmi tous les contrastes fournis par l'histoire , et que les destinées
ont mis en contact , nous n'en connaissons pas de plus frappans que
François I" et que Charles-Quint.
Lequel des deux a été le plus grand souverain ? si c'est l'habileté qui
donne aux princes la place la plus haute ^ Charles-Quint doit passer
avant notre roi chevalier.
Léger, ouvert et confiant , François F' avait des vertus éclatantes et
des vices ruineux,
l"" édition, — Tome v* — 1*! noi>emhrd 183C* ct
— 266 —
Charles , prudent et défiant à l'excès , avait des vices utiles et des
vertus politiques.
L'un dormait tranquillement la veille d'une bataille sur un affïit de
canon , si prés de l'ennemi , qu'on était obligé d'éteindre le feu qui
brûlait à côté de lui , et qui l'aurait fait reconnaître.
L'autre , ne faisant jamais un pas sans marcher vers un but fixe, n'a-
vançait qu'entouré de sûretés; et alors même qu'il paraissait confiant
ne s'abandonnait qu'à de la prudence déguisée.
L'un avait trop de légèreté pour bien étudier les hommes.
L'autre avait un profond mépris pour eux , parce qu'il avait eu la
patience^ nécessaire pour les bien étudier.
François I", après une bataille perdue, s'écriait, tout est perdu
fors rhonneur !
Charles-Quint trouvait ce mot parti dun cœur de chevalier, un
mot de grand enfant.
François I" devenu prisonnier avait hâte d'être emmené en Espagne,
disant: quand je verrai mon frère Charles, nous nous entendrons, et
les négociations deviendront plus faciles.
Charles-Quint disait : si nous nous voyons , je finirai mal les affaires,
parce que je les finirai trop vite.
L'un recherchait l'entrainement.
L'autre le redoutait.
François I", quand quelques-uns lui conseillaient de se rendre maî-
tre de la personne de son ennemi, qui était venu à lui sur la foi d'une
parole donnée, s'écria J'estime plus la parole donnée librement que
r empire de V univers.
Charles-Quint, pressé d'arriver en Flandre et craignant d'être re-
tardé par les tempêtes de l'Océan, passe par la France, parce que, tout
combiné, il s'était dit, il me sera plus facile de gouverner lej^oi, dojit
je connais le naturel franc et facile^ que non pas les vents du ciel
et les flots de la mer !
C'est cette pensée qui a fait venir le défiant monarque en France ;
la prudence portée à l'excès se rit et se moque des caractères francs et
faciles, mais elle en profite en se donnant des airs de magnanimité.
Quand François I" apprit que Charles se confiait à lui , sa joie fut
grande et sans arrière-pensée.
La magnificence des réceptions qu'il fit à son hûtc sur tous les lieux
— 267 —
de son passage, grandes chasses , festins, joutes, tournois, specta-
cles , fêtes de toutes espèces, coûta quatre millions à la France.
Au milieu des fêtes le visage du prince français rayonnait de joie ,
car il croyait vraiment qu'il avait gagne l'amitié de son ancien vain-
queur; mais, dans les traits de Charles, tout le monde remarquait un
air constant de trouble et d'inquiétude : celui qui s'est adonne aux
ruses et aux tromperies ne peut jamais croire qu'on ne veuille pas le
tromper.
L'hypocrisie ne peut pas croire à la franchise.
Tout alarmait l'empereur ; un jour le duc d'Orléans, presque encore
enfant, s'élancant sur la croupe de son cheval , et jetant les bras au-
tour de lui , lui cria .je vous fais mon prisonnier'.
A cette plaisanterie , Charles pâlit et fut au moment de défaillir.
Il ne put pas non plus dissimuler sa crainte sur ce que le roi lui dit
une fois, comme par plaisanterie, en lui montrant la duchesse d'E-
tampes, sa maitresse... f^ oyez-vous^ monfrere, cette belle daines
elle est d'avis que je ne vous laisse pas sortir de Paris que vous
jCayez révoqué le traité de Madrid.
Charles, dit l'histoire, fronça le sourcil et répondit, si le conseil est
bon il faut le suivre... Au moment où il répondait ainsi, il étai
franc , lui n'aurait pas laissé partir son ennemi , car avec lui généro-
sité c'était presque folie. Le lendemain, comme la duchesse lui présen-
tait à l'ordinaire la serviette, après avoir lavé ses mains pour se mettre
à table, il tira habilement un très-beau diamant de son doigt et le
laissa tomber comme par mégarde. La duchesse le ramassant voulut le
lui rendre; mais , déguisant une crainte sous une galanterie , l'empe-
reur dit à la favorite , gardez cet anel^ mon heur est grande d'en
pouvoir orner si belle main que la vôtre.
Pendant que Charles-Quint vivait de défiances sous le toit de Fran-
çois T', celui-ci écartait tous les jours de mauvais conseils qui lui
étaient donnés ; à la cour, beaucoup de gens étaient d'avis qu'il y avait
trop de débonnaireté à traiter si bien celui qui avait été si dur vain-
queur à Madrid.
Tout le monde se souvient de ce conseil indirect de Triboulet ; ce
fou portait un livret sur lequel il inscrivait le nom de ceux qui , selon
son jugement, faisaient quelques étourderies ou fausses démarches,
il l'appelait le Journal des fous ; quand il sut l'arrivée de l'empereur
— 268 -.
en France , il rinscrivit sur son livret ; le roi l'ayant appris , lui dit,
queferas-ta,si je laisse passer ?
J'effacerai son nom ^ répondit Triboulct. et je mettî'ui le vôti'^ à
sa place.
Ce conseil spirituellement donné, et bien d'autres que toutes les
rancunes du pays envoyaient au roi, ne pouvaient rien sur l'ame che-
valeresque du roi.
Ce qu'il y a de plus incorrigibles, ce sont les cœurs généreux; ils
voient bien leurs défauts, mais ils les aiment, car dans ces défauts il y
a grandeur et noblesse: on les garde comme des amis imprudens mais
aimables. \icomte Walsu.
DES ADMLMSTRATIOAS ETRAXGERES.
Des relations de travail et d'amitié doivent-elles empêcher de rendre justice
à qui de droit? Et laudra-t-il , parce que l'on est collabciateui- et ami d'un
homme de mérite , de savoir et de talent , ne pas faire pour lui ce que l'on fait
pour un écrivain qui vous est étranger, parler de ses œuvres avec impartialité.
Telle condition serait trop dure ; nous ne l'accepterions pas , car nous ne
mettrons jamais nos amis hors de notre justice.
Tous nos lectems se souviennent de cette suite d'articles sur l'administration
et les devoirs administratifs , que 31. A. de Puibusquc a donnés à Y Echo de la
Jeune France^ articles où se trouvaient la solidité de la pensée et la pureté de
stvle, l'écrivain élégant et l'administrateur consciencieux et habile.
Pareils articles durent attirer l'attention de tous les hommes qui lisent avec
réflexion et qui jugent avec discernement ; aussi ceux qui s'occupent à former
im recueil , un immense répertoire de tous les mots de la langue , les directeurs
de YEncyclopcdic catholique prièrent 31. de Pnibusque de se charger de traiter le
mot Administration. On pouvait s'adresser à lui; il avait doublement fait ses
preuves, et en écrivant bien sur l'administration, et en quittant à propos l'admi-
nistration qui lui avait été confiée. Ce mot yidniiiii^ (ration se trouve dans la cin-
quième livraison de Y Encyclopédie catholique , traité avec étendue , puisqu'il
embrasse tous les siècles et tous les lieux ; il est en même temps comme re-
couvert d'attrait. L'homme grave et vieilli sur les livres lira cet article, eu
appiéciant toutes les recherches qu'il a fiiit faire ; et riiomme jeune qui veut
s'instruire y trouvera du charme.
C'est là le caractère des écrits de IM. de Puibusque ; ils ont en eux quelque
chose de solide, de réfléchi, comme ce qui découle de l'expérience, et, à côté de
cette maturité, de la verdeur et de l'entraînement .
— 269 —
C'est pour prouver ce que nous disons ici^ et pour montrer la valeur des
mots traités par V Encyclopédie catlioUque, que nous citons ce que notre honora-
ble ami a écrit sur les administrations étrangères. Cette revue de toutes les na-
tions administrées de manières diverses forme un tableau varie de formes et
de couleurs, et pourrait servir d'introduction à une histoire fjénérale des admi^
nistrations comparées. \icomte AValsh.
Le régime intéiieur de la plupart des peuples qui nous environnent
offre des points d'analogie, qui rcvèlenl, sinon luie origine com-
mune, du moins de communes influences. Tout l'Occident, après
avoir long-temps vécu sous j'enipire des lois romaines, a subi le joug
des conquérans accourus du fond de la Germanie; puis^ dons le tcné-
breux conflit du moyen âge s'est élevée la féodalité, dont la domina-
tion a été universelle ; et quelle qu'ait pu être ensuite la diversité des
établissemens politiques 5 les institutions administratives, naturelle-
ment enracinées dans le sol , ont toujours conservé des traces de leur
première fondation ; partout c'est un mélange de libertés et de pri-
vilèges, qui rappelle les mœurs guerrières des peuples de l'Allemagne.
Qu'on aborde, au contraire , les gouvernemens situés à l'extrémité
du nord , tels que la Russie , la Norv/ege , le Danemarck , la Hongrie,
on rencontrera, avec une autre race dlioujuier», d'autres filiations po-
litiques et des systèmes d'administration diflérens; c'est là que les émi-
grations de l'Asie, conduites tour à tour par Odin et Attila, sont ve-
nues s'abattre , c'est là que les coutumes barbares des Schytes et des
Huns ont régné pendant des siècles, et régneraient sans doute encore
sans l'intervention du christianisme.
Campée sur la limite de l'Asie et de l'Europe, constamment armée
pour sa défense, la Russie n'a jamais pu connaître que le régime mi-
litaire de la féodalité, son vaste empire est divisé en gouvernemens
confiés à des généraux; la population y forme quatre classes : les
nobles, les ecclésiastiques , les bourgeois et les serfs ; toutes les terres
sont érigées en fiefs , et les droits seigneuriaux, qui y sont attachés,
forment l'unique code administratif des communes ; l'empereur, ad--
ministrateur suprême , dispose à son gré des personnes comme des-
biens , il n'a au-dessous de lui qu'une hiérarchie de vasseiage.
Le -Danemarck,. la Norwège, la Suède , la Hongrie ont des états pro-
vinciaux, et l'ordre des paysans jouit, comme celui des bourgeois, de-
quelques franchises ; mais l'actiou des événemens contemporains n'a
— 270 —
pu que légèrement modifier , dans ces quatre royaumes, le système d'ad-
ministration aristocratique et militaire. Ce système, indépendant des
institutions politiques qui peuvent s'élargir sans le changer, a été re-
gardé comme une nécessité de position; des habitudes persévérantes
ont, d'ailleurs, concouru à le consolider , et il est juste d'ajouter qu'il
s'est tellement adouci, en vieillissant, qu'on a pu croire qu'il y aura i
plus de danger à y renoncer que d'inconvénient h le conserver.
La Pologne tant de fois bouleversée , et que nous voyons placée
aujourd'hui dans une de ces situations exceptionnelles qui ne peuvent
être que transitoires , avait reçu en 1 8i 5 de l'empereur Alexandre une
constitution qui la dotait d'une organisation administrative, bien su-
périeure à celle des états limitrophes : il y avait, au chef-lieu de chaque
province , une commission palatinale ; au chef-lieu de chaque district,
une commission intermédiaire ; dans les villes , des officiers munici-
paux ; dans les communes, des baillis; et non-seulement les com-
munes avaient des droits administratifs, mais elles exerçaient des
droits politiques ; elles envoyaient cinquante et un membres à la
chambre des nonces, et les soixante-dix-sept autres étaient nommés
par les diëtines ou collèges des nobles : c'était une sorte de transac-
tion entre le principe féodal et le principe représentatif; il en résul-
tait un régime conciliateur, qui permettait d'espérer ces améliorations
progressives qui portent seules des fruits durables.
En Autriche, aux confms de cette Germanie^ qui fut le berceau
delà plupart des nations modernes , il n'y a plus ni vainqueurs ni vain-
cus ; mais la féodalité , si fortement constituée par les puissantes fédé-
rations du douzième siècle, n'a fait que refluer de la base vers le som-
metj en se concentrant dans une aristocratie dépendante de la couronne;
les communes , bien que régies par une administration paternelle ,
n'ont pas été affranchies comme les personnes , elles doivent encore
des services fonciers.
Le Tyrol , la Bohème et la Moravie forment dans la monarchie au-»
trichienne des états indépendans , gouvernés par des lois et des cou-
tumes différentes^ mais unis par le même lien fédératifà l'adminis-
tration centrale de la métropole.
Une autre physionomie distingue la Prusse : c'était dans l'origine la
marche du nord, établissement qui remonte à la dynastie des enipe*
reurs francs ; elle a d'abord eu pour souverain un margrave , puis un
— 271 --
électeur de Brandebourg ; mais la maison Ascanienne s'étant éteinte ,
l'électoral passa de mains en mains jusqu'en 1417 , époque a laquelle
l'empereur Sigismond en fit cession à Frédéric, bourgrave de Nu-
remberg , chef de la maison de Hohenzollern actuellement régnante.
Les états provinciaux, qui tendaient à acquérir une véritable puissance,
cessèrent d'être assemblés dans le cours du seizième siècle , et les ins-
titutions administratives furent privées ainsi du principe qui les faisait
vivre ; un gouvernement absolu ramena à un centre commun tout ce
que la féodalité avait divisé ; il est à remarquer, cependant , que l'unité
établie par cette réaction ne porta d'une manière directe que sur le
corps politique; les codes provinciaux restèrent en vigueur dans cha-
que cercle, et la condition municipale de l'ordre des paysans demeura
ce qu'elle était. Maintenant encore , les communes, formées de posses-
seurs de biens-fonds rustiques, ont droit de corporations publiques ;
un bailli ou juge de village est président de chaque commune : il est
nommé par le seigneur foncier qui a le droit d'instituer tous les fonc-
tionnaires municipaux , à moins que ce droit n'ait été accordé par le
roi, soit au magistrat local , soit à la bourgeoisie; la seule préroga-
tive du seigneur, dans ce cas , est de confirmer le choix du monarque
et de recevoir le serment exigé.
Le bailli, réunissant le pouvoir judiciaire au pouvoir civil , a prés
de lui des assesseurs auxquels il délègue une partie de ses fonctions.
Dans les villes, le droit municipal est conféré par le souverain et ne
s'étend pas aux faubourgs ; tous les offices sont également h la nomi-
nation du prince. Les nobles , les bourgeois et les paysans torraent
trois grandes classes , qui sont indépendantes les unes des autres, et
dont le système organique est entièrement distinct ; ainsi , la nationa-
lité prussienne ne réside que dans le principe monarchique ; on ne
trouve au-dessous que des corps épars sans homogénéité et sans lien.
La constitution administrative de la Saxe présente les mêmes con-
trastes; les bourgeois et les paysans forment aussi deux peuples dif-
férens , qui appartiennent à des juridictions particulières, et à des mu-
nicipalités distinctes. Toutefois, les corporations ne demeurent pas
dans un isolement complet; elles s'appuient sur une hiérarchie de con-
seils et d'états , qui leur communique quelque peu du mouvement de
la vie représentative.
La Bavière, devenue royaume en i8o5, n'est pas redescendue
— 272 —
en 1 8 1 4 , au rang qu'elle occupait dans la confédération du Rhin ; bien
que membre de la diète germanique , elle n'a qu'un lien politique
avec elle. Son organisation administrative , fondée sur le maintien des
coutumes et des franchises locales , se rapproche beaucoup de l'an-
cienne administration provinciale de la France. Toute servitude per-
sonnelle a été abolie par la constitution du 19 mai 1818; les proprié-
taires de fiefs ne peuvent plus exiger que des services fonciers,
restreints à un petit nombre de cas. Au-dessus des corporations muni-
cipales qui participent à l'administration des communes , s'élèvent des
états-généraux, formés par élection de toutes les classes de citoyens
domiciliés, et qui sont investis concurremment avec la chambre des sé-
nateurs du droit de conseiller , de voter la loi , d'accorder les impots,
d'exposer leurs vœux et de faire des remontrances. Une circonscrip-
tion civile remplace la circonscription militaire, existante dans presque
tous les états du nord ; au lieu de gouvernemcns , ce sont des arroii-
dissemens de régence.
Les petits états de la confédération germanique, tels qu'ils ont été
reconstitués par l'acte du 8 juin 18 [5, le grand duché de Bade, la
Hesse électorale , le grand duché de Hessc , le Holstein , le Luxen>*>
bourg, les duchés de Brunswick, de Mecklembourg-Schwerin , de
Nassau , de Saxe-Weimar , de Saxe-Gotha, de Saxe-Gobourg , deSaxc-
Meinnungen , de Saxe-Hidburghausen^ de Mecklenbourg-Stréhtz, de
Holstein-Oldenbourg , etc. etc., n'offrent pour ainsi dire que des dif-
férences nominales ; leurs administrations respectives reposent sur des
fondemens communs ; ce sont comme autant de branches de l'arbre
féodal : les unes ont été omondées par le temps, les autres sont encore
courbées sous le poids des anciens pniviléges 5 il fijiut en excepter ,
néanmoins , les villes libres de Lubeck , Francfort,- Brème et Ham-
bourg, ainsi que le duché de Saxe-Gobourg. C'est dans cette dernière
principauté qu'une loi constitutionnelle a décidé (pie la fortune commu-
nale ne pourrait jamais être incorporée à celle de l'étut, et que l'admi-
nistration municipale jouirait d'une entière indépendance sous la haute
surveillance du gouvernement.
Le Hanovre , quoique détaché de l'Allemagne, depuis que l'électeur
Georges I" fut appelé au trône d'Angleterre , a quatre voix à la diète
germanique, et le cabinet de Londres a eu soin, en lui délivrant une
nouvelle patente pour l'organisation de l'assemblée générale des états
— 273 —
après i8i5, de ne toucher à aucune des bases de son administration
intérieure ; elles sont donc encore aujourd'hui à peu près telles qu'elles
étaient sous Féleclorat.
Le Wurtemberg, au contraire, en recevant de son roi, en 1819,
une constitution calquée en partie sur la charte française de 181 4 , ^i
obtenu une émancipatiou réelle.
Citons quelques articles de cette constitution : ils nous dispenseront
de tout commentaire :
62. (( Les comnmnes sont la base de l'état politique du royaume :
tout citoyen doit appartenir à une commune , comme bourgeois ou
comme domicilié , à moins d'exception légale.
63. » L'admission d'un bourgeois ou d'un domicilié dans une com-
mune dépend de cette commune même , sauf la décision légale des
autorités, dans le cas de contestation. Toutefois, la concession du
droit de bourgeoisie et de domicile suppose la possession préalable du
droit de citoyen.
64. » Toutes les communes ressortissant d'un bailliage forment un
district. Le changement de circonscription d'un bailliage ne peut être
fait que par une loi.
65. » Les affaires des communes sont administrées par le conseil
communal avec le concours légal de l'assemblée , des bourgeois ; celles
des districts sont administrées par les assemblées du district , suivant
la disposition de la loi et sous l'inspection des autorités.
66. )x Aucune autorité ne peut décider sur la propriété des com-
munes et des districts , sans consulter les fonctionnaires supérieurs.
67. » Ni les districts ni les communes ne peuvent être grevés d'obli-
gations ou assujétis à des dépenses autres que celles auxquelles les
obligent les lois générales. »
Ne pouvant détruire les privilèges ecclésiastiques et nobiliaires, (|uc
la féodalité a légués au Wurtemberg , le législateur s'est ellorcé du
moins d'en régulariser l'exercice, et d'en alléger le fludeau. Le ser-
vage est à jamais; aboli; aucun ordre n'est exclu de l'assemblée des
états (landtag) , et le gouvernement assure à chaque individu liberté
de personne , de conscience, de pensée , de propriété et d'émigratiou.
La Belgique et la Hollande , violemment séparées par une révolu-
tion récente, ont du reproduire dans leurs institutions administratives
la double image du mouvement de l'une et de la résistance de l'autre.
— 274 —
Il était pourtant réservé à la Belgique de présenter un contraste de
plus, en copiant servilement la France; elle a constitué le monopole
au nom de la liberté , et ses départemcns tléchissent sous le poids d'une
centralisation inconnue h la Hollande.
La Suisse , qui est , suivant Montesquieu , une société de sociétés^
se compose de vingt-un cantons ou républiques , qui ont chacun une
organisation spéciale, et qui ne forment un tout qu'en s'unissant par
une fédération politique. Les cantons démocratiques n'ont qu'une
classe de citoyens ; l'indépendance municipale y est placée sous la
garde d'un magistrat suprême, nommé Avoyer. Dans les cantons aris-
tocratiques , la population se divise en deux classes , les nobles et les
roturiers; il en résulte quelques privilèges de castes que le bour^ut-
mestreàdw. couvrir d'une égale protection. Les cantons forestiers ont
pour chef un magistrat appelé Amman ^ et qui veille , comme ailleurs
le bourguemestreet l' Avoyer, à la conservation de toutes les franchises
municipales. La Suisse est donc, en réalité, Tétat le plus éloigné de
la centralisation française, mais en même temps le plus faiblement lié
à un système d'unité nationale.
En Angleterre , l'aspect change : les mstitutions et les lois, qui ont
successivement régi ce royaume, n'offrent, pour ainsi dire, aucune so-
lution de continuité; il n'y a pas d'époque où l'on voie un système en-
tièrement nouveau remplacer subitement le système ancien. Au milieu
des révolutions fréquentes qui ont élevé ou renversé des dynasties ,
les lois primitives ont toujours conservé leur autorité , du moins en ce
sens qu'elles ont servi de bases aux institutions nouvelles : ainsi , la
division territoriale paraît remonter antérieurement à la conquête des
Normands ; l'institution des jurés est attribuée par quelques écrivains
à Altred-le-Grand, et l'on a cru retrouver l'origine du parlement dans
ces anciennes assemblées, nommées IVittcnagemot.
En 827 , lorsque le gouvernement d'un seul se fut élevé sur les
ruines de l'heptarchie , les institutions commencèrent à se développer
avec une simultanéité qui leur avait n}anqilé jusque là.
Le rovaume était divisé en comtés , qui avaient chacun leur alder-
mcin ou cotnto particulier; les habitans formaient J>lusieurs classes : la
première division était en hommes libres et en esclaves; mais tous les
hommes libres n'étaient pas d'une égale condition*) et ne jouissaient
pas des mêmes droits. Les thanes ou nobles étaient au-dessus des
— 275 —■
ceorts^ appelés ^\i?>ûhurbcmdman^ qui composaient la classe moyenne.
Parmi les thunes , il y avait diffcrens degrés ; ceux du premier ordre
étaient nommés thanes du roi, les autres étaient sous leur dépen-
dance.
L'assemblée générale ou wittenagemot était composée des évoques,
des abbés, des aUhrmen ou gouverneurs de provinces, et des wites ^
que l'on croit être les grands propriétaires.
Chaque comté avait son assemblée particulière , appelée ahire-
gemot ; elle était formée des thanes du comté.
Alfred trouva les choses en cet état; ce fut ce grand roi qui opéra
la division régulière du pays en comtés : chaque comté fut subdivisé en
hundreds^ centaines ou cantons, et chaque canton en thitings ou
dizaines. La dizaine se composait de dix francs-tenanciers avec leurs
familles. Ahisi réunies , dix familles formaient une communauté sou-
mise a un chef, nommé thitingman ^ headbourg ou borsholder ;
chaque homme était obligé de se faire inscrire dans une dizaine , et
ne pouvait en changer sans la permission de son thitingman.
L'administration de la justice était organisée d'après la division ter-
ritoriale ; les contestations entre les membres d'une même dizaine
étaient jugées par la dizaine assemblée sous la présidence de son
thitingman. Les appels ou les contestations entre diverses dizaines
étaient portées devant l'assemblée de cantons (hundj^eds)^ présidée
par son chef; au-dessus des assemblées de canton était la cour du
comté , qui se composait de tous les francs-tenanciers de la province,
présidée par le comte ou alderman et l'évêque ; enfin , le conseil du
roi était la cour suprême à laquelle était porté l'appel de toutes les
cours du royaume. Alfred pensa qu'il serait dangeieux de laisser entre
les mains de V alderman l'autorité civile et militaire ; il institua les
shérijf s j qui furent chargés de l'administration civile dans chaque
province. 'r^
Avec Guillaume-le-Conquérant , arriva la féodalité occidentale , que
la dynastie danoise avait déjà commencé à faire connaître ; mais le
trône, éclairé par les exemples du continent, sut faire tourner cette
féodalité à son profit; il donnait les fiefs, et les fiefs servaient. Aussi,
une ligue ne tarda- t-el le pas à se former entre les intérêts lésés ; la
noblesse et le peuple se coalisèrent contre la royauté ; des commissions
devinrent nécessaires, et le roi Jean promulgua la grande charte, acte
— 276 —
fondamental qui a traversé les siècles, en couvrant d'une inviolable
consécration les immunités et les franchises des villes et des bourgs.
Depuis cette mémorable époque, il n'y a eu de mouvement et de ré-
forme qu'à la surface de l'état ; les institutions du sol n'ont pas bougé,
elles ont conservé jusqu'aux incohérences résultant de leur diversité.
La création des justices de paix n'est qu'une modification du régime
féodal : le grand propriétaire administre et juge, comme le comte ou
l'alderman jugeait et administrait; l'aristocratie et la démocratie se
touchent et se heurtent partout, sans qu'aucun pouvoir hiérarchique
puisse leur servir de régulateur; c'est un conflit qui ne peut que s'a-
graver de plus en plus , et quelque fiére que soit la vieille Angleterre
des institutions enracinées dans les royaumes unis , nous y voyons pour
elle plus de sujets d'embarras que de garanties de tranquillité. L'é-
mancipation de l'Irlande, acte de pure tolérance, qui date à peine de
quelques années 5 nous suffit pour mesurer toute la dislance qui sé-
pare encore la Grande-Bretagne des pays d'unité nationale et d'indé-
pendance administrative.
Les États-Unis d'Amérique n'ont pas tous reçu , comme les Garo-
lines,sousle titre de constitution du savant Locke, une hiérarchie
absurde de landgraves, de caciques et de palatins, mais ils n'en pré-
sentent pas moins un singulier mélange de féodalité , de liberté et d'es-
clavage. Le territoire de la république est divisé en comtés, et tout
y porte encore, sous une forme fédérale, l'empreinte de l'organisation
anglaise. La colonie, en échappant h la métropole, ne s'est dégagée que
de ses institutions politiques; elle était née, elle avait grandi avec ses
institutions administratives , et elle n'a pu que les modifier pour les
mettre en rapport avec sa nouvelle situation : elle a des juges de
paix , des shériffs, des constables, mais ses formes représentatives se
sont développées , et les conseils locaux ont acquis une prépondérance
qu'ils n'auraient jamais eue sous les gouverneurs anglais. Il faut ob-
server, d'ailleurs, qu'en fondant des communes sur une terre vierge,
l'Amérique n'y a trouvé aucune des traditions d'un passé , ni aucune
des influences d'un voisinage; pour avoir une féodalité ou une aristo-
cratie effective, il eut fallu la faire, et les marchands de la Virginie n'en
auraient pas même eu le temps, s'ils avaient pu en avoir la volonté.
Maintenant, tourncra-t-on les yeux vers les étals du midi de l'Eu-
rope , on apercevra, dans prcscjuc toute la péninsule italique, les ves-
— 277 —
tiges de la municipalité romaine , mêles çk et là aux institutions du
moyen âge et des temps modernes. Plusieurs états, tels que le Pié-
mont et la Sicile, ont retenu de la conquête française une partie de son
organisation administrative ; les dénominations seules diffèrent : mais
les peuples soumis, soit au régime républicain, soit au Saint-Siégc ,
soit à l'Autriche , s'éloignent davantage de l'existence communale de
la France ; leur condition administrative participe d'un régime mixte,
résultat nécessaire, et de ce qu'ils ont été, et de ce qu'ils sont.
La péninsule ibérique s'offre sous d'autres traits. En Portugal, la
charte de 18:26, émanée de don Pedro, a rendu Tadministralion col-
lective; les municipalités (camaras) participent, avec le secours de
l'élection par degrés, à la formation de toutes les assemblées supé-
rieures; il y a dans chaque district un administrateur général, nommé
par le roi, et prés de lui un conseil administratif. On dirait que le lé-
gislateur a voulu confondre le système d'administration de la répu-
blique française avec celui du consulat; la pondération des trois pou-
voirs, imitée de la constitution anglaise, vient établir encore une ana-
logie d'une autre nature dans l'ordre politique , et imprime à la charte
du duc de Bragance son véritable cachet d'origine.
L'Espagne, théâtre de trois grands cataclysmes, et tour à tour sou-
mise aux ïlomains , aux Suèves, aux Maures, à des princes d'Alle-
magne et de France^ exigerait une étude approfondie _, si l'on voulait
pénétrer le sens de toutes ses coutumes municipales. Il est heureuse-
ment un point, éclairci par l'histoire, et sur lequel ne s'élève aucune
controverse : c'est que ses communes ( concejos ) furent primitive-
ment établies pour servir de boulevards contre les invasions des Sar-
rasins; de petits royaumes sans ressources et sans union ne pouvaient
trouver un moyen défensif plus simple et plus efficace. On entendait
par/we/'o ou charte le contrat par lequel le roi ou le seigneur accor-
dait à une population le territoire qu'elle occupait, avec divers privi-
lèges, notamment celui d'élire des magistrats et un conseil municipal,
tenus de se conformer aux lois imposées par le fondateur ; ces fneroSy
défendus à outrance dans des combats héroïques^ se sont liés aux sou-
venirs les plus glorieux des provinces , et c'est ce qui explique, indé-
pendamment de l'intérêt de liberté qui les leur rend plus chers encore,
le prix extrême qu'elles ont toujours attaché à leur conservation. Dès
le quatorzième siècle, la royauté, inquiétée par la féodalité, entra dans
— 278 —
un système restrictif ; Alphonse XI, déshéritant les communes de la
plus belle partie de leurs droits, concentra l'administration munici-
pale entre les mains d'un petit nombre de jurais, et sous ses succes-
seurs, on vit disparaître jusqu'aux assemblées, à mesure que de nou-
veaux royaumes accédèrent à la couronne et en augmentèrent la puis-
sance. Charles-Quint mit tout en œuvre pour abattre Tindépendance
communale, et l'ombrageux Philippe II, voulant en finir avec une ré-
sistance qui l'importunait , porta un coup mortel dux/uej^os de l'A-
ragon, en faisant tomber la tète du justizza-major, Jean de la Nuza, sur
la place de Sarragosse 5 il frappait en lui une sorte de tribun ou de
magistral, intermédiaire entre le roi et le peuple, qui modérait le pou-
voir du premier, et défendait les intérêts du second, création unique,
la plus haute et la plus hardie^ sans aucun doute, qu'ait osé concevoir
l'esprit municipal. Mais les montagnes gardèrent religieusement les
coutumes que la force éteignait dans les villes , et l'Espagne ne se prêta
jamais au nivellement qui passa sur les institutions communales de
tant d'autres pays ; rien ne put y anéantir des traditions qui vivaient, en
quelque sorte, dans les entrailles du sol; la guerre de l'indépendance ,
en réveillant la valeur de la nation, la rappela au sentiment de ses
droits , et l'on vit renaître, comme par enchantement, à coté des as-
semblées communales, (ajuntamientos) les juntes de districts et de
provinces : malheureusement, cette noble conquête de la victoire
disparut le jour où les partis, tournant leurs armes les uns contre les
autres, donnèrent le signal de cette guerre acharnée, qui n'a été inter-
rompue que par de courtes trêves depuis vingt ans , et qui se poursuit
avec des chances si diverses. Plusieurs provinces, dévouées avant tout
à leurs franchises municipales, se soulevèrent avec énergie contre
l'usurpation qui les en dépouillait; il en est qui , en ce moment encore,
protestent, l'épée à la main : mais le monopole est le premier besoin des
gouvernemens mal assurés , qui ne se sentent pas de force à supporter
toutes les libertés monarchiques, et l'on ne saurait trop désirer de
voir arriver le jour où l'Espagne, rendue à elle-même, pourra saluer
la restauration de ses droits municipaux.
Dans cette galerie universelle, il n'y a rien, on le voit, qui puisse
être proposé comme modèle parfait à l'imitation des peuples; disons-
le, d'ailleurs, si l'uniformité politique est une chimère, l'uniformité
administrative serait une absurdité : (j^uand il s'agit d'institutions qui
— 279 —
enveloppent les masses et qui s'adaptent h chaque parcelle du sol , il
faut tenir compte de la différence des caractères et des mœurs , sous
peine de rencontrer une nature rebelle , comme l'agriculteur qui
n'aurait égard ni aux diverses qualités de la terre, ni aux diverses in-
fluences du climat. Les choses d'ordre administratif doivent , pour
être bien traitées, être distinguées, avec un soin intelligent, des choses
d'ordre politique ; leur sphère n'est pas la même : elles ne peuvent ni
s'établir ni se détruire par les mêmes moyens; l'habitude est une puis-
sance qu'il ne faut pas , à coup sur , environner toujours d'un aveugle
respect, mais que l'on ne saurait, dans aucun cas, réformer qu'avec
prudence et ménagement : cela est si vrai que telles nations qui ont
souvent changé d'institutions politiques, et qui sont prêtes à en
changer encore, se montrent aussi jalouses que lîéres de leurs institu-
tions municipales, et les défendraient avec une invincible opiniâtreté.
En résumé , la France , quelque défectueux que soit son régime in-
térieur, est devenue, par les tendances de rapprochement et d'accord
de toutes ses institutions, l'état qui pourrait parvenir, avec le plus de
facilité, à la meilleure condition administrative ; c'est donc un motif de
plus pour l'exciter à s'en occuper ; sa gloire n'y est pas moins inté-
ressée que son bonheur, puisqu'elle a le noble orgueil d'aspirer à
marcher à la tête de la civilisation européenne.
Ad. de PuiBUSQUE.
SUR
LA FEMME AU DIX - NEUVIÈME SIÈCLE.
LA FEMME DES CLASSAS MOYENNES.
Nous ne savons si l'on a conservé quelques souvenirs des études que
nous avions commencées, il y a plus d'une année, sur la femme au dix-
neuvième siècle. La presse périodique, dont les avantages sont si grands
à plus d'un égard, a le tort de ressembler à ces fleuves qui roulent
leurs eaux vers la mer en laissant pour jamais derrière eux les rives
— 280 —
qu'ils ont parcourues. Dans son empire , le jour d'aujourd'hui est
l'ennemi de la veille; il la dévore pour être lui-même dévoré par le
lendemain. Nous voici donc obligé de rappeler, en quelques mois, le
sujet que nous avions entrepris de traiter, et le point de départ de nos
réflexions, afin que ce que nous avons dit serve à fairç comprendre ce
qui nous reste à dire, et qu'il n'y ait point de solution de continuité
dans une étude qui, pour avoir quelque utiiité, doit être envisagée dans
son ensemble.
Nous sommes parti de çe^lj,a;xiQme fécond quoique bien simple : a Si
l'homme fait les lois, la femme fait les mœurs. » Là est le secret de
l'influence et de l'importance de la femme dans la société. Rarement
les lois ont la puissance de changer les mœurs, mais presque toujours
les mœurs finissent par changer les lois qui s'épurent ou se corrompent
avec elles.
Après avoir établi cette vérité et par des raisons et par,(Jes exem-
ples^ nous avons montré la femme du dix-neuvième siècle rencontrant
auprès de son berceau le christianisme échappé aux échalauds Je 93.
Nous avons rappelé cette réaction littéraire du spiritualisme chrétien
entrant dans les âmes pomme une fraîche poésie. Les naalheurs de la
religion ramenèrent les femmes à la foi. Les fenmies, par un admirable
instinct, se rangent toujours du côté, des opprimés; il y a entr,ç l'idée
de la faiblesse ^t, celle de l'enfance un rapport secret, qui leur va droit
au cœur ; c'est chez elles uqe seconde maternité qu^ ]a. compatissance.
Toutefois nous avons du faire remarquer qup.J^i religion était çntrée
dans leur cœur plutôt comme un sentiment que comme une conviction
raisonnée. Un grand nombre d'entre elles manquent de cette solidité
d'esprit que donnait à leurs aïeule^, ijinc ^étti^e.apprpforifJie du christia-
nisme ; étude qui ne reculait point devai,^t, le jj ivres les plus austères
de Pascal, de Nicole et d'Arnaud. , ... ....
Ces considérations générales un^ fois pp.sées, nous so^niijes entré
dans notre sujet^ qui se divine naturellement en troi^ parties, :^liji^ femme
des hautes classes , la femme d^s.plA^sc^iifloyenne^P la fe^^^me de la
classe popu)aire.^^^^^,^^^,„, j^,^,,^^ ll„ ,, ,. ,,^ .^^.^^ , , ^,., ., ,,^ ,,,.,
Nous nous so.nin(ies arrq|:é à lî\ ferpnie des hautes, classes^ f^Jpus avons
dit les nobles qualités q,if'eljepp^^èçlc, \x\a\s npu^n'aji^ons point caché non
plgs celles quj ^l(^,i,u' .manquent. 1,1 j, a, des i^iphérences ^b^zarrçjs dans son
esprit, et les contrastes du siècle se sont ancrés dans son caractère. A
— 281 —
travers tous ces renversemens de fortune et tous ces bouleversemens
d'existence, les traditions de l'éducation sérieuse qu'on donnait aux
aïeules ont cessé trop souvent de dominer l'éducation de leurs filles.
Elles ont tant senti, qu'elles ont eu moins de temps pour penser. Ce-
pendant, une tache admirable se présente devant elles; une partie de
l'aristocratie ressemble un peu, de nos jours, à ce roi Charles VIÏ, qui
perdait si gaiement un royaume ; le rôle d'Agnès Sorel est à prendre.
Nous allons maintenant suivre le cours de ces considérations , et
nous voici naturellement amené à la femme des classes moyennes, à
laquelle nous consacrerons la seconde partie de celte étude de mœurs.
II-
La place que la femme des classes moyennes occupe dans la société
s'est agrandie avec l'importance de ces classes mêmes. Nous sommes
loin du temps où Molière traçait dans ses inimitables tableaux le por-
trait fidèle de la bourgeoisie. Le sens profond, la simplicité puissante, la
science domestique, la caustique originalité , la parole pleine de sève
de cette admirable madame Courdain, le type de la bourgeoise au dix-
septième siècle, n'a rien qui ressemble au portrait que nous avons à
tracer au dix-neuvième. Aujourd'hui, la bougeoise vise aux grandeurs;
elle sent son importance ^ elle veut tenir son état ; elle est gonflée de
sa dignité; elle porte le sceptre, elle est maîtresse, elle est reine. Si
Molière eût vécu dans notre siècle, ce n'est point le bourgeois gentil-
homme, c'est la bourgeoise grande dame qu'il eût composée pour le
théâtre.
Il n'est plus possible d'aborder Elvire. Que voulez-vous? elle a son
coupon de loge à l'Opéra; elle danse chez le ministre ; si elle ne de-
mande point son carrosse, elle demande son équipage , et pour tout
couronner elle va à la cour. Les portes à deux battans ne s'ouvrent
point assez larges pour la laisser passer, tant elle tient de })lace dans le
inonde. Elle s'étudie h prètidre les grands iairs ; elle s'asseoit en prin-
cesse ; elle marche en impératrice ; elle dirait volontiers: « Mes armoi-
ries, » comme sa mère disait : « Mon enseigne. » Chez elle, tout ce qui
paraît au dehors est brillant, riche, éclatant, somptueux; mais tout ce
qui est caché est mesquin, étroit , misérable; ses magnificences sont
des magnificences avares; son luxe hypocrite ressemble à une robe de
— 282 —
pourpre doublée de bure. Elle est sans défense contre les séductions
du pouvoir , sans pitié pour la faiblesse et la pauvreté ; elle se venge
de ses soumissions par sa superbe, et elle se fait une dignité de son in-
solence.
Ne vous laissez point prendre à ses dehors empruntés ; et sous ces
prétentions à la sensibilité, sous ce beau vernis de mélancolie, si vous
savez frapper juste, vous entendrez tinter cette ame métallique. Elviro
aime la lune aux pâles rayons, l'eau qui murmure, le feuillage qui trem
ble ; elle s'occupe beaucoup de ce qui se passe dans les nuages, mais
elle s'occupe aussi de ce qui se passe à la Bourse. Si ses yeux sont un
peu rouges aujourd'hui^ c'est que son maria négligé une opération qui
lui aurait rapporté de belles différences. Pour Elvirc, c'est avoir perdu
que de ne point avoir gagné. Entretenez-la des richesses de sa famille,
elle vous parlera des écus de ses proches , comme les Montmorency
Aous parleraient des victoires de leurs ancêtres. Elle sait qu'au fond,
son arbre généalogique est un coffre-lbrt, et pour peu que vous la pres-
siez avec habileté, elle finira par vous avouer h demi-mot, que son ma-
riage avec l'heureux mortel qui lui a donné son nom est une mésal--
liance, la plus trisle des mésalliances, celle des billets de banque et des
dettes. Les usuriers , voyez-vous, ne sont pas tous assis derrière un
bureau, chargés de livres de comptes. Il y a des usuriers blancs et ro-
ses qui vont au bal la tête ceinte d'un diadème de diamans, les épaules
nues, le sourire sur les lèvres, et dans toutes les pompes d'une toilette
brillante. La pire chose qui puisse se voir ! l'amour du lucre dans une
[personne du sexe ; une ame d'usurier dans le sein d'une femme , un
cœur d'Harpagon battant sous la gaze, le satin et les fleurs.
Bathilde, du moins, est plus franche qu Elvire ; elle n'affiche pas des
prétentions de magnificence, elle est ouvertement économe. Que vou-
lez-vous ? elle n'a apporté qu'un million de fortune^ amassé dans l'étude
de son père, à son mari le pair de France, qui est aussi un des pauvres
millionnaires qui vivent de privations, et ne joignent les deux bouts de
l'année qu'à force d'économies. Bathilde et son mari s'entendent a mer-
veille. C'est un touchant accord de ladrerie, une louable vitalité de lé-
sine : ces deux cœurs se rencontrant dans la passion de l'or, l'avarice
est devenue pour eux un amour conjugal. La femme a des naïvetés ado-
rables ; elle était l'autre jour chez Zoé, une de ces amies perfides qui
vous tirent les secrets du cœur. Bathilde racontait gravement ses af-
— 283 —
flictions^ la pauvre femme, elle en avait presque les larmes aux yeux.
— Groiriez-vous, ma chère, disait-elie, que, quoique nous ne .soyons
pas encore à la moitié de l'hiver, j'ai déjà brûlé pins d'une voie de bois?
— Est-ce bien possible, reprit Zoé avec cet air que vous lui connaissez,
mais alors, ma chère, vous avez donc fait chauffer vos escaliers? »
On ferait un livre avec les merveilleuses anecdotes qui couraient à
ce sujet dans les salons, à la fin du dernier hiver. Bathildc est intaris-
sable en confidences ; Zoé lui donne d'implacables encouragemens ;
elle accompagne toutes les phrases de sa victime de coups-d'œii cares-
sans, d'imperceptibles sourires; elle lui prend ses naïvetés à la pipée.
C'est ainsi que fut encore racontée celte merveilleuse histoire qu'il faut
vous redire mot pour mot.
Bathilde. — Ma chère, il m'est arrivé quelque chose de bien désa-
gréable dans la dernière soirée de l'ambassadeur d'Angleterre.
ZoÉ. — Parlez vite : vous m'effravez, ma chcrc.
B-VTHiLDE. — J'en étais d'autant plus affligée que mon mari avait
le droit de me gronder. J'étais la cause, bien innocente, sans doute ,
du malheur qui nous est arrivé, mais enfin j'en étais la cause. J'aime
si peu à avoir des reproches à me faire !
Zoé. — Nous savons tout ce que vous valez, ma chère.
Bathilde. — Imaginez-vous donc , ma chèic, que mon mari m'avait
donné plusieurs fois le signal du départ. J'étais, ce soir là, d'un entê-
tement inconcevable ; je voulus rester. Mais jugez de mon repentir,
lorsqu'en sortant M, le comte ne put retrouver dans l'antichambre des
socques tout neufs, qu'il avait achetés depuis un mois à peine. Nous
bouleversâmes l'antichambre sans réussir à mettre la main sur ces mal-
heureux socques. C'est clair, il y a une heure de la soirée où l'on ne
trouve plus rien dans les antichambres, Il y avait déjà beaucoup de
monde de parti; j'avais vu sortir entr'autres l'ambassadeur d'Autriche
et M. de Talleyrand^ et les pauvres socques n'y étaient plus. On est
si peu scrupuleux dans ce siècle-ci.
ZoÉ. — Ma chère, vous me voyez tout émue de votre aventure.
Bathtlde. — Cela ne m'étonne point, vous êtes si ainifd^le et si
bonne; mais je vous laisse à penser tous les reproches que je m'adres-
sais intérieurement ; car eii^n, si j'étais partie à l'heure où mon mari
voulait quitter le balj rien de tout cela ne serait arrivé. Il était fort
triste de la perte dp ces socques, comme vous le supposez bien, ma
— 284 —
chère ; mais il tut parfait pour moi, il ne me gronda pas le moi n à du
monde : ii voyait mon repentir. Ce n'était pas tout que de regretter la
perte que nous avions faite. Je ne dormis pas de la nuit et je songeais
au moyen de réparer notre malheur. Enfin, il me vint une excellente
idée. Le lendemain nous étions encore invités à un bal; nous en sor-
tîmes de trcs-bonne heure, et nous fumes véritablement plus heureux
que nous n'aurions pu l'espérer, ma chère, car nous trouvâmes dans
l'antichambre une paire de socques prcsqu'absolumcnt pareils à ceux
de M. le comte; je crois même qu'ils étaient un peu plus neufs. Vous
devinez si mon mari se hâta de les mpttrCjjils lui allaient parfaitement;
nous descendîmes bien,, vite , et dçîpui^ ce temps-là, j'ai un poids de
moins de dessus le cœur. »
Ce n'est point avec notre imagination que nqvis écrivons, c'est avec
nos souvenirs ; ce n'est point un portrait de^ genre que nous traçons,
c'est un portrait peint d'apr<^^ nature; cç n'est point une sa,tire, c'est
la véiité, c'est l'histoire. _J(Y'fiti:p,9^phère des grandeurs clans lesquelles
la (emme de la classe moyennç,a é^ç injtrpduite ne lui a <çp général
guère réussi. Elle y a perdu Tijae partie de .sçs qualités, et elle ^n'a point
gagné celles du lieu. Ce qui n'était qu'-^çouioxpie d^r^s la-,bpuj^geoise est
devenu avarice dans la bourgeoise granjje.çiame. impertinente quand
elle veut être digne, humble quand çJ^\q y.çjut pipntrer de la dçtérence,
maniérée quand elle veut être gracieuse, empruj:)t^,e quanti elle cher-
ch.e le naturel, éblouie par tout ce qui, l'entoure çt.s'éblouissant elle-
même, la tête lui tourne, le pic J lui manquç, dans ces liautqssjpjhères,
et elle éprouve d/q^ vertiges. Le piédestal, ^sur, lçqug|,, pllç §'ç^t hissée
pour se grandir ne fait que dérober ^au^ y ç^^5,jçspç.vfqçtiLpn{^ qu'elle
possède et mettre en lumière celles qui lui manquent. On reconnaît
en elle l'usurpatrice des salons dsi grand monde, et l'on tourne ailleurs
les regards pour en chercher la reine.
Il en est encore cependant, dans nos provinces surtout, de ces fem-
mes d'intérieur, sages conseillers de leurs maris, premières et admira-
bles institutrices de leurs cnfans, |lfcvi^Mliceltte^fc^<''sfamt{fcs, qui n'ont
point échangé leurs grâces naturelles contre des prétentions malheureu-
ses, leurs hautes et utiles vertus coijtre les vices d'un monde où elles
ont eu le bon sens de ne point vouloir entrer, en voyant que la place
qui les y. attendait n'était pas digne d'elles. Celles, là, soiit l'honneur de
leur sexe et le modèle que toute femme de la classe moyenne devrait
— 285 —
suivre. Trop fières pour être vaines, elles restent fidèles au rôle que
la Providence leur a confié. Elles sont honorables et honorées, ou les
aime, on les respecte, on les admire, parce qu'elles laissent leurs qua-
lités dans l'atmosphère où elles se déploient avec profit pour la so-
ciété, avec avantage pour elles-m.èmes, et qu'elles ne dépaysent ni leurs
vertus, ni leurs grâces.
Celles-là comprennent la mission de la femme de la classe moyenne
dans ce siècle, mission digne d'elles et que seules elles peuvent remplir.
Les nouveaux rois du monde, les hommes Clés rangs mitoyens de la
société, oints et sacrés par droit d'opulence, ont quelque chose d'auss
dur que l'ôf qui lait leur titre. 11 faut à côté de cette race métallique
une puissance qui attendrisse leur richesse avare et sache la rendre
accessible aux souftrances de la pauvreté.
A côté de ces rudes calculateurs il faut quelqu'un qui sente. La
douce Esther qui trouvera grâce aux yeux de ces Assuérus de la fi-
nance^ ce sera la femme de la classe moyenne. Elle saura alléger cette
glèbe fiscale , ce vasselage d'argent plus lourd cent fois que la féodalité
nobiliaire, tant et si souvent attaquée de nos jours. Sa bienfaisante in-
fluence s'interposera entre la plus pesante tles féodalités, celle de la
richesse, et la plus triste de toutes les servitudes, celle de Tindigence
laborieuse. A sa voix, les haut barons du luxe s'étonneront d'avoir des
entrailles. Elle ramènera son mari par la reconnaissance au christia-
nisme, auquel il doit toutes les vertus qui font le bonheur de son foyer
domestique et l'ornement de ses prospérités; et ses fils, apprenant
d'elle cette religion qui rend le cœui miséricordieux et l'ame noble
et grande, vaudront mieux que leurs pères. N.
maa»CQ^^
ie M0^m hc ^m\U]^Mickh.
ÏV.
Vers la fin du mois d'août 17.., Swift reçut une lettre de miss Es-
ther, si désespérée, si touchante, qu'il enfourcha aussitôt le cheval d'un
— 286 —
de ses paroissiens et se mit en route pour Selbridge, laissant Stella
rentrer, comme d'habitude , dans le doyenné, dés que lui en sortait,
et s'inquiéter vaguement de ce voyage précipité.
Chemin faisant et pour se distraire des ennuis que lui occasionait
la fausse position où il se trouvait vis-à-vis de ces deux l'cmmes, Swift
se prit à rêver à quelqu'un de ces projets littéraires de prédilection
qu'un auteur se plait à caresser , à ses heures, et à garder, pour ainsi
dire, long-temps en germe dans le cerveau. Les Gulliver 's Travels
parurent en 1727 ; mais dès cette époque même le doyen en rumi-
nait l'idée. Il sentait confusément que ce devait éti;e là son œuvre ca-
pitale, le principal édifice où devait s'asseoir sa renommée; et il vou-
lait en formuler nettement le plan, en arrêter, en embrasser d'un re-
gard toutes les parties, avant d'en poser la première pierre. Il avait
imaginé déjà Lilliputy Brobdingnac , Laputa , les Balnibarbes ,
Gluhbdubdriby et entrevoyait, flottante encore dans le crépuscule de
sa pensée, son énergique conception des Yahous et dts Hoic/hnhnms ,
— K Pardieu! se disait-il, sur cent cinquante millions d'hommes, un
peu plus, un peu moins, qui peuplent l'Europe, combien en compterai-je
que les travaux manuels ou -de basses passions n'aient pas ravalés au
niveau de la brute, et qui soient vérilablemeni dignes de ce nom? Un
million tout au plus, peut-être! et encore est-ce beaucoup! N'est-ce
point une pitié que l'homme, le plus parfait de tous les animaux qui
soient sous le soleil, je ne parle pas de ceux qui sont dans la lune, ou
toute autre planète, attendu que ceux-là me touchent de trop loin pour
m'en occuper; que l'homme, dis-je, soit assujetti par son orgueil, par
sa nature , par la dévorante activité de ses appétits, à tant de désirs,
tant de besoins ^ que son génie, son caractère primitif se dépravent à
mesure qu'il avance dans la civilisation ; que son sort enfin empire à
tel point, de jour en jour, qu'il ne pourra bientôt plus soutenir la com-
paraison avec celui du plus chétif animalcule qui végète dans une goutte
d'eau ou un rayon de soleil ? — Quand cessera donc cette insatiable
curée de nos sens par nos vices ? ou plutôt cette abominable exploita-
tion du corps de l'homme par l'esprit de l'homme ? — Il y aurait un
livre utile à faire là-dessus. Bah! la leçon serait perdue. Se mêle qui
Toudra de corriger ses semblables ! Moi, je ne prétends qu'à me mo-
quer d'eux, et je ne leur épargnerai ^ certes, ni la haine ni le mé-
pris, i)
— 287 —
Le doyen achevait intérieurement cette belle tirade contre la civili-
sation, quand son cheval s'arrêta, de lui-même, devant la porte d'une
petite auberge établie sur la route. Il lui mit aussitôt la bride sur le
cou, entra dans l'auberge, et comme la poussière et le soleil l'avaient
un peu altéré, demanda un pot d'aile avec des dry-cakes pour se ra-
fraîchir.
— Je souhaite le bonjour à sa révérence, dit un voyageur qui man-
geait des noisettes en buvant du vin clairet, dans un coin de la salle, et
que Swift avait feint de ne pas voir ; je l'ai saluée en chemin, mais elle
était si rêveuse qu'elle n'a pas aperçu son serviteur.
— Ah! dit le doyen déconcerté, bonjour, sir Lentulus.
Puis sans s'embarrasser de l'effet produit sur son interlocuteur par
cette politesse laconique, il s'assit devant une table et lui tourna le dos
sans façon.
Sir Lentulus était un gentilhomme catholique des environs, fort révéré
dans le pays, d'un esprit cultivé, d'une figure affable. On parlait beau-
coup de sa générosité et surtout de la manière obligeante dont il secourait
les pauvres. Il avait déjà doté plus de vingt filles , sans s'occuper de la
différence de religion. Aussi, avait-il d'ardens panégyristes dans toutes
les jeunes filles du comté. Swift l'avait rencontré dans différens cer-
cles littéraires à Dublin et avait pu concevoir de son esprit et de ses
lumières une opinion très-avantageuse. Mais tout philosoplie qu'il so
piquait d'être, et ennemi des préjugés, son caractère bourru, atrabi-
laire, l'avait toujours empêché de répondre aux avances d'une personne
qui n'était point de sa communion. Sir Lentulus avait, au reste ^ la
plus haute estime pour les talens du doyen ; mais, outre la barrière de
leurs convictions religieuses, il était whig, tandis que Swift combat-
tait alors dans les rangs des tories , et c'était là surtout ce qui les sé-
parait.
Au bout d'une demi-heure, à peu près, d'un silence glacial que
Swift s'obstinait à garder, malgré les avances réitérées de sir Lentulus^
Jack, le garçon d'auberge, entra dans la salle.
— Votre honneur peut partir quand il lui plaira, dit-il au baronnet;
sa jument est prête.
— Mène Déborah dehors et attache-la par la bride au.\ barreaux
— 288 —
de la fenétrcj répondit sir Lentulus ; je partirai tout à l'heure. En at-
tendant, et de peur que je ne l'oublie, \ oici poic?^ boire,
— Oh! il n'est pas besoin d'un poiu' boire, pour vous bien servir,
dit Jack.
Toutefois il empocha la pièce d'argent, puis s'acquitta de la com-
mission.
Déborah, la jument du baronnet, piétina bientôt devant la fenêtre.
C'était un superbe animal que cette jument, — plein de feu et plein
de grâce; — les jarrets nerveux, le cou long, la tête petite, le poil
noir, — avec une étoile blanche au milieu du front. — Ses naseaux
respiraient le courage, ses yeux rayonnaient d'intelligence. Elle
broyait la terre du pied, hennissait, dressait les oreilles, secouait la
selle, mâchait le mords; et à chaque fois que les étricrs sonnaenit
sur ses flancs, un frémissement douloureux d'impatience parcourait
tous ses membres.
La salle où se trouvaient le doyen et le baronnet était vaste, en-
fumée et obscure; mais ils étaient placés de manière h distinguer, le
premier par la fenêtre, le second par la porte, tout ce qui se passait
au-dehors. ^-H y avait plus de dix minutes qu'ils étaient là, tous les
deux, occupés à contempler cette magnifique bcte, l'un avec envie,
l'autre avec orgueil, et ils ne s'étaient pas même encore adressé une
seule parole, lorsqu'une douzaine de bambins qui sortaient de l'école
voisine se répandit , en criant , en sautant, devant la porte de l'au-
berge. Je dis de l'école, car, à cette époque, autour de la maison de
Christie, isolée jadis sur la route, étaient venues se grouper bien d'au-
tres maisons ; et ce village naissant renfermait déjà dans son sein un
magister, un fossoyeur et un vicaire. Cette bande d'enfans était toute
sale et en guenilles j pieds nus, bras nus, tête nue ; — un lambeau à
peine de ce que la pudeur anglaise a eu scrupule de nommer; —
bref, les plus vilaines petites créatures et la plus maligne engeance
qu'on puisse imaginer. — Dès qu'ils eurent aperçu Déborah, ils se
mirent à l'apostropher d'injures et de grimaces, à siiïler, à trépigner,
à former autour d'elle un cercle bruyant, tout hérissé d'yeux et de
mains, et à la tirer audacieusement par le cou et par la queue. Le
noble animal, que Jaek avait attaché négligemment par le bout de
la bride, fit un brusque demi-tour sur lui-même, bondit et chassa
devant lui toute Tinsolente cohue. — Sir Lentulus appréhendant
— 289 -*
que les mutins ne retournassent à la charge, et qu'un malheur ne s"en
suivit, leur jeta une poignée de noisettes, afin de les écarter. La troupe
indisciplinée fondit sus, semblable à une nuée d'oiseaux de proie.
Chacun d'eux, jouant aussitôt des pieds et des mains, s'égratignant, et
se mordant, et se prenant aux cheveux, et se roulant à terre, — rafle
du butin fut faite en un instant. |Le baronnet leur envoya une se-
conde poignée, mais avec moins de force, de sorte qu'elle se dispersa
aux pieds de Déborah. Les eufans hésitèrent d'abord, puis s'enhar-
dirent jusqu'à se rapprocher d'elle, de dix pas en dix pas. — Le cour-
roux de Déborah s'était vite apaisé. Elle les regardait même d'un
œil caressant, remuait la queue, avançait un pied, baissait la tête, et
semblait presque fâchée qu'ils se fussent alarmés si facilement. On eût
dit qu'elle pénétrait leurs craintes, leurs désirs, et voulait les attirer
peu à peu par mille agaceries. Enfin, jugeant sans doute qu'ils n'osaient
aller plus loin, elle se mit à rouler adroitement les noisettes sous son
sabot, et à les leur pousser ensuite du pied, l'une après l'autre. Ce
furent alors des cris d'allégresse au-dehors, des gambades, des éclats de
rire, à n'en plus finir. De leur côté, Swift et le baronnet n'étaient pas
moins enthousiasmés. Sir Lentulus en avait même les larmes aux
yeux de joie et de tendresse, et le doyen, à chaque nouvelle gentil-
lesse de Déborah, avait peine à modérer les transports de son admi-
ration. — Ils s'observaient tous les deux, échangeaient des regards
furtifs, des exclamations incohérentes, des demi-sourires; et si ce n'eût
été une sorte de respect humain, s'ils ne se fussent sentis contraints
par la présence l'un de l'autre, il est indubitable qu'ils se seraient
élancés de leur siège pour l'embrasser.
Un incident, que sir Lentulus et le doyen ne prévoyaient point,
troubla tout-à-coup cette bonne harmonie. — Déborali ne rencon-
trant plus de noisettes sous ses pieds, fit un pas vers les écoliers, al-
longea le cou et les flaira doucement. Mais les mauvais petils
garnemens, au lieu de se prêter à cette charmante familiarilé, en-
traînés de nouveau pr leur abominable naturel, et revenus de leur
effroi, l'assaillirent, l'obsédèrent de tant de clameurs, de tant de ni-
ches, de tant d'impertinentes et diaboliques espiègleries, que Dcborah,
furieuse, se crut suffisamment autorisée à en fliirc prompte et sévère
justice. — Le sauve-qui-pcut devint général et la peur donna même
des ailes aux plus téméraires.
li
— 290 —
A la vue de tant tringralitudc cl de méchanceté, le doyen n'avait
pu contenir son indignation. Touché de la longanimité de Déborah
et des hcnnissemens de détresse qui lui avaient écliappé, il saisit deux
larges pots de grès sur une table voisine et se leva impétueusement.
Mais déjà les agresseurs étaient en fuite, et d'ailleurs le baronnet, qui
devinait ses intentions, l'arrêta par le bras en souriant.
— Par Saint-André! s'écria Swift, sans vous, sir Lentulus, j'allais
fendre le crâne à ces drôles.
— - Calmez-vous, dit le baroiniet s'emparant avec bonheur de ce su-
jet de conversation ; la vie du plus noble animalj^e. vaut pas, après
tout, celle du dernier de nos semblables. .{; j*, -
Mais Swift, honteux de ce mouvement dont il n'avait pas été maître,
et peu disposé à recevoir une leçon d'un de ses adversaires politiques,
appela Jack et lui ordonna d'amener son cheval. — Le cheval fut bien-
tôt prêt, et la digne mistress Ghristic, en personne^ vint présenter aux
deux voyageurs le coup de l'étrier.
— Merci, merci, mistress! dit le baronnet.
Le doyen la remercia également, et elle rentra dans Fauberge.
j Tout en parlant, sir Lentulus avait examiné Swift à la dérobée, et pa-
raissait inquiet de la route qu'il allait prendre. Quant à Swift, il flat-
tait de la main le cou de son cheval et restait indécis. H sentait, d'une
part, combien il serait ridicule d'être parti pour Sel bridge et de s'en
retourner inutilement à moitié chemin; de l'autre, il n'en redoutait pas
moins, surtout dans l'accès de fièvre misanthropique qui le gagnait, une
entrevue où il sçrait nécessaire peut-être de s'attendrir et de pleurer.
— Après un moment de cruelle incertitude, il se résolut à différer
sa visite à miss Van-Homrigh et lança son cheval au galop sur la route
de Dublin. Sir Lentulus fut, en trois bonds de Déborah, à côté de
lui. Ils firent ainsi un quait de lieue sans ouvrir la bouche. — Il était
six heures et le soleil commençait à descendre sous l'horizon. Le cou-
chant annonçait devoir être magnifique. Pas un pouce d'air, pas un
nuage; ni un bruit ni un murmure, au loin, dans la plaine et sur les
collines, — hors le galop cadence de leurs chevaux, et, par inter-
valles, la chanson d'un pâtre ramenant lentement un troupeau de
bœufs dans leur étable. — Mais Swift n'était guère en train de s'exta-
sier devant les beautés mélancoliques de ce paysage. La dernière scène
surtout, dont le hasard l'avait rendu lémoin, avait développé en lui
— -291 —
ce penchant au pessimisme et au mépris des hommes, qui, malgré
Tenjouement et la finesse de son esprit, n'était que trop au fond de
son cœur. — A cet amas de griefs qu'il nouriissait depuis long-temps
contre l'espèce humaine, et que tant de sujets fâcheux de réflexion ve-
naient de raviver, le souvenir de la rixe entre Déborah et les écoliers
fournissait un complément fatal, irréfragable, dont son système philo-
sophique se corroborait, et triomphait en secret. C'était même avec
une sorte d'orgueil, — que toute son humilité chrétienne avait peine
à étouffer, — qu'il comptait, un à un, tous les argumens si bien dé-
duits les uns des autres, tous les anneaux si bien rivés par lui de ce
sorite immense et infernal dont il enchaînait et accablait l'humanité.
La riche vanété des objets qui glissaient devant ses yeux, loin de
le distraire insensiblement de ces pensées amércs, l'y rattachait, au
contraire, davantage, par un sombre amour de la nature; —amour
impie, dont, en mémoire de Déborah, il excluait tous les hommes :
oubliant ainsi que, malgré ses imperfections et malgré ses vices,
rhomme est, en définitive, le chef-d'œuvre de la création. — En un
mot, par une de ces mystérieuses alliances ordinaires chez les grands
écrivains, et que comportait surtout son génie si souple, tout d'impul-
sion ensemble et d'analyse, — la passion et la pensée se prêtaient chez
lui un mutuel appui. Il n'en était déjà plus même à trouver un cadre
où pussent, à leur aise, se produire ses théories, à choisir une position
d'où il put battre en brèche avec succès nos préjugés par nos ridicules,
notre tyrannie par nos misères. Un jour, que dis-je! une heure avait
suffi pour féconder dix ans de méditations et'd'observations : — la plus
effrayante satire qui jamais ait été faite de l'homme, la plus injuste
souvent, et parfois la plus vraie, avait eu son germe, peut-être, dans un
moment d'humeur! —
Après dix minutes environ d'une course rapide et silencieuse, le
baronnet et le doyen arrivèrent à un endroit où le chemin se bifur-
quait. L'embranchement de gauche aboutissait à une vaste pelouse,
coupée par un sentier, et au fond de laquelle élait bâtie une maison de
plaisance, entourée d'une grille en fer. Les aboiemens de plusieuis
chiens retentirent dans la cour. Déborah fit halte, et, instinctivement,
le cheval de Swift s'arrêta aussi.
•—Monsieur le doyen, dit sir Lcntulus, ma compagnie vous a été
— 292 —
importune sans doute ; je vous en demande pardon, je vais vous en
délivrer.
Swift tressaillit, l'envisagea et parut chercher h comprendre.
— Me permettez-vous seulement de vous adresser quelques re-
flexions? reprit le baronnet.
Sur un signe affirmatif du doyen, il continua ainsi :
— Et d'abord, que votre révérence soit bien convaincue que j'ai de
ses talensla plus haute idée, que je professe pour sa personne la plus
sincZn-e estime, et que mon intention n'est de m'attaquer à aucune de
ses convictions. — Par convictions, j'entends cette foi lente, mesurée,
inébranlable, douce et sévère, calme et profonde, que donnent le sen-
timent et l'expérience ; tout ce qui découle enfin de la loi naturelle
que saint Thomas définit ainsi : Participatio legis œternœ in créa-
turâ ratiojiali, — Quant à ce qui n'est que boutade, fantaisie, ca-
price, emportement, simple hasard, pure manie ; tout cela est à mes
yeux de peu de valeur. C'est pourquoi, comme ce sont des folies, je
les traite sans conséquence. — Il y en a pourtant qui sont dangereuses,
et alors je me crois obligé d'en dire mon avis. — Vous me regardez,
monsieur le doyen : mes paroles vous étonnent. Veuillez ne pas per-
dre patience et m'écouter jusqu'au bout. — Je vous devine. — N'est:
ce pas que l'homme n'a dans vous ni un admirateur, ni un frère, ni un
ami?— Vous avez laborieusement entassé, enfoui dans votre semce que
vous nommez vos trésors de haine et de mépris contre vos semblables.
Chaque jour de nouveaux griefs, de nouvelles preuves vous fortifient,
vous eiKlurcissent dans votre opinion. — Vous détestez surtout les
institutions sociales, telles qu'une extrême civilisation les a faites ; et
les: dernières scènes, peu honorables, je l'avoue, pour l'humanité, dont
nos yeux ont été témoins, échauffant votre veine satirique, vous rumi-
nez déjà, j'en suis sûr, vous improvisez même quelqu'un de CQsfac-
iums éloqucns, où vous dépensez d'ordinaire tant de verve et tant de
sens, où vous semez à pleines mains le sel et l'ironie, — avec le des-
sein formel de faire son procès à l'homme, sans appel. — Vous sou-
riez. — Je ne m'abuse donc pas. — Prenez garde! — Le siècle, je le
sais, est à l'ironie et à l'analyse ; mais l'ironie a son injustice et l'ana-
lyse ses inconvéniens. — La vérité ne se découvre pas toujours avec
un sens droit, elle ne résiste jamais à un cœur simple. — La vente,
c'est la bonté. Tout le reste n'est queyc^vT (V esprit. -—Je m'explique.
— 293 —
•^ Pour être vrai, il faut être juste. Or, ce n'est point en considérant
les défauts de l'honinic à travers une loupe grossissante, qu'on peut
le connaître, et l'apprécier et le juger. — Commence/, au contraire,
par examiner attentivement, favorablement, ses perfeciions, ses qua-
lités; — et il en a de grandes, d'exquises, de sublimes! — cl peu à
peu toutes ces défectuosités, toutes ces contradictions, tous ces vices
qui vous avaient choqué d'abord, irrité, humilié, se confondront dans
l'économie harmonieuse de son être, comme les nuances se confondent
dans les couleurs, comme des dissonances même constituent un ac-
cord parfait. — Cette méthode, je ne l'ignore pas, ne se prête guère
à d'agréables badinages, à de brillans paradoxes; mais ces sortes d'ou-
vrages que le public dévore, font-ils faire un seul pas, un seul progrès
k l'humanité? Non. Dès lors, n'étant que des frivolités plus ou moins
intéressantes, plutôt préjudiciables qu'utiles, je ne les place_, dans
l'échelle des produits de rintelligence , qu'à un degré très - infé-
rieur.— Pardon , monsieur le doyen! mais l'œuvre que vous mé-
ditez sera de ce genre ; et par cela même que vos lumières sont plus
vastes, votre style plus séduisant, votre forme littéraire plus originale,
l'exemple que vous donnerez n'en sera que plus nuisible. — Je vous ai
entendu dire, une fois, que « notre raison n'est qu'un talent donné
» par la nature pour perfectionner tous nos vices ; » et vous en êtes
venu , je présume, à ne considérer l'homme que comme un qua-
drupède ambitieux et indocile, qui affecte de se tenir sur ses deux
pieds de derrière. — Bon Dieu! où irez-vous avec de tels principes l
Dans quels égaremens n'allez-vous point tomber! ■ — Que je vous plains
et que je vous redoute ! — D'un côté, vous penchez à croire que l'homme
réduit à l'état sauvage deviendrait bientôt la plus vile de toutes les
créatures; de l'autre, les abus de la civilisation vous indignent, vous
révoltent, et vous frapperiez volontiers la société au cœur, si vous l'o-
siez! — Etrange inconséquence! fluctuations chagrines d'un esprit im-
pressionnable et d'un cœur maladif! — Acceptez donc la destinée de
l'homme telle qu'elle doit être : c'est-à-dire le mouvement irrésistible
et providentiel qui l'emporte vers le bien à travers le mal ! — D'aiU
leurs, n'est-ce que l'homme qu'il faut voir dans l'homme ? Non, mais
ses œuvres; et encore chaque œuvre en particulier, séparée de celle
qui la précède et de celle qui la suit? Non, mais leur ensemble qui
les coordonne, qui les résume toute», et auquel un dévcloppeuicntnou-
— 294 —
veau apporte, chaqilè jôiii^^iwè' signification nouvelle!'— Qwèî édifice"
imposant! quel accroissement' prodigieux de force et d'intelligence!
quelle suprématie sur tous les êtres animes ou inanimés qui nous en-
vironnent! Quel passé! et quel avenir! — H y a de quoi s'enorgueillir
d'être homme, ne vous déplaise, monsieur le doyen! — Je conviens,
avec vous, que certaines parties de cet ensemble ne répondent pas aux
autres, et que le bonheur de tous empiète un peu trop parfois sur
celui de chacun. Mais ce sont là améliorations à souhaiter et à provo-
quer, et non choses à maudire et à détruire. — D'ailleurs souffrez que
je vous le dise sans arrière-pensée, la religion dont je suis avait prévu,
avait réglé tout cela. La vôtre, en sacrifiant tout au bien-être ma-
tériel, en a inspiré un désir immodéré à toutes les classes; et par
une fatalité cruelle, dont je ne prétends au reste tirer aucune induc-
tion contre vous, elle a voulu et elle' n'a pu' le satisfaire..., — Mais je
m'aperçois que ces dernières paroles vous blessent. J'ai déjà même
trop abusé de vos momens, et pourtant j'aurais encore tant à dh^cj
• — Je supplie votre révérence de m'excuser, etye lui serre la main.
f^^A ces mots, sir Lentulus prit congé du doyen. Swift,' muet d'étonne-
nient, le salua et le èuivit'dës jeux sans songer même à lui répondre.
Après quoi, il jeta ^n dernier coup-d'œil sur la demeure du baronnet,
hocha trois fois la tète d'im air pensif, et poursuivit son chemin. ^ —
Mais il était trop etitétédanè ses opinions, trop orgueilleux, trop rétif,
par caracUére *et par tempérament, pour mettre à profit aucune des
réflexions de sir Lentulus, même la plus vi'aie et la moins hostile. —
Arrivé à Dublin, il pria Stella de le laisser en repos, s'enferma dans
son cabinet et ébaucha les premiers chapitres du vovage au pays des
HouyJmhnms^ son plus caustique et son meilleur otivrage, en dépit
de sa désespérante affabulation. '^
V.
>b Ayant dit, sir Petn* regarda brusquement ce qui i*esiairde puncfi au
fond du bowlet m'assura qu'étant très-alléini par le long récit qu'il i^é-
nait de faire,- il se verrait à regret forcé de rentrer chez'fW, sîjb h 'en-
voyais prendre une autre bouteille de rum. La bouteille vf^t, et fés
vagues bleues du punch (lamboyèrent de nouveau dans le bowl, ca-
ressant d'un brûlant baiser les bords dorés du vase.
--^ Sir Peler, m'ccriai-je, ccoutcz-moi : je crains de vous oflenscr,
— 295
mais vraiment ! je ne découvre rien dans votre récit qui ait pu mettre
Swift sur la voie des Valions et des Houylinlmnis.
— Vous êtes jeune, mon ami, répondit-il ; quand vous serez plus
versé dans les secrets de notre nature et surtout de la composition lit-
téraire, vous jugerez, comme moi, qu'une filiation d'idées nous arrive
souvent à propos de rien, et que l'ouvrage le plus important a été bat*
sur un pied de mouche.
Je voulus établir une discussion, mais il me fut impossible. Sir Peter
a ses habitudes. Quand il conte, et il conte souvent, pour parler il
oublie de boire; mais quand il a fini, et il n'est jamais trop long, il boit
pour ne plus parler.
Le lendemain, on me montra la note de ma dépense. Le portier avait
besoin d'argent, je n'avais pas un sou ; je vendis mon exemplaire des
Gullii^ej^'s TravelSy pour le payer., 3 r. j,, ,,,v ;,.,;,, ..j,.
Et aujourd'hui vous êtes à Rome, ô.mon ami Peter! vous-êtes:à
Rome, d'où vous m'écrivez des pages si éloquentes sur les grandeurs
de la ville éternelle et les pompes deja, .religion des apôtres, que je
suis presque tenté de livrer vos lettres à l'impression. — Priez un peu
votre patron, ô mon ami Peter ! priez-le dans sa ville chérie, dans son
plus beau temple; afin que vos créanciers, ces maudits juifs, ne vous
tourmentent plus davantage, et que vous puissiez revenir à Paris me
rendre ma tranquillité et ma gaîté que j'ai perdues 1 qoii .wï
Auguste Chevalier.
ANECDOTE ÉLECTORALE.
Une chaise de poste s'est arrêtée devant la maison de campagne de
M. de la Brigue; c'est lui-même qui en descend avec André, son do-
mestique. Mais il a eu soin avant tout d'appeler Marguerite^ sa cuisi-
nière, et Thomas, le garçon jardinier; et ce n'est pas trop pour le
descendre, tant ses jao)b^s sont douloureusement gonflées par la goutte.
Enfin, les malles, Ic.saCide nuit et le maître sont transportés à leurs
places respectives. M. de la Brigue est dans son grand fauteuil jaune
.^ 296 —
comme lui, la léte appuyée sur deux oreillers, et les pieds étendus sur
un tabouret. Marguerite est occupée à lui envelopper les jambes dans
une couverture de laine.
M. DE L\ Brigue, essafant de se retourner, — Ouf!
Marguerite, ^e relevant. — Est-il permis, bon Dieu! comme vous
voilà fait ! Je vous demande un peu, pourquoi se mettre en route dans
cet état là?... et voyager toute la nuit encore! Puisque vous avez été
deux grands mois hors de la maison , vous auriez aussi bien fait d'en
rester encore un , plutôt que de nous revenir comme un emplâtre.
Allons, voyons, qu'est-ce qu'on peut vous donner pour...
M. DE LA. Brigue. — Mes lettres, Marguerite! je dois avoir des let-
tres, mon enfant ?
jMarguerite. — Je crois bien , toutes mes économies de gros sous y
ont passé ; mais vous ne les aurez qu'après avoir bu deux bonnes tas-
ses de tisane. Attendez-moi là.
M. DE LA Brigue. — Eh! comment veux-tu que je n'attende pas?
Marguerite, en s'en allant. — Tiens, c'est vrai... Mais voyez donc
quelle figure décomposée ! et quel âge ça peut-il avoir ? quarante-huit
ans tout au plus ; ça devrait être fort et Ah! miséricorde! (^Elle
sort. )
Marguerite est rentrée \ M. de la Brigue avale la tisane et dé^
vore les lettres. Sa figure se ranime et son front s'éclaircit de let^
tre en lettre. On l'entend répéter tout bas avec complaisance: — II
y a tout espoir. . . les choses sont en bon train. . . votre petite fête fera le
meilleur effet... votre brochure vous a gagné autant d'électeurs que
de lecteurs. ))
M. DE LA Brigue, d'un air rayonnant. — C'est là tout ce que tu as
reçu pour moi ?
Marguerite. — Ah ! pardon ;j'ai encore un petit papier, mais comme
c'est de Viniprimé^je croyais que c'était quelque bêtise. Tenez, mon-
sieur.
M. DE LA Brigi E , Usaiit. Il est d\idord consterjié^ puis crispé j
puis exaspéré, — Comment !.. cela ne se peut pas... Monsieur de la
Brigue... C'est bien moi. Dégrèvement... diminution... Ces choses-
là n'arrivent qu'à moi ! c'est une injustice criante \ mais j'en aurai rai-
son. Je voudrais bien savoir quel est l'imbécile !.,.
UiN DOMESTIQUE, amionçaut, — Monsieur le Simple,
•^ 297 —
M. DE L\ Brigué. — Ah ! mon cher le Simple, je pensais à vous ; vous
me voyez accablé d'ennuis et de dégoûts. Vous savez le maudit .voyage
que j'ai été obligé d'entreprendre ; cette maudite goutte m'a retenu
quinze jours de trop, et voilà le maudit papier que l'on me donne à
mon arrivée. Lisez vous-même.
M. LE Simple, après avoir lu tranquillement. — Eh bien! mon ami,
je ne vois dans tout cela qu'un com.pliment à vous faire ; vos contribu-
tions directes s'élevaient à six cents francs, et on ne vous en demande
plus...
M. DE L\ Brigue, hoi^s de lui. — Que quatre cent quatre-vingts,
malheureux, que quatre cent quatre-vingts !
Marguerite. — Par exemple, si je comprends rien à votre colère, je
veux bien rester fille toute ma vie. Vous qui êtes si intéressé !. . .
M. de l\ Brigue, qui n'^entend rien. — Oui, je le répète, c'est une
injustice criante. Quatre cent quatre-vingts francs! {A part) Encore,
s'ils m'eussent laissé à cinq cents francs, au taux des éligiblcs! {Haut)
Des réductions pareilles, quand l'état ne peut faire face à tous ses en-
gagemens!... Et il faut que cela tombe sur moi, dont les biens étaient
à peine imposés à leur valeur , tandis que j'ai de malheureux voisins
qui sont surchargés, et qui, depuis six ans que je suis maire, n'ont pu
obtenir aucun dégrèvement! Mais je n'en resterai pas là, je suis trop
bon citoyen pour tolérer de semblables abus ; c'est aux vrais patriotes
à se montrer. Je vais réclamer auprès de toutes les autorités, et s'il le
faut, j'intriguerai pour la première fois de ma vie. Marguerite, mon
ccritoire et mon grand portefeuille, et laissez-nous.
M. LE Simple. — Là, là, mon ami, un peu de raison : tachez de vous
consoler du bénéfice qui vous survient.
]NL DE LA Brigue, achevant d'écrire. — Mon cher le Simple, voulez-
vous me faire un grand plaisir? Allez-vous-en tout de suite. Tenez,
voici ma réclamation et les pièces à l'appui : ce sont des baux en forme^
qui prouvent jusqu'à l'évidence que je ne devais pas subir la réduction
d'impôts dont mon patriotisme est offensé. Nous sommes à la porte de
la ville ; voyez le préfet, les membres du conseil-général, le directeur
des contributions, tous les commis, le diable, s'il le faut. Priez, pressez,
importunez, étourdissez... faites parler votre femme.
M. LE Simple. — Mais, mon ami , il me semble qu'il sera toujours
temps... 'UUii^ • yi' u .'oj/ _. ^.,, .... - ..uukviu:.ft ir
— 298 -^
M. DE LA Brigue. — Il n'y a pas une minute à perdre, vous dis-je ; je
ne pourrais point passer deux jours comme cela. {A part) C'est de-
main que le collège électoral s'assemble. {Haut) Vous entendez bien ,
vous ferez remarquer que c'est une erreur matcriellc, qu'on peut rec-
tilier sur-le-champ et sans aucune formalité administrative. Allez, et ne
revenez qu'avec mes contributions au grand complet. A propos^ vous
n'oubliez pas que je donne ce soir bal et souper : c'est pour cela que je
suis revenu tant bien que mal.
M. LE Simple. — C'est bien pour cela aussi que je venais...
M. DE L\ Brigue. — Si je n'ose compter sur madame le Simple qui se
couche à huit heures, nous aurons du moins votre charmante Evelina
qui, je l'espère, sera bientôt la mienne, quoiqu'elle n'en sache rien en-
core... mais je ne veux pas commencer à parler d'elle, parce je n'en
finirais plus. — Le voilà parti. Ce bon le Simple est vraiment d'une in-
génuité!... il est toujours assez fin pour me faire obtenir la singulière
faveur que je sollicite. Au reste, il n'est bon à rien, il n'est pas même
électeur ; aussi, ne lui ai-je fait aucune confidence. Mais il a une jolie
fille à marier, et une superbe fortune en portefeuille... Holà ! Margue-
rite, André, Thomas !. , .
Tou3. — Nous voilà, monsieur.
M. DE LA Brigue, à Marguerite. — Ah ! ça, tu as bien suivi les or-
dres que je t'ai envoyés? les pâtés, les poissons, le&.vins, tout est de la
première qualité? ^' .: . \\\v. -^-'.^vv
Marguerite. — Soyez tranquille, monsieur, ça va vous coûter gros.
M. DE LA Brigue. — Je m'en rapporte à toi. Encore une fois, j'entends
qu'on ne ménage rien aujourd'hui , mais sans tirer à conséquence.
{S''adressant à Thomas et à Andi^é.) Et vous autres, voyons ; quel
est celui de vous qui conduit le plus mal un cheval ?
TuoMAS. — Oh! pour ça, c'est moi, not' maître, car je ne connais
rien du tout à cesbètes-là, et j'en ai une peur terrible.
M. DE LA Brigue.— C'est bicn^ mon garçon ; tu prendras ma jument
aveugle et ma vieille cariole, et tu iras chercher les dames pour le bal;
tu en embarqueras le plus que tu pourras à la fois, afin de faire le
moins de voyages i)ossible. Et toi, André, tu attelleras mon joli petit /«-
mousin à mon char-à-bancs suspendu, et tu amèneras MM. les élec-
teurs quatre par quatre, en ayant grand soin d'éviter les mauvais pas
et les secousses.
— 299 —
M. de la Brigue resta seul jusqu'au soir, et passa toute la journée à
s'habiller et à étudier devant un miroir l'espèce de sourire qu'il pour-
rait substituer à la grimace dont ses traits avaient contracté l'habitude
depuis son dernier accès de goutte. Enfin , l'heure du bal arriva : ils
dansèrent tous assez tristement ; les uns , parce qu'ils ne connaissaient
personne ; les autres, parce qu'ils reconnaissaient trop de gens qu'ils
ne s'attendaient pas à voir en soirée; car M. de la Brigue avait invité
l'arrondissement en masse et sans distinction; la liste de ses convives n'é-
tait autre que la liste des électeurs. Il n'y avait que deux figures rian-
tes à cette fête : c'était la belle Evelina et son petit cousin Sainville, qui
dansaient toujours ensemble ou en face l'un de l'autre. Ils ne se quit-
taient pas des yeux ; et quand venait la chaîne des darnes^ Sainville
serrait la main d'Evelina de manière à lui faire bien mal, s'il ne lui eut
pas fait tant de plaisir. M. de la Brigue s'en était aperçu d'abord, et il
souffrait de sa jalousie presque autant que de sa goutte, maïs rien ne
pouvait porter atteinte au sourire en permanence qu'il avait sculpté
sur son visage.
Il fut charmant pendant le souper, et dit à droite et à gauche les cho-
ses les plus aimables, telles que : a Vous avez raison... Cela n'est pas
douteux... J'ai toujours pensé ainsi... Il n'y a rien à répondre à Mon-
sieur... )) Il savait parler à chacun de ce qui l'intéressait, et poussait
même la politesse jusqu'à faire des fautes de français avec ceux de
MM. les électeurs qui ne savaient pas leur langue. Aussi, vers la fin du
repas, un d'entre eux , enivré du double délire des bons procédés et
des bons vins, proposa un toast en l'honneur du futur député, qui
connaît si bien les besoins du pajs... ; dont l'indépendance égale
les lumières.,.; qui ne laissera pas la liberté dégénérer en licence,
ni le pouvoir en despotisme. . .; qui est un de ces citoyens sages comme
il en faut dans les circonstances graves où se trouve la France... ; qui
fera passer la grande route par notre ville... ; et qui enfin se montrera
toujours un des plus dignes représentans de notre belle patrie. .. Vivo!. . .
— Un affreux ouragan interrompit l'orateur , en cassant une fenêtre
derrière lui, et en jetant un grêlon suédois pour le moins dans le vin
de Champagne qu'il portait à ses lèvres. N'importe ; le vin était tiré, et
la motion fut accueillie avec un enthousiasme et un tonnerre d'applau-
dissemens qui faisait honte à l'autre» itj//{, i .a] o'iizlv
— 300 —
M. DE LA Brigue, cwec un rire prétentieux. — Messieurs, je crois
déjà goûter le bonheur des élus,
Sainyille, avec ravissement. — Le bonheur des élus !. . .
Et M. de la Brigue regarda fixement Sainville, qui regardait tendre-
nicntEvelina, qui n'osait regarder que son assiette.
On s'est levé de table, et la fête a recommence.
tflÉ^r- ^^ Simple , s' approchant mjsiérieusemcnt de M. de ht Bri-
gue.— Ah! ça, dites-moi donc, mon ami, est-ce que vous seriez un des
candidats pour l'élection de demain?
'^ 'M.^de l\ "èv.iGij^ y^sans se retourner. — Apparemment. Vous devi-
nez cela maintenant ?
M. le Simple. — Oh ! non, je m'en suis douté quand on a bu a votre
nomination. Mais dans l'état de santé où vous êtes. .. Ce n'est pas l'em-
barras, un bon Français se doit à la patrie, h sa famille, et a soi-même.
A propos, j'ai fait toutes les démarches pour votre réclamation au sujet
du dégrèvement ; on m'a donné les plus grandes espérances pour de-
jn^ain niatin,.. A présent que j'y pense, c'est donc pour cela , c'e^st à
xause de cette élection que vous mettiez tant de chaleur ?... Et pjuis ces
brochures, ces aumônes, ces constructions, ces bonnes actions que vous
faites depuis six mois, c'était donc toujours ?. . . ,^
M. DE LA Brigue, dhcn air presque fat. — Eh ! oui, c'est un petit
système d'influence oblique.
M. LE Simple. — Et ma fille, l'avez-vous aussi un peu influencée?
^t^DE^LA Brigue. — Pas encore. Je ne veux mettre à ses pieds que
l'hommage d'un député. Mais vous ferez bien de l'y préparer tout dou-
cement, en retournant chez vous. Adieu donc, mon cher, n'oubliez pas
mon affaire ; j'en attends des nouvelles à mon lever.
Nos jeunes gens avaient tout entendu , et ils n'avaient plus le cœur
à la danse.
* Le bal est fini, et les voilà sur le grand chemin, s'en revenant aussi
tristes qu'ils étaient arrivés joyeux.
M. LE Simple..— ^Jjl}/^^^j;;je^jj,J^Yçlina, que penses-tu de M. de la
Brigue ?
EvELiNA. — Mais, papa..., qu'il pourra faire un fort bon député...
"' M. LE Simple. — Et un meilleur mari, peut-être?
— 301 —
EvELiNA, dhtnton décidé. — Ohî d'abord, je ne veux pas d'un mari
si cligible.
M. LE Simple. — Il assure qu'il n'aura que vingt-cinq ans pour t'ai-
mer.
l^\Ehm\^ boudeuse. — Qu'importe, papa, s'il en a cinquante pour me
plaire ?
Sainyille, étourdunent. — Oh! monsieur, pourriez- vous sacrifier
ainsi ma petite cousine ? donnez-la moi, plutôt !
M. LE Sm^hv.^ posant le pied dans une marre f/'crti^.— Où suis-jc,
et qu'est-ce que j'entends ? Apprenez, monsieur, qu'à compter de de-
main vous ne verrez plus votre cousine.
Sainville. — Eh ! bien, monsieur, je serai mort de langueur après-
emam!
M. le Simple. — Il parait que vous languissez vite ; mais ce que j'ai
dit sera fait.
Cependant, M. de la Brigue s'était mis au lit_, engourdi de lassitude
et bercé par l'espérance ; il avait un tel besoin de repos, que sa pen-
dule sonnait quatre heures du soir quand il s'éveilla. Sa première pen-
sée fut pour sa réclamation ; c'était la condition sine quâ non; il ap-
pela, et Marguerite lui remit une grosse lettre ployée à la hâte, qu'on
venait d'apporter. Le candidat l'ouvrit aussi précipitamment qu'une
jeune fille un premier billet doux. Voici ce que disait la lettre :
■ m iï9q fi' ((A trois heures après midi.
» Je m'empresse, mon cher de la Brigue , de vous annoncer qu'on
» vient de vous rendre une iustice éclatante. Non-seulement on a re-
» connu l'abus du dégrèvement dont vous vous êtes plaint, mais en-
)) core, grâce à mes sollicitations et aux pièces qui accompagnaient vo-
» tre demande, vos contributions, qui n'étaient primitivement que de
)) six cents francs, seront désormais portées à treize cent cinquante,
3) non compris les centimes additionnels: vous voyez qu'elles sont
» augmentées de plus du double.
.Ai\oq. ^^ Votre meilleur ami,
» le Simple. »
9jtjq-^ > .... ,: '■' V, . . ,
p. s. «J'apprends à l'instant qu'ilne s'en est faUu que de six voix
«,a
— 302 —
» que vous n'ayez été nommé député. C'est M. de Saint-Léon qui vient
» d'élre élu au premier tour de scrutin. Que voulez-vous ? on ne peut
» pas tout avoir à la fois. Nous prendrons peut-être notre revanche dans
)) cinq ans. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'en rentrant chez moi,
» je ne trouve plus ma fille, mais à sa place un petit papier qui m'an-
» nonce que son petit cousin l'a enlevée avec sa permission et sa vieille
» gouvernante. Je vais courir après eux_, mais j'ai bien peur que ce soit
)) pour les marier. ))
Un DOMESTIQUE , entrant dhtji air de triomphe. — Monsieur , ce
sont vos pauvres qui viennent recevoir leur semaine.
M. DE LA BpvIgue, d^une voix de tonnerre. — Qu'ils aillent se... pré-
senter chez M. de Saint-Léon. Dorénavant, tous mes pauvres auront
affaire à lui.» Emile Desciumps.
Par un soleil d'été que les Alpes sont belles !
m'écriai-je un jour avec le poète, et ma résolution fut prise. Le lende»-
main je quitte Rome , Rome dont les monumens n'ont plus rien à me
dire, dont les immenses bibliothèques me semblent trop étroites, donli'a
les eaux sans cesse jaillissantes n'ont pas assez de fraîcheur et qui, avec-jj
son mont Soracte , toujours blanc de neige , comme au temps d'Ho-^,
race,' avec ses palais, son histoire vivante, ou au fond des tombeaux oi*j;
au frontispice de ses temples anciens et modernes, n'éveille plus ca
moi d'assez puissans souvenirs. Je pars, riche d'avenir, heureux d'es-
pérance, et enterre dans une modeste calèche traînée par trois pau- j^^
vres mules, je m'achemine lentement, nouvel Annibal , à la conquête
de"ctes montajrnes qu'un vers d'Alexandre Guiraud m'avait tout d'un
coup» révélées.
Je marche long-temps, d'abord à travers les déserts qui environ-
nent la ville des Césars, puis au milieu de ce jardin de fruits et do
fleurs que le géographe appelle la Toscane. Je rencontrais à chaque pas
presque autant de champs de batailles que d'orangers : ici, c'était La-
tribia où vainquit Macdonald , Novi ou mourut Joubcrt j là, Marengo
^ 303 --
où triomplia Bonaparte; partout, sur chaque épi, un souvenir tle gloire
romaine, un souvenir de féodalité ou un hommage au génie. Ici , Asti
où est né le grand poète Alfiéri ; pkis loin, Alexandrie avec son arc de
triomphe, sa forteresse et son pont miné sur le Tanaro ; Florence où
vécurent le Dante et Michel-Ange ; Pise avec ses ponts et ses palais de
marbre, Pise aussi abandonné que ses bains, aussi renommé que son
Campo-Santo, que sa tour inclinée; Sienne, avec ses trois Grâces con-
duisant leurs danses légères dans la sacristie même de sa magnifique
cathédrale ; puis de champs de bataille en champs de bataille, de glo-
rieux souvenirs en glorieux souvenirs, j'arrivai à Suze, la ville au pied
des Alpes, la cité des torrens.
Le lendemain, seul, le sac de voyage sur le dos, je gravissais, enivré
de bonheur, la belle route que la main de l'empereur a tracée au mi-
lieu de ces chaînes de montagnes qui se prolongent dans l'immensité
et resserré entre deux éternels rochers , toujours resplendissans de la
neige qui borde le chemin^ je répétais le vers qui m'avait fait naître la
première idée d'un voyage si promptement mis à exécution.
Mais toujours suivre la voie que tout le monde suit , cette échelle
que descend le vulgaire ou que grimpe le commis-voyageur, ne trou-
vant dans les Alpes qu'un air plus vif, un appétit plus dévorant et des
auberges moins confortables qu'ailleurs , ne pouvait pas long-temps
me convenir. Je laissai donc bientôt les routes battues , et toujours
marchant, toujours rêvant, toujours espérant, j'arrivai, sans m'en dou-
ter, sur la crête d'une montagne d'où je ne découvrais au-dessus de ma
tête qu'un ciel pur et bleu, à mes pieds des nuages qui se brisaient
contre les rochers, puis des précipices que mon œil ne pouvait même
pas plonger.
Un tel spectacle me ravit. Mon nnagmation s extasia devant cette su-
bHme nature que je n'avais jamais contemplée, et je serais resté bien
plus long-temps èri admiration, si la faim, mais une de ces faims que
l'on ne rencontre que sur les Alpes, ne m'avait promptement rappelé
la faiblesse de l'humanité. Je descendis des hauteurs où je m'étais
aventuré , et comme j'avais, avant mon ascension, remarqué une pe-
tite cabane de chasseur, non loin du sentier" qui me conduisait au point
peut-être le plus culminant de la montagne, je mis à profit cette ré-
miniscence qui me promettait un gîte,' et plein d'une, ivresse qu'il me
serait difficile (l'exprimer àujourd'']uii , que phis d\u\ histre, et quel
— 304 —
l'us'irc encore! a passé sur cette époque , je frappai a la porte de genêt
qui protégeait les maîtres de la chaumière.
Un homme dans la force de l'âge et presque taille en Hercule se
présente d'un air brusque. Je le prie de m'accorderriiospitalité. «En-
trez, me dit-il, dans une langue qui n'était ni le français, ni Titalien,
mais qui pourtant participait un peu de toutes les deux ; entrez, puis je
verrai comment nous nous arrangerons. )) Je pénétrai dans la cabane,
et lorsqu'une flamme pétillante, sans cesse entretenue par les branches
de pin que mon hôte jetait au feu, eut rétabli dans mes veines la cir-
culation du sang, je demandai s'il était impossible de trouver là quel-
que aliment pour réparer mes forces. A peine eus-je parlé , qu'une
femme, jeune et belle, dont je n'avais pas encore eu le temps de re-
marquer la présence, servit sur une petite table au-dessus de laquelle
était suspendue une lampe projetant sa pâle lumière, un pain noir et
dur, un de ces gigantesques fromages dont le mont Cenis approvi-
sionne l'Europe, puis de l'eau qu'elle fut chercher au torrent voisin.
En face de cet hùtc silencieux, tristement assis au coin de son foyer,
près de cette femme aussi taciturne que lui, et devant le frugal repas
auquel mon estomac ne souriait pourtant guère , je ne sais toutes les
horribles réflexions qui vinrent coup sur coup assiéger mon esprit. Je
regrettai ma Rome, qu'une idée troppromptement adoptée m'avait fait
abandonner. Je regrettai le bien-être qui m'entourait , la suave har-
monie qui me berçait presque dans mon sommeil , cet air si tiède ap-
portant avec lui des pensées de poésie et de volupté , ce bonheur de
tous les instans dont l'étude m'environnait ; et lorsque je me pris à
comparer le plaisir que mes amis goûtaient à cette heure-là et les fati-
gues que j'avais essuyées, fatigues couronnées d'un si maigre festin;
lorsqu'on me retournant j'aperçus la nudité de cette habitation , attes-
tant la pauvreté de ses propriétaires et pcut-ctrc leur coupable industrie
à laquelle un morne et continuel silence pouvait faire croire, je sentis
mes membres, réchauffés par le feu, trembler comme si j'étais encore
au milieu de la nuit, exposé à cet air pénétrant dont j^avais si vive-
ment éprouvé les effets; et le pain noir, et le fromage du mont Cenis,
et l'eau des Alpes, digestif si puissant, tout s'arrêtait dans ma bouche
ou sur mes lèvres. INIon imagination frappée allait sans doute plus loin
que la vérité. Je m'avouais bien cela ; mais seul, sans armes, inconnu
à tous , ne connaissant personne, je n'avais que moi pour protecteur
^ 305 —
contre les fantômes de dangers que je prenais plaisir à créer; et pour
me rassurer, ce n'était pas assez, je vous jure. Un simple mouvement
que firent mes hôtes calma cependant un peu mes frayeurs
Ils s'agenouillèrent sur la pierre du foyer. J'en fis autant. Puis le
mari, d'une voix plutôt triste que sauvage, commença la prière du soir
que la femme répétait avec lui. Je joignis mes prières aux leurs.
Mon cœur s'unit d'intention avec ces pauvres gens que j'étais au
désespoir d'avoir si indignement calomniés dans ma conscience , et
quand je crus qu'ils avaient achevé, quand un dernier signe de croix
sembla m'apprendre que l'heure de se coucher sonnait pour eux,
comme pour moi qui tombais de sommeil , je demandai quel était
l'endroit qu'ils avaient eu la complaisance de me réserver pour la
miit.
— Nous n'avons qu'un lit , Monsieur , me répond la jeune femme
toute tremblante, un voyageur arrivé avant vous y repose déjà , mais
ce lit est grand et large ; vous pouvez y tenir tous deux sans craindre
de contact. Dormez en paix. Mon mari et moi nous allons encore prier
Dieu.
La femme, qui s'était relevée pour m'indiquer le lit, se remet à ge-
noux près de son mari, et, d'une voix pleine d'une solennelle lenteur,
ils entonnent le lugubre De pr'ofiuidis . Ce psaume de deuil, auquel
je n'étais guère préparé, produisit sur moi une impression aussi péni-
ble que cruelle. jNIille pensées vinrent m'assaillir dans ce moment ;
mais le sommeil plus fort que toutes ces pensées l'emporta. Je
m'étendis sur la couche qu'un autre partageait avec moi, sans
même m'inquiéter du voisin que le hasard me donnait, sans même,
à l'aide de la douteuse et vacillante lumière répandue dans cette
chambre par la lampe s'éteignant peu à peu, chercher à découvrir ses
traits. Je m'endormis, entendant toujours la prière de mort que mes
hôtes murmuraient en soupirant profondément, et parfois en les ac-
compagnant de sanglots étouffés par la crainte sans doute de troubler
le repos de étrangers qui étaient venus implorer d'eux un abri.
Quand le jour commença h pénétrer dans la chaumière , je me ré-
veillai en sursaut, et mon pied, en s'allongeant, rencontra dans le lit
quelque chose de froid comme le marbre. Je crus rêver encore. Sui-
vant la même direction que venait de prendre mon pied, je porte une
main mal assurée sur cet objet dont je ne m'expliquais pas la pré-
— 306 —
sencc a mes cotés (car j'avais complètement oublie mon voisin), et ma
main touche un corps glacé. Je tire les rideaux épais qui empêchaient
le jour naissant de venir éclairer cette scène horrible et qu'on juge de
mon efTroi , je me trouve auprès d'un cadavre! Un homme mort repo-
sait là; mon pied avait touché son pied, ma main s'était appuyée sur
son cœur inanimé, et tous deux, sur le même chevet, nous avions mi
presque dim même sommeil, lui pour ne jamais se réveiller, moi
pour éprouver l'une de ces terreurs qu'il est bien difficile de maî-
triser.
A cet aspect, je pousse un cri d'horreur et je me lève. Mes hôtes,
qui étaient accroupis autour de leur foyer, presque dans la même po-
sition où je les avais laissés en me couchant, ouvrent les yeux qu'une
veille aussi lonc^ue avait fermés. Le mari accourt.
— Voyez, m'écriaî-je tout tremblant, cet homme est froid comme
un cadavre. Il est mort cette nuit près de moi, et détournant mes re-
gards d'un pareil spectacle, je m'habille a la hâte.
— Hélas! non, IMonsieur, me répond en pleurant le montagnard,
le malheureux n'est pas mort cette nuit, il l'était avant votre ar-
rivée.
— Et vous m'avez placé dans son lit, et vous ne m'avez pas pré-
venu.
*^ — Vous étiez harassé de fatigues. Quelques heures de repos vous
étaient nécessaires. INIa femme et moi, nous n'avons pas osé tous en
priver. J'espérais que la douleur m'empêcherait de fermer les yeux. Je
voulais épier votre réveil pour vous arracher h cette scène de désola-
tion. Je n'ai pas eu ce bonheur.
— Mais cet homme quel est-il? d'où vient-il ?
. — Cet homme est mon frère.
A ces mots, un torrent de pleurs coule sur le visage si pale et si beau
de mon hôte, dont les touchantes prières du soir et la sombre tristesse
me furent ainsi expliquées.
Un peu remis de ma juste frayeur, je m'avançai vers ce frère infor-
tuné, dont la profonde douleur me faisait mal. Je balbutiai quelques
excuses de banale consolation , de ces mots que toutes les langues sté-
réotipent pour toutes les calamités; et, sans presque écouter ce que je
lui disais, il me laissa pour se tourner du côté du cadavre. Ses yeux
s'arrêtèrent long- temps sur lui, il le contempla dans un morne abatte-
— 307 —
ment; mais, comme, si la vue de ce corps inanimé eut excite dans son
ame de trop pénibles impressions ou réveillé quelques douloureux sou-
venirs^ il s'éloigna sans proférer une parole el sortit ainsi delà cabane.
Resté avec son épouse, qui, pendant notre court entretien, n'avait
pas interrompu la prière que le sommeil avait eu seul la puissance de
suspendre , je lui dis en m'approchant d'elle: — Votre mari est bien
affligé. Sa douleur est bien profonde.
— Ah! monsieur, reprit cette femme, si vous connaissiez le bon
frère que nous avons perdu, notre chagrin ne vous étomierait plus. Et
pressée de questions, cette pauvre femme, qui sans doute ne demandait
pas mieux que de s'entretenir du défunt, me raconta ce qui suit. Je
laisse à son récit toute la simplicité qu'elle dut y mettre.
; « Giacomo , comme son frère, avait été pâtre et chasseur dès son
enfance. Né dans les Alpes, sous ce chaume même où il vient d'ex-
pirer, le pauvre jeune honune devait être pâtre et chasseur toute sa
vie. C'était la condition de son existence, la place que Dieu lui avait
marquée sur la terre. Giacomo, tourmenté de mille vagues désirs, en
proie à des passions mal déterminées, ne voulut jamais comprendre
cette vérité. Il avait des rêves dans la tête^ des chimères dans le cœur,
un Jbesoin de gloire jusque dans ses moindres actions. Renfermé dans
un espace aussi étroit, il cherchait à étendre son nom, à se faire citer
dans le voisinage comme le plus intrépide ou le plus habile des chas-
seurs de la montagne. Ce n'était pas pour se nourrir que dès le matin
il s'élançait sur les rqcs les plus escarpés^afin de surprendre le chamois
pu, ^d'attendre l'aigle à son passage. Le chamois et l'aigle lui impor-
taient peu. Giacomo voulait qu'on dise de lui : « Il est le plus brave de
tous. )) Et dans les xYlpes il n'y avait vraiment qu'un écho pour répé-
ter ces paroles, dont les chasseurs et les jeunes filles ne se faisaient
pas faute de reconnaître la justesse. iVvec cela que Giacomo était grand,
fort et beau comme un jeune chêne. Mais il se lassa bientôt de celle
célébrité qu'il avait tant enviée. ,,
)) A dix-huit ans il lui en fallut une autre. Sans instruction comme
nous, sans protecteurs connue nous, il essaya de jeter un regardau-delà
de ces montagnes ou ses jours devaient, ainsi que lesnotres^i s'écouler
dans la pauvreté et dans le bonheur. Il descendit à Turin, accompa-
gnant quelques artijstes de France et d'Angleterre qui étaient venus ^
Uûus jiacoulaicul;-ils, faire un pélcrinai^e d'a^rémcut au milieu des Al-
— 308 —
pes; puis il revint plus triste, plus sombre que nous ne ravions jamais
vu. Il était pâle quelquefois. Ses veux répandaient des larmes qu'il ne
pouvait pas toujours réussir à nous cacher; mais souvent, lorsque le
soleil dorait les neiges, lorsque les aigles, passant au-dessus de nos tê-
tes, jetaient leurs cris de guerre, ou que le ciel se chargeait de nuages
et de tempêtes , son front rayonnait d'une joie incompréhensible. Il
prononçait dans une espèce de déhrante extase des mots sans suite, des
paroles entrecoupées ; il riait comme un insensé; il pleurait comme un
pécheur pénitent; puis, tout-à-coup retombant dans sa langueur habi-
tuelle, il ne répondait ni à nos questions ni à nos caresses.
» Ce fut ainsi qu'il passa plus d'une année. Un jour enfin, là, à cette
place où j'ai pleuré toute la nuit, où je prie depuis quinze heures sur
son cadavre, il me dit en se frappant le front de la main gauche :
« Sœur, j'ai quelque chose là. Près de vous, je suis heureux sans doute,
mais ce bonheur ne saurait me suffire. Un pressentiment me crie au
fond de l'ame que je suis né pour autre chose que pour tuer des liè-
vres ou guetter des oiseaux de proie. Le voyage que j'ai fait à Turin
m'a appris que, dans les villes, il y avait des hommes comme moi, nés
sans fortune, qui, à force de travail, parvenaient pourtant à remplir
le monde de leur nom. Ces artistes que j'ai conduits à Turin me l'ont
raconté aussi. Je sens, dans mon cœur, le courage et la volonté qu'il
faut pour marcher sur leurs traces. Je veux partir.
» Ces mots , reprit mou hôtesse , ces mots qu'il me jetait un à un ,
comme s'il les eut tirés de sa poitrine , me plongèrent dans la plus ex-
trême surprise. Sachant que , lorsque Giacomo avait pris une détermi-
nation, il était impossible de l'en fiire revenir, je ne combattis point
son projet extravagant, mais je le suppliai d'atlendre au moins, avant
de l'exécuter, le retour de mon mari, qui alors était bien loin dans les
Alpes. Giacomo promit, et quand son frère fut arrivé , quand il lui
eut tenu le même langage qu'à moi , tous deux partirent : l'un, pour
ne retourner que mourant; l'autre, pour lui presser encore une fois
la main au bas de la montagne.
» Giacomo marcha tout di^oit jusqu'à Rome. Il n'avait pas d'argent^
il n'avait pas d'amis ; mais la nature lui avait donné du courage. Le
courage lui tint lieu de tout.
» Vous dire ce qu'il fit dans la ville sacrée pour manger un peu de
paijj, pour commencer une réputation qu'il rêvait si grande, me serait
— 309 —
impossible. Giacomo cependant m'a bien tout raconté. Souvent, plu*
tard, quand il a été artiste célèbre et peintre distingué, souvent je l'ai
entendu , le joyeux jeune homme , redire avec bonheur ses premiers
essais, ses longues veilles, ses journées consumées dans l'étude, ses
nuits sacrifiées au travail. Que de fois il m'a peint, dans son énergique
langage , et lés tourmens de la faim qu'il avait plus d'une fois res-
sentis , et les passions dévorantes qu'il comprimait afin de ne pas arra-
cher son imagination aux songes formés par elle. Assise au pied de
son chevalet , tandis que son pinceau courait sur la toile en l'inondant
de magiques couleurs , je me suis surprise admirer cet homme qui
faisait notre gloire et qui , dans son cœur^ n'avait oublié que la pau-
vreté dont il nous tirait, que notre ignorance dont il était presque fier,
car cette ignorance lui rappelait son point de départ.
)) Je vous parle de sa gloire , car j'en ai été témoin , car , une fois
riche, une fois en réputation, Giacomo voulut nous avoir tous deux
auprès de lui ; il nous appela à Rome. Il nous plaça dans ses apparte-
mens , il nous combla de bienfaits. Ce fut lui qui , s'arrachant à ses
travaux , voulut nous faire voir tout ce que la grande ville renferme
de saint ou de beau. Il jouissait de notre bonheur comme s'il l'eût en-
core partagé, de notre naïve admiration comme si elle lui eût remis
la sienne en mémoire. Avec nous, il parlait la langue des montagnes-
Il s'intéressait aux récits de son frère qui jadis le fatiguaient tant. Il
avait un sourire pour toutes nos joies, une approbation toujours prèle
pour nos plaisirs, et, pendant ce temps-là, des lords d'Angleterre,
des princes italiens se disputaient ses tableaux. Le plus petit de ses
ouvrages était mis à l'enchère, avant même d'être achevé. On dirait
qu'à force d'art il était parvenu à donner de la beauté à ce qui restait
de sauvage ou d'agreste dans son pinceau , et , qu'au milieu de toutes
ces natures tardées , de tous ces talens de convention ou de hasard , il
promettait à l'Italie un peintre , comme Alfiéri avait été poète.
7) C'était avec bonheur , vous le pensez bien , que mon mari et
moi recueillions ces éloges dont Giacomo pourtant ne se montrait
plus aussi avide. Son talent lui ouvrait les palais des princes. Le jour,
il s'y rendait en quahté d'artiste ; le soir, on l'y revoyait connne
liomme ; car il était invité à toutes les fêtes, il prenait part à tous les
plaisirs.
» Un an. s'écoula poiu^ nous dans ce rêve de bonheur. jMon mari
-. 310 —
sentit à la fin le besoin de respirer l'air de nos montagnes. Il étoiiiïait ,
s'écriait-il, enfermé dans les murs dame cité. Giacomo nous combla de
présens. Nous partîmes lieureux. Notre irère était heureux et digne
de l'être surtout.
)) Jugez de notre étonnement, quand , long-temps après notre re-
tour ici , une lettre de Rome vint nous annoncer que Giacomo , suc-
combant à un mal dont la source n'était pas connue, était condamné,
en désespoir de cause, par les médecins^ à essayer si l'air natal ne
pourrait pas lui rendre la santé. Mon mari et moi nous abandonnâmes
notre chaumière parée des dons de Giacomo, et ce ne fut qu'en pleu-
rant, en ne fw^évoyant que trop le malheur dont nous sommes frappés
aujourd'hui , que nous revîmes notre malheureux frère.
)) Il était pâle comme lorsqu'il se créait dans nos montagnes un
avenir de gloire et de fortune ; mais dans ses yeux éteints , il n'y avait
plus ce feu que plus tard les artistes appelèrent du génie. Son front
était ridé, assombri par la douleur, ses joues creusées par une fièvre
incessante ; et ses membres , jadis si nerveux , étaient devenus faibles
comme le roseau qui croît sur les bords du lac.
)) En nous voyant, il pleura avec nous. Il nous tendit sa main dé-
charnée et tremblante. IJji sourire, même de désespoir, n'effleura pas
ses lèvres glacées. ^jq ^^^
))^Frère, murmura-t-il , j'aurais voulu t'épargner Taflreux spectacle
de ma mort, car je sens là, dans mon cœur, que je dois bientôt mou-
rir; mais les médecins, mais mes amis , tout le monde s'est réuni pour
me conseiller ce voyage qui sera le dernier, et, s'il faut tout avouer ,
je n'ai pu résister au cruel plaisir de revoir encore une fois la chau-
mière où je fus si heureux, les beaux arbres, la neige qui m'ont si
souvent entendu demander un nom et une félicité si promptement
changée en douleur.
)) Il partit avec nous. Nous rcnlonrames de tous les soins imagi**
nables; peu à peu nous nous limes un triste bonheur de sacrilier à
>sa guérison l'or (|u'il nous avait si génércusemcjit prodigué : ce lut
peine inutile. Après de longs mois de martyre, après des torrens de
larmes versés et sur la vie qui lui échappait et sur ses espérances dont,
nous disait-il, une seule, la plus chère de toutes, n'avait pu se realiser,
l'inforluné est mort, déplorant son génie, son ambition et un amour
malheureux dont l'objet n'est touibé de :scs mains que lorsque l'agonie
— 311 —
ne lui a plus permis de le presser sur son cœur. Tenez, monsieur, me
dit celte pauvre femme en sanglottant , le jour vous permettra mainte-
nant de voir ce portrait qu'il a si souvent arrosé de ses pleurs. Je n'ai
pas encore eu le courage de le relever du pied du lit où mon frère l'a
laissé tomber. »
Je m'approchai, plein d'une émotion que je ne cherchais pas à ca-
cher, et, me penchant vers l'endroit indiqué , je saisis , d'une main
tremblante , une miniature resplendissante de génie et de beauté. Je
considérai long-temps les traits de cette Romaine aux yeux noirs, au
front pur, à l'air si plein de charmes et de langueur, que le pinceau de
Giaconio avait sans doute pris tant de plaisir à tracer; puis, tout en
contemplant cette vie qui semblait déborder sur l'émail , je me re-
tournai, par un instinct plus puissant que la volonté, vers le cadavre à
côté duquel j'avais passé la nuit, vers ce cadavre que mon pied, que
mes mains voulaient réchauffer quelques minutes auparavant; et à la vue
de ce jeune homme tué par les passions , mort dans le désespoir , et
dont le visage se réduisait h quelques os saillans et amaigris , un pro-
fond soupir s'échappa de ma poitrine. Je déposai sur le front glacé de
Giacomo un baiser de paix, un baiser d'éternel adieu; puis, m'avançant
\evs sa sœur, qui roulait machinalement entre ses doigts les grains de
son long rosaire : « Voulez-vous , lui dis-je , me permettre d'assister
aux funérailles de votre frère ? »
Le mari rentra^ précédant la croix et le prêtre. Tous quatre, nous
suivîmes jusqu'à son dernier asile le pauvre Giacomo ; puis, quand la
terre eut recouvert tout ce qui restait ici-bas de lui, je tendis une
main amie aux malheureux qui m'avaient oifert une aussi tnste hos-
pitalité , et mon voyage dans les Alpes fut terminé.
Quelques semaines après mon arrivée à Rome , j'assistais a une fête
que donnait le banquier Torlonia. Le souvenir de la nuit que je viens
de narrer s'était effacé peu à peu devant de bruyans plaisirs ou de sé-
rieuses études, et pourtant tout ce que mon hôtesse des Alpes m'avait
raconté de son frère était vrai, tous les éloges qu'elle m'avait faits de
son talent étaient confirmés par la voix des artistes.
Dans les immenses galeries du palais Torlonia , je me laissais donc
aller, comme les autres, à l'enivrement du bal, lorsque une femme,
belle de la beauté des anges , passe en souriant à côté de moi , entraî-
née qu'elle était par les sons vibrans de rorchcstrc. jMcs yeux la fixent
— 312 —
un moment et dans la duchesse de P reconnaissent sans peine le
modèle qui inspirait Giacomo pour son dernier ouvrage.
C'était elle qu'il avait aimée , elle pour qui l'infortuné était mort
d'amour, elle qui n'avait pas même connu la fatale passion du jeune
peintre. Cependant je la vis danser toute la nuit avec un serrement
de cœur inexprimable \ je la suivais de loin avec une tristesse qu'elle
était bien loin de partager , et à chaque éclat de sa joie si chaste et si
expansive , à chaque mot spirituel tombant de ses lèvres comme un
baiser, je m'écriais douloureusement à part moi : (( Pauvres artistes ,
jouez donc votre vie sur un pareil enjeu. » J
Léopold Robert , qui souvent m'avait parlé de Giacomo, a pour-»
tant lait plus tard comme lui , mais Léopold n'a pas voulu attendre la
mort ; il est allé au-devant d'elle... Que n'avait-il la foi de Giacomo!
J. Crétine AU Joly,
Rédacteur en chef de ï'Herminey Gazette de la Bretagne.
5îi[B^W3 aai?^ïâa<^3î:âa.
DODÉCATON, OU LE LIVRE DES DOUZE.
Dodécatoji! llalte-là! ceci est du grec et du vieux grec, je vous jure.
Si mademoiselle Scudérv avait demandé un titre à madame Dacier ,
l'illustre helléniste n'aurait pu lui fournir rien de mieux ; l'inépuisable
romancière, composant un volume par mois , se trouvait précisément,
à la fin de l'année, dans la position dénombre du dodécalon.
Je passe à la traduction : le Livre, des Douze ! Pourquoi pas des
treize, des quatorze, des quinze? La littérature a-t-elle douze maîtres,
comme l'empli c douze maréchaux et le zodiaque douze signes ?
Voyons : Geoj'ges Saiid, Mcriince^ LocK'e-TFeimars j Léon Gozlan,
E. Souvestrc^ et de cinq! Voilà pour le premier volume. Ceci réha-
bilite hautement, ce me semble, les fameuses colonnes du magasin de
î\î. Ladvocat; ce libraire, moins exclusif que M. Magcn dans ses clas-
sifications de gloires, avait du moins le bon esprit de commencer la
liste de ses apôtres par les Chateaubriand, les Lamartine, les Victor
— 313 —
Hiigô7t6ut?s lés c?TéBrîi:es 'du premier ordre. Au surplus," qîTaucune
susceptibilité ne sVffarouchc 5 le Dodécatoti n'est qu'une compilation
de nouvelles presque toutes connues et jugées. Les unes ont paru dans
la Revue de Paris ^ les autres dans la Revue des deux Mondes ; ces
recueils étant placés sous une direction commune, on conçoit qu'ils
aient un Parnasse commun. Pardon pour ce mot suranné de Par-
nasse j il m'a échappé malgré moi 5 c'est un com^dXv\o\.Q àwDodécaton^
ce que c'est que le mauvais exemple !
Madame G. Sand est la Sapho du Panthéon-Magen ; en cette qualité,
elle a les lionneurs de la préséance. Son Dieu inconnu est le consola-
teur des am:intes afïligées du spleen ; il y a la une Romaine nommée
Léa_, quï pourrait bien s^appeler Lélia : si ce n'est une sœur Jumelle,
c'est pour le moins une sœur cadette.
Vient ensuite M. Mérimée. Cet ordre de classement est-il fortuit ou
calculé ? Je l'ignore ; mais dans les Ames du purgatoire^ comme dans
tout ce qu'écrit M. Mérimée, il y a une sécheresse de scepticisme qui
fait mal. M. Mérimée n'a-t-il donc jamais assisté à une a£:onie? n'a-t-il
donc jamais entendu un râlement de mort, pour nous jeter avec une
indifférence si stoïquement composée tant dé dénouemens terribles ?
Qu'il pose la main sur un cœur expirant ou sur des chairs pantelantes,
et sa main frémira. D'où vient donc que sa plume ne frémit pas?...
En lisant son premier ouvrage, je l'ai admiré ; puis, en le retrouvant
toujours le même, j'ai cessé de le comprendre, et maintenant je suis
tenté de le plaindre.
jNI. Loève-Weimars , esprit souple et facile, est à coup sur, de tous
nos diplomates improvisés^ celui qui court la poste le plus vite ; il en
est de même de ses nouvelles , son Belphégor VaticstOy et je le recom-
mande à tous ceux qui cherchent im agréable compagnon de voyage.
Quant à MM. Léon Gozlan et Souvestre, qui en sont encore à ce
point de réputation où l'on travaille en conscience, ils devaient, comme
de juste, être traités en surnuméraires ; ils terminent le volume, et c'est
pourquoi j'engage les lecteurs à commencer par la fin.
Le second tome s'ouvre par un proverbe de M. Alfred de Musset ,
intitulé : Faire sans dire; il serait à désirer que M. de ÎNIusset, qui
est doué d'une imagination riche, visât moins à la profondeur, ou sût
du moins y atteindre plus souvent; ses efforts fatiguent; on a mal
à sa tête,
15
— 314 —
La Eeatay de I\I. Auguste Barbier, n'offre aucune réminiscence de
la verve des iambes ; l'auteur, qui semblait s'être enivré de Todeur de
la poudre dont l'air était alors rempli , cherche maintenant l'ettët, et
tout gonflé d'exagération, va sans cesse au-delà.
Le Voyage à Brindes^ de INL J. Janin, est trop connu pour que je
m'y arrête ; je ne citerai aussi que pour mémoire le Philtre^ de M. Sten-
dhal : c'est la monnaie d'une pièce qui a eu un grand cours , Leone
Leoni^ moins le fond et la forme.
Sous le titre de Scènes historiques, M. Alex. Dumas a donné au
Dodecaton un morceau de facture large et puissante ; c'est le conné-
table de Richemont qui arrache le traître de Giac à la faiblesse de
Charles VIL Je ne reprocherai à cette belle composition qu'un peu trop
d'agencement théâtral ; si le drame anime l'histoire, il a le défaut de la
raidir.
Le proverbe de M. le comte Alfred de Vigny, Quitte pour la peur ^
est, comme dirait M. Granier (de Gassagnac) (du Gers), quelque chose
de bien peigné , de bien poudré et de bien brossé. Elégance et sa-
gacité, tel est le cachet de l'auteur de Cinq-Mars ; ses analyses mo-
rales ont une délicatesse exquise, et l'homme du monde perce à travers
l'homme de talent. Certes, M. de Vigny a trop d'indépendance dans Je
cœur et dans l'esprit, pour être l'esclave d'aucun préjugé, mais il est
l'esclave des convenances.
Je ne puis faire le même éloge du pseudonyme Dufongeray; les deux
auteurs des Soirées de Neuillj confondaient sous ce nom leur colla-
boration il y a quelques années , et je ne sais auquel des deux il e^t
resté ; mais ce qu'il y a de bizarre, c'est qu'au lieu d'un oncle de co-
médie, les Souvenirs dhcn Soldat mettent en scène un jeune officier
de l'armée française qui intervint en Espagne en 1823 , et prêtent à
cet officier le langage d'un descamizados. L'antidate est visible.
L'auteur, que je soupçonne fort d'être aujourd'hui partie prenante
au budget, veut donner à ses sentimens politiques un effet rétroactif; il
en est libre, sans doute; mais, de grâce, qu'il prenne garde d'aller
trop loin ; n'est-ce pas assez, par exemple, de nous peindre un jeune
/•rourdi, modelé sur les Gonlier de ]NL Scribe, il faut encore ajouter,
comme ornement obligé h l'esprit , à la gaité et au talent de séductio
<lont on le dote, le titre de fils de régicide! Que dire de cette exclama-
tion dans la bouche d'un cuirassier do la j^ardc en 18^3 : « Oui, mou
-- 315 —
cher, depuis que j'ai dit à Paquita que tu es liis d'un régicide, elle ne
parle que de toi ; j'en suis jaloux. )> On n'ose penser que ce soit là une
flatterie; elle serait trop ignoble pour un homme de cœur, et trop mal-
adroite pour un homme d'esprit.
Au total le Dodecaton n'est qu'une spéculation de librairie , et il
est douteux que le libraire y gagne.
LES PRISONNIERS FRANCHIS EN RUSSIE ; MŒLRS ET SOKVE.MRS (l).
^. pe tous les grands événemens de l'empire, le plus dramatique, ce-
lui qui a eu le plus d'importance dans ses péripéties désastreuses,
c'est la campagne de Russie. Qui de nous n'a pas interrogé cent fois,
avec un intérêt mêlé d'une sorte d'orgueil , ceux qui pouvaient lui
raconter avec détails et les prodiges de valeur de notre armée , et les
terribles épreuves qu'elle eut à soutenir, dans sa double lutte, contre
les élémens et l'Europe? On se sent le cœur ému à ces récits qui nous
saisissent de tant de côtés, qu'ils n'ont besoin que d'être vraispour nous
séduire. Le vicomte de Puibusque , que deux années de captivité ont
mis à même de beaucoup voir et de beaucoup souffrir, a bien compris
que l'art du romancier ne devait se montrer parmi des souvenirs si
vivaces, qu'à la condition de ne rien enlever au sujet de ce qu'il a
reçu de sa nature historique. Dans son livre tout semé de traits at-,
tachans, on ne rencontre aucune prétention de style ; c'est le ton sim-
ple et franc employé autrefois dans les mémoires , ton que l'on oublie
trop aujourd'hui, plus occupe qu'on est toujours de discuter que de
raconter. L'auteur ne s'est pas borné, comme le titre de son ouvrage
semble l'indiquer, à nous faire connaître l'existence de nos prisonniers
en Russie ; il nous a livré des observations curieuses sur les mœurs,
les usages et le régime politique de la Pologne. En donnant à ses nar-
rations la forme du roman, il a pu, sans s'exposer à des transitions trop
brusques, et en, suivant une existence humaine dans son cours naturel ,
nousconduire d'un champ de bataille au milieu d'un bal, et nous mon-
trer après les plus affreuses images les plus riantes ligures, sauf à nous
arracher, quelques instans après, à un cercle de ravissantes polonaises
pour nous faire assister à une chasse de l'ours ou de l'élan.
(1) 2 vol. in-80 , chez Arihus Bertrand, rue Hautefeuille , n" 23.
— 316 —
Dans ce livre si varié et si instructif dont l'histoire élargit à chaque
pas la perspective, on aurait peine à passer un feuillet, et cependant
il tarde d'arriver au dénouement; pendant cette lutte contradictoire,
on oublie l'heure, et on finit par s'oublier soi-même, comme dans une
conversation intime avec un de ces hommes d'esprit qui se souviennent
à-propos et qui content avec charme.
MÉMOIRES DE LUCIEN BONAPARTE (l).
Nous ne pouvons aujourd'hui qu'annoncer à nos lecteurs les Mé-
moires de Lucien Bonaparte ; l'espace nous manque pour nous livret*
à une analyse critique de cet ouvrage ; nous en ferons un article spécial
dans notre première livraison. Tout ce que nous pouvons en dire,
quant à présent , c'est que des préoccupations toutes politiques ont
enlevé à ces Mémoires une partie de l'intérêt qu'on devait en attendre.
Le prince de Ganino nous parle trop peu de lui et beaucoup trop peut-
être de nous : il discute , il plaide sans cesse , et l'on aimerait naieux
qu'il se bornât à raconter. Quoi qu'il en soit, beaucoup de pages cu-
rieuses appellent Tattention^ et doivent être recueillies par l'histoire.
L'abondance des matières nous ibrce aussi a renvoyer h notre premier
numéro le compte-rendu que nous avions fait de l'ouvrage très-remar-
quable de M. Paul de Julvecourt : Loys ou de Nantes à Prague, En
attendant que ce compte-rendu puisse paraître , nous rappellerons à
nos lecteurs que nous les avons mis à même de juger de la manière
d'écrire de M. Julvecourt par un Tableau de Moscou ^ dont VÉcho
de la Jeune France a enrichi ses pages il y a six mois.
L. DE T.
(1) 2« édition; 1 vol. in-8», chez Gosselin, rue St-Gcrniain-des-Prés, 9,
— 317 ^
CABAP.KTir.R ET FABULISTE ANGEVIN (I).
Peut-être qii*un Virgile, un Cicéron sauvage ,
Dorment ensevelis sous ce modeste ombrage.
Printemps d'un Proscrit.
Telle est la réflexion qu'inspirait à un poète rêveur la vue d'un cimetière de
campagne. En effet, le génie n'est pas toujours la conséquence de l'éducation.
Le génie est un diamant brut qui attend pour briller complètement le travail
du lapidaire ; mais, quand ce travail lui manque, la piene précieuse quelquefois
se développe au moindre frottement, et luit d'un éclat qui lui est propre. Voilà
l'histoire de Blanchard; il s'est fait lui-même ce qu'il est. Doué d'un esprit ob-
servateur , il a mis tout simplement ses pensées en action ; il a construit ses pe-
tits drames , disposé ses personnages en scène, leur a donné des sentimens, des
passions, et tout cela c'était pour lui, pour lui seul ; comme Lully faisait jouer
Armide à huis-clos, et formait seul tout l'auditoire. Le pauvre et modeste Blan-
chard ne s'imaginait guère que d'autres pussent être appelés à partager ses plai-
sirs. Jamais il n'avait rêvé la publicité de ses œuvres poétiques ; c'eût été à ses
yeux une prétention gigantesque, inadmissible. Ainsi, il a été long-temps le seul
juge des acteurs de ses apologues ; il a seul amusé son oreille des sons de ce lan-
gage nouveau qui s'était révélé à lui du moment où, selon son expression naïve,
il avait réussi à faire des i^ers justes. C'est déjà en vérité un effort assez extraor-
dinaire de sa part pour qu'on lui passe la complaisance avec laquelle , comme
on dit vulgairement, il s'écoute parler ; car c'est là le cachet de son talent ; c'est
cette prolixité, harmonieuse quelquefois si l'on veut, qui surcharge un peu son
style. Phèdre est précis, même sec ; La Fontaine embellit la pensée ; Blanchard
la délaye ; mais cette surabondance de mots sonores n'est pas sans grâce ; il s'y
rencontre fréquemment des expressions d'une poésie étonaante et qui sont de
véritables inspirations. Quelles images plus brillantes que celles-ci :
Ces clochers lances dans les nuafies.
En parlant dujnouvement qu'imprime le paon à ses plumes en faisant la
loue :
liX c&^f remis sejiiens si vains.
Voilà du style imitatif.
Ailleurs le poète s'élève à toute la pompe des vers ; voyez la rencontre des
deux taureaux :
Comme OEdipe et Laïus, fiers et pleins d'arrogance,
Il fallut disputer le droit de préséance.
(1) Un volume grand in-18 , orné d'une lithographie , chez Schwarîz et Al. Gagnot,
libraires, place Saint-Germain-l'Auxerrois, h Paris.
— 318 —
Ce trait vaut au moins :
Je m'imagine voir, avec Louis-le-Graad ,
Philippc-Quatre qui s'avance
Dans l'île de la Conlerence.
Blanchard est remarquable surtout par l'à-propos de ses citations mythologi-
ques. Cette érudition, qu'il possède fort bien, où l'a-t-il prise? Dans les Lettres
à Emilie du fade et doucereux Demoustier. C'est là le fond de la bibliothèque
de notre fabuliste , avec un vieux La Fontaine, à qui il manque des pages , et
quelques volumes dépareillés des Théâtres de Racine et de Foliaire. N'oublions
pas cependant une vieille grammaire française et une prosodie très -usée,
source de ce talent poétique qui s'est dévoilé tout-à-coup à ses compatriotes sur-
pris. C'est donc en dépit d'obstacles de tout genre que la muse de Blanchard a
pris son essor. Tous ses traits brillans appartiennent à son génie, tous ses défauts
à son imparfaite éducation. Ce qui prouve à mon avis plus que toute autre chose
en faveur des heureuses facultés dont notre poète a été doté par la nature, c'est
sa docilité pour la critique éclairée et bienveillante, et sa facilité à changer, sur
ses indications , non-seulement des mots, des vers, mais des phrases tout entiè-
res. Je lui ai vu corriger ainsi des expressions qui sentaient le terroir, des lo-
cutions angevines auxquelles il croyait la sanction académique. Ainsi, par exem-
ple, c'est tout-à-fait la faute de ceux qui s'intéressent à lui si l'on a laissé subsister
dans l'impression de ses fables des rimes vicieuses , telles que des composés en-
Ir'eux. Blanchard eût cédé là-dessus à la moindre observation.
En le lisant on y ren^arque un défaut inhérent encore au cercle étroit où le
sort l'a confiné : c'est cette tendance à accuser presque exclusivement les classes
supérieures. Une répartition égale est la seule raisonnable , et la fiction qui
charge presque entièrement les riches des iniquités humaines est une de ces
banalités dont il serait bien temps de faire justice.
Revenons à Blanchard, à qui il faut savoir gré de toutes les idées vraiment
morales, souvent originales, qui étincellent dans son livre, et delà gracieuse en-
veloppe qu'il sait leur donner ; car tout cela est à lui en propre : c'est à force
d'instinct qu'il l'a deviné, et c'est un prodige d'imagination assez rare dans sa
position. Si l'éducation eût aidé son génie, nul doute qu'il n'eût tracé un cercle
plus vaste , plus varié. Peut-être aussi eût-il perdu ce vernis de bonhomie, de
naïveté, qui font surtout le charme de l'apologue. Partant la compensa,tion est
assez agréable pour qu'on l'accepte sans murmures. Lisez donc le joli volume de
Blanchard , et vous trouverez que le cabarctier d'Angers tient bien sa place à
côté du menuisier de Nevers et du boulanger de Nîmes. ir/p insfn««
""*<^' Le marquis de Seno.nnes.
• !. î. .,.
h 'MS\'tii^>(< ah-
-fluiJJilovo'i ^oI dni ■■- mt>rrn r» < r j;.^ eiijoj*
— 319 ^
LES RUINES MORALES ET INTELLECTUELLES,
ou
MÉDITATIONS SUR LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE ,
PAR M. ALFRED XETTEMEM (1).
Bien (les gens croient ou font semblant de croire que les écrivains se dessè-
chent le cœur en s'adonnant à la politique, ce n'est pas vrai : car il y a une poli-
tique qui est une sorte de religion ; une politique qui se compose de sentiniens
généreux ; une politique qui vous fait établir une incommensurable distance, un
abîme infranchissable entre le bien et le mal, entre le juste et l'injuste, entre la
loyauté et la félonie. Cette pobtique est celle de M. A. Nettement, comme elle
est la nôtre, et cette politique-là, loin de dessécher et d'appauvrir le cœur, ne
fait que l'élever vers les nobles choses.
Pour prouver ce qiie nous disons ici, nous n'avons qu'à annoncer un livre que
M. d'Exauvillez , directeur de la Bibliothèque uni^'erscllc de la Jeunesse, vient de
publier, les Raines ou Méditations sur la Philosophie de l'Histoire , par M. Alfred
Nettement ; qu'on lise ce volume, dont ÏEcho ds la Jeune France a^ le premier,
fait connaître bien des pages ; qu'on le lise, et que l'on nous dise si la politique
rétrécit l'esprit, et ôte à l'ame les ailes que Dieu lui a données pour monter vers
lui. Que les hommes qui se font un superbe dédain envers Jious , qui somnies
dans la presse avec M. A. Nettement, lisent Je volume que nous annonçons au-
jourd'hui, et si j)armi les écrits de leurs moralistes, de leurs philosophes, ils
trouvent des pages aussi pleines de verve et de raison, de solidité et d'imagina-
tion que celles du livre de M. Nettement, nous avouerons avoir eu tort, et nous
pourrons croire alors que l'on gagne quelque chose à ne pas se mêler aux dé-
bats du jour.
trio f^ mf À îr ffrob ••
CHRONIQUE DE PARIsi
^ Le mois d'octobre est à Paris une époque de transition , il tient le juste-milieu
entre l'été et l'hiver ; aussi, n'a-t-il aucun caractère qui lui soit propre, aucune
couleur qui lui appartienne ; ou le représenterait assez bien avec un chapeau co-
lonial et un pantalon de Louviers , avec une canne d'une main et un parapluie
de l'autre. Il nous est venu cette année, comme nos gamins héroïques, traînant
les pieds dans les ruisseaux et s'amusant à éclabousser les passans; c'était d'au-
tant plus mal avisé à lui qu'il a surpris la plupart de nos rues dans un état de
défoncement tel qu'un lendemain de barricades. La réforme du système de nos
égoûts est une de ces entreprises qui conmiencent, comme les révolutions, par
(1) A la Bibliothèque universelle de la Jeunesse, rue Saint-Antoine, 76.
— 320 —
un bouleversement général, et qui laissent des abîmes lono-temps ouverts. Pour
ne citer qu'un exemple : voilà six mois que la rue des Cliamps-Élysées ressem-
ble à un gouffre ; plusieurs éboulemeiis y ont eu lieu , les miasmes qui s'exhalent
de ce cloaque infect obligent les ouvriers à se munir de chlore ; ils rêvent tous
de Dufavel , et l'ambassadeur de Russie , placé sous le coup d'un blocus hermé-
tique , ne peut ni mettre la tète à la fenêtre , ni dormir sans émoi dans un hôtel
dont les fondations semblent minées. On dirait que 3IM. les architectes voyers
sont dans le secret de quelque vengeance politique et qu'ils ne goûtent pas
seul le plaisir qu'ils font durer. Franchement , à la place de son excellence mos-
covite, je remettrais une note à qui de droit et je demanderais raison de cette
halte dans la boue.
Si des pluies^ abondantes et presque continuelles ont nui aux vendanges du
petit propriétaire , tant dans la banlieue qnintrà juuros ^ la chronique , qui va
grapillant dans toutes les vignes , n'a pas été plus favorisée par le temps. Le
théâtre seul a eu quelque activité ; la librairie , décidée à n'ouvrir ses ruches
qu'au retour de la campagne , n'a rien édité d'important à l'exception des Mé-
moires de Lucien Bonaparte , et la mode , absorbée dans ses études , s'est en-
fermée pour tailler des patrons. Par bonheur, nous avons eu, pour nous dis-
traire , la séance annuelle de l'x^cadémie des Beaux-Arts, la pose de l'obélisque
de Louqsor , l'enlèvement des statues du pont Louis XV et la maladie de l'orang-
outang. Le choléra et la guerre civile sont venus aussi à notre secours ; Tun et
l'autre nous ont amené tant de voyageurs du nord et du midi, que tous les hôtels
du quartier des Tuileries ont été encombrés , et le sont encore si bien , qu'il faut
de hautes protections pour y obtenir la plus petite place ; dans la même soirée ,
nous avons vu au théâtre Italien Robert Peel et ^lanners Sutton , Isturitz et Cor-
dova , et peu s*en est fallu , le vent chassant toujours du sud , que nous n'ayons
cru voir la veuve de Ferdinand dans la même loge que la veuve de Murât. Du
temps de la grande armée , les officiers qui se rencontraient au bivouac sui" le
bord de la Yistule ou du jNiénien ne manquaient jamais , en se séparant, de se
donner rendez-vous devant la rotonde du Palais-Royal ; c'est là que tous ceux
qui ne s'étaient pas perdus en route devaient se retrouver à coup sûr. Aujour-
d'hui , princes , généraux , orateurs , officiers ou soldats de la grande armée des
révolutions peuvent se donner rendez-vous au théâtre de la rue Favart; ils s'y
rencontreront iniàilliblement , et là du moins , ils seront tous de la même opi-
nion ; tous n'auront qu'un sentiment et qu'une voix , grâce aux Rubini , aux
Tamburini, auxLablache et surtout à l'Armido du lieu , à renchantercsse Grisi.
ÉRECTIOX DE LOBELlSQrE.
TRAVAUX DE LA PLACE LOUIS XV. — TRANSLATION DES STATUES DU PONT
AU MUSÉE DE VERSAILLES.
A tout seigneur , tout honneur ! Je commence donc par le bulletin des liom-
mes de l'art ; le voici en substance : l'obélisque une lois parvenu au sommet
du chemin de maçonnerie dont le point le plus élevé répondait à la surface su-
— 321 —
l^iieure de la partie du piédestal appelée acrotère , le problème était celui-ci :
redresser le monolithe , en le faisant tourner sur une des arêtes de sa base, sans
le précipiter , ni l'écorner. Pour échapper à ce double danger, M. Lebas qui , à
Louqsor, avait déjà fait tourner l'obélisque sur un dcrni-cylindre , fortement
adhérent à l'arête de la rotation , l'a garni de nouveau d'un bois arrondi qui ,
tournant dans un bois creux fixé au piédestal , a complètement atteint son but ;
l'obélisque a tourné pour se redresser , en exerçant une pression très-forte contre
l'acrotère , qu'on avait solidement appuyé par deux madriers énormes s'arcbou-
tant du sol à la face arrière du piédestal.
Aucun mouffle n'avait été immédiatement passé sur l'obélisque; tous étaient
fixés à la tête de dix mâts , placés en dehors de l'obélisque , cinq de chaque côté,
tournant sur un cylindre de bois , dans lequel ils étaient entrés par leur base ,
et réunis à leurs têtes par une moise fortement liée. Ce sont ces mâts qui ser-
vaient de pivot à tout le système : ils tournaient , et l'obélisque tournait iivec
eux , porté ou tiré par dix haubans qui allaient entourer la tête du monolithe.
Dix palans passés à la tête des dix mâts répondaient aux dix haubans , et , solli-
cités par dix cabestans , emportaient tout cet ensemble sur la base de l'obélisque
et sur le cylindre des mâts. Des chaînes placées au sommet de l'obélisque , et
doucement filées de l'extrémité du chemin maçonné, servaient de retenue à
l'appareil , qu'il fallait tenir en garde contre une sollicitation trop vive ou trop
rapide de la force qui enlevait le monolithe.
Bref, l'opération a merveilleusement réussi ; elle fait le plus giand honneur à
l'habileté de M. Lebas , et j'en félicite bien sincèrement notre marine dont il est
un des premiers ingénieurs ; mais qu'il me soit permis de faire aussi mon bulletm.
Après l'histoire , la chronique : j'ai rarement vu ime foule si considérable et si
peu bruyante ; il y avait là cinquante mille spectateurs qui semblaient assister à
une exécution , tant ils étaient attentifs et sérieux. Pourquoi ce recueillement?
pourquoi ce silence? Etait-ce le lieu qui l'inspirait? se rappelait-on tout ce que
cette masse de pierre était destinée à couvrir? y voyait-on la soudure d'mi vieux
souvenir qui ne veut pas se fermer?... Oh I oui I c'était cela d'abord; mais d'au-
tres préoccupations absorbaient les esprits : un double drame était commencé ,
et chaque acte ajoutait à l'émotion générale. On avait devant les yeux un homme
pressé comme entre deux étaus par une effrayante alternative ; les applaudisse-
mens ou les huées l'attendaient : c'était pour son nom une question de vie ou
de mort, et, en le voyant aller et venir avec précipitation cet homme , faire
signe aux marins , donner des ordres aux charpentiers, commander la manœuvre
aux artilleurs, se multiplier enfin sur tous les points de son champ de bataille,
on se sentait comme oppressé par la gravité, toujours croissante, de sa position.
A l'approche du dénouement, quand on ne l'entendait plus qu'à de longs inter-
valles crier : Un demi-tour! un quart de tour! la trompette , qui accompagnait le
gémissement des cabestans, glaçait tous les spectateurs : voilà le drame qu'avait
l'humanité. Celui de l'intelligence n'était-il pas encore plus imposant? le génie
de l'homme aux prises avec un géant de granit, et luttant corps à corps avec lui
dans les airs , après l'avoir traîné en vainqueur et sur le sable et sur les flots !..,
Qui empêchait l'homme de briser cette masse si lourde et d'en rajuster à loisir
les fragniens ? il n'avait qu'à frapper ; mais non , c'eut été fuir la dilliculté , et
— 322 —
c'est la difficulté qu'il cheiclie , c'est elle qu'il aime , c'est elle qui fera le péril du
combat et la gloire du triomphe. Le monolithe doit arriver intact à la place qui
lui est assignée; il pèse cinq cents milliers , et son adversaire ne pèse pas deux
cents livres; mais celui-ci a jeté son génie dans la balance, et ce poids l'emporte;
l'obélisque se dresse à l'instant, sans tromper d'une ligne ou d'une seconde les
calculs de l'homme ; la matière obéit en esclave à la pensée. N'est-ce pas là un
grand et beau spectacle!
Le peuple, qui pouvait , en bonne conscience, se contenter d'être flatté dans
sa dignité d'homme, a voulu l'être encore dans son orgueil national. Il a l'a-
massé , je ne sais où, un conte de cables traîtreusement coupés , et , fidèle à des
traditions de rivalité que toutes les alliances de la diplomatie n'éteindront pas ,
il a tourné ses soupçons contre la jalousie anglaise : les Anglais , qui n'ont pas
même de girafe , crèvent de dépit , et ont envoyé des millions (Pitt et Cobourg
étaient cousus de guinées) pour faire pièce à M. Lebas. Ces généreuses absurdités
ont une valeur qui n'est pas à dédaigner ; elles disent , à qui veut l'entendre ,
qu'il y aura toujours un Océan entre la France et l'Angleterre, et que ni pont ni
tunnel ne rapprocheront la Seine de la Tamise. Ce qu'il y a de réel dans tous les
bruits dont s'est alimentée la crédulité publique , c'est qu'il y a eu force paris
engagés, et que bon nombre de nos voisins figurent parmi les perdans.
La pose de l'obélisque centralise les travaux de la place Louis XV et permet
de leur donner une activité et un ensemble dont ils ont manqué jusqu'ici ; j'es-
père donc admirer, avant peu, les fontaines, les candélabres et les passerelles
que l'on nous promet. Toutes ces nouveautés me consoleront peut-être de ne
plus voir ni l'Arc -de-Triomphe , quand je sors des Tuileries ; ni la IMagdeleine ,
quand je traverse le pont ; ni la Chambre-des-Députés , quand j'arrive du bou-
levard. Déjà plusieurs statues du pont sont en route pour Versailles : Coudé ,
Duguesclin , Richelieu, Sully ont ouvert la marche , et on ne nous dit pas ce que
nous recevrons en échange de si magniliqucs cadeaux. Si le chef-lieu du dépar-
tement de Seine-et-Oise était encore le siège de la cour de Louis Xl\ , il n'y au-
rait aucune observation à faire ; mais comme il n'en est pas ainsi , nous avons le
droit , ce me semble , d'exiger quelque retour, ne fût-ce que pour l'épée de Du-
guesclin qu'on a brisée dans la translation. A une époque où les cpces illustres
sont devenues parlementaires^ on ne saurait payer trop cher une épée de conné-,
table.
ACADEMIE ROYALE DES BEAUX -ARTS.
SÉANCE rUBLlQLE AJiNUELI.E.
Voici l'arrière-garde des lauréats de 1836. Ce dernier triomphe finit comme
à l'opéra à grand renfort d'orchestre ; mais , soit que l'académie prête peu à l'il-
lusion , soit que l'éclat du jour n'ait pas le prestige des lumières , les voix pa-
raissent aussi étonnées que les instrumens, en se rencontrant sous les voûtes de
l'institut ; c'est une impression étrange , et qui doit avoir quelque analogie avec
celle des chouettes surprises par le soleil.
La séance a commencé par l'exécution d'une ouverture de Pcrsée et d'An-
— 323 —
âromèdc de M. VUliers , élève de M. Bertou ; puis , à la voix encore ronflante
des contre-basses , a succède la parole doucement cadencée de M. Raoul Ro-
chette ; l'honorable académicien , sans chercher à soutenir uue lutte inégale ,
a lu pour M. Quatremère de Quincy , secrétaire perpétuel , une notice sur la
vie et sur les ouvrages de Gros. Cette biographie artistique , écrite d'uu style
précis , élégant et rapide, a retracé avec intérêt toutes les phases d'une vie qui
semblait avoir mérité, par sa gloire , de ne se terminer que dans les joies d'un
triomphe, et qui a fini, comme on le sait, par une affreuse catastrophe. La
France doit aux pinceaux de Gros , les Pyramides, les Pestiférés de Jaffa , Na-
zareth, la Bataille d'Eylau, l'Entrevue de François P"^ et de Chailes-Quint , et
enfin l'Apothéose de la coupole de Sainte-Geneviève, dernier chef-d'œuvre
dont Charles X eut le bon goût de doubler le prix. Gros, qui avait cette suscep-
tibilité du génie qui conduisit Racine et tant d'autres grands hommes au tom-
beau, a été poussé à sa perte, par d'implacables animosités. En butte également
aux traits de la calomnie , M. Quatremère de Quincy pouvait saisir l'occasion
qui lui était offerte de défendre sa cause dans celle de l'illustre victhne ; il a
eu la déhcatesse de s'en abstenir^ et il n'est personne qui n'ait apprécié la géné-
rosité de sa réserve.
A peine M. Raoul Rochette avait-il cessé de parler que l'orchestre s'est ré-
veillé avec fracas ; mais cette fois , il accompagnait une voix céleste ; mademoi-
selle Falcon a chanté avec Alexis Dupont un duo du f oscar ini de M. Ambroise
Thomas, pensionnaire de l'Académie. Cet intermède, dont le succès a été aussi
complet pour le jeune compositeur que pour la belle cantatrice , a disposé l'au-
ditoire à un second discours : un rapport , pétri de cette prose solide qui ne
pense pas à faire de l'harmonie, a résumé tous les travaux exécutés par l'école
de Rome dans le cours de l'année, et après avoir rendu hommage aux anciens
lauréats, on a proclamé les nouveaux dans l'ordre suivant : (
I. Grands prix de peinture. Le sujet du concours donné par l'Académie était :
Le frappement du rocher par Moise.
Premier grand prix : M. Dominique-Louls-Féréol Papety, natif de Marseille,
département des Bouches-du-Rhone, âgé de vingt-un ans, élève de M. Cogniet.
Deuxième premier grand prix : INI. Charles-Octave Blanchard , natif de Brest,
département du Finistère, âgé de vingt- deux ans, élève de M. Cogniet. Deuxième
grand prix: M. Jean Murât, natif de Felletin, département de la Creuse, âgé
de vingt-neuf ans, élève de feu M. Regnault et de 31, Blondel.
II. Grands prix de sculpture. L'Académie avait donné pour sujet du concours :
JLa mort de Socrate buvant la ciguc.
Premier grand prix : M. Jean Bonnassieux, natif de la Pénissière, département
de la Loire, né le 19 septembre 1810, élève de M. Dumont fils. Deuxième pre-
mier grand prix : M. Auguste-Louis-3Iarie Ottin, de Paris, âgé de vingt-cinq
ans,, élève de M. David. Second grand prix : M. Pierre-Jules Cavelier, de Paris,
âg^é de vingt deux ans, élève de jM. David. Deuxième second grand prix : 31. Tous-
saint-François Gourjon, natif de Rennes, département d'Ille-et- Vilaine , âgé
de ving-sept ans, élève de feu 31. le baron Gros et de 31. Drolling.
III. Grands prix d^ architecture. Le stijet du coucotirs donné par l'Académie
— 324 -i
était : Le projet d'uîi palais pour l'exposition siiccessif^e des productions des heaux^
arts et des objets de l'industrie.
Premier grand prix : M. François-Louis-Florimond Boulanger , natif de
Douai, département du Nord, âgé de vingt-neuf ans, élève de M. Huyot, et de
M. Chatillon. Second premier grand prix : M. Jacques-Jean Clerget, natif de
Dijon, département de la Côte-d'Or, âgé de vingt-six ans, élève de M. Baltard.
Second grand prix : M. Antoine-Isidore-Eugène Godebœuf, natif de Compiègne,
département de l'Oise , âgé de vingt-sept ans, élève de M. le Clerc et de
M. Blouet.
1 V. Grands prix de gravure en taille-douce. Le sujet du concours était : 1" Une
figure dessinée d'après l'antique : 2° Une figure dessinée d'après nature , et
gravée au burin. L'Académie a jugé qu'il n'y avait pas lieu à décerner le grand
])rix. Second grand prix : M. Louis-Auguste Darodès, de Paris, âgé de vingt-
sept ans, élève de M. Ruhière.
Y. Grands prix de composition musicale. Le sujet du concours était conformé-
ment aux réglemensde l'Académie royale des Beaux-Arts : V Un contre-point
à la douzième, à deux et à quatre parties : '2° Un contre-point quadruple à l'oc-
tave ; 3° Une fugue à trois sujets et à quatre voix : 4° Une cantate composée
d'un récitatif obligé, d'un cantabile, d'un récitatif simple, et terminée par un air
de mouvement. La cantate, composée par M. Bignane avait pour sujet : Yelléda.
Premier grand prix : M. Xavier Boisselot, né à Montpellier, département de
l'Hérault, âgé de vingt-quatre ans, élève de M. Lesueur et de M. Fétis. Second
grand prix: M. Louis-Désiré Bcsozzi, né à Versailles, département de Seine-et-
Oise, âgé de vingt-un ans , élève de M. Lesueur et de M. Auguste Barbereau.
L'Académie a arrêté, le 15 septembre 1821, que les noms de MM. les élèves de
l'école royale et spéciale des beaux-arts, qui auront, dans l'année, remporté les
médailles des prix fondés par M. le comte de Caylus, celui fondé par M. de
Latour, et les médailles dites autrefois du prix départemental et de paysage histo^
riqae, seront proclamés annuellement à la suite des grands prix, dans la séance
publique. Le prix de la tète d'expression, fondé par M. le comte de Caylus, a été
remporté en 1836, en peinture, par M. Jean-Baptiste Guignet, d'Autun ( Saône-
et-Loire), âgé de vingt-six ans, élève de feu Regnault et de M. BlondeL
M]>L Octave Blanchard et Ottin ont obtenu des mentions honorables. Le prix
de la demi-figure peinte, fondé par]M. de Latour, a été partagé entre M. André-»
Guillaume-Etienne Brossard, de la Rochelle (Charente-Inférieure), âgé de vingt-
huit ans, élève de feu le baron Gros et de M. P. Delaroche, et M. Jean-Baptiste
Guignet, déjà nommé. La grande médaille à' émulation 1836, accordée au plus
grand nombre de succès dans l'école d'architecture, a été remportée par M. Fran-
çois-Louis-Florimond Boulanger, de Douai (Nord), âgé de vingt-neuf ans , élève
de I\I, Huyot, pensionné du département du Nord.
L'exécution de la cantate couronnée a terminé la séance suivant Tusage. H
était naturel de croire qu'elle serait chantée par mademoiselle Falcon ; mais
c est Ponchard qui , en sa qualité sans doute de professeui' du Conservatoire,
a servi d'interprète au lauréat. On a remarqué dans ce morceau varié une facture
large, un sentiment musical déjà très-dé veloppé , et des intentions assez heu-
— 325 —
Vcuseincnt întf quces pour donner de grandes espérances ; aussi les applâudisse-
înens ont -ils été unanimes.
En résumé, l'Académie des Beaux-Arts n'a rien à envier à ses sœurs ; sa séance
annuelle a été très-satisfaisante. Chose digne de remarque, et qu'il faut noter
à l'honneur de nos jeunes artistes, on n'a entendu ni coup de sifflet ni même un
seul chut ; les élèves ont ratifié tous les jugemens des maîtres , et les vainqueurs
ont obtenu ainsi un double triomphe.
OUVERTURE DU THÉÂTRE ITALIEN.
De FAcâdémîe au théâtre , il n'y a qu'un pas ; ici les professeurs et les élèves,
là les compositeurs et les exécutans ; d'un côté la théorie de l'art, de l'autre la
pratique. Je franchis donc, sans plus de façon, la distance qui me sépare de
l'Institut à la salle Favart, et me voici accoudé dans ma stalle à attendre l'appa-
rition de nos magiciens et de nos fées cosmopolites ; hélas ! quand ces oiseaux
de passage nous ont quittés , pour voler vers l'Angleterre , ils sont allés en re-
joindre im que nous aimions par-dessus tous les autres, et qui n'est pas revenu,
et qui ne reviendra pas !.. Oh ! je comprends bien le désespoir de ce dilettante ,
qui aborde tous ses amis par ces mots prononcés d'une voix sombre : Malibran
est morte î car Malibran , voyez-vous , ce n'était pas seulement une déhcieuse
cantatrice , c'était la plus vive et peut-être la plus complète expression de l'art ;
on a parlé de l'activité qui a dévoré &a vie ; cette activité , c'était celle du feu
sacré ; c'était celle de l'enthousiasme qui consume les cœurs qu'il enflamme.
Mais que reste-t-il de la voix la plus belle , quand elle s'est éteinte dans le si-
lence delà mort? Rien , elle ne retentit plus que dans des souvenirs que chaque
Jour efface. C'est là , surtout, ce qui afflige le talent, et le talent se trompe; on
l'admire d'autant plus qu'on ne peut plus le mesurer; les partitions les plus
vantées de Lully, de Gluck et même de Gréti7 perdent sans cesse , parce
que , sans cesse , un nouveau progrès les dépasse , tandis qu'on n'a aucun moyen
d'attaquer la renommée des Catalani , des Barilli , et de toutes les cantatrices
qui ont charmé nos pères. Leur gloire, en s'enveloppant d'un voile mystérieux,
résiste aux outrages du temps , et ne perd rien de son éclat : une voix est une
individualité qui ne se transmet point ; le type , une fois brisé , ne saurait être
reproduit. Je ne dirai donc pas que mademoiselle Grisi a remplacé Malibran ;
c'est une autre nature, un autre modèle; et sa mission est de nous faire oublier ,
s'il est possible , tout ce que nous avons perdu. Tamburini , Lablachc , Rubini
et Santini sont là pour seconder cette charmante consolatrice ; autour d'elle ,
figurent plusieurs autres talens, d'un ordre distingué, tels que madame Alber-
tazzi , qui l'imite avec bonheur, et madame Taccani , voix de soprano, d'une
finesse argentine , mais si légère et si ténue qu'en cherchant un point de com-
paraison, il faut se servir d'un diminutif pour la caractériser; madame Taccani
n'est pas une Sontag , les Espagnols l'appelleraient une Sontagita.
Après les Puritani^ la Norma^ la Somnanhula et la Cenerentolîa , nous avons
eu la reprise à! Il Matrimonio Secretto. Jamais la direction ne s'était montrée
— 326 —
si active, ni si heureuse dans sou activité. Aussi n'a-t«elle qu'à se louer du public,
tomme le public n'a qu'à se louer d'elle, La salle Favart est toujours prisç
d'assaut avant l'heure du siège ; impossible d'avoir un billet au bureau.
>îyQQ^^9*
APOTPIEOSE DE MARIE-ANTOINETTE.
Il est utile de rappeler aux peuples les grands enseignemens de l'histoire , il
est moral d'honorer les nobles caractères ; il y a des gens qui pensent que l'oubli
doit être étendu comme un voile sur les crimes et les malheurs, ces hommesdà
se trompent ; pour devenir plus sages , les nations ont besoin de se souvenir ,
et puis, il y a un moyen pour que les souvenirs ne soient pas irritans, il faut
que ce soit la religion qui les ramène : c'est ce que le peintre M. Boisselat , qui
a été chargé du tableau de V Apothéose de Marie-Antoinetlc , a compris. II
montre bien la fille des Césars sur Téchafaud. Mais il y a là, siu" ces aflreuses
planches , de l'idéal ; le sang est caché par des tentures de deuil. Le bourreau ne
se voit pas près de cette belle et majestueuse reine de France , qui fut réduite à
emprunter à une pauvre femme un fichu pour se couvrir et aller décemment
à la mort. — Telle misère aurait été trop déchirante à voir, aussi M. Boisselat
a encore donné à Marie-Antoinette le manteau royal... Mais ce manteau lui
échappe et tombe près de la couronne et du sceptre brisé.
Un ange est descendu du ciel pour soutenir la reine niso'tyre, et lui montier,
dans le séjour des bienheureux , Louis XVI qui l'attend .
Le jour anniversaire de la mort de Marie- Antoinette , le 16 octobre (preuve
que l'on n'oublie pas), il nous est venu un grand nombre de personnes nous
demander des apothéoses , ils avaient celle du roi , ils voulaient celle de \tx
femme forte , qui a régné , souffert et pardonné avec lui. W.
l'Cxa.
— 327 ^
DICliOiMVAIRE DES CODES FRANÇAIS
ou MANUEL DU DROIT (1).
Lorsque nous avons annoncé la procliaine puJDlication de cet ouvrage dans
jiotre numéro du l^"^ janvier dernier , nous ne pouvions en louer encore que la
pensée ; mais elle nous semblait si heureuse qu'il nous était permis de prédire
d'avance un plein succès ; l'exécution n'a pas trompé notre attente ; le Diction-
naire des Codes a paru et il a reçu du public l'accueil intelligent qu'il était en
droit d'espérer. Peu de répertoires répondent mieux à leurs titres; c'est un ma-
nuel complet du droit dans lequel toutes les matières que renferment les Codes
sont distribuées textuellement par ordre alphabétique de manière à rendre les
recherches faciles même pour les personnes les plus étrangères à l'étude des
lois ; l'auteur y a joint une table des articles par ordre de numéros renvoyant au
texte même de chaque disposition et un dictionnaire des termes du droit.
Ce beau travail est d'une telle simplicité , qu'il suffit d'en indiquer le système
pour le recommander. Les jurisconsultes les plus exercés y trouveront un mé-
mento qui leur épargnera souvent de longues recherches ; les hommes de pra-
tique , toujours pressés par le temps , embrasseront d'un coup-d'œil toutes les
dispositions d'une spécialité ; les étudians qui n'apprennent les Codes qu'un à un
pourront accélérer leurs études en les généralisant ; les gens du monde enfin ,
pour qui tout recueil de législation est un dédale , seront initiés à l'instant à la
distribution intérieure de chaque Code ; l'ordre alphabétique suffira pour les
guider. La place du Dictionnaire des Codes est donc marquée avec certitude non-
seulement dans toutes les riches bibliothèques de jurisprudence, mais dans toutes
les études de notaires , d'avoués , d'huissiers , et clans tous les cabinets de ma-
gistrats , d'administrateurs et d'avocats. L'empressement des praticiens de Paris
garantit déjà celui de la province , et , dans une réussite aussi complète , nous
voyons à la fois une récompense et un encouragement pour M. Teulet ; les grands
travaux qu'il préparc sur notre droit public ne pouvaient commencer sous de
plus favorables auspices.
L'exécution typographique du Dictionnaire des Codes a été confiée aux presses
de MM. Béthune et Pion ; c'est dire qu'elle ne laisse rien à désirer.
Sous le titre de Mémoires de V Obélisque deLouqsor, écrits par lui-même et dédies
aux Parisiens , vient de paraître une facétie historique, aussi originale que spiri-
tuelle ; c'est une revue semée de traits, dont la gaîté est toujours contenue dans
les limites du bon goût. Ln dépôt en est fait chez Dentu, hbraire, au Palais-
Royal , et chez madame Riche, galerie de l'Odéon , 3. Chaque exemplaire s«
vend 30 centimes.
(1) A Paris, chez MIM. Du Closel frères et de Rostaing-, rue Laffittc, 33
— 328 —
CORRESPONDANCE DES PROVINCES.
Dans Tintervalle de la livraison d'octobre à la livraison de novembre , VÈcho
a reçu de nouvelles adhésions ; nous citerons particulièrement celles du rédac-
teur en chef de la Gazette du Languedoc , et du rédacteur en chef de XÉmau"
cipateur. Nous publions aujourd'hui un article de M. Crétineau-Joly , rédac-
teur en chef de Y Hermine, gazette de Bretagne.
Notre première livraison contiendra Une séance des états du Languedoc ; ce ta-
bleau des mœurs politiques de la France provinciale ne pouvait être tracé pa?
des mains plus habiles et plus sûres que celles de M. du Mège ; tout ceux qui ,
dans une œuvre d'histoire , cherchent avant tout la vérité nous sauront gré ,
nous n'en doutons pas , d'une si bonne fortune.
B? C'est ainsi que VEcho de la Jeune France , fidèle à la nationalité de son titre f
formera un brillant faisceau de tous les talens épars dans nos provinces.
^mtf^Q^^Q^KBmti
APOTHÉOSE DE LOUIS XYI , gravure sur acier ,
avec la lettre , 15 fr. Avant la lettre , 25 fr.
APOTHÉOSE DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE , jusqu'au 15 août ,
pour les souscripteurs, 10 fr. Pour les non-souscripteurs , 15 fr.
JÉSUS-CHRIST DOCTEUR , gravé sur acier d'après Rubens, papier grand-
aigle , 22 fr. 50 c. Avant la lettre , 40 fr.
JÉSUS.CHR1ST SAUVEUR , gravé sur acier d'après Tony Johannot, papier
grand-aigle , 22 fr. 50 c. Avant la lettre, 40 fr.
Il reste quelques exemplaires de VÉcho des années précédentes au prix de
12 francs le volume.
Les bureaux de /'Écho de la Jeune France sont transportés rue St-Honorv , 545 ,
et c'est là que les demandes doivent être adressées.
S'adresser pour la rédaction à M. le vicomte Walsh, directeur-rédacteur en chef, et pour
Tadministration à M. Léon de Jouvenkl, administrateur.
I — Il ^— ^-^— —
PARIS. — IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON, RUE DE YAUGIRARD, 36,
X LciTCf é^ i
<JL ycK^^^ c'^ct+vce-
r^tîèSir
^,
ECHO
et orgueil que nous donnons aujon.d'luû à nos amis 1 1 lettre que
S. A. R. Madame a bien voulu adresser à jM. Léon de Jouvenel et
à M. le vicomte Walsli.
1" édition. — Tome y. — 1er décembre 1 2,^. ] 6
!/ i;ir. /j
♦i^ufS ,>Jî«ï^»iiililft ^^
;n
ECHO
DE
LA JEUNE FRANCE.
SOMMAIRE.
Leilre de Madamo, diicbcsso do Berry ; Apoiliéose de Mr.rlc-AntoiiKlte. —Charles X, par
M. le vicomte Walsfi. — Jeanne d'Albrct,par M. Léon de Jo/u-ewc/. — Piopriclc LiUéraire, par
31. llenncqmn, dêpulé. — Comme on aimait autrefois: Comme on aime anjourd'iuii , nouvelle,
par M. le vicomte Wntsh. — Cervantes et Molière considérés commo médecins, par J/. A. de Pui-
basque. — Poétes-Romancicrs de la France au movcn-âgc ; Cvclc breton, par .V Tli y —
Mémoires de Lucien Bonaparte, par .1/. a. de P. — Lettre à M'. le vicomte Walsh sur la con-
damnation prononcée à Home contre deux ouvrages de M. de Lamartine et de M. de Lamennais
par .W. .1. Nettement. — Lais inédits des Xlb et XIIL siècles, par ***, — Curonioi e de Paris'
— Académie française. — Académie des Sciences. — Aradémic rovale de musique — Tiieâ-
tre Italien. — Nouvelles diverses, par M. .Xavier de Moraldi, — Pievuo des Ihéùires.
<è^^s»»
APOTHÉOSE DE MAIIIE-AXTOIXETTE.
A qui donnera-t-on avec plus de convenance les images des martvrs,
qu\aux exilés? A personne ; car les martyrs , arrhes à Ventrée (ht
ciel, prouvent aux bannis que toutes les douleurs dignement endurées
obtiennent leur récompense.
Aussi , l'administration de 17ic/^o de la Jeune France s-est-elie
empressée d'adresser à la nièce de Marie Antoinette , à Madame du-
chesse DE Berry, la belle gravure de l'apothéose de la reine de France,
de la veuve de Louis XVI.
Ce respectueux hommage, ofTcrt au nom de la Jeune France , a été
reçu avec émotion par l'auguste princesse exilée, et cV^st avec bonheur
et orgueil que nous donnons aujourd'hui à nos amis la lettre que
S. A. R. Madame a bien voulu adresser à "SI. Léon de Jouvenel et
à M. le vicomte Walsh.
1"^ àlition. — Tome v. — !<;' décembre 183G. 16
— 330 —
Semblable lettre doit porter bonheur h l^Écho , nous ne voulons
pas retarder d'une ligne de plus la douce émotion qu'elle va donner
à nos lecteurs. La voici telle que nous l'avons reçue.
Gralz, 20 octobre 183G.
(( L'hommage que M. de Jouvencl et vous, Monsieur , m'adressez
» au nom de VËcho de la Jeune France est depuis quelques jours
)) sous mes yeux, et réveille dans mon esprit de tristes, mais religieuses
y> pensées. Les deux martyrs dont vous m'offrez l'image sont pour
» moi les objets d'un véritable culte dans lequel la vénération s'unit
)) aux sentimens les plus chers.
)) La vue de ces apothéoses me rappelle avant tout les sublimes
» instructions que les deux saints ont laissées à leurs successeurs sur le
)) tronc. Leurs paroles sublimes , écrites à l'entrée du ciel, sont de-
)) venues l'héritage de mon fils et contiennent pour lui les plus hauts
» enseignemens de sagesse. Le cœur de Henri-Dieudonné comprend
. )) ces divines leçons.
)) Depuis long-temps, je connais et j'apprécie les bons sentimens qui
)) président à la rédaction de VËcho de la Jeune France^ et je trouve
)) toujours bonheur à lire ce recueil distingué.
» Les bons principes qu'il soutient avec constance et talent lui ont
)) valu mes sympathies, et doivent lui valoir celles des cœurs élevés.
)) h^Echo, en ravivant les gloires dupasse, en répétant les nobles voix
)) du présent, prépare à l'avenir d'autres illustrations.
)) Les souvenirs de France que m'apporte VEcho sont la plus douce
)) distraction de toutes les heures de l'exil ; je vous remercie donc en
)) commun , vous et M. de Jouvenel, de m'avoir envoyé vos publica-
)) tions si dignes d'être connues.
)) Je souhaite bien vivement que vous obteniez tous les succès que
)) doivent vous assurer vos talens et le noble but auquel vous les con
7) sacrez.
)) Croyez bfc^ricTtotftctiloîi' estime et affection.
)) INLVRIE CAROLINE,
P. S. »Vous Savez l'intérêt que je prends k la Mode et vous ne douiez
)) pas de celui que je porte à VEcho, Ainsi, je saurai gré aux personnes
— 331 —
» qui encourageront ces publications, et je serai toujours charmée Je
)) savoir qu'elles sont très-répandues. »
Tout n'est pas roses, tout n'est pas plaisir dans l'administration et
la rédaction d'un journal , ce travail a ses épines et ses'préoccupations ;
mais quelle peine ne serait pas plus que payée par une lettre comme
celle que l'on vient de lire?
Si loin de la France la fille de France en écoute VEcIio avec une
sorte de bonheur. Elle prête l'oreille avec plaisir aux paroles qu'il ré-
pète Et nous nous tairions! oh non, bien loin de la ! nous et nos
collaborateurs nous redoublerons de zèle. Nous avons plus que nous
n'espérions, nous voulions porter l'instruction et les bonnes doctrines
aux jeunes hommes de notre pays , et voilà que nos pages ont passé la
frontière, ont été lues ai>ec bonlieur par la royale exilée, par la mère
cVun jeune Français de plus l
Nos publications, les Apothéoses de Louis XVI et de Marie An-
toinette^ ont fait naître dans la grande ame de Madame de tristes et
religieuses réflexions. Elle s'en servira pour les enseignemens qu'elle
donnera à son fils.
CHARLES X.
La politique se sert des rois vivans, et môle leurs noms h ses in-
trigues.
L'histoire mande à sa barre les rois morts, pour les juger, et leur
assigner la place qu'ils occuperont dans les siècles.
Charles X vient de comparaître h ce tribunal , il y est venu avec
cette majesté , avec ce je ne sais quoi d'achevé que donne le malheur^
et parmi ceux qui de son vivant s'étaient faits ses ennemis , pas un ne
s'est levé pour accuser sa mémoire.
Dans la foule, il y a eu des discoureurs qui ont jugé le prince pas-
sant de l'exil h la tombe, et ceux-là disaient :
Charles X ne convenait pas à notre temps, il avait vieilli sans np-
prcndre les hommes, il les croyait francs, sincères, rcconnaissans;'c<3
— 332 —
qui lui a manqué le plus , c'a uté la défiance ; mais de la défiance , il
n'en voulait pas , il la repoussait de son ame , presque comme un
péché.
Si son regard avait su aller plus avant que le sourire de l'homme qui
lui disait de mielleuses paroles^ si sa franchise avait pu concevoir l'hy-
pocrisie , aujourd'hui la royale abbaye de Saint-Denis serait tendue
de draperies noires fleurdelisées et semées de larmes sans nombre ,
pour recevoir un hôte de plus dans ses caveaux funèbres.
Oui , si Charles X avait su se défier, il aurait su régner, et ne serait
point allé mourir dans l'exil.
Parmi tous les mots que l'on a cités de lui, en voici un qui le peint
merveilleusement: le sage et prudent Louis XVIII venait d'avoir une
longue conférence avec son frère, et Monsieur, en sortant du cabinet
du vieux roi. rencontra un de ses amis de cœur, il lui dit : A Veii croire,
il faut me défier de tout le inonde; c^ est comme s'^il m'^ordonnait de
vie nourrir de fiel et d^absinthe.
Du temps des armures de fer, c'eut été grande folie de se mêler
sans cuirasse, sans écu et sans heaume parmi les combattans... Eh
bien, de notre temps, quand on a affaire aux hommes, il faut s'armer
comme eux. ---Charles X n'a pas compris cette nécessité.... Est-ce à
dire que sa place sera mauvaise dans l'histoire? Je ne le crois pas. Sur
sa tombe on pourra graver ces mots pour épitaphe :
Il a été meilleur que son siècle.
Léger a son début dans le monde, il a bien vite expié ses torts de
jeunesse, les rudes leçons de l'adversité ont suivi de près les plaisii's,
et pour le comte d'Artois la sagesse et le repentir sont venus bien
avant le vieil âge. Ce prince n'avait que J\i ans , lorsqu'une femme
qu'on avait, h cause de sa douceur, de son amour et de sa beauté, sur-
nommée la LA Vallière de l'exil, mourut. — RcpcnLante sur son lit
de souffrance, elle implora la religion, et pour elle qui allait mourir,
et pour lui qui était condamné à vivre banni, loin de la France ! Cette
piété , dont tant de Français ont fait un tort à Charles X, lui avait été
ainsi amenée par la douleur, et c'est la main de la mort qui a arraché
de son cœur encore jeune toute légèreté et toute inconstance.
D'autres voix ont fait d'autres reproches au prince émigré ; mais les
hommes qui se moulrcul si scvcrcs uut-iis pensé que^ si la prospérité
— 333 ^
a ses courtisans, l'adversité a aussi les siens, et qu'il n'y a pas seule-
ment que le bonheur qui se gâte à leur souffle empoisonne, mais en-
core l'infortune : les flatteurs qui aiment beaucoup plus leur bien-ctre
que la gloire du prince qu'ils entourent, parviennent à s'installer dans
l'humble maison de l'exil, comme dans les palais du pays natal ; ils sa-
vent le chemin de Holy-Rood , comme celui des Tuileries et de Ver-
sailles.... Et quand une fois ils se sont fait une existence commode
auprès du royal proscrit, ils forment autour de lui comme lui cordon
de froideur, pour arrêter, pour empêcher les idées grandes et géné-
reuses d'arriver à l'adversité qu'ils exploitent Si vous laissez élever
à l'entour du cèdre une haute muraille, ne lui demandez plus de ba-
lancer, d'agiter ses rameaux aux brises du ciel.
Vous avez vu comment toutes les misères, toutes les honorables pau-
vretés étaient allégées , secourues par Charles X aux Tuileries ; et
bien en Ecosse et à Londres , c'était de même , et la pauvre et mes-
quine liste civile de l'exil venait continuellement en aide à de nobles
dénûmens. Une des grandes vertus de Charles X a été la bienfaisance ;
personne n'a donné autant que lui , personne n'a donné avec autant
de grâce , c'était vraiment lui qui savait doubler le bienfait par la ma- ■_.
nière dont il l'accordait.
Le premier jour de son règne, le jour où il fit, comme roi, son en-
trée dans Paris, souvenons-nous du premier mot qui partit de son
cœur pour le révéler. — Une femme étant parvenue jusqu'à lui, au
milieu de tous les chevaux du cortège, lui remit une pétition.
Merci Madame, Je vais lire votre placet^ j'j/erai droit, je vous
7'emercie.
Ainsi , ce roi qui vient de mourir si loin de nous, se sentait de la
reconnaissance envers ceux qui le mettai<3nt à môme d'obliger, et re-
merciait quand on lui demandait un service.... Avez-vous vu quel-
quefois un ruisseau arrêté dans son cours par quelque éboulement
soudain de ses rives , ne pouvant plus courir et murmurer, ses eaux
deviennent comme tristes et mornes; mais si la main d'un pâtre retire
la roche ou la terre qui retenait ses ondes, on dirait au frémissement de
la source qu'elle se réjouit de pouvoir couler encore : il en était de mêmC:
de la bienfaisance de Charles X. Plus elle s'étendait, plus le vieux roi.
avait de bonheur. Les ardeurs de l'été tarissent souvent les fontaines,
les exils, les malheurs n'ont jamais pu tarir la générosité du prince que
i- 334 —
nous pleurons. Nous venons de voir arriver en France des bienfaits
datés du jour de sa mort ! La fimiille qui a pu , grâce à ce secours, daté
de Gorîtz , du 6 novembre i836, retirer du mont-de-piété les eHcts
qu'elle y avait déposés, et dont le besoin se faisait sentir aux approches
de Fhiver , est allée demander à une c'glise voisine une messe noire
pour le repos de l'ame de son royal bienfaiteur.
Par ordre , on la lui a refusée ! Nous nous taisons, nous avons
pu faire une page à^Jiistoire ^ mais il nous est interdit de faire de la
politique... Eh mon Dieu, pourquoi parlerions-nous? Il y a des faits
qui parlent assez d'eux-mêmes !
Si, en sortant de cette vie, il y a des âmes qui, pour arriver à Dieu,
n'ont pas besoin de prières, celle du roi très-chrétien dont l'Europe
porte aujourd'hui le deuil est bien de ce nombre. Le malheur , l'ad-
versité, endurés avec douceur et résignation, sont de puissantes prières,
et rendent facile et uni le chemin de l'exil au ciel ! Aussi les an£»es
qui veillent aux extrémités de la terre, avant reconnu cette ame rovale
et chrétienne, ont dit : Laissez passe?' ce fils de saint Louis !
Vicomte Walsh.
A trois siècles de distance apparaissent dans notre histoire deux
femmes mères de deux de nos meilleurs rois : Blanche de Castille et
Jeanne d'Albret. L'une et l'autre venues dans des circonstances difTi-
cilcs comprirent et dominèrent leur époque ; Tune et l'autre eurent à
lutter contre des influences puissantes pour l'éducation de leur fils, et
la fermeté qu'elles déployèrent en triompha. La différence du svstèmc
qu'elles employèrent est tout entière dans la différence même qui exis-
tait entre leurs deux époques. Elles savaient que l'art de gouverner
n'est pas une tradition universelle , invariable, absolue. Elles savaient
que, pour régner, la première condition est de connaître h quels
hommes et à quelles idées on doit commander. Elles savaient enfin
que les rois ne doivent être étrangers h aucun mouvement des esprits,
qu'ils doivent observer d'un œil également attentif et le bien et le mal,
fa'ix) tourner les défauts comme les qualités de leurs peuples aux pro-
f- 335 ^
grés de la civilisation, et so placer à la tcte do leur siècle pour en régler
la marche.
Dans un temps où les grands vassaux avaient voulu ébranler la mo-
narchie en formant une ligue ) la femme de Louis VIII , la belle-fillc
de Philippe-Auguste, triompha du duc de Bretagne^ du comte de Tou-
louse, d'Hugues de Lusignan et de Thibault de Champagne; elle fit
amener aux pieds de son fils encore enfant P/e/veil/ai^c/e/'c une corde
au cou. L'alliance de ce rebelle avec l'Angleterre ne put pas rempccher
de rendre hommage à genoux à son légitime souverain qui le traita avec
générosité.
Dans un siècle de ferveur religieuse, quand François d'Assise faisait
élever plus de trois cents couvens d'hommes qui venaient se vouer à
une existence de jeûne et d'aumône , quand Thomas d'Aquin vivait
presque à la cour, quand déjà plusieurs expéditions avaient été faites en
Terre-Sainte, Blanche de Gastille sut inspirer à son fils toutes les vertus
chrétiennes qui devaient en faire un saint , et cependant elle lui apprit
à s'affranchir de la suprématie politique de la cour de Rome, suprématie
qui prenait de dangereux accroissemens sous les pontificatsd'innocentlll
et de Grégoire IX. L'enfant , qui avait entendu dire a sa mère qu'elle
aimerait mieux le voir mort que coupable d'un seul péché mortel,
énonça néanmoins dans une célèbre pragmatique-sanction les maximes
propres à réprimer les abus de la puissance ecclésiastique. C'est que
JBlanche avait su éclairer l'ardente foi de son fils. En faisant développer
en lui toutes les pieuses vertus du chrétien, elle ne s'était jamais expo-
sée à compromettre la dignité royale. Après l'avoir mis à la tète de
son armée dès l'âge de treize ans, elle fit tous ses efforts pour empê-
cher une expédition où elle voyait peut-être que la France perdrait des
sommes immenses, une armée valeureuse, et surtout un roi qui ne
peut être comparé ni à ses prédécesseurs ;ii à ceux qui Tont suivi.
Trois siècles s'écoulent, et voilà encore une femme préparant à son
fils un des règnes les plus beaux et pourtant les plus difficiles de notre
histoire. Le schisme de Calvin s'est répandu en France, il y est l'occa-
sion d'interminables guerres. Alors, paraît Jeanne d'Albret , née , le
7 janvier i528, de Henri II d'Albret et de Marguerite de Valois, sœur
de François I". Quoique dépouillée de sa royauté par le trailé de Cam-
brai , Jeanne ; avec sa principauté de Béarn , conserva toujours le titre
de reine de Navarre , élevée dans les principes de l'antique constitution
^ 336 —
du Bénrn qu'on appelaît/o7\ç et qui n'était que îè'gouVéfhënYèhl' ^u
paj-spar Icpajs. Là où est la liberté, là est la r/e, disait-elle souvent.
Mariée à Antoine de Bourbon , prince faible et voluptueux qui mourut
de bonne heure , elle eut à diriger rédu(.ation de son lils Henri et de sa
fille Catherine. Faisant vivre son lils au milieu des hommes grossiers
et presque farouches qui habitaient les environs de Coarasse , il apprit à
s'entendre dire la vérité , a voir les hommes tels qu'ils sont ; en effet ,
au milieu des montagnes, il trouva des amis, et l'amitié, si peu connue
des princes , le suivit sur le trône. Jeanne savait d'ailleurs admirable-
ment concilier h Henri l'amour des Béarnais; déjà peut-être elle pré-
vovait que ces mêmes enflms qui partageaient alors les plaisirs et les
travaux du sien pourraient partager un jour ses périls et sa gloire.
La reine de Navarre, pleine d'un génie libéral et d'un grand amour
pour l'indépendance du peuple , sut la préparer par l'éducation donnée
à son fils. Elle voulut qu'on éloignât de l'esprit d'Henri ces fausses
idées de grandeur qui rapetissent l'ame et rendent souvent inhabiles à
réi^ner ceux qui v sont appelés par les circonstances ou par leur nais-
sance; elle voulut qu'il n'écoutât jamais ces doctrines insensées qui
transforment les vertus les plus nobles en exaltations dangereuses,
elle voulut que , souffrant comme le pauvre , il acquît avec lui le senti-
ment des maux d'autrui qui tempère et modifie la plénitude du pou-
voir ; elle voulut surtout qu'on éloignât de lui ces hommes qui , vivant
des souvenirs d'un temps qui ne peut plus renaître, attristent la jeu-
nesse des princes de leurs regrets ou l'aigrissent de leurs ressentimens
et relèvent sans cesse la barrière du passé sur la route de l'avenir.
Elle chercha donc des gouverneurs ou plutôt des amis parmi les
savans ou les hommes de guerre qui avaient Vesprit délicat , le rai-
sonnemeiit pur , les mœurs irrépréhensibles. Des intrigues de cour
lui ayant un instant enlevé son fils, elle le reprit bientôt pour le confier
à Beauvoir et La Gaucherie, hommes de talens et de cœur, qui, sans fa-
ti«"uer l'esprit de leur disciple par l'enseignement prématuré de bril-
lantes connaissances, lui faisaient entendre combien il serait humi-
liant pour lui de n'être que l'égal en capacité de ceux qu'il était appelé à
conduire. Le jeune Henri de Navarre, qui avait excellé de bonne heure
aux exercices du cheval, des armes et des courses, et dont Favien a dit :
// était tant accoutumé aux fatigues et aux peines, qu'il ne se faut
émeîyeillçr si cet inyincibk m guc?rc étudia les arts et les belles-
.^ 337 ^
lettres avec la même ardacv qu'il cubait mise aux pi^cmicrs jeuotr
de son enfance. Par un singulier caprice des cvénemens , qui allaient
briser bientôt de si tendres liens, une étroite intimité exista aii
collège entre trois Henri qui devaient tous trois mourir de mort vio-
lente. Henri , duc d'Anjou , depuis Henri HI , et Henri de Guise , qui
lit tant pour obtenir la royauté.
Le jeune Henri de Bourbon , présenté à la cour de Henri H , avait
séduit ce monarque par la vivacité et l'à-propos de ses reparties , par
son langage sincère et hardi, par toutes ces habitudes franches et guer-
rières qui devaient le faire surnommer le Diable-à-Quatre. Le roi de
Fiance eut dès-lors la pensée d'un mariage avec sa lillc jNLarguerite. H
en fît part à Jeanne d'Albret. Celle-ci comprit que cette proposition
cachait des vues secrètes sur la Navarre; indignée , elle jura de ne jamais
consentir à une transaction qui pourrait priver son fils de ses droits.
Unissant la prudence à l'énergie, elle se déroba secrètement de la cour,
revint avec rapidité en Béarn , ranima par sa présence l'affection de ses
sujets et informa la noblesse des projets de Henri H. Celle-ci se répan-
dit bientôt dans toute la Navarre pour communiquer au peuple son
indignation et son enthousiasme. Le roi de France, sentant que,
même avec des armées aguerries , on ne peut pas lutter bien long-
temps pour le mauvais droit et contre le vœu des populations , renonça
à ses projets et se contenta de reporter sur Guise et l'amiral de Coligny
les hautes faveurs dont il dépouilla la maison de Bourbon , rendant
ainsi plus puissans des ambitieux qui devaient s'eiïorcer de conquérir
le tronc au mépris de ce grand principe d'ordre, la légitimité, sans la-
quelle il n'y a plus que Xo.'b faits qui ont tous un droit égal et qui en-
fantent toujours l'anarchie; car l'usurpation ne constitue rien , elle ne
peut que chasser de son sanctuaire la véritable autorité pour la rendre
un instant errante et incertaine.
Selon quelques historiens, la veuve d'Antoine de Bourbon épousa
en secret un gentilhomme nommé Goyon , mais cet acte de la vie pri-
vée de Jeanne d'Albret n'exerça aucune influence sur la reine de Na-
varre. Toujours préoccupée de l'avenir de son fils , elle sentit qu'à une
époque de luttes et chez un peuple comme le sien, Henri devait être
un capitaine intrépide et habile. Elle le plaça à quatorze ans h la tète
des gentilshommes des provinces. H avait choisi pour devise celle des
Spartiates : Vaincra ou mourir. Mais, comme en combattant des
1P- 338 ^
ennemis, Henri devait distinguer les ambitieux qui égarent et entraî-
nent de ceux qui , instrument aveugle des passions des autres , en sont
en même temps le jouet déplorable , son sage précepteur La Gaucherie
sut lui faire opposer à la première devise une seconde devise tirée
de Virgile : Parxere subjectis et debellare supe/'bos. Élevé. dans
ces nobles idées de justice et de clémence , Henri apprit de sa mère
que l'oubli et le pardon doivent être les grandes vertus des rois qui
succèdent à des révolutions, et que tout esprit de haine ou de ven-
geance qui découle du trône en mine les fondemens. Si les commotions
politiques ébranlent un instant les nations en y semant la discorde et le
malheur, elles laissent voir quelquefois de nouveaux élémens de pros-
périté et mettent en saillie des besoins qu'il est du devoir des princes
de satisfaire. Le Vésuve vomit , pendant ses irruptions, une cendre
qui fertilise les plaines où elle tombe.
Après la mort de Henri HI , pour mettre un terme aux luttes san-
glantes qui avaient désolé la France, pour diriger les ambitions qu'avait
lait naître la faiblesse de Henri H et Timpéritie de ses trois lils , il fal-
lait un roi qui ajoutât à la légitimité de ses droits toute la puissance
d'un génie conciliateur. Henri IV parut comme un astre qui annonce
de plus beaux jours.
Il fut de ses sujets le vainqueur et le père.
Dans la longue et périlleuse lutte qu'il eut h. soutenir , il se mon-
tra toujours généreux et grand. Il fut tel enfin que Jeanne l'avait voulu ;
il fut digne de sa mère, digne de celle qui , suivant d'Aubigné, était
une princesse 71* ayant de femme que le sexe, V ame entière aux
choses viriles^ V esprit pensant aux grajides affaires ^ et le cœur
invincible aux grandes adversités.
Jamais princesse ne fut assaillie par plus de vicissitudes et de mal-
heurs^ c'était un temps de guerres civiles; jamais femme ne fut plus in-
dignement calomniée, c'était un temps de partis ; jamais cœur de mère
ne fut livré à de plus cruelles angoisses , c'était un temps où le poignard
•était plus redoutable que l'arquebuse. Mais ce cœur héroïque, la Pro-
vidence l'avait formé de ces fortes vertus qu'elle réserve pour les gran-
des races de rois.
Henri , privé de l'appui de Jeanne d'Albrct long-temps avant le terme
de l'épreuve^ recueillit sur sa tombe les inspirations de son génie.
— 339 —
Gomme ellcj il avait vu clair dans les trames icnûbrcuscs de la ligue,
il avait vu que les ambitions se couvraient du masque de la religion
pour égarer le peuple et l'exciter au désordre. Sage conciliateur , il
éteignit le fanatisme religieux, fanatisme plus noble dans ses causes,
mais non moins terrible dans ses effets que le fanatisme politique,
surtout que ce fanatisme envieux qui arme l'égalité contre la liberté,
comme lorsque Cl larlcs- le- Mauvais souleva la multitude pendant la
captivité du roi Jean. Léon de JouvE>fi:L,
»^^
PROPRIETE LITTERAIRE.
' 'M^ei article si remarquable, à tous égards, et surtout d'une utilité si actuelle,
est emprunté à un ouvrage, actuellement sous presse, et que M. Hennequin, avo-
cat et député, doit publier procbainement, sous le titre de Traité de la Législation
cit^ileen France (1). Nos amis sauront apprécier, comme nous, le mérite des belles
pages du noble publiciste que nous sommes fiers de voir marcher à notre tête ,
lui dont on peut dire, comme de d'Aguesseau, qu'il éclaire le barreau français
de ses talens, et l'honore de ses vertus. ,j ^ jjy j^,^.
Si rhomme est incontestablement propriétaire de toutes les Va-
leurs produites par l'application de ses facultés, le droit exclusif de
l'écrivain sur l'ouvrage fruit de ses inspirations et de ses veilles
se trouve hautement justifié; il faut même dire que l'on rencontre
dans la propriété littéraire un caractère particulier de justice et d'évi-
dence que l'on chercherait vainement dans les autres natures de droits
'et de possessions.
Il n'est pas, en effet, d'industrie qui , pour parvenir aux fins qu'elle
Se propose, ne réclame tm certain concours , une certaine réunion de
forces et de volontés : l'écrivain ne reconnaît ni ces conditions, ni
ces entraves. Il est seul, sa pensée gracieuse ou terrible, pereuasive
'ôû dominatrice, s'élance , indépendante des hommes comme des cho-
ses. Ici, point de matière première; le fonds des idées comme la
forme dont elles sorit revêtues, l'écrivain a tout trouvé dans son in-
telligence, il a tout trouvé dans cette puissance créatrice dont l'Éter-
nel a doué l'esprit huiMin.
Il est vrai que le sujet fécondé par l'intelligence existait dans le
(1) Pour paraître chez Yidccocq, place de l'Écolc-dc-Droit, à Paris.
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inonde réel avant d'être devenu le sujet des réflexions du moraliste ou
de l'historien, et cependant qui pourrait disputer à Théophraste , à
La Bruyère , à Tite-Live , à INIontesquieu , le mérite de leurs écrits.
Ce qui appartient à l'écrivain, ce sont les qualités de son esprit, c'est
le don de bien observer et le talent de bien dire ; sa propriété , c'est
Fouvrage où ses observations sont cousignées ^ et qui fixe pour tou-
jours des vérités utiles. Il y a si bien quelque chose de personnel dans les
ouvrages de la pensée, que les mêmes sujets ne parlent pas de la même
manière à tous les esprits. Le règne de Tibère est-il donc le même, sous
les crayons complices de l'ami (i) de Séjan que sous le burin de Tacite ?
Laissez à Thistoire ses souvenirs, à la nature matérielle ses beautés di-
gnes du Créateur, h la nature aussi ses lois admirables et constantes.
Mais laissez à Virgile l'harmonie de son style et la vérité de ses ta-
bleaux; à Bossuet, l'élévation de ses idées et sa parole inimitable ; à
Hacine, tous les genres de perfection qui peuvent briller dans les écrits
lies hommes ; à Lavoisicr, l'analyse de l'air et de l'eau ; à Newton et
àLaplace, Texplication de l'univers. Il y a travail, création dans l'em-
ploi de rintclligence comme dans celui des forces physiques. Aussi,
tout en assimilant sous certains rap[X>rts les productions de l'esprit
aux autres productions du travail, faut-il, pour cire juste envers la pro-
priété littéraire, la signaler au respect des hommes et à la protection
des lois, comme la plus sacrée et, comme on Ta dit souvent, comme
la plus personnelle des propriétés.
Toutefois, des esprits très-éclairés_, des hommes émincns qu'il se-
rait fort injuste de signaler comme les ennemis des gens de lettres,
n'ont vu dans les droils de l'écrivain sur son ouvrage qu'une sorte
de privilège garanti par la société à litre de récompense, et qui ne
constitue pas une propriété proprement dite.
Quels (juc soient, a-ton dit, les plaisirs attachés à la composition , il
faut cependant avouer que les auteurs Iravaillent pour le public. Eh
bien! lorsque par la voie de l'impression, l'ouvrage est parvenu à ce
public pour lequel il a été fait, le but que se proposait l'auteur est
atteint. 11 faut, sans doute, qu'en échange de la propriété qu'il aban-
donne, Tauleur reçoive un prix, une récom|)cn5C qui consistera dans
un droit exclusif sur l'ouvrage pendant un temps déterminé, ou dans
(1) YcUcius Patcrculus.
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une rétribution sur les produits des reimpressions : il est même pos-
sible que cet avantage soit, pendant un temps plus ou moins restreint,
assuré aux héritiers; mais dans ce droit, classé à juste titre par l'an-
cienne législation dans la catégorie des privilèges, ne se retrouve plus
aucun des caractères de la propriété. Et d'ailleurs, si le domaine public
n'était pas investi de la propriété de l'ouvrage, pourrait-on la disputer
à chacun de ceux qui ont acquis et qui possèdent un exemplaire?
Peut-on disputer à l'homme qui possède un livre le droit d'en tirer
des copies et de les vendre ? Qu'est-ce donc que cette propriété litté-
raire, offerte, par la nature môme , à la merci de quiconque voudra
s'en emparer, et qui n'est susceptible d'aucune possession publique et
matérielle ?
Au surplus, les grands écrivains de l'antiquité n'ont pas connu la
propriété littéraire; et l'on sait avec quelle gaîté et même quelle
énergie Piron refusait d'entrer dans la coalition des auteurs drama*
tiques contre les acteurs.
c . <( La gloire, a dit un auteur anglais , est la récompense de l'homme
)) de génie. Celui qui la mérite méprise tout autre but moins honora-
")) ble. Ce n'était pas pour s'enrichir que Bacon, que Newton, Locke
)) et Milton instruisaient ou charmaient leurs contemporains. Quand le
)) libraire offrit à Milton 5 livres sterlings de son Paradis perduj le
)) poète ne rejeta pas cette offre. Mais s'il accepta ce prix misérable, ce
» ne fut pas comme la récompense de son travail. Il savait que le prix
» réel de son ouvrage était TimmortaUté, et que la postérité le lui paie-
» rait. » ij «tii'
*jj Cardez-vous , ajoute-t-on , d'entourer le droit des auteurs des pré-
rogatives de la propriété, si vous voulez affranchir les lettres des cal-
culs, des exigences, et quelquefois même du vandalisme des héritiers.
Il faut reprendre ces différons argumens.
Il est à peu près inutile de faire remarquer que si , dans la thèse
la plus générale, l'écrivain ne travaille que pour le public, il n'en ré-
sulte, en aucune façon , que dès l'instant d'une première publication
il(Soit dépouillé de son droit de propriété. Presque toutes les indus-
tries travaillent pour le public, ce qui n'a jamais fiiit mettre en doute
le droit exclusif des producteurs sur le fruit de leurs travaux.
Une distinction fort simple va répondre au contrat d'échange :
L'ouvrage qu'un auteur publie peut être considéré dans ses rap-
ports avec les arts , les sciences et la littérature , et dans ses rapports
utiles, commerciaux, et si l'on veut mercantiles.
Sous le premier point de vue le public prend possession de tous les
ouvrages livres à l'impression. C'est par la lecture, c'est par la médi-
tation des bons ouvrages , que la raison publique s'éclaire et que le
domaine des connaissances humaines s'agrandit. L'auteur a permis à
tous l'exercice voluptuaire de sa propriété, mais il en retient l'exer-
cice utile. Les lecteurs se sont associés à sa pensée, mais non pas à sa
propriété. C'est en confondant la communication des idées avec celle
de la propriété que l'on est tombé dans l'erreur, c'est en les distin-
guant, comme il est facile de le faire, que l'on rentrera dans la vérité.
Beaucoup savent par cœur les Méditations poétiques, et se trouvent
ainsi en communication d'idées avec un grand poète. Mais personne
n'a la prétention d'être associé à sa propriété, et le droit naturel tout
seul nous enseigne que, malgré le prétendu contrat d'échange, aucun
autre que M. de Lamartine, ou son cessionnaire , ne peut, sans
crime, sans contrefaçon, publier l'ode à M. de Uoiiald ^\q Soir ^
ou V Invocation»
^ Ce n'est pas une prétention bien sérieuse que celle de cet amateur
qui, pour avoir payé six francs un exemplaire, se propose de faire im-
primer et vendre toute une édition.
-■ Il est, d'ailleurs, facile de l'arrêter dans cet utile projet. Deux droits
résident évidemment dans la personne d'un auteur qui a fait impri-
mer son livre ;
1° La propriété de l'édition imprimée ;
"' 3*" La faculté de reproduire l'ouvrage dans des réimpressions
nouvelles, et de percevoir ainsi tous les fruits, tous les bénéliccs que
l'ouvrage peut donner.
Quel est donc, maintenant, ce contrat qui intervient entre l'auteur
ou le libraire et celui qui fait emplette d'un ou de plusieurs exem-
plaires, et, si Ton veut, de toute l'édition ?
" Le vendeur cède à l'acquéreur un objet mobilier dont il })cut dis-
poser en maître, mais non pas le droit intellectuel de la réimpression.
Je vous ai cédé des gerbes de |na moisson, mais non pas le terrain
qui peut m'en donner de nouvelles.
Quant à l'objection tirée du droit de copie , c'est une argumenta-
tion empruntée au temps où l'imprimerie n'existait pas encore.
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Dans les temps qui ont précédé celte belle découverte , un auteur
ne pouvait reproduire son manuscrit qu'en se livrant au plus long ,
au plus fatigant, au plus fastidieux de tous les travaux. Bien loin
d'exiger un droit quelconque de ceux qui copiaient leurs ouvrages -,
les auteurs devaient de la reconnaissance aux calligraphes qui sauvaient
les manuscrits d'une destruction inévitable, qui leur donnaient une
sorte de publicité et qui , quelquefois même , les enrichissaient de vi-
gnettes magnifiques. Qui n'a pas contemplé quelques-unes de ces bel-
les copies toutes remplies de majuscules en or, de lettres de couleur,
et à la marge, de fleurs, d'oiseaux et d'emblèmes; charmes de la vie
monastique , chefs-d'œuvre de patience que l'on ne saurait peut-être
pas reproduire aujourd'hui! mais depuis cjue, grâce à l'art de GiUtem-
bergy de Faust et de Schceffcr^W existe un moyen sur, rapide, exact
et peu dispendieux de reproduction, les livres sont devenus une source
de bénéfices qui n'existaient pas avant l'imprimerie, et à laquelle il est
évident que les auteurs ont seuls le droit de puiser.
Au surplus, il existe un moyen fort simple de mettre un terme h la
discussion. Que nos modernes calligraphes s'imposent le travail au-
quel se livraient leurs devanciers ; qu'un homme copie de sa main ou
fasse copier à ses frais les dix volumes des Ducs de Bourgogne ou les
trente volumes des œuvres de M. de Chateaubriand; qu'il vende sa
mise au net, et, sans doute, il ne sera poursuivi ni par M. de Barante ,
ni par l'illustre auteur du Génie du christianisme y ni par leurs édi-
teurs.
Que dire de l'objection tirée de ce que l'homme de lettres ne peut ,
sans le secours des lois, se mettre à l'abri des attentats de la contrc'»
façon ?
Prétendre que la propriété littéraire n'existe pas, parce qu'il est dif-
ficile de la défendre des atteintes du plagiat et des entreprises de la
contrefaçon, c'est soutenir que les hommes de lettres ne sont pas pro-
priétaires parce qu'il est facile de les voler. Ce droit exclusif, que per-
sonne ne conteste à l'auteur pendant sa vie, et qui se continue pen-
dant un certain temps dans sa famille , les lois et les tribunaux ne le
laissent pas sans protection. Pourquoi serait-il plus dillicile à garder
sous le nom vrai de propriété que sous le titre emprunté de privi-
lège.
Ce qu'il faut surtout admirer, ce sont les scrupulcSj la susceptibilité,
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les délicatesses des rulversaircs de la propriété littéraire. Les grands
écrivains de l*anti(|uité ne se sont inspirés que par des pensées de
gloire et d'immortalité! Oui, sans doute. Mais aussi l'histoire nous a
conservé le souvenir de ces hommes illustres qui, pour la plupart, sont
morts dans la misère et dans risoicment.
Que l'on ne crove pas, au surplus, que la reconnaissance du droit
de propriété dans la personne des auteurs ne soit qu'une vaine discus-
sion de mots sans résultat et sans influence.
c Caractérisez hautement, franchement, le droit des auteurs; placez
l'avenir de l'écrivain et celui de ses enfans sous Tempire des doctrines
vitales et vivifiantes de la propriété, et non pas sous la garde des doc-
trines stériles du privilège. Dès qu'il sera bien entendu que l'auteur
est propriétaire de son livre comme il est propriétaire de son champ
et de sa maison ; que pendant ua temps qui sera limité, si l'intérêt
])ublic l'exige absolument, les héritiers de l'auteur posséderont ses
ouvrages comme ils possèdent les meubles inventoriés et les immeu-
bles de la succession ; la jurisprudence deviendra plus favorable aux
auteurs; l'immunité des plagiaires sera renfermée dans de plus étroi-
tes limites. On protège avec plus d'énergie un droit de propriété que
l'on ne veille à la conservation d'un privilège.
*•' Des conséquences plus importantes encore s'attacheront à une dé-
claration de principes que la justice réclame.
- Il est dans la nature du privilège de ne pas étendre son empire au-
delà du territoire de la nature qui l'accorde ou qui le reconnaît.
On imprime en Angleterre les ouvrages publiés en France, et vice
versa on imprime à Berlin et en Autriche les ouvrages pubhés dans une
autre partie de l'Allemagne, et c'est parce que la propriété littéraire
n'est considérée que comme un privilège qu'à l'étranger la contrefaçon
est publique et sans remords. Si la France, née pour marcher à la tetc
de la civilisation, et pour influer au loin par ses lois et par ses exem-
ples, rendait à la propriété littéraire la place qui lui est due, les librai-
res consciencieux ne se livreraient peut-être plus dans aucune partie
du monde à un commerce, fléau de la librairie. La propriété littéraire
deviendrait une vérité du droit des gens , et les nations finiraient par
s'entendre pour faire respecter les richesses et les productions de
l'esprit comme elles font respecter celles du commerce et de l'industrie.
Oui, que le droit des écrivains^ des savans, des artistes, remonte au
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rang qui lui appartient, et l'on verra s'établir un droit in ter-national,
protecteur des sciences et des lettres. Les libraires étrangers eux-mê-
mes, pour se soustraire aux embarras de la clandestinité, aux reproches
de la conscience et à ceux de l'opinion , imiteront l'exemple que leur
a donné un libraire de Genève qui, persuadé que ce qui est possible
n'est pas toujours honorable, n'a voulu mettre en vente les œuvres
de M. de Chateaubriand qu'après en avoir obtenu l'autorisation de l'é-
diteur.
Législateurs, si vous voulez que les créations du génie soient invio-
lables et saintes, ne dites plus avec la loi du 19 juillet 1793, que les
hommes de lettres et les artistes jouiront pendant leur vie dit droit
défaire imprimer^ défaire gj'aver et de vendre leurs œuvres. Pa-
roles hautaines et protectrices qui ne supposent dans la propriété lit-
téraire ou artistique qu'une grâce fondée en justice.
Ne parlez plus de la plus incontestable des propriétés comme vous
pourriez le faire àhm simple usufruit ; appelez la propriété née de l'in-
telligence et de la pensée par son nom, et vous aurez déjà beaucoup fait
pour elle, et si, cependant_, dans l'intérêt des sciences ou des lettres il
devient nécessaire d'exproprier la famille, que ce ne soit jamais qu'au
moyen d'une juste et préalable indemnité.
Cette indemnité est due à la postérité des hommes de lettres
comme à celle de ce propriétaire foncier, homme qui fut sans esprit
peut-être , mais qui n'en a pas moins légué à sa famille le privilège
d'une douce indépendance. L'indemnité qu'obtiendra la famille d'un
savant, d'un artiste , d'un écrivain, ne sera jamais bien puissante. Les
héritiers d'un nom illustré par des chefs-d'œuvre n'étonneront pas la
cité de leur opulence, mais que, du moins, la France n'ait pas la
douleur et la honte de les voir manquer de pain 1
Hennequin, député.
«as^«9^4
C0M3IE W AIMAIT AUïREFdfsf
COMME ON AIME AUJOURD'HUI.
POyVFLLï,
La mode dans ses caprices et ses inconstances ne s'attache pas seu-
lement aux vêtemens, aux meubles , aux jardins , aux maisons; elle va
plus avant que les choses extérieures , que la surface de la vie , elle pé-
nètre dans les mœurs et influe sur nos sentimens, nos affections et nos
haines. Les siècles, ces fils de l'éternité , en passant sur le monde pren-
nent pour ainsi dire le mot d'ordre de la mode, pour savoir comment
ils se fiiçonneront. A celui-ci elle dit : tu seras guerrier, prends le
casque; h celui-là, tu seras religieux, croise toi ; h cet autre, tu seras bel
esprit, prends la plume.
Puis , elle en vient aux individus , et c'est merveille que de voir
comme elle les fait agir a son gré ; non-seulement ils ne peuvent plus se
vctir que comme elle le veut , mais ils ne peuvent plus vivre , aimer et
mourir qu'ainsi qu'elle l'entend , et l'ordonne.
Nous allons prouver cette tvrannie par deux histoires vraies, Tune
prise dans les temps passés, l'autre dans nos jours actuels; et nous
montrerons par ces deux récits, commcjit on aimait autrefois y et
comment on aime aujourdliui,
AUTREFOIS.
',' Il y a à Paris, dans les environs de ISoire-Dame^ un beau vieux lo-
gis , nous ne dirons ni le nom de la rue , ni le numéro de la maison ,
parce que tout ce qui s'y est passé n'est pas digne de louanges, et
qu'il ne faut désigner et n>.onlrer au doigt que la demeure de la
vertu , pour que le père et la mère qui se promènent par la ville, te-
nant par la main leurs enfans, puissent leur dire, arrives devant le seuil,
ici telle belle action ads^int.
Or, dans la maison dont je veux aujourd'hui parler, maison à beau
pignon pointu , à merveilleuses sculptures , et à gouttières avancées
comme des dragons qui vont s'élancer du toit , à petite statue de saint
Denis tenant sa tète mitrée dans ses mains , sainte image placée dans
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une niche au-dessus de la porte de bois de chêne k caissons et à heur-
toir de fer. Dans cette maison , deux faits bien différens se sont passés.
En l'an de grâce 1420 , vivait un notable prudhommeen ce logis.
Cet homme de bien avait été échevin de la Cité , et avait nom De-
nis du Rosais ; sa femme , pieuse comme une sainte , douce comme un
ange du paradis , partageait avec lui la vénération de tout le quartier,
et parmi les fidèles qui entraient à l'église , les pauvres mendians les
reconnaissaient toujours et disaient entre eux : Nous pouvons tendre la
main à ceux-là , ils écoutent les nécessiteux comme ils veulent que le
bon Dieu les écoute.
Pour être heureux en ce monde, pour avoir des jours sans angoisses
de l'àme , et des nuits sans torturantes insomnies , c'est beaucoup que
la vertu... mais n'en déplaise à Dieu , ce n'est pas tout; à l'homme et
à la femme que religion, amour et convenances ont unis, il faut encore
quelque chose... il faut des enfans... Des enfans c'est la preuve que
votre mariage a été bien vu là haut, et qu'il a été béni.
♦ Cette pœm^ de la bienveillance de Dieu ne manquait pas à Denis du
Rosais ; Geneviève Dandelle au bout d'une année de mariage lui avait
donné une fille , des fils avaient suivi ce premier enfant , mais n'avaient
pas vécu : Marie-Anne avait seule survécu à une terrible maladie , qui
en 14^7 fit périr la plupart des petits enfans, jamais si cruelle année
ne s'était levée contre les mères : sur tous les seuils , dans toutes les
rues, dans toutes les éghses, on ne voyait que des cercueils de deux ou
trois pieds de long, recouverts de draps mortuaires blancs, et cette
ftnnée là , un homme de religion renommé pour son savoir et son élo-
quence avait dit , en préchant en TÉglise de ÎSotue-Dame :
Cette année ^ tous les anges de la terre prennent leur iH)lée veî's
le ciel y et le mauvais vent à soufflé si fort que toutes les roses sont
tombées des rosiers.
Envoyant tant de trépas soudains, le père et la mère de Marie-
Anne avaient envoyé quénv\e phjsicieji pour lui demander comment
garantir leur fille bien aimée du fléau destructeur De ce que
cet homme savant ordonna , je ne sais rien, mais je sais que le 8
septembre, jour de la Nativité de la bienheureuse Vierge, INIarie-
Anne fut menée en l'église de Notre-Dame , devant l'autel de la sainte
mère du Sauveur, et que là , ses parens, après y avoir entendu pieuse-
ment la messe j la vouèrent au blanc pour toute sa vie* ^
En ces jours-lh , voyez-vous , dans leur tendresse , les pères et les
mères ne trouvaient pas que l'art et les soins des hommes fussent assez,
et pour mieuxyiz/V'e gardet' leurs enfans, ils les mettaient sous la pro-
tection de Dieu, des saints et des anges.
]\Iarie-Anne , à partir du jour de ce vœu , mit de coté tous ses
vètemens de couleur, les distribua aux pauvres filles du quartier, et
grandissant, ne se montra plus qu'avec de blanches parures; ses robes,
ses voiles , ses chaussures , tout cela était blanc. Si elle avait un peu de
rose sur elle , c'était seulement sur ses joues et ses lèvres , et à l'extré-
mité de ses jolis doigts.
Marie- Anne du Rosais eut été belle vêtue comme toutes les autres
jeunes filles, mais, ainsi distinguée, elle semblait plus belle encore.
Quand, vers le soir, après avoir travaillé au logis avec sa mère,
elles allaient toutes les deux au salut, les voisins disaient : Voilà dame
Geneviève avec son bon ange. .. Et vraiment c'était quelquefois comme
une vision que cette gracieuse et blanche figure au milieu des ombres
tombantes de la nuit. Marie-Anne avait seize ans. ......
Du haut des tours de Notre-Dame, les lintemens de la grosse cloche
des morts se faisaient entendre lents et entrecoupés, tristes comme
les derniers soupirs d'un agonisant. Ces funèbres sonneries appelaient
les fidèles aux funérailles de messire Armand de Chevreuse , arche-
vêque de Paris.
Par la cité, c'était grande et sincère douleur ; car l'homme de bien
que Dieu venait d'appeler a lui avait été de son vivant plein decharilo
et de compatissance pour le menu peuple, et les pauvres l'avaient sui**
nommé leur père. Denis du Rosais , Geneviève et Marie- Anne avaient
quitté leur logis de bonne heure pour se rendre à l'église où toute la
foule se portait.
La belle et haute cathédrale était toute parée de deuil , et vraiment
elle avait raison de se revêtir ainsi de ses tentures noires ; car la mort,
en frappant l'archevêque , l'avait fait veuve d'un saint.
Quand la foule s'assemble , ou pour la joyeuse fête de Noël , ou
pour les alléluia de la Résurrection, ou, à la Pentecôte, pourvoir
dans les églises , les langues de feu et la blanche colombe, il s'élève de
toute la multitude un immense bourdonnement produit par une sainte
allégresse ; mais, parmi tout ce peuple qui emplit la vaste basilique,
pas le moindre bruit : la vue du mort a saisi chacun, et les vivons se
— 34Q —
sont tout-à-coup faits silencieux comme le trépassé qui s'oiïrc aux yeux
de tous sur son Ut funèbre. Sa mitre d'or en tcte, sa crosse à la main,
le pasteur semble dormir , et l'on dirait que la foule craint de le ré-
veiller.
Marie-Anne n'avait jamais vu un visage de mort , et elle s'étonnait
qu'il y eût si peu de changement entre la mort et la vie. Toute absorbée
dans cette contemplation , toute saisie de graves pensées , elle ne re-
marquait pas qu'un des quatre seigneurs placés aux pieds du lit mor-
tuaire, jeune damoisel de vingt ans, darnoisel tout vctu de deuil et qui
aurait dû pleurer et prier, car c'était le neveu de messire l'archevêque ,
ne faisait autre chose que la regarder.
D'abord ses rec^ards avaient été attirés sur M^irie-Anne à cause de
la blancheur de ses vétemens qui tranchaient tant avec tout le deuil,
de la multitude , et puis, ils avaient été fixés, fascinés par la ravissante
beauté de la jeune fille... Étrange passion que cet amour qui naît là ,
au coin d'un cercueil!... Amour qui fut bientôt partagé, mais dont
je ne puis aujourd'hui redire toutes les phases. Raoul , bien jeune
encore, avait appris à la cour, pour vaincre l'innocence, toutes les
élégantes tromperies , toutes les ruses qui s'enveloppent de satin et
de velours, de brocard et d'or.
La haute naissance du damoisel aurait effrayé la sage simplicité de
Denis du Rosais, le prudent bourgeois ne voulait laisser voir à Marie-
Ann€ que les jeunes hommes de sa sphère. Souvent il répétait : /^/o-
lette ne \>ient bien sous les cèdres. Force fut donc à Raoul de se faire
petit et humble, de se vêtir de la bure d'un étudiant pour franchir le
seuil de la maison habitée par celle qui occupait toutes ses pensées et
tous ses désirs.
Grâce aux modèles qu'il avait eus sous les yeux, Raoul sut se dé-
pouiller de ses nobles airs qui lui devenaient gcnans avec son per-
lide projet; ses cheveux ne furent plus humectés de parfums, son col
ne fut plus serré dans une fraise de dentelle raidie , sa taille ne fut plus
étreinte par un ceinturon portant dague ou épée , de hautes et llexi-
blés plumes n'ondoyèrent plus sur son chaperon. L'orgueil se lit hum-
ble , et tromperie s'affubla de franchise et de bonne foi. . . Pauvre jeune
fille! si le damoisel savait tromper. . . elle! elle ne savait qu'aimer. . . et elle
aima de toutes les forces de son amc ; mais son amour, restant chaste
et puv couuuc celui d'un ange 5 uc suffit bientôt plus à Raoul . , . H avait
— -^50 —
aimé en un clin J'œil , il oublia en un jour ; cet amour qui était d'abord
né dans son cœur à lui , il put s'en défaire comme d'un vêtement qui
ne lui tenait pas beaucoup; il jeta l'étincelle à ]Marie-Anne, et cette
étincelle devint comme les feux grégeois , qui ne cessent de brûler
que lorsqu'ils ont entièrement dévoré l'objet sur lequel ils sont
tombés.
Lui alla a d'autres aventures , elle demeura dans les chagrins de son
solitaire amour ; lui alla sourire a d'autres femmes , elle ne sourit plus
à rien ; ses journées lui devinrent longues, ses nuits toutes troublées ,
ses prières toutes distraites , ses ouvrages moins bien faits, ses caresses
à sa mère moins tendres, ses joues moins roses et ses regards moins
vifs. La vie décroissait en elle... et son père et sa mère avaient senti
leur bonheur s'en aller le jour où la tristesse était venue à leur fille.
C'était donc grand malheur que ce premier regard d'amour donné
dans une église!... Parti d'auprès d'un mort, il avait été comme mi-
prégné de mort. La pauvre Marie-Anne allait en mourir. Aujourd'hui ,
avec cet amour si profond et si vite trahi , femme n'aurait pu vivre , et
pour cesser de souffrir, la victime abandonnée aurait voulu mourir;
mais Marie- Anne heureusement n'avait pas devancé son siècle , et à
sa cuisante douleur, elle trouva un autre remède que la mort.
Un jour, elle entendit parler d'un échevin de la Cité qui se présentait
pour demander sa main. Or, elle avait eu beau faire, elle n'avait pu
encore éteindre en son cœur son amour pour Raoul ; et après avoir
bien prié toute la nuit, après avoir consulté le saint prêtre qui dirigeait
sa conscience , après s'être bien convaincue qu'il n'y avait plus de
chances de bonheur pour elle en ce monde, elle vint gravement et res-
pectueusement dire à son père et à sa mère :
^— Mon père et ma mère, bénissez-moi. Et elle se mit à genoux.
— Eh! pourquoi donc te mettre ainsi à genoux devant nous, dc^
manda Denis du Piosais?
— Et pourquoi ne pas nous embrasser comme tous les matins , dit
Geneviève ?
— Oh! c'est qu'aujourd*hui , j'ai pris une grande résolution.
— Laquelle , s'écrièrent ensemble et le père et la mère ?
— Celle de n'apparlenir qu'à Dieu.
' — Mais tu allais devenir Tépousc d'un homiDO picu!»: et proi3e? • ''•^
— 351 -;
"' — Je ne serai jamais que celle du Sauveur.
— En prenant si grande résolution, as-tu pense a nous?
— Oh ! oui , bien souvent. Sans l'idée de votre douleur, voilà Xonq-
temps que j'aurais demandé le voile.
< — Dans le cloître , seras- tu heureuse?
■ — Je ne pense plus au bonheur,
« — Nous , nous allons être bien à plaindre.
— Moins que si vous me voyiez dépérir sous vos yeux.
' — Avec nous, tu aurais oublié ce malheureux amour qui te fait
prendre une si cruelle résolution.
— Si j'ai chance à^oiibllev celui qui m'a fait tant de mal, ce sera
aux pieds des autels; là , Dieu envoie de saintes pensées aux amcs qui
se consacrent à lui. Quand la plante se meurt sous le soleil, il faut la
portera l'ombre. Dans le monde, je mourrais; dans le cloître, je
pourrai vivre...
A ces mots, Marie-Anne voulut sortir, mais son vieux père, se le-
vant de son grand fauteuil, alla à sa iille , et, lui prenant les deux
mains, lui dit d'une voix émue :
— Ma fille , ta résolution est-elle bien prise?
-— Oui , mon père.
■ — Mes prières, ma douleur, celle de ta mère, pourront-elles te il\ire
changer de dessein ?
— Mon père... ma mère... avant de vous la dire, j'ai consulté
Dieu.
' — Eh bien ! que sa volonté soit faite...
— Oh! s'il avait voulu détourner de nous cet amer calice!
— Femme, ne nous opposons pas à la volonté du Seigneur, et bé-
nissons notre enfant chéri...
*• A ees mots, Marie-Anne tomba à genoux ; et son père et sa mère ,
étendant leurs mains sur sa tète , lui donnèrent une muette bénédic-
tion ; s'ils avaient parlé , leurs cœurs se seraient fondus en larmes , et
ils se le seraient reproché; car, en ces jours de foi , des parens se se-»
raient crus coupables s'ils s'étaient opposés trop long- temps à une vo-
cation qu'ils croyaient venir d'en haut. , «
Un matin, le prêtre qui dirigeait la conscience de Marie-Anne entra
avec un front attristé dans le salon de Denis du Rosais. En l'aperce-
— 352 -^
vant , la mère de IMaric-Anne lui dit d'une voix pleine d'anxiété :
■ — Notre fille, où est-elle? nous ne l'avons pas vue aujourd'hui.
— Voici une lettre d'elle.
• — Où est-elle ?
— Sous l'aile de Dieu. Au couvent de Sainte-Maric-dc Cbaillot.
— Oh! mon Dieu ! mon Dieu ! lit la pauvre mère en sanglottant...
nous voilà seuls !
— Oui, bien seuls!... ajouta Denis.
■ — Dieu vous enverra des consolations , dit le prêtre.
• — Et à elle aussi... la pauvre enfant , elle en a bien besoin !
' — Le Seigneur n'abandonne pas ceux qui se donnent à lui.
- — Espérons-le... Et, en prononçant ces mots, Denis du Rosaia
essuya des larmes qui s'échappaient malgré lui de ses yeux.
Pauvre dame Geneviève ! elle avait rêvé toute sa vie le bonheur
qu'elle aurait a attacher la couronne nuptiale sur la tète de sa fille ; et
Toilh maintenant que c'est un voile noir qu'elle va avoir à mettre sur
'es beaux cheveux blonds de Marie-Anne... Que dis-je , cette belle che-
velure... il va falloir aussi la sacrifier; les ciseaux sacrés vont la faire
tomber...
Si Marie- Anne avait accompli le rêve chéri de sa mère , M. et ma-
dame du Rosais auraient eu à inviter leurs parens , leurs amis, h la
messe, au festin , aux réjouissances du mariage... Pour la prise d'ha-
bit , le père et la mère de Marie-Anne firent aussi des invitations ;
mais Dieu sait combien de larmes s'échappèrent de leurs yeux et tom-
bèrent sur le papier de leurs lettres.
Enfin vint le jour du sacrifice... L'autel de Saintc-Mavle était paré
comme pour une grande fête. Et la jeune fille en riches atours du
monde s'avança vers ses parens, et, avant de se vouer tout-à-fait au:
Seigneur, vint se mettre à genoux devant eux , leur demander agré-
ment et dernière bénédicLion,
En se relevant pour aller aux degrés du sanctuaire , Marie-Anne fut
obligée de faire un instant face à la foule qui remplissait l'église...
Alors , malgré le respect du à la maison de Dieu , il v eut dans la mul-
Uludc con>me.uniréBiissemiînt ; la beauté de la jeune fille n'avait ja-
mais été si frappante qu'à travers ce voile qui la séparait à tout jamais
du monde... et c'était un jcgret général qui venait d'éclater
— 353 —
Sous le voile sacre , je ne sîais si l'amour de jMarie-Anne pour Raoul
fut étouffe 3 mais la tradition raconte que la jeune religieuse après trois
années de profession s'éteignit doucement dans le cloître des sœurs de
Sainte-Marie comme un de ces flambeaux de cire blanche bénite et
parfumée qui se consument près des autels.
GOMME ON AIME AUJOURD'HUI.
Quand un père et une mère n'ont plus d'enfans, quand tout ce qu'ils
aimaient est descendu dans la tombe avant eux, ils n'ont plus rien de
mieux à faire que de mourir aussi. ''"^ " "
Denis du Rosais et dame Geneviève allèrent bientôt dormir auprès
de leur fille, et, par permission spéciale , furent inhumés dans le cime-
tière du couvent de Sainte-Marie.,. Alors passa à un Pierre du Ro-
sais la maison dont j'ai parlé au commencement de cette histoire.
Là , il y a peu d'années , vivait une jeune et jolie fille , arrière-cou-
sine de Marie-Anne , celle ci s'appelait. AsPASiE... Née jolie, elle avait
depuis son enfance sans cesse entend^i vanter sa beauté. Son père , sa
mère , tous leurs amis ne l'entouraient que de louanges et de flatteries*
Aussi, la jeune fille grandissait vite en coquetterie , et nous devons diro
aussi que , dans tous les arts, elle faisait de rapides progrès.
Ses parens, idolâtres de sa beauté , forts de ses talens, la montraient
dans tous les lieux publics , bals , spectacles, concerts, c'était là sa vie..
Dans une salle de spectacle, personne de plus regardée; dans un bal,
pas une jeune fille aussi gradcu^c \ d^i]s uncc|ncextj,R?^,ïM^ji)i^plus
belle que la sienne. ^ ...- ! - :• -^ï -^h • -frir;.-! \ ';-.• "r
Il y a des parens qui recherchent et qui aiment cette vie de succès
pour leurs filles. Par instants, ils leur disent bien que la modestie est
une grâce de plus pour une femme, mais, en parlant ainsi, ils les
nourrissent d'encens. Si vous trouvez que l'ombrç y^ bien h, la violette,
pourquoi mettez-vous l'humble fleur sous les rayons d'un soleil
ardent? Ticomte Walsh.
, ,, . ., . (La suite au numéro du i''' jani^ier).
li ^ lisiQ. sh no<HGm nf c ùtt f
-:inrHi:i jfîot r îim£qt>e £lijjjr
"*",. ^
17
— 354 —
CONSIDÉRÉS COMME MÉDECI>-S.
Voici du nouveau : un romancier et un comique docteurs en méde-
cine ! deux hommes de génie envisagés sous le point de vue d'un art
qu'ils n'ont pas exercé et dont ils n'avaient pas même reçu le premier
grade ! Cervantes et iMolière, en un mot, atteints et convaincus après
leur mort d'avoir excellé dans la science qu'ils ont livrée au ridicule
pendant leur vie ! N'est-ce pas là un de ces titres effrontés que l'on
place en tête d'un article comme le jongleur qui appelle la foule devant
rofiicine d'un empirique ? Non. Sous l'étiquette d'un paradoxe , il y a
une question sérieuse ; on me croira , sans doute, quand je dirai que
cette question a été soulevée par la Faculté de la Vieille-Gastille , fa-
culté qui ne porte plus , il est vrai , ni robes noires ni perruques gi-
gantesques comme au temps de Sangrado , mais qui n'en a pas moins
conservé une telle gravité, que personne ne s'aviserait d'en rire dans
toutes les Espagncs.
Un digne émule de notre bon et savant Esquirol , don Antonio
Hernandez ]Morcjon , a laissé plusieurs ouvrages que l'on imprime en
ce moment à Madrid et dont l'un est intitulé : Beautés de la Méde-
cine pratique découvertes dans Vingénieux chevalier don Qui-
chotte de la Manche. iNIichel Cervantes prend une physionomie toute
nouvelle dans ce curieux opuscule 5 on le savait moraliste , historien ,
philosophe, légiste, orateur et poète ; on apprend à le connaître comme
médecin. Il a lu dans la tète comme dans le cœur de l'homme; c'est
un de ces flambeaux de la science qui éclairent toutes les faces de l'es-
prit humain ; c'est un de ces anatomistes de la pensée qui saisissent les
secrets les plus intimes de l'organisme intellectuel. La monomanie de
don Quichotte n'est pas une démence de fantaisie ; elle se présente
avec un système complet que n'a pu créer 1 imagination , mais que
Tobscrvation a combiné suivant les lois les plus abstraites de la nature;
pour tout dire d'un mot, il n'est pas de folie plus normale. Cervantes
a résumé dans le magnifique sujet qu'il s'est proposé les travaux ana-
lytiques de tous les siècles. Hippocrate et Boerhaave n'ont pas indiqué
avec plus de précision la situation actuelle de l'organe et l'agent pro-
chain de la maladie ; il a devancé Piuel et tous les praticiens modernes
^ 355 —
dans rapplication des traltcmens moraux aux affccùons mcnlalcs j il a
fait plus , et iei , j'ignore si je dois le louer, ii a frayé la voie aux reniè-
des homœopathiques du docteur Hahneman, notre contemporain. L'es-
pèce sur laquelle il a expérimenté offrait par sa rareté même de grandes
difficultés d'étude , et il l'a suivie avec une sagacité merveilleuse jusque
dans ses derniers développemens.
Morejon ne se borne pas à de vagues allégations; un tableau dé-
taillé de tous les accidens physiologiques habilement groupés par
Cervantes justifie son enthousiasme ; en voici les principaux traits :
Causes et prédispositions qui caractérisent le genre de folie dont le
chevalier de la jNIanche était atteint :
Tempérament bilieux et mélancolique. — Don Quichotte grand,
jaune , sec , velu^ avait la tristesse de sa maigreur.
Age mur, crise virile. — Don Quichotte approchait de la cinquan-
taine.
Culture et fertilité de l'entendement. — Don Quichotte avait beau-
coup d'esprit , une mémoii'c heureuse , et son instruction était si
variée , qu'elle aurait embrassé à la fois toute une encyclopédie.
Orgueil du sang , prétentions vaniteuses. — Don Quichotte était
hidalgo et mancliego , descendant en ligne directe de Varon de la
Alcurnia de Gutierre Quijada , vainqueur des fils du comte de San
Polo.
Exercice forcé , courses violentes. — Don Quichotte était chasseur,
et qui plus est, chasseur de lièvres.
Brusque transition de l'activité à l'inertie. — Don Quichotte ou-
bliait d'un jour à l'autre et l'administration de son bien et jusqu'à sa
passion pour la chasse,
Alimens échauffans de substance visqueuse et peu nutritive. — Don
Quichotte vivait les jours gras de viande froide hachée et fortement épi-
cée, soupait de lentilles les vendredis, de fatigues les samedis, et y ajou-
tait quelque pigeonneau les dimanches.
Solstices d'été, équinoxes d'automne. — Don Quichotte éprouva ses
plus terribles accès le 28 juillet, le 17 août et le 3 octobre.
Passions amoureuses. — Don Quichotte fut toujours si amoureux
qu'il n'eut pas même besoin de voir l'objet de sa ilamme pour W^
dorer.
Excès de lecture, — Don Quichotte vendait toute son orge et tout
— 356 —
son blc pour acheter des livres de chevalerie et des poésies erotiques.
Veilles trop multipliées et trop longues. — Don Quichotte , après
avoir lu au clair de la lune durant la nuit entière , ne pensait jamais a
se reposer pendant le jour , et c'est ainsi qu'à force de lire beaucoup
et de dormir peu, il se dessécha si bien le cerveau qu'il perdit la
raison.
De rénumération des causes passant à l'indication des symptômes ,
l'illustre docteur traduit littéralement dans son auteur la définition
suivante :
(( Comme le mot folie est générique , il comprend différentes espè-
ces qui toutes olTrcnt des variétés; les symptômes sont de nature
corrélative ; ils répondent à la diversité des causes qui les produisent.
Don Quichotte , enperdant le jugement , avait perdu la faculté de dis-*
tinguer le faux du vrai; il n'était plus gouverné que par son imagina-
tion , et il croyait à tout ce qu'elle avait retenu de ses lectures; il ne
rêvait qu'aventures et prouesses guerrières, que déclarations et do-
léances amoureuses, et tous ces rêves étaient de telles réalités pour
lui 5 (ju'il n'aspirait qu'à les poursuivre par les chemins en se liiisant
chevalier errant. C'est là le caractère spécial de cette étrange aliéna-
lion ; l'ensemble des accès et de toutes les circonstances qui s'y mêlent
forme ce que les médecins appellent le sindromc symptômatologique,
La maladie de don Quichotte ne se dérobe pas un seul moment à l'œil
yqui l'observe ; elle suit , dans le désordre apparent de ses phénomè-
nes, le cours nécessaire de sa nature , soit qu'elle se manifeste par urt
'transport de fureur, par un mouvement d'arrogance, par un élan bel-
liqueux ,-OU par une velléité galante. On voit à chaque paroxisme que
les objets extérieurs qui ont été mis en contact avec les sens du ma-
lade , au lieu de produire des sensations et des images régulières ,
troublent son jugement, et ne se présentent à son imagination que
■ sous un aspect conforme h la disposition interne de sa tête. ))
Après la description de la maladie , vient l'exposé du régime curatif.
Pour dii'iger le traitement moral de la folie , une étude approfondie du
cœur et de- l'intelligence de l'homme est indispensable; il importe sur-
tout de ne rien ignorer du malade. Or, qui pouvait mieux connaître
'don Quichotte que Cervantes! tempéramment , caractère, esprit, n'a-
vait-il pas tout vu naitre? Aussi, avec quelle sollicitude il soigne son
enfant! comme il sait bien deviner les remèdes qui lui conviennent !
î- 357 —
Six personnages figurent dans son apologue, et chacun, chargé
d'un rôle distinct, concourt^ selon les principes de Bocrhaave, à l'é-
preuve d'une double aclion. Le curé du village, maître Nicolas, et
Samson Carrasco ont pour mission d'entrer dans la folie du pauvre
chevalier et d'en caresser toutes les faiblesses, tandis que le chanoine
lie Tolède , l'hôtesse et sa nièce doivent la heurter de front et la com-
battre k outrance. Le traitement commence par l'éloignement du ma-
lade de la cause première de la maladie ; les livres de chevalerie et
d'amour sont jelés au feu ; une cloison de briques s'élève entre la
chambre de don Quichotte et la pièce où ils étaient enfermés , et l'on
ne manque pas de supposer que ce nouveau mur a été bâti par enchan-
tement. C'est le sage Mugnaton qui est venu dans une nuage épais ,
monté sur un dragon, et qui est sorti par le toit en laissant la maison
pleine de fumée.
Si le cordon sanitaire dont l'adroite main de Cervantes environne
son malade vient à se briser, à qui la faute ? à cette nièce étourdie qui
confond le nom de Freston avec celui de Mugnaton ou Triton : et encore
en résulte-t-il cette observation essentielle, qu'il ne faut rien négliger
avec les fous; qu'on doit, en les trompant, se méfier d'une lueur de
raison, et que, sous peine de tout perdre _, il faut craindre sans cesse
l'instinct soupçonneux qui les tient en éveil.
Quand don Quichotte, arrivé au plus haut degré de démence, s'obs-
tine à rester dans la Sierra-Morena , à quel artifice a-t-on recours pour
l'en faire sortir? On amuse de nouveau les illusions de sa folie par des
travestissemens bizarres. Le curé s'atfuble d'une robe de velours bordée
de satin blanc , et le barbier suspend h son menton une barbe rousse
qu'il a faite avec une queue de vache ; puis , voici venir la belle et mal-
heureuse Dorothée ; elle se jette aux pieds du chevalier errant, lui ap-
prend qu'elle est la princesse Micomicon , lui raconte ses infortunes et
le conjure de la venger de Toffense qu'elle a reçue. Grâce à ce strata-
gème , don Quichotte abandonne sa retraite sauvage et se laisse rame-
-ner à l'auberge où un lourd sommeil , entrecoupé de somnambulisme,
éteint par degrés son délire; bientôt il tombe dans une atonie com-
plète. On est maître de lui, et il rentre dans sa maison sur une char-
rette à bœufs , l'œil fixe , la bouche muette , la tcte baissée comme un
homme encore étourdi par le songe qui a troublé sa nuit. Rien de plus
prudent que la détermination prise par le curé et le barbier de s'abste^
i- 358 —
nir pendant un mois de voir don Quichotte pour ne pas réveiller ses
souvenirs. Il eût été encore mieux que le malade ne vît ni sa maison
ni aucun des siens; sa pensée, entraînée dans une direction nouvelle,
aurait pu se séparer entièrement du passé.
La contre-épreuve est conduite avec une rudesse héroïque; à
l'exemple du chanoine de Tolède , l'hutesse ne fait usage ni de détours
ni de raisonnemens j son incrédulité s'exhale en imprécations; qu'on
ne lui parle plus de toutes les folies de don Quichotte, ou elle ira porter
plainte à Dieu et au roi pour qu'on y mette bon ordre ; sa nièce appuie
sur le mal plus durement encore ; l'ironie se joint dans sa bouche à
l'invective ; tout ce qu'on débite des chevaliers errans n'est que fable
et mensonge ; les livres qui racontent leurs exploits devraient être
brûlés en place publique ; mais , par malheur, il n'y a plus d'auto-da-
fé ; il faudrait donc qu'on les clouât au pilori et qu'on leur mît un écri-
teau qui les déclarât infâmes pour cause d'attentat aux bonnes mœurs!. .,
Qu'on juge de l'impression que devait produire l'idée seule de cette fié'
trissure de galérien sur l'honneur si délicat du chevalier de la Manche!
A ces moyens d'influence morale, qui étreignent coup sur coup la
maladie 5 Cervantes entremêle, suivant l'état du malade , les procédés
homœopathiques; il pousse avec vigueur sa folie en avant pour l'épuiser
par ses excès et pour la désenchanter par ses mécomptes. C'est ainsi
que le malencontreux hidalgo perd Rossinante et se réveille à califour-
chon sur un chevalet de bois ; c'est ainsi qu'il est pendu par le poignet
à la fenêtre de IMaritorne , qu'il est désarçonné par Samson Carrasco
qui vient lui jeter le gant , tantôt comme chevalier des miroirs , tantôt
comme chevalier de la lune ; c'est ainsi enfin qu'au déclin de sa folie ,
dans ce période d'élucidation où toutes les idées fléchissent et prennent
une teinte pacifique , le bachelier, voulant l'exciter à commencer la vie
pastorale , lui dit qu'il a composé une cglogue et qu'il vient d'acheter
à un berger du Quintanar deux superbes chiens portant les noms fa-
meux de Barcino et de Butron.
Les phénomènes moraux qui signalent le retour graduel de don Qui-
chotte à la raison se succèdent dans une progression si exacte et sont
décrits avec tant de fidélité , qu'au dire de Morejon , Cervantes semble
avoir emprunté l'ingénieux pinceau du médecin de Cappadoce; il l'a
même emporté sur Hippocrate de tout l'avantage d'une action sur une
définition; au lieu d'un froid sujet d'amphithéâtre, il fait mouvoir un
personnage comique que l'on comprend toujours et qui ne cesse ja-
mais d'intéresser.
On a blâmé le dénouement de don Quichotte ; et en effet , la mer-
veilleuse histoire pouvait finir d'une manière moins commune ; mais ,
dans l'esprit de l'auteur et h son insu peut-être, la thèse médicale a
prévalu sur toute considération littéraire ; Cervantes ne s'est armé du
scalpel, et n'a procédé à l'autopsie de son héros, que pour démontrer
l'insuffisance de l'anatomie pathologique dans ce genre mystérieux
d'affections ; rien de semblable n'existe dans le cid Hamete Benengcii
qui lui a fourni le canevas de son livre, et l'on conçoit aisément (pic
Cervantes se soit laissé préoccuper par la pensée qu'il ne devait qu'à
son propre génie.
Molière a été universel comme l'écrivain espagnol : même sub-
stance , même originalité dans tous les sujets qu'il a mis en scène ;
mais est-il une matière qu'il ait traitée plus à fond que la médecine?
Que de fois n'y est-il pas revenu! On a voulu que ce fût acharnement ;
pourquoi? Quel motif avait-il? j'allais dire quel intérêt ; car , aujour-
d'hui, il est de rigueur que toute opinion doit avoir quelque intérêt
pour mobile. Les traits décochés contre les médecins, quelque acérés
qu^ils soient, ne portent pour la plupart que sur l'ignorance ou la pé-
danterie; ils ne s'arrêtent donc pas au but de la satire , ils vont plus
haut et plus loin ; on peut les considérer comme un appel indirect
fait au véritable savoir, et il est certain qu'ils ont été une cause effi-
cace de progrès; la médecine routinière, toute hérissée d'aphorismes
et de formules, s'était retranchée dans une scholaslique barbare ; Mo-
lière se jeta intrépidement a travers ses bastions de grec et de latin, et
il lui suffit, pour la forcer à déguerpir et à marcher, d'exposer aux
yeux du public les deux Diafoirus ; comment ne pas apercevoir h tra-
vers ces grotesques caricatures tout le néant des méthodes décrépites
qui ne tiennent plus qu'à des m.ots en ruine ? Quel fervent disciple
eût osé faire cortège à ces aveugles négateurs qui se vantaient d'être
si fermes sur les principes qu'ils n'avaient jamais voulu ni compren-
dre 5 ni même écouter les prétendues découvei^tes de leur siècle suj'
la circulation du sang- , et autres opinions de même farine ?
Les quatre premiers médecins du roi, Dcsfougerais , Esprit, Gue-
naut et Dacquin, à peine déguisés sous une pseudonymie composée
par Boileau , viennent , à la voix de IMolière, représenter l'exagération
i- 360 — :
de^ deux systèmes alorâ en voo^ue: renofodement de'la saîonée lutte
contre le fanatisme de la purgation, et de part et d'autre on est si
passionné, si absolu, si tranchant, qu'une consultation est plus dange-
reuse qu'une maladie. — Si vous ne faîtes pas saigne?^ tout à
riieure votre fille , c^est une personne morte , dit Tomes à Sgana-
rello. — Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un
quart- d'heure^ réplique DcsConandrcs — A qui croire des deux?
se demande le père de la malade; 772e voilà justement un peu plus
incertain que je ne Vêtais -, il me vient une fantaisie^ il faut que
faille acheter de Vorviétan. Quoi de plus incisif, et pourtant de plus
vrai? Le doute conduit au désespoir, le désespoir aux moyens extrê-
mes, et charlatanisme pour charlatanisme, le plus expéditif est celui
qui obtient la préférence. « Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes
» de querelles nous font parmi le monde, dit la Faculté qui intervient
» sous le masque du docteur Fillerin ; et n'est-ce pas assez que les sa-
» vans voient les contrariétés et les dissenlions qui sont entre nos au-
» tcurs sans découvrir encore au peuple, par nos débats, la forfanterie
)) de notre art. » Bien qu'ici ÎNIolière frappe fort, il frappe juste; il
était impossible de mieux faire sentir aux parties intéressées le péril
de c s guerres de systèmes, et la nécessité d'y mettre fin. Si d'un coté
la cérémonie burlesque du Malade imaginaire et la superstitieuse in-
tolérance du docteur Purgon blessent à mort la foi classique ; de l'au-
tre, la ferveur de la lancette, symbole des nouvelles cro}Tinces, est
châtiée de main de maître , et les excès qui arrivent ne sont pas plus
épargnés que ceux qui s'en vont.
C'est dans sa comédie la plus bouffonne que le courageux réforma-
teur a laissé le mieux voir tout ce qu'il possédait de cette science ,
objet dc*s prédilections de sa critique ; il a, surtout, si bien rencontré
Cervantes dans la définition et le traitement des maladies mentales
qu'on pourrait croire que ces deux grands hommes avaient étudié su ;
les mêmes bancs ; écoutez le médecin qui disserte sur la folie suppo-
sée de INI. de Pourceaugnac :
« Comme ainsi soit , dit-il , qu'on ne puisse guérir une maladie
» qu'on ne la connaisse parfaitement , et qu'on ne la puisse parfaite-
;) ment connaître sans en bien établir Tidée particulière et la véritable
» espèce, par ses signes diagnostiques et prognostiques, vous me pcr
)) mettrez , monsieur notre ancien j d'entrer en considération de h
— 361 —
»• maladie dont il sagit, avant que de toucher à la thérapeutique et aux
)) remèdes qu'il vous conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle;
)) je dis donc que notre malade, ici présent, est malheureusement atta-
)) que, affecte, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nom-
)) mons fort bien mélancolie hypochondiiaque , espèce de folie très-fa-
)). cheuse. . . Je l'appelle hvpochondriaque, pour la distinguer des deux au-
)) très, car le célèbre Gai lien établit doctement, à son ordinaire, trois es-
» pèces de celte maladie. . . La première, qui vient du propre vice ducer-
» veau ; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire ;
» la troisième, appelée hvpochondriaque, qui est la nôtre, laquelle pro-
)) cède du vice de quelque partie du bas-ventre et de la région inférieure,
)) mais particulièrement de la rate , dont la chaleur et l'inflammation
)) portent au cerveau de noire malade beaucoup de fuliglnes épaisses et
)> crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonc-
» lions de la faculté princesse. Pour diagnostic incontestable de ce que
)) je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux, cette tristesse
» accompagnée de crainte et de défiance , signes pathognomoniques
» et individuels de cette maladie , si bien marqués chez le divin vieil-
)) lard Hippocrate ; cette physionomie , ces yeux rouges et hagards ,
)) cette grande barbe, cette habitude du corps, menue, grêle, noire et
;) velue, lesquels signes le dénotent très-afiecté de cette maladie pro-
)) cédant du vice des hypochondres ; laquelle maladie^ par laps de temps,
)) naturalisée, envieillie, habituée et ayant pris droit de bourgeoisie chez
)) lui, pourrait bien dégénérer en une manie , ou en phthisie , eu en
)) apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur. »
Après cette analyse dont l'orthodoxie est inattaquable, quel est le trai-
tement prescrit par le médecin queiNIoIière fait parler? celui qu'ordon-
naient les plus habiles docteurs d'alors : « Mais, ajoute-t-il, je trouve
;> qu'il est bon, avant toute chose , de réjouir le malade par d'agréa-
)) blés conversations, chants et instrumens de musique, à quoi il n'y a
;) pas d'inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvc-
)) mens, dispositions et agilité puissent exciter et réveiller la paresse de
» ses esprits engourdis , qui occasionne l'épaisseur de son sang d'où
;) procède la maladie. ...
Supprimez maintenant la fiction de la démence attribuée à M. de
Pourceaugnac, fiction qui est la part nécessaire du comique, et dites-
— 362 -i
moi si les médecins d'alîéncs dont notre siècle s'honore tiendraient
un langage bien différent de celui que vous venez d'entendre.
» O Cervantes! s'écrie Morejori dans les transports de son enthou-
siasme, lorsque tant de profanes osent se dire initiés aux secrets de la
médecine, toi qui étais né pour elle, tu n'as pas même porté un titre
que tu aurais immortalisé! Mais qu'importe! tout ce qu'il y a d'in-
telligent et de sage parmi nous t'admire et te vénère! )> O Molière ,
m'écrierai-jehmontour, que ne te doit pas l'art de guérir! Toi seul, dé-
sintéressé dans tous ses débats, tu pouvais lui donner l'essor qu'il a pris
en l'arrachant de vive force à l'idolâtrie de ses erreurs ; planant du haut
de ton génie sur toutes les connaissances de ton siècle , tu as ouvert à
la médecine un avenir qu'elle ne voyait pas ; lu l'as contrainte à se
dégager du lourd bagage qui embarrassait sa marche pour courir de
progrès en progrès, et si une pratique sérieuse développe aujourd'hui
les enseignemens variés et positifs de nos écoles, c'est h toi que doi-
vent s'adresser les premiers hommages de notre reconnaissance !
Merveilleuse puissance du génie! Tout ce qu'il touche de sa ba-
guette aimantée vient à lui et se détache de la terre pour suivre son
essor ; jamais il ne s'arrête comme la médiocrité, à mi-cote d'un art; il
va droit au sommet^ et de là il le domine. « Où Corneille a-t-il donc
appris la guerre? » disait un des plus savans capitaines de Louis XIV.
« Où l'auteur de Cînna a-t-il donc appris la politique? » demandait
Napoléon. Et que n'a-t-on pas tiré, que ne tire-t-on pas encore des
fouilles de Shakespeare, du milieu de ces blocs entassés qui récèlent
et tant de trésors artistiques et tant de richesses morales ! S'il y a un
si grand fonds dans les œuvres de ces hommes d'clile, c'est aussi, nous
devons en convenir , qu'ils travaillaient en conscience ; aucun d'eux
n'aurait jeté une paille au vent ; ils savaient tous, avant de semer, creu-^
ser de larges sillons; tandis qu'aujourd'hui, dès qu'on a quelques
grains à confier au sol , on se donne h |>eine le temps d'en effleurer I^
surface. Est-ce crainte de rencontrer le tuf et d'effrayer, comme on
le prétend, la frivolité du goût pubhc? Eh! de grâce, qu'on ne
rapetisse pas le siècle pour avoir le droit d'être petit; qu'on nous donne
de l'art et de la science à la manière de Cervantes, de INIolièré, de Cor-
neille, de Shakespeare, et je réponds que le siècle s'en accommodera ;
le siècle permet tout , excepté qu'on l'ennuie. La nature humaine ne
change pas ; quels que soient son costume et son langage, riioaimc reste
— 363 —
toujours le même, et ce vieux sujet d'élu Jes a pour chaque généialion
un attrait de nouveauté. Le maître de notre scène comique a tué les
ridicules de son temps, mais il n'a pu tuer ceux du notre ; et quelle
Sainl-Barthélemy ne pourrait-on pas faire si on savait où prendre sa
massue! Ce docteur Pancrace, qui ne jure que par Aristote et qui
argumente avec tant d'incandescence pour prouver qu'on doit dire la
figure et non la forme d'un chapeau ; ce pyrrhonien ]Marphurius
qui n'abdique un moment ses doutes que pour croire aux coups
de bâton qui pleuvent sur ses épaules ; tous ces plagiaires, enfin, des
rêves de l'antiquité n'ont-ils pas été remplacés par d'autres plagiaires
ou par d'autres rêveurs î Je ne veux nommer aucune utopie, pas même
celle de Saint-Simon ; mais cherchez bien, et assurément vous trouve-
rez. Le bon jNL Jourdain se laisse défîiiir en termes techniques la
grammaire, la logique, la philosophie, la morale, la physique, la mu-
sique, la danse , l'escrime et jusqu'à la science des bons morceaux ;
c'est un inventaire complet des connaissances de son siècle auquel il
assiste le plus gaîment du monde; et que de gens courraient encore
s'instruire au théâtre, si l'on en faisait une école aussi amusante î
Qu'on ne s'y trompe pas : ce jNL Jourdain, tout boursoufflé qu'il fût
par la caricature , était un tvpe ; l'empreinte en a porté sur l'épicier
moderne ; M. Jourdain voulait être gentilhomme ; l'épicier non-seu-
lement ne veut pas de gentilshommes, mais il n'entend rien souffrir au-
dessus de lui; il n'admet aucune supériorité de quelque nature que
ce soit. De quel coté la vanité, l'ignorance, la prétention offrent-elles
le plus de prise au comique? il me semble que la chance est meilleure
pour nous qu'elle ne l'était pour ^lolière.
Il ne devait pas être facile , quand les Femmes savantes ont été
jouées, d'exterminer VatJios elle pathos ^ car dans les salons à la
mode on s'embrassait encore poui^ l'amour du grec ; cependant Mo-
lière a combattu et vaincu ; mais s'il n'y a plus ni Caritidès, ni Trisso-
tin, ni Vadius, si l'on ne compose plus de sonnets comme celui d'O-
ronte, si les afféteries et les subtilités des Précieuses j'idicules ont
passé de mode, d'autres subtilités, d'autres afféteries ont pris cours
et circulent sans obstacles. Il v avait de la pruderie dans le spiritua-
lisme du dix-septième siècle ; il y a du dévergondage dans celui du
dix-neuvième. Le progrès est manifeste! est-ce donc une raison pour
garderie sijcncc? Faut-il ne tirer aucun j)arti de nos avantages? Mais
-. 364 — -
a quoi bon ces conquêtes libérales dont on fait tant de bruit? A quoi
bon la liberté d'examiner, de parler et d'écrire ? A quoi bon la pressa
et le théâtre si , avec tant de moyens d'influence, on ose moins que
le valet de chambre de Louis XTV! Non, ce n'est ni l'audace ni le ta-
lent qui manquent; c'est la foi dans une société que l'on fait plus dé-
pravée qu'elle ne l'est : au lieu de diriger l'opinion dans de sages voies^
on la laisse tourner au souffle de toutes les folies ; au lieu de réprimer
ses écarts, on les favorise, 'et il n'est pas de faiblesse que l'on n'exploite
avec une servilité de courtisan. L'heure est venue, ce me semble, d'i-
miter la noble indépendance des maîtres de notre littérature. Qui-
conque sent pétiller dans sa tète quelque étincelle du feu sacré doit
renoncer à ces maigres tableaux de genre et à toutes ces compositions
sans substance qui n'alimentent ni l'esprit ni le cœur; aux grandes toi-
les les grands pinceaux ; la poétique de tous les arts n'est plus à cher
cher ; elle est dans les œuvres même que nous admirons, et Lamartine
i'a complètement résumée par un seul vers :
C'est pour la vérité que Dieu fit le génie !
Adolphe de Puibusque.
POSTES — nOMA3.TSZISnS
DE LA FRANCE
I.
CYCLE BRETON.
Nous avons reconnu avec les trouvères trois sources principales à
l'épopée chevaleresque: les chants des Bretons, les traditions françai-
ses, et les souvenirs de l'antiquité (i). Nous allons maintenant étudier
chacune de ces sources dans ses détails, en commençant par la pre-
mière ; nous parlerons ensuite des poètes qui y ont puisé.
(1) Esquisses pcéliiuiuaires.— ZifV/w de la jeune France^ t. v. p. 36.
— 365 =:
L'âge héroïque des peuples gaulois, comme celui de tous les peu-
ples, se perd dans un vague lointain dont il est ditficile de sonder la
profondeur. La Gaule ressemble alors h un mystérieux sanctuaire d'où
s'élèvent des flots d'encens, où des prêtres vêtus de blanc, et de vieux
guerriers tout armés, chantent et prient ensemble a genoux, où rayon-
nent mille clartés pour l'imagination éblouie, mais qu'un grand voile
dérobe aux regards. Ce voile, César le fendit de son glaive, et la réa-
lité parut.
La poésie recula alors devant l'histoire, comme les Gaulois devant
les Romains, et comme eux elle fut vaincue. On sait qu'elle ne mourut
pas cependant, et que les bardes la recueillirent chez les Bretons, seul
et dernier reste de la nation gauloise qui eut sauvé avec son indépen-
dance les précieux débris de l'héritage druidique. C'est parmi eux,
c'est dans l'Armorique et la Cambrie que nous devons l'aller entendre,
et qu'elle se remontre à nous aux cinquième et sixième siècles, toute bril-
lante et tout inspirée.
Arthur et Houel, deux guerriers du sang des vieux rois, régnaient alors
sur ces deux provinces. L'un commandait aux Bretons de l'île, l'autre à
ceux du continent. Ils avaient souvent à unir leurs armes contre les
Saxons et les Francs, successeurs des Romains dans les Gaules ; leurs peu-
ples étaient frères, leurs succès constans, leurs gloires communes. Le
Dragon rouge^ — symbole des Bretons dans les chants du barde IMer-
dhyn, — le Dragon rouge triomphait toujours; il enchaînait la fureur du
Dragon blanc (les étrangers), et écrasait incessamment sa tête sous ses
pieds. Près d'eux «combattaient par troupes ces guerriers impétueux
)) dont parle un autre barde; ces guerriers aux longues lances recourbées
)) et sanglantes, qui engloutissaient comme un déluge les ennemis dans
» une ruine générale ; )) ou ces chefs renommés « qui buvaient de la
)) bière et du vin dans des coupes d'or, et portaient le collier d'hon-
)) neur ; » ou ces autres qui « roulant comme le feu, le tonnerre et la
» tempête, apprêtaient de leurs mains un repas à souhait, aux aigles
» fauves et aux oiseaux de proie, et faisaient déborder de sang les fleu-
)) ves après la bataille (i). »
L'histoire a appelé ces princes du surnom de grands^ et s'il est plus
glorieux aux yeux de l'humanité de rompre des fers que d'en donner,
(I) Y Gododin.
— 366 —
ils ont mleuxméritécetitre que tant de conquérans fameux. La poésie a
chanté leur mémoire et leurs siècles; et de l'ensemble des chants des
bardes recueillis par les trouvères, et par eux traduits dans une nou-
velle langue et animés d'une vie nouvelle, est née la branche de l'épopée
chevaleresque dont nous nous occupons, qui se couvrit de fleurs si va-
riées et si brillantes.
INIais pour bien comprendre ceci^ quelques préliminaires sur l'état
des bardes, depuis la chute du druidisme , nous paraissent indispen-
sables.
Les bardes formaient chez les Bretons une hiérarchie réo:ulièremcnt
constituée par la loi ; ils avaient à leur tète le bard-y-wîad^ ou barde
de la patrie, à qui son génie seul conférait cette dignité ; elle ne s'ob-
tenait qu'au concours. Tous les trois ans, il y avait sur une liaute mon-
tagne, devant un autel druidique, une assemblée générale des anciens
de la nation (Jieji ardiiriet)^ des grands et du peuple, où tous les bar-
des du pays venaient disputer le prix de la lyre. Le vainqueur méri-
tait un rang distingué auprès du grcnid cJief -^ il avait le droit de chan-
ter en sa présence pendant les trois années de son règne poétique; il
obtenait \c fauteuil doré à la cour, recevait une harpe des mains de
la reine avec un anneau d'or, et était honoré du titre de prince des
bardes. Tels furent aux cinquième et sixième siècles, Thaliessyn ,
* Merdhyn et Merdhyn-Emrys, qui déposèrent sur l'autel du dieu des
chrélicns leur couronne de verveine de druides, et leur rameau de guy
sacré. Les degrés inférieurs de la hiérarchie étaient occupés par les
bardes du prince, des seigneurs, ou des autres chefs. Le nombre de ces
poètes domestiques s'élevait très-haut. Ils prenaient place au milieu
des premiers officiers du palais, et y logeaient; leurs terres étaient
franches et quittes de taxe et d'impôt ; en marche ils montaient des
chevaux des écuries royales. Quand le souverain tenait cour plénière,
aux trois principales fêtes de l'année (Pâques, Noël et la Pentecole), il
faisait présent à son barde d'un échiquier d'ivoire; son épouse lui pas-
sait au cou une chaîne d'or, et il s'assevait à la droite de l'héritier
présomptif, des mains duquel il prenait la harpe. Celte harpe était sa-
crée, comme celle du prince et du noble. Il ne pouvait ni la donner,
ni la vendre, ni l'engager, ni s'en défaire pour aucune raison durant
sa vie , sa charge l'obligeait h se tenir toujours prêt à chanter.
Les faits et gestes de leur souverain ou seigneur, la gloire, les ex-
— 367 —
ploits et les actions clignes de mémoire des héros de la patrie, étaient
le sujet ordinaire des chants des bardes domestiques et des bardes cou-
ronnés (i).
Au dixième siècle, ces ordonnances relatives aux bardes furent con-
firmées et retouchées ; au onzième, nous y trouvons ajouté cet impor-
tant article :
« Nul ne sera barde, nul n'aura droit de célébrer sur la lyre les évé-
neméns passés, qu'il ne sache par cœur tous les chants de Merdhyn,
de INIerdhyn-Emris et de Thaliessin, les trois princes des bardes bre-
tons (2). ))
Ainsi, les souverains et seigneurs de la Bretagne insulaire ou conti-
nentale : Arthur, Houel, le roi Mark, Tristan, Langaloc'h (Lancelot),
Galgan (Gauvain), Perceval, tous les héros de la Table-Ronde ou du"
Saint' Graal, et leurs immortelles amies Gwenwar (Genièvre), Issylt
(Iseult), et les autres, eurent à leur cour des poètes qui conservaient le
souvenir de leurs exploits et de leurs amours, et qui trouvèrent un
écho dans les bardes des onzième, douzième siècles et suivans.
Outre cette expression lyrique, la poésie bretonne en avait une au-
tre écrite, mais moins générale.
Ce ne fut guère qu'en 750 que l'on commença h en fixer par l'écri-
ture les fugitifs monumens. On réunit dans un monastère d'Armori-
que un grand nombre de chants et de traditions concernant la mé-
moire des princes et chevaliers bretons, et l'on donna à ce recueil le
nom de « Brut-y -Breninet^ )) c'est-à dire « Histoire des princes. »
Cinq cents ans plus tard , un moine gallois, Waltcr-Ralénius,
voyageant en Armorique, trouva ce manuscrit , l'emporta en Angle-
terre, et le communiqua à Gai frid- Arthur, archidiacre du comté de Mon-
mouth, qui le traduisit en latin, et dédia son ouvrage à Robert, comte
de Glocester, fils naturel d'Henri l*''. Cette dédicace, la voici :
« A très-illustre et très-invincible prince et seigneur Robert, comte de
)) Glocester, Galfrid de AIonmouth,en toute vénération, salut.
)) Je ne pouvais revenir de mon étonncmcnt, en voyant (juc dans leurs
» ouvrages Gildas et Bcde ne parlassent point des anciens princes brc-
(1) Gyfrcilbjcu hyweldda.
(2} Uavics rjies.
— 368 —
)) tonSj m même d'Arthur et de ses chevaliers, et de tant d'autres qui
», se succédèrent depuis ; je m'en étonnai, dis-je, vivement, car leurs
» gestes méritent d'éternels éloges, et ils sont gravés dans la mémoire
)) d'un grand nombre de peuples qui les chantent avec enthousiasme.
)) Telles étaient mes pensées habituelles, quand Walter d'Oxford, sa-
)) vant aussi versé dans l'art de la parole que dans les histoires étran-
» gères^ me montra un livre singulièrement vieux, écrit en langue bre-
)) tonne, et contenant en très-beaux vers les gestes et faits des anciens
» Bretons... C'est à sa prière que j'ai traduit cet ouvrage en latin.
)) Agréez-en l'hommage, Robert de Glocester, etc. » a.' aui^
Du latin du moine Galfrid, le J3riU-f'Breninet passa dans le fran-
çais de Wace et de plusieurs aulres trouvères. C'est un des plus an"P4
ciens monumens de notre littérature au moycn-àge, et le premier ro-
man de la Table-Ronde.
Les desccndans de Rolf-Gangr et des barbares du nord qui le suivi-|
rent sur les côtes de France, étaient depuis long-temps fixés en Neus-
trie; ils avaient des ducs et des lois, un gouvernement constitué, parr#
laient la langue des vaincus, le roman wallon, et cimentaient chaque
jour par de mutuelles unions leur alliance avec leurs voisins les Bretons
d'Armorique ; ces rapports devinrent si intimes, qu'ils confondirent
bientôt les intérêts des deux peuples. La conquête de l'Angleterre par
eux résolue et exécutée en fut un des h^uits principaux.
INIais il ne fut pas le seul ; ce fait devait avoir des conséquences dans
mi autre ordre de choses bien plus importantes encore, il devait ap-
prendre aux trouvères normands quelle mine poétique la Bretagne re-
celait dans son sein.
On connaît le goût des peuples du nord pour la poésie, ils le portè-
rent avec eux dans leur nouvelle patrie, et leurs princes continuèrent
à avoir des poètes auprès d'eux.
Quand Louis- d'Outremer , usurpateur du duché de Normandie,
chassa les jongleurs de la cour du jeune Richard (94 2), et qu'il en
nomma sénéchal Raoul Torte, « lacoui*, nous apprend un trouvère, en
fiLt tournée à ^^raiit* destruction^ — Raoul en reçut mainte malédic-
tion ; — moult il y avait par la terre de pleurs et de gémii^semens. —
Plus de vielles ni de rotes, ni de rotrucngcs, ni de chansons. — Les
— 369 —
vieillaiHJs, les vieilles femmes se laissaient choir à genoux ;- — les peti\5
enfans mêmes pleuraient dans plusieurs maisons. — »
Le premier acte de l'autorité de Pâcliard, après avoir reconquis ses
états, fut de les rappeler ; poète distingué lui-même , et époux d'une
princesse bretonne élevée au son de la harpe armoricaine, il aimait
comme elle à entendre les trouvères , à les protéger, et secondait de
tous ses efforts le mouvement intellectuel dont ils étaient les inslru-
niens.
Ses successeurs suivirent son exemple. Guillaume-lc- Conquérant
donnait à son ménestrel Berdik trois vills et cinq caracates de terres
dans le Gloucestershirc, et cela sans taxes ni impôts. Par ses ordres, la
langue française, qui était déjà celle de la clergie (les lettrés), de la
cour, des ti'ibunaux et des grands, devenait celle de toutes les écoles;
sii connaissance était exigée pour parvenir aux emplois , le code des
lois saxonnes traduit dans la langue des vainqueurs, et l'antique idiome
de l'Angleterre abandonné du peuple. Peu à peu, le français s'étendit
partout, et au douzième siècle on ne pouvait plus l'ignorer sans pas-
ser pour s}ilain^ comme le témoigne le Dictié d'Urbain^ manuel de la
civilité à cette époque, composé par Henri P^
Soyez débonnaire et courtois,
Sachez aussi parler françois ;
Car moult est langage loud^
De geulilsliommes moult aimé. ,^
Enfin la France n'était plus le seul théâtre du mouvement littéraire
et intellectuel, il embrassait toute l'Angleterre,
C'est alors que naquit (de 1090 à 1 1 10), dans Tile de Gersey, le
trouvère maistre Wace; il commença ses études à Caen, où il y avait
une école célèbre fondée par l'abbé Lanfrank , depuis archevêque de
Cantorbéry. De là il passa en France, et après un séjour de quelques
années dans ce pays, il revint en Normandie.
En l'ile de Gcfsey" âuîs nd,
A Caen fus petit apporté,
Illecqucs (là) fus-je à lettres mis,
Puis fus loTi^-temps en France appris,
Quand de France je retournai^
A Caen lonoucment demeurai,
De romans faire m'entrerais,
Moult en ccrivis et eu fis. ^ j
— 370 —
II y composa en effet sa traduction du Britt-y-Breninet, son principal
ouvrage ( 1 1 55), et la première partie du roman des Ducs de Norman-
die (i i6o). Mais il ne tarda pas à comprendre, à ce qu'il paraît, que la
route qui mène à la gloire ne conduit guère à la fortune, car il rompit
brusquement le fil de son histoire de la manière qu'on va lire :
Mais (l'aller longue voie se peut-on Lien lasser,
Et de belles chansons se peut-on ennuyer ?
Qui chante, boire doit, ou prendre autre loyer,
De son métier se doit qui le peut avancer.
Il abandonna donc la poésie pour preîidre autre lofer. Son métier
nouveau Vavança-t-'û davantage ? C'est peu probable.
Au moins sa rupture avec les muses n'était-elle point définitive; au
bout de dix à douze ans, il se réconcilia avec elles, et reprit le cours de
ses travaux. Il est vrai de dire que le réconciliateur était Henri II, et
que le trouvère venait d'être fait chanoine de Baveux.
Il me fit donner, Dieu lui rende!
A Baycux une prébende,
Et maint autre don m'a donné.
De tout lui sache Dieu bon gré.
Malgré le titre et les dons il ne put s'empêcher toutefois de laisser
entrevoir comme un regret ou un vœu dès le début de la seconde par-
tie de son roman ; peut-être aussi ne cherchait-il qu'une excuse à son
long silence.
JadiSj observe le trouvère,
Moult souloient être honorés,
Et moult prisés et moult aimés,
Ceui qui les gestes écrivaient.
Et qui les histoires traitaient,
Souvent ils avaient des barons,
Et des nobles dames beaux dons.
Pour mettre leur nom en histoire (l).
Moi je puis longuement penser.
Livres écrire et translater,
Faire romans et serventois,
Ne trouverai qui soit courtois,
Qui tant me donne et mette en maiu^
Dont j'aie un mois un écrivain,
rsi qui nul autre bien me fasse (2).
(1) Allusion aui bardes.
(2) Les trouvères se servaient de copistes pour mettre au net Içui-s ouvrages.
— 371 —
Ils disent: Moult bien, maistre Waccf
Vous devriez toujours écrire,
Qui savez tant bel et bien dire !
A ce me tais, et reste mus (muet].
Do plusieurs je n'en aurai plus,
Et cependant , ajoute-t-il tristement ,
Je parle pour la riche gent
Qui a les rentes et l'argent ;
Car pour eux sont les livres faits ,
Et bons dits faits, et bien retraits (racontés).
Morte est, qui jadis fut , noblesse ,
Et périe est od (avec) lui, largesse.
Qui ses lois ait (suive), ne puis trouver,
Tant puis-je loin et près aller,
Ne trouverai qui rien me donne
Fors le roi Heuri-le-second.
Ces vers pourraient donner à croire que maistre Wace n'est pas
entièrement à l'abri du reproche qu'ont adressé certains critiques à
un poète de l'antiquité.
INIais ce n'est pas à notre siècle de lui en faire un crime :
s'il eût vécu de nos jours, il eut parlé différemment, sans doute ;
nous n'en sommes plus au temps où les poètes enviaient de quoi avoir
un copiste durant un mois ; où ils léguaient à leurs femmes , par
testament , le second de leurs lits après le meilleur (Shakespeare) 5 où
ils reconnaissaient par devant justice en avoir reçu quarante-quatre
poules et poulets avec un coq, et autres objets semblables (Cervantes);
où, enfin, ils empruntaient trois sols pour payer le raccommodage
de leur unique paire de soulliers , comme le grand Corneille.
Moult soûlent ils être honorés î
Wace termina la série de ses romans par deux ouvrages pieux :
V Histoire de la Fête de la Conception de la sainte Vierge , et la
yie de saint Nicolas, Tel était l'usage des trouvères, c'était le repos
dans le sein de Dieu après les orages , un passeport d'immortalité.
Ainsi les chevaliers venaient terminer leur carrière si brillante et si
agitée , si pleine de guerre et d'amour, dans quelque abbaye solitaire,
h l'autel de laquelle, fatigués du monde , ils appendaient leur bou-
clier.
On croit qu'il mourut vers la fin du douzième siècle , en Nor-»
mandie selon les uns; çn Angleterre suivant d'autres.
'— 372 —
A cela se réduit le peu de détails que nous possédions sur le trou-
vère normand ; nous les avons recueillis cà et là dans ses livres ,
comme des traits épars et brisés , pour en refaire son image , mais
nous n'osons trop nous flatter d'y avoir réussi.
Il y a moins d'une année qu'égaré dans les rues de Caen, nous de-
mandions h la vieille ville quelque souvenir de son vieux trouvère.
Nous cherchions son nom sur tous les murs les plus noircis par le
temps , sur toutes les portes les plus moussues. jNIais ni les murs ni
les portes antiques ne nous en parlèrent. Peut-être , la maison qu'il
occupait sert-elle aujourd'hui à quelque usage inftime; celle où est né
Chateaubriand est maintenant l'écurie de la poste de Saint-Malo.
Nous entrâmes dans une église (Saint-Etienne, je crois), et sous
les arches ogivales, les mille colonnes et les cinti'es mêlés de roman
au milieu de la poussière et de l'odeur des siècles passés , le trouvère
vint encore s'offrir a notre esprit. De graves chanoines réunis dans le
chœur psalmodiaient l'office du soir; c'était peut-être à la même
place que le cJianoinc de Baveux avait lui-même K'crscillé. Sa mé
moire nous suivit ainsi sur les jolies rives de l'Orne; sans nul doute,
jadis il s'y promena plus d'une fois ; nous le rêvions , la tête couverte
d'un froc, et s'appuyant sur un bàlon. Il portait sous le bras un
psautier, ou peut-être un de ses romans ; il était un peu triste et
courbé, s'avançait lentement , et nous semblait réciter à demi-voix des
vers. Hélas ! noire rêve dura peu ! Il y avait près de nous des matelots
à moitié ivres , qui chantaient et fumaient en radoubant leur chaloupe.
Après avoir erré çà et là, long-temps » le long des quais et des environs,
tout plein des souvenirs du moycn-àge dont la ville est remplie, nous son-
geâmes à revenir sur nos pas, mais soit distraction, ou plutôt igno-
rance des lieux, nous perdîmes bientôt notre route, et nous nous
trouvâmes face à face avec un cimetière.
Quand on est seul au milieu d'une ville, et que la foule qui s'agite,
et entoure, n'olfre personne à qui sourire et serrer la main, autant
vaut selon nous la société des morts.
Nous entrâmes.
Le soleil sur le point de se coucher jetait en ce moment un grand
éclat; il éclairait, de longs rayons pâles et brisés , la sombre verdure
du feuillage , les croix des tombes et le faîte des monumens. Si tout
était mouvement et bruit sur les bords de l'Orne et au sein de la ville,
-^ 373 —
icî tout était paix et calme : pas un oiseau , pas un ctre vivant, aucun
murmure , que le froissement des herbes h demi fanées , et des insec-
tes nés de l'iiomme qu'elles abritent sous leurs touffes.
Que venions-nous chercher au cimetière des Normands, nous autres
fils de l'Armorique? était-ce quelque ami perdu , quelque parent dé-
funt loin de sa terre natale, quelques bonnes et pieuses pensées, ou
le tombeau de maistre Wace? Mais le trouvère, sans doute, ne repose
point en ces lieux, l'Angleterre , dit-on_, a recueilli ses restes.
Pourtant, nos yeux allaient de tombe en tombe et d'épitaphc en épi-
taphe , comme s'ils eussent cherché à retrouver la sienne.
Et notre pied subitement heurta à l'angle d'un autre tombeau , au
tombeau d'un autre trouvère...
Lui aussi fut clerc-Usant de la Normandie, et honora cette pro-
vince par ses ouvrages; lui aussi habita la ville de Gaen; il fut cha-
noine de Baveux, comme Wace, comme Wace il visita rAn^leterre;
non f)lus 5 il est vrai, en voyageur et protégé d'un roi ( les rois en ce
temps-là ne donnaient plus de couronnes aux poètes , ils n'en portaienC
plus eux-mêmes; le peuple l'avait fait rouler avec leur tète dans leur
sang , ) non ! l'Angleterre fut pour lui une terre d'exil. 11 allait en
compagnie de malheureux prêtres bretons demander à cette île un
refuge contre la proscription; avec eux il eût pu chanter : <( Adieu ,
)) pauvre pays de France ! adieu ! Assis le long du jour sur un rocher
)) du rivage j'arrose mon visage de larm^es , je fatigue mes yeux à cher-
)) cher h l'horizon lointain ;
(( Je fatigue mes yeux à chercher sur les mers^ si je ne vois point
)) arriver quelque vaisseau de la patrie, qui m'annonce ma délivrance. »
C'était le tombeau de l'abbé Delarue... Peu de jours avant sa mort
nous lui avions écrit , là nous attendait sa réponse.
Resté seul et le dernier d'une génération illustre , parmi les exilés
du monde , pour lui bâtir un monument, il avait achevé son œuvre ,
'et vu blanchir enfin, à l'horizon des mers de la vie, la voile de la déli-
vrance !
La nuit venait ; nous nous mîmes un moment à genoux au
bord de la tombe de celui qui fut notre maître , notre conseil et notre
guide ; et nous nous hàlàmes de quitter ces lieux (i). Tu. V.
(t) Dans le numéro prochain, nous analyserons le roman du Brut et en donnerons
des extraits.
— 374 —
MÉMOiUES DE LUCIEN BONAPARTE.
Dcriiièreiiient , dans un repos de chasse, le hasard me conduisit près
d'une grange où un garçon de ferme était occupe à cribler du fro-
ment, et je ne pus m'empôcher d'exprimer quelque surprise en
voyant tous les mauvais grains qu'il avait laissé passer : « Que vou-
)) lez-vous! me répondit le paysan, ce blé là vient d'une terre pier-
» reuse; il est mêlé de tant de gravier qu'il a crevé le tamis. ))
La plupart des hommes politiques qui écrivent leurs mémoires ne
pourraient-ils pas en dire autant ! Combien en voyons-nous cribler
leur vie et en trier soigneusement les moindres jours, sans parvenir à
séparer l'ivraie du bon grain ! quel tamis, par exemple , serait de force
à résister au poids d'un i8 brumaire ? Conçoit-on qu'on se dise répu-
blicain, et que Ton ait fait sauter la république par la fenêtre? Est-il
une justification admissible pour la complicité d'un Brutus dans l'u-
surpation d'un César ! J'accorde volontiers à Lucien Bonaparte toutes
les bonnes intentions qu'il s'attribue ; l'histoire contemporaine est pa-
vée, comme l'enfer, de bonnes intentions ; je n'entends le chicaner ni
eur sa conduite en Corse envers son bienfaiteur Paoli , ni sur la fer-
veur de son jacobinisme a Saint-]Maximin,ni sur ses votes de nécessité
à Paris , ni en un mot sur tout ce qu'il appelle les erreurs de sa jeu-
nesse ; mais ce qui me semble intolérable , c'est qu'il persiste à pro-
tester de son amour et de son respect pour la représentation popu-
laire , après l'avoir traitée à Saint-Cloud avec une irrévérence digne de
Catilina.
Un rôle aussi honorable que simple était indiqué à l'ancien prési-
dent du conseil des Cinq-Cents par sa position de famille , et je regrette
pour lui qu'il n'ait pas su le prendre. Il lui suffisait de rapporter tous
ses actes , bons ou mauvais^ à son dévouement fraternel, qui aurait
jamais songé à lui en demander compte ? L'influence du sang ne se
raisonne pas plus que l'ascendant du génie ; la nature avait deux voix
pour entraîner le frère de Napoléon , elle parlait en même temps à son
esprit et à son cœur ; le moyen de résister lorsque tout cédait! Mais
l'amour-proprc s'accommode mal de tant d'abnégation; n'eût-on
qu'un rayon de gloire , on ne veut pas qu'il aille se perdre dans l'au-
Téolo çj'uu autre; on tient h faire nom à part, et qu'arrive-t-il 4 c'cs
— 375 —
qu'on s'exagère la valeur d'une individualité qui n'a souvent qu'une il-
lustration relative. Je désirerais qu'il lût possible d'adoucir ici le lan-
gage de la vérité ; il me répugne d'enlever une illusion au malheur et
une espérance à l'exil; cependant, l'erreur que j'ai à combattre vient
d'avoir de si funestes résultats, que, dans l'intérêt même et des dupes
et des victimes , tout ménagement doit cesser : on trompe les Bona-
parte ou ils se trompent eux-mêmes en transformant leur famille en
dynastie; leur condition est irrévocablement fixée, ce ne sont pas les
rejetons, ce sont les rameaux d'un arbre dont le tronc est mort : en
aucun temps ils n'ont eu une existence qui leur fut propre ; sans Napo-
léon ils n'auraient jamais rien été ; sans lui , ils ne seraient rien en-
core; qu'ils se pénètrent donc bien de cette destinée toute secondaire
qu'il leur a faite, et qui, en réalité, n'a rien d'humiliant puisqu'elle
tient moins à leur petitesse qu'à sa grandeur ; s'ils veulent nous faire
penser à eux^ leur meilleur moyen c'est de nous parler de lui ; on leur
saura toujours gré d'ajouter à la richesse d'un monument national , et
l'immense intérêt qui s'attache aux souvenirs de notre gloire militaire
pourra les couvrir d'une protection reconnaissante.
Quand l'opinion est ainsi d'une propension facile à l'indulgence , à
quoi bon l'exciter à la sévérité? Qu'y a-t-il de commun , je le demande,
entre les frères de Napoléon et l'histoire? leur biographie, plus ou
moins chargée d'épisodes romanesques , n'appartient qu'à la chroni-
que ; les femmes y occupent la plus large place , tandis qu'elles ne figu-
rent que sur le dernier degré du trône impérial. Trois préfets, ou
plutôt trois pachas couronnés , changeant de sceptre et de boudoirs au
gré d'un maître absolu, et devenant, sur un décret, Westphaliens ,
Hollandais, Napolitains ou Espagnols , est-ce là de quoi nous occuper
sérieusement? Lucien a dédaigné la pourpre royale , il est vrai , mais
pourquoi? Ses motifs sont écrits à chaque page de ses mémoires ; il y a
en lui plus de caprice que d'indépendance : tourmenté par une imac^i-
nation mobile et inquiète , il ne ressemble aucunement à ces hommes
tout d'une pièce , qui , à force de constance , appellent le respect jus-
que sur leurs erreurs ; il s'est épris successivement pour deux ou trois
constitutions; il a ralfolé du directoire , et il l'a culbuté ; il s'est récon-
cilié avec l'empire en i8i5 , après s'en être éloigné en i8o4; il a fou-
droyé le système du gouvernement anglais de ses périodes radicales,
et il a fini par demeurer s^isi d'enthousiasme en étudiant le jeu de ses
— 376 -i
ressorts aristocratiques ; sa vie est un choc continuel d'idées contradic-
toires.
A chaque nouvel événement, c'est un reflux d'opinions qui lutte
contre une marée montante d'utopies 5 on ne peut comparer la tète
d'un homme si prompt à s'impressionner qu'à un creuset toujours en
ébullition ; rien n'y prend consistance , rien ne s'y épure , rien ne s'y
achève. Que veut aujourd'hui M. le prince de Canino! Il veut tout cç
que veulent les républicains , moins la république, plus l'aristocratie*
Il veut que la couronne , ondoyée en i83o par deux cent dix-neuf dé-
putés , reçoive le baptême du suffrage universel ; suivant lui 5 le dia-
dème impérial a obtenu du vote populaire une triple consécration , et
il ne fut jamais de légitimité plus légitime ; à Dieu ne plaise que je
veuille discuter _, je me bornerai à deux observations de faits : la pre-
mière, c'est que l'auteur a protesté lui-même contre cette légitimité
par sa retraite ; la seconde, c'est que Napoléon croyait si peu à la va-
lidité de son titre, qu'il appelait avec impatience la sanction du temps
par ce mot célèbre : Que ne suis-je mon petit-fils ! et qu'en outre ,
tout riche qu'il fut en héritiers collatéraux , il répudia une femme
chérie pour avoir accès dans les dynasties légitimes.
Les divagations et les incohérences qui abondent sous la plume de
Lucien Bonaparte ont donné lieu à de piquans mécomptes \ tous les
partis ont été déçus, et cependant l'ouvrage n'est pas exempt d'esprit de
parti ; on y rencontre ça et là quelques traces de vieilles passions mal
éteintes ; au rebours de tous les mémoires historiques, il y a peu de
faits et beaucoup de discours, l'auteur a rapporté avec l'effusion d'une
tendresse paternelle toutes ses harangues aux Cinq-Cents, mais il ne
nous a révélé aucun de ces détails d'intérieur , aucun de ces secrets de
palais dont son nom avait éveillé l'appétit; en un mot, il n'a pas ajouté
une seule page à Thisloire de son h^ère. Ce calcul tout personnel lui
a mal réussi 5 je n'attribue à aucune autre cause la froideur de l'accueij
général. Que ce soit donc un avertissement pour le second volume ,
s'il est vrai qu'il ne se soit pas perdu dans l'échauffourée de Strasbourg
et que le public doive encore l'attendre.
Je ne terminerai pas sans rendre un sincère hommage à la franchise
de quelques aveux; l'auteur a souvent désarmé la critique en faisant
justice lui-même de ses erreurs ; ce mot : T ai tort ^ qui, suivant
Rulhièrc , nous déchire la bouche , s'échappe sans peine de ses lèvres,
— 377 —
et la candeur de son repcnlir semble prouver la bonne foi de ses fau-
tes. Parmi les nouvelles opinions que l'expérience lui a fait adopter , il
en est deux dont je me plais à prendre acte pour Tlionneur des princi-
pes monarchiques : la première, qui appartient à Tanciennc constitution
française et non à Sieycs, comme il l'avance, est relative h la supé-
riorité du système électoral par degrés au monopole de l'élection di-
recte ; la seconde porte sur la nécessité de tenir dans un constant
équilibre les pouvoirs politiques de l'état en relevant l'élément aristo-
cratique au niveau de l'élément démocratique.
(c Etrange puissance de certains mots dans les révolutions , s'écrie
)) Lucien! puissance magique, quelquefois bienfaisante, plus souvent
)) fatale ! nul mot n'eut plus d'iniluence parmi nous que celui d'aristo-
» crate. L'anatlième contre l'aristocratie, né en 1789, n'a pas encore
)) vieilli en i836! c'est toujours le même mot ; mais à quelles idées di-
» verses et souvent opposées ne l'a-t-on pas appliqué?.... En 89 , il
» indiquait les défenseurs des abus de l'ancien réoime, les aveudes
)) partisans de la réunion de tous les pouvoirs dans une seule main.
» Et depuis, on l'a transféré aux plus sages défenseurs ôes libertés du
)) régime nouveau , aux partisans éclairés de la division et de l'équilibre
)) des pouvoirs. Les ministres de Louis XVI, Necker , Malesherbes et
» Roland ; Bailly et Lafayetle, les feuillans , les girondins et les mode-
)) res ; en un mot, tout ce qui était renversé tour-h-tour recevait cette
)) cruelle épithète, préface de l'échafaud. Nous étions sortis de ces
)) crises déplorables; mais le mot qui avait cessé d'être mortel n'en
» était pas resté moins odieux ; 07i eût été bien mal avisé de ?ie pas
)) décocJier cette flèclic à ses adversaires:^ je fis comme les anti-cs.
Ce passage, extrait d'un des premiers chapitres, n'est que le prélude
d'une thèse largement développée dans le dernier, et où l'aristocratie
est envisagée sous le point de vue social. Il y a là peut-être une pensée
de torysme mal digérée ; le prince de Ganino demande les effets sans
vouloir les causes , mais il est sur la voie d'une vérité pratique , cl ce
retour d'opinion doit ulre accueilli comme un heureux progrès.
A. de P.
rcec
18
— 378 —
LETTRE A M. LE YICO^ITE M'ALSH
SUR LA CONDAMNATION PRONO>'CÉE A ROME CONTRE DEUX OUVRAGES DK
M. DE LAMARTINE ET M. DE LAMENNAIS.
" Permettez-moi, Monsieur, de vous adresser de courtes réflexions au sujet
d'un événement qui a fait quelque sensation dans cette ville où le soleil ne se
couche point sur l'émotion que le matin a vu naître, tant l'existence est ra-
pide, tant les heures courent vite sur ce volcan qu'on appelle Paris. J'ai entendu
apprécier diversement la mesure prise dernièrement par le Saint-Siège à l'égard
d'ouvrages composés par deux hommes justement célèbres, I\L de Lamartine et
ÎM. de Lamennais ; mais j'ai remarqué une disposition générale à désapprouver
du moins, sous le point de vue i^olitique, la sévérité du Saint-Siège.
« Voyez, dit-on, l'imprudence d'une pareille mesure ; c'est jeter à l'opposition
)) deux noms éclatans ; c'est priver la bonne cause de deux de ses plus belles lu-
» mières. Les ennemis du christianisme vont triompher. Voici qu'on range
>» M. de Lamartine, le chantre des Méditations si religieuses et si chrétiennes ,
5> et M. de Lamennais, l'auteur de Vlndiffcrencc, parmi les adversaires de l'E-
» glise. Si l'on avait quelque chose à reprocher au présent, ne devait-on pas
» être reconnaissant du passé? Ne valait-il pas mieux, d'ailleurs, fermer les
)) yeux sur quelques taches, quelques infractions à l'orthodoxie, que de s'aliéner
» deux hommes dont la plume est un sceptre ? C'est par la prudence et la conci-
» liation seulement que Rome peut maintenir son influence qui lui échappe ;
» les royautés vieillies vivent de concessions. »
» Si je ne me trompe point, c'est là le résumé, à peu près fidèle, de toutes les
objections qui ont été faites contre la sentence prononcée par le souverain pon-
tife.
» IVous autres , hommes du monde, nous arrangeons un peu légèrement les
affaires de l'Eglise. Nous trouvons qu'il y a d'admirables pages d'éloquence dans
les ouvrages les moins orthodoxes de M. de Lamennais ; que nous faut-il de
plus? Nous n'adoptons point ses erreurs et tous nos devoirs se trouvent remplis;
car n'ayant point l'autorité nous n'avons point la responsabilité qui en est la
conséquence naturelle. Quand donc il s'agit de l'Eglise, nous la mettons à no-
tre place et nous voudrions qu'elle fît comme nous. Nous permettrions de grand
cœur au vicaire de Jésus-Christ de ne point adopter intérieurement les pages
de M. de Lamennais, où ce grand écrivain, alliant ensemble les doctrines de
Rabœuf et celles de l'Evangile, trempe les vérités éternelles du christianisme
dans les erreurs éloquentes de Rousseau. Mais pourquoi ces condamnations pu-
bliques? Pourquoi cet éclat qui ressemble à un scandale ? Pourquoi mettre l'uni-
vers dans la confidence des torts de M. de Lamennais et du blâme de Rome
, » Pourquoi? Parce que Rome doit la vérité au monde, et que si la chaire de
saint Pierre restait sans oracles, quand les conducteurs des intelligences les
égarent, la chaire de saint Pierre manquerait à son devoir le plus saint, et laisse-
rait tomber en déshérence la plus sublime de ses missions. Il ne dépend pas du
Saint-Sicge de parler ou de se taire. Toutes les fois que le dépôt des doclrin s
— 379 —
est attaqué , que là majesté des principes est méconnue , le phare éternel, al-
lumé à Rome par la main d'un Dieu, s'illumine, et le monde est averti que vers
l'endroit où le poussent des génies téméraires il y a un écueil. Voudrait-on que
par de vains ménagemens pour un écrivain, si grand qu'il soit, on laissât ter-
nir la pureté des croyances, et qu'on voilât l'évangile par respect pour un livre
écrit de main d'homme? Il faudrait donc que l'Eglise éteignît son flambeau,
afin que sa lumière n'éclairât point le naufrage de M. de Lamennais, et lui per-
mît d'entraîner dans ses égaremens tant de pauvres intelligences qui ont besoin
d'être mises en garde contre l'influence de son beau génie ?
» Il est difficile de soutenir sérieusement une pareille opinion, monsieur le
vicomte; aussi, après quelques regrets donnés à la chute d'un homme aussi il-
lustre que M. de Lamennais, on l'abandonne à l'arrêt qui le condamne et l'on
convient d'assez bonne grâce que le Saint-Siège ne j^ouvait point agir autre-
ment qu'il n'a agi.
» Mais dès qu'il est question de M. de Lamartine, les objections recommencent
plus nombreuses et plus formidables. M. de Lamartine est un auteur si aimé
de tous ceux qui ont lu ses vers? Il y a tant de charme dans son talent, une sé-
duction si douce dans l'harmonie de cette parole, facile comme la prose, nom-
breuse comme la poésie ! Les femmes, surtout, au cœur desquelles le poète a
si bien parlé, ont pris Jocelyn sous la protection de leurs larmes. Elles ne peu-
vent croire qu'un livre où il y a tant de pieux sentimens, si heureusement ex-
primés, puisse contenir de graves erreurs. Et puis, M. de Lamartine n'est point
im théologien, c'est un poète. Il y avait bien moins d'inconvéniens à fermer les
yeux sur quelques taches. Rome n'aurait-elle pas dû adoucir sa sévérité et écou-
ter son indulgence ?
» Ici encore je demanderais au monde la permission de prendre la défense
de Rome.
jD Comme tous les admirateurs de M. de Lamartine, monsieur le vicomte, j'ai
loué le poème de Jocelyn» Il est impossible de faire descendre avec plus de bon-
heur l'épopée jusqu'à la vie intime, jusqu'à la vie domestique. Cette iliade , qui
a poui' sujet les combats qui se livrent dans le cœur d'un simple jeune homme
élevé pour le sanctuaire, est un des tableaux les plus achevés qui soient sortis des
mains du Raphaël de la poésie. Mais si sous cet admirable dessin^ sous ce colo-
ris magique, vous recherchez la pensée de l'ouvrage, vous comprendrez tout ce
qu'il y a de raison et de prudence dans l'arrêt que vient de prononcer le chef de
l'Eglise. Sans doute, Jocelyn n'est pas un ouvrage irréligieux, c'est un livre, au
contiaire, dont le christianisme a dicté les plus belles pages. Mais c'est précisé-
ment ce mélange des croyances de la rehgion avec les passions de la terre, qui
fait le danger de Jocelyn.
» Un livre athée ou immoral n'est guère dangereux; il ne trouve que l'athéisme
ou l'immoralité pour lecteurs, et il ne peut corrompre la corruption même ;
mais un hvre où l'on trouve la volupté à côté de la prière, les passions humai-
nes sous la croix du Christ, cette fièvre de l'ame, qu'on nomme l'amour, à côté
des méditations les plus belles sur l'Ecriture et sur l'Évangile ; ce livre a des
inconvéniens d'autant plus graves que la vérité s'y trouve mêlée à l'erreur, la
terxç au cid; k piu'^té des apges ^vu faiblesses btuuaiucs, Les âmes de cLoix et
— 380 —
d'élite qui se seraient tenues en garde contre un piège grossièrement tendu a
leur innocence, ne peuvent se défendre de respirer ces molles et tièdes vapeurs
qui s'élèvent de la cliaude atmosphère de Jocclfn, avec les nuages de l'encens
consacré et les parfums de la prière.
» N'étes-vous point d'avis que la Noui^elie Hclohe de Rousseau a perdu plus
de femmes que les romans d'une morale plus relâchée, et cela par une raison
toute simple, c'est qu'on estime Julie même après sa chute, et que Rousseau a
su rendre en elle le vice vertueux et la faute innocente? Eh bien, Joceljn est, en
quelque sorte, la Nouvelle Héloise du sanctuaire. Il apprend anx lévites qu'on
peut porter dans son cœur une passion que l'Eglise repousse, vivre avec l'incen-
die sans que l'incendie vous dévore, et élever vers Dieu, sans crime, un cœur rem-
pli par une femme. Quoi qu'on puisse dire, c'est là le fond de Jocelyn. Quand
l'Eglise l'a condamné, elle n'a donc fait que remplir son devoir de mère vigi-
lante et attentive aux périls qui peuvent menacer ses enfans. Elle a vu que cet '
admirable poème était au moins aussi dangereux par ses qualités que par ses
défauts ; que ce mélange du sacré et du profane était un péril de plus ; que la
croix de Jésus -Christ, plantée sur cette espèce de palais d'Armide, empêcherait
les meilleurs esprits de se tenir en garde contre les enchantemens de ce mer-
veilleux poème. Alors elle a élevé la voix pour rompre le charme ; elle a parlé,
elle a condamné, elle a averti.
» J'ai cru, monsieur le vicomte , que ces réflexions auraient quelque utilité
dans VEcho de la Jeune France, où nous avons tous loué I\I. de Lamartine, dont
nous aimons tous le beau et admirable talent. Il ne me reste plus qu'un petit
nombre de paroles à ajouter pour achever de répondre aux objections des per-
sonnes dont j'ai parlé au commencement de cette lettre.
» Yoilà donc, vont-elles dire, M. de Lamennais et IM. de Lamartine définitive-
» ment perdus pour l'Eglise. Tous avouerez que c'est avoir tort, contre soi-
» même , que d'avoir raison, à un pareil prix, contre d'aussi grands ccri-
» vains. »
. )> D'abord 31. de Lamennais et M. de Lamartine ne sont pas perdus pour le
«Catholicisme. Il ont failli , parce que tous les hommes sont de leur nature fail-
libles et sujets à l'erreur. Mais l'Eglise, inexorable pour l'erreur, est toujours
indulgente pour ses enfans. Fénélon précéda M. de Lamennais et M. de La-
martine sur la liste des auteurs dont l'Eglise désapprouve les ouvrages. Ils peu-
vent le suivre dans son glorieux retour, et imiter l'immortelle satisfaction que
ce grand génie a donnée au Saint-Siégc et au monde chrétien. Et quand ces
deux illustres écrivains persisteraient dans une mauvaise voie, Rome, qui a pu
mettre Luther, le grand réformateur, et Henri YIII, le puissant monarque, au
banc delà chrétienté, ne balancerait pointa maintenir, dans cette circonstance
encore, les vrais principes catholiques, et à immoler ces deux hautes renom-
mées à l'inaltérable pureté des doctrines de l'Église , qu'elle a reçues du passé
et qu'elle doit à l'avenir,
«» Yeuillez agréer, monsieur le vicomte, mes respectueux compllmens.
a Alfred Netteme.nt. » ' "
381
LAIS INEDITS DES Xlh ET XIII. SIECLES ,
Publiés pour la première fois d'après les manuscrits de France et d Angleterre ,
PAR M. FRANCISQUE MICHEL (1),
En prenant la plume pour rendre compte de cette nouvelle publication de
M. Francisque ]Micliel , nous ne pouvons nous défendre d'une idée triste.
L'homme que de longues études sur la littérature du moyen-âge et ses immenses
connaissances plaçaient à la tête de tous ceux qui s'en occupent ; leur protecteur,
leur ami , leur guide , Fauteur du Choix de Poésies des Troubadours , de la
Grammaire , du Glossaire de la langue romane , et dans une autre brandie des
lettres, de la tragédie des Templiers, etc., M. Raynouard... M. Raynouardest
mort î L'an dernier , c'était l'abbé Delarue , le savant auteur de Y Essai sur les
Trowères) aujourd'hui c'est le panégyriste des troubadours; ainsi de toute
gloire ,
Ainsi tout meurt , ainsi tout passe ,
Ainsi nous-mêmes nous passons.
M. F. ÎMicliel a souvent reçu de l'un et de l'autre , pour ses travaux , éloges
et conseils. Le premier surtout lui a plusieurs fois donné publiquement des té-
^moignages de sa considération dans divers articles du Journal des Sacans, Il se
^disposait même à y parler favorablement.de ce dernier ouvrage , quand la mort
l'a surpris. Nous ne nous égarerons donc pas en suivant un aussi bon juge , et
en louant , comme il l'aurait fait, le recueil de M. Michel.
Ce recueil renferme trois lais : le lai del Désiré, le lai de V Ombre et le lai du
Conseil, plus , un extrait du roman de YEscouffle. Rien de frais , de gracieux et
de naif comme toutes ces pièces. On trouve dans ces vieilles poésies un charme
de style et d'idées , une mobilité d'action , un courant d'intérêt qui frappe , en-
tiaîne et ravit. C'est toute la grâce de La Fontaine, avec tout son laisser-aller ,
ses adorables négligences, et quelque chose de plus qui n'a ni symbole ni
langue.
Le travail de l'éditeur ne laisse rien à désirer. Le texte des deux pièces que
nous avons pu comparer avec l'original est rendu avec une si merveilleuse exac-
titude qu'il semblerait calqué.
On ne peut trop donner d'éloges à ces hommes qui emploient leurs veilles ,
comme M. Michel , à exhumer les monumens enfouis de notre ancienne litté-
rature ; car cette tâche est bien pénible et bien gratuite surtout ; d'autres hom-
mes viendront plus tard qui s'empareront de leurs travaux avec un superbe
dédain. Aux uns , le long travail sous le soleil , le poids du jour et de la chaleur,
les rudes défricheinens dans le champ de la Uttérature ; aux autres , les fleurs de
poésie I Mais nous qui savons la main qui cultive et défriche , nous saurons aussi
lui rendre hommage , nous saurons à qui doit s'adresser la reconnaissance et le
mérite , et les lui renvoyer.
**»
(1) 1 vol. in-S''. Paris, Techner. — London ; W. Pickçring.
— 382 —
CHRONIQUE DE PARIS.
Je dénonce à tous les lecteurs de VEcho un énorme abus de pouvoir ; je viens
d'être troublé dans la possession de mes trois X ; on m'a intimé Tordre de décli-
ner mon nom ; et l'auteur de cette incroyable violence , on ne le devinerait ja-
jnais, c'est M. le directeur lui-même I Yoilà pourtant ce que c'est que ces no-
bles preux de la littérature : ils n'aiment que les visières levées ; les seules
armes qui leur paraissent courtoises sont celles dont la marque est ciselée en
toutes lettres, et, ne fût-on habitué, comme moi, qu-'à se servir du fer émoulu ,
il faut, bon gré mal gréj combattre à visage découvert. Si je proteste de toutes
les forces de mon indignation^ j'en ai bien sujet, en vérité ; car me voici dans
la position mortifiante de cette pauvre douairière, qui, ayant ôté son masque
à la sortie du bal de l'Opéra, s'entendit demander si elle n'en avait pas un
autre. Tranquillement abrité jusqu'ici sous mes trois superbes majuscules,
comme un roi du vieux temps sous sa large couronne à pointes de fer , je
jouissais de tous les bénéfices et de toutes les douceurs de l'anonyme ; on pou-
vait me siffler à bout portant sans m'obliger à rougir ; c'était, on le voit, aussi
agréable que commode ; les gens minutieux qui parcourent un article de la
tête aux pieds commençaient même à s'imaginer que mes ambitieuses initiales
cachaient un nom connu. Eh bien I pas du tout : en disant qui je suis je ne
ferai que changer d^incognito, et l'on ne manquera pas de crier, pour peu que
l'on soit charitable, que de l'anonyme je me réfugie dans le pseudonyme. J'en-
tends déjà la question d'usage : Quel est donc ce monsieur! et la réponse obligée :
Ni vu ni connu. Comme c'est flatteur I O mes X , mes chers X , que de regrets
vous allez me laisser I On ne se doutera jamais de tout ce que vous valiez pour
moi ; avant d'arriver à vous et de me faire un rempart de votre trio crochu ,
n'ai-je pas dii cheminer d'un bout à l'autre de l'alphabet ; d'abord je trônais
sur l'A, puis sur le B, puis sur le C ; mais, à peine assis, une volée d'usurpateurs
venait m'assaillir, et il fallait déloger ; j'ai erré ainsi de lettre en lettre jusque
par-delà le Yj je croyais avoir franchi les Balkans ; et c'est lorsque , pour la
troisième fois, je déploie ma tente au soleil, qu'on m'invite à la plier I Ah I si
M. le directeur savait I... Mais je m'arrête: ma douleur pourrait n'être pas
comprise, et il n'y a rien de plus monotone qu'un désespoir qui ne finit pas.
Le mois de novembre nous quitte demain ; il est temps de régler son
compte. Ses trente jours forment comme un chapelet dont les grains se sui-
vent et ne se ressemblent pas ; les premiers surtout sont bien noirs; il y avait
là une douce fête ; à l'avenir, ce ne sera plus qu'un lugubre anniversaire ; l'exil
* a dévoré les restes d'une vie royale ; l'auguste vieillard, qui s'est endormi avec
tant de calme , venait de recevoir des fleui s ; il est mort en respirant leur
parfum, et cette dernière couronne, qui lui a été offerte sur la terre, n'a été
sans doute que l'emblênie de celle qui l'attendait dans le ciel ; des yeux obs-
curcis par les larmes ont mesuré avec une douloureuse surprise la distance
qui sépare Versailles deGoritz.... Elle est immense en effet cette distance fa-
tale. Mais comment se fait-il qu'il y ait encore plus loin de Yersailles à Saint-^
~ 383 —
Denis? que peuvent donc des cendres glacées? qu'aurail-on à craindie de la
poussière de l'exil? Ahl laissez passer Charles X et Napoléon ; que Tun soit en-
fin réuni à ses frères dans le silenee de la tombe ; que l'autre cesse enfin d'être
troublé par le bruit des flots, pour reposer sous le monument de ses victoires ,
et la France, la noble et généreuse France, vous bénira!
Déjà, et ceci est une muette pétition qui ne saurait être dédaignée, un deuil
spontané a opéré des rapprocliemens inattendus; la froideur, l'infidélité même, se
sont voilées du crêpe funèbre, et de toutes parts on a cédé à cet entraînement de
cœur, qui est la plus belle qualité du caractère national , comme la légèreté
d'esprit est son plus grand défaut. Tel a été l'empressement général que les
magasins les plus riches en ouvriers n'ont pu suffire aux commandes. Delille
et madame Gagelin ont eu à soutenir un véritable siège, et tous les tailleurs en
vogue se sont vus dans la nécessité de renouveler leur fonds à la hâte. A en-
tendre quelques implacables , ce n'est qu'affaire de ton et de mode ; chacun
veut imiter la haute société pour avoir l'air d'en faire partie. Ceux qui tien-
nent ce langage ne réfléchissent pas qu'en le prenant à la lettre , on doit en
conclure qu'une pareille influence, constatée par un hommage si public, indique
une réaction complète , et prouve que tout, jusqu'aux vanités , est en voie de
retour. Que dire de plus significatif?
ACADEMIE FRANÇAISE.
L'Académie avait à remplacer M. Laine ; elle a élu M. Dupaty. Etablira qui
pourra un rapport entre ces deux hommes ; pour moi je m'abstiens. Messieurs
de l'Institut ont voulu , nous assure-t-on , se donner mi ami. A la bonne
heure I M. Dupaty a du monde ; il cause avec esprit , et raconte très-bien ;
c'est^ en un mot, un excellent convive de conversation, et si l'Académie par-
vient à rétablir les petits soupers , je ne doute pas qu'il n'en soit le Bouf-
flers.
Un critique lui a reproché avec une spirituelle bienveillance d'avoir laissé
vieillir sa réputation ; mais le moyen de lui rendre de la jeunesse et de l'éclat I
31. Dupaty, nous assure-t-il , a plusieurs tragédies en portefeuille. Étrange
elixir î est-ce là ce qui coulait de la fontaine de Jouvence ? était-ce de l'eau
chaude ou de la tragédie fondue qui remplissait la fameuse cuve d'Eson ? Fran-
chement , une seule tragédie, dans le goût de l'empire surtout, pourrait geler
une renommée naissante : comment donc résister à plusieurs? Il me semble ,
sans me larguer d'être médecin de gloire, que, puisque l'opéra-comique a déjà
réussi au nouvel académicien , il fera sagement de s'y tenir. C'est un régime
fort doux, et dont son confrère M. Scribe s'est toujours bien trouvé.
Par une heureuse exception, le discours du récipiendaire a obtenu l'assen-
timent général : si ce n'est pas son meilleur ouvrage, c'est du moins celui que
je préfère; M. Laine, cette haute et fière personnification du courage civil , a
dignement inspiré son successeur : il lui a communiqué un instant et sa vigueur
et son indépendance :
« Après une longue suite de vicissitudes où tant de nobles cœurs ont em-
brassé des causes différentes, s'est écrié M. Dupaty, qui osera dire qu'aucun de
jiousnc fùlgiilclL', même dans ses erreurs, par uii.ainour sincère delà patrie?
Voudrons-nous contraindre tous les liommes à voir leur salut où nous le
voyons ! Et me croirai-jc le droit de demander compte de ses convictions à celui
qui ne céda jamais qu'aux inspirations de sa conscience ; qui , parvenu pauvre
au pouvoir, en est sorti pauvre ; qui fut si désintéressé qu'il envoyait son traite-
ment de député aux indigens de sa ville natale j qui , devenu ministre, fut si
ménager des deniers de l'état, que, lorsqu'il était obligé de se soumettre à d'im-
portunes nécessités de représentation, il empruntait à ses collègues les objets de
.4uxe qui lui manquaient?
' » Je n'ai pas connu M. Laine jiendant sa jeunesse IMais quand je revins à
Bordeaux, notre commune patrie, M. Laine était déjà l'ornement du barreau
qui nous a donné les Veigniaud, les Gensonné , les Garât, les Desèze, les Pey-
ronnetj les Ravez , les Martignac , et qui fut une pépinière si féconde de grands
orateurs et d'hommes d'état, qu'un de nous s'écriait, en admirant leur talent et
leur courage : «Tous ces avocats de Bordeaux avaient du sang de Montesquieu
dans les veines I »
« Chaque talent a sa source particulière. M. Laine puisait le sien dans l'étude
assidue des grands orateui-s et des gi-ands poètes, dans la méditation constante
de la justice et du but, enfin dévoilé, vers lequel marchent les siècles. Ami de la
vérité, son langage était simple comme elle. Naturellement affectueux, mélan-
colique, et désintéressé de vaines louanges, il ne songeait qu'au triomphe des
intérêts qu'on lui confiait ; et jamais, par une exaltation factice, il ne cherchait
à rendre importante une cause légère. Use contentait de convaincre par la lu-
cidité du raisonnement, lorsqu'il pouvait suffire ; mais quand il s'apercevait qu'il
avait à lutter contre la mauvaise foi, l'orgueil ou l'ignorance, on était surpris de
sa promptitude impétueuse, et plus surpris peut-être encore de lui voir conser-
ver, dans les cmportemens d'une discussion violente, ce goût exquis, cette me-
sure parlaite dont il rie pouvait s'éloigner, parce que celui qui pense toujours
bien, ne peut que bien dire, même dans la colère. Toutes les quahtés du dis-
cours que les écrivains les plus exercés obtiennent avec tant de peine, avec de
la réflexion et du travail, éclataient dans son improvisation à la fois véhémente
et calme, abondante et concise, ornée mais sévère, La gravité de son geste et de
sa voix, tempérée parla douceur de son regard, donnait à sa parole, habituelle-
ment persuasive, le caractère imposant et dominateur qui dompte les orages ; et
souvent, par l'alliance de la grâce et de la force , il s'élevait jusqu'à la poésie
qui n'est ellc-iricme que l'éloquence sous des formes plus harmonieuses.
' «à» M. Laine n'avait pas été doué de la beauté des traits; mais quand il s'aban-
donnait, dans Tintcrct de l'humanité souftVante ou de la liberté compromise, à
ces mou veinons passionnés où son ame si pure et si belle apparaissait comme une
clarté céleste sur son visage, il excitait jusqu'à l'enthousiasn^c des fejnmes qui,
trompées parleur sensibilité, croyaient le voir beau quand elles Iç voyaient su-
blime. La puissance magnétique de feoii émotion réveillait alors, jusque dans
SCS adversaires les plus opiniâtres, les germes souvent endormis de pitié, de gé-
nérosité, d'élévation, qu'à son insu chacun porte en soi-même , et son audi-
toire, orgueilleux de se sentir meilleur en l'écoutant, le récompensait aussitôt
par des transports, des acclamations et des lar^nes. çpuiine mjus ;i;cçQ^ippw^jçijS
>'Uêfc i V»> JiJ J^p t'-'J ■"*'!,
— 385 -^
Racîriccjuând il' nous fait découvrir au fond de nos cœurs des sentimcns que
nous n'y soupçonnions pas. »
.' A peine l'Académie française avait-elle appelé M. Dupaty à occuper le fau-
teuil de 31. Laine, qu'une autre place est devenue vacante. L'cx-secrétaire per-
pétuel, M. Raynouard, est mort. Il s'était opéré chez l'auteur des Templiers une
transformation qui lui a été funeste ; il a renoncé vers le milieu de sa carrière
aux choses d'imagination pour les choses de savoir. Ancien avoué, il avait com-
mencé par la procédure à Draguignan ; il a fini par l'érudition à Passy. Ses re-
cherches laborieuses sur les premières époques de notre histoire sont comme
des réminiscences des dossiers qu'il débrouillait dans son jeune âge. ,fl
On cite, parmi les notabilités Httéraires qui se disputent l'héritage de son fau-
teuil, M. Victor Hugo. Si le plaisir des Dieux est encore la vengeance, tous les
Apollons de l'Académie doivent se frotter les mains ; les voilà complètement
vengés I Une telle candidature est un bâillon pour bien des bouches.
ACADÉMIE DES SCIENCES.
Vous souvient-il de ces nouvelles étranges qui n'étaient arrivées à Paris ni
par le télégraphe, ni par le courrier, ni par terre, ni par mer, et qui ne ten-
daient à rien moins qu'à fausser l'opinion publique à l'égard de la lune; eh
bien, l'imposture est avérée ; nous avons une réfutation authentique. Sir John
JHerschell vient d'écrire du cap de Bonne-Espérance, et sa lettre, adressée à
M. Arago, a été lue à l'Académie des sciences. i.vt
L'illustre astronome anglais mande que le capitaine Hall lui a envoyé, connue
moyen de divertissement, divers journaux qui renfermaient l'histoire de ses dé-
couvertes dans la lune, et des remarques critiques parmi lesquelles l'auteur
croit avoir reconnu le style de M. Arago. Il le remercie de l'empressement qu'il
a mis à désabuser le public de Paris. M. Herschell a été favorisé au Cap d'uns
longue et belle exhibition de la comète à son retour du soleil. Elle a été en vue
depuis le 24 janvier jusqu'au 5 mai. Il l'aurait indubitablement poursuivie pen-
dant un plus long intervalle encore, si le mauvais temps n'avait interrompu ses
observations.
La comète, après son passage au périhélie, a dû être très-difficile à apercevoir
en Europe ; son aspect physique était entièrement changé. Pendant long-temps
elle n'eut pas de queue. L'enveloppe parabolique de sa tète se forma sous les
yeux de l'observateur, avec une si étonnante rapidité, que son volume visible
( il était très-bien terminé ) fit plus que doubler dans l'espace de vingt-qua-
tre heures à partir de la matinée du 26 janvier. ,, , j,>
On peut dire, sans exagération, qu'on la voyait s'augmenter à vue d'ceil; car à
la fin de cette même matinée, en répétant, après un intervalle do trois heures ,
les observations micrométriques de la partie bien définie par laquelle il avait
commencé, il trouva une augmentation dans sa dimension linéaire, qui allait à
un seizième du total. Cette dilatation extraordinaire se continua : le parabo-
loide devint si grand et d'un si faible éclat, qu'il disparut en entier , laissant
seulement le noyau et la queue de l'astre.
— 386 -i
1. 1 Une autre et singulière particularité était l'existence d'une très-petite comète
intérieure ayant une tête et la queue complètes ; son noyau était celui de la masse
générale. Ce noyau cométique se dilatait moins rapidement que l'enveloppe. A
la fin la queue devint elle-même imperceptible.
M. Herschell pense que très-probablement à son passage au périhélie, toute
la comète, excepté son noyau solide, s'évapora et fut réduite à un état transpa-
rent et invisible. Il est porté à croire que l'explication qu'il a donnée de la dila-*
tation des comètes quand elles s'éloignent du soleil, est entièrement établie.
L'auteur a donné cette explication dans une petite brochure sur la comète de
Biéla.
Avant de quitter le royaume des airs, il n'est pas hors de propos de faire ici
mention du voyage des trois aéronautes du Yauxhall de Londres qui, partis le 7
à une heure et demie, ont franchi la mer , traversé obliquement la France et
opéré leur descente le 8, à sept heures et demie du matin, à Wetsbourg, à huit
heues nord-nord-ouest de Francfort-sur-le-Mein.
M. Holland a rédigé ainsi son livre de Loc, ou Journal de navigation aérienne.
— Traversé le Medway, à 6 milles sud de Rochester, 3 heures moins 12 minutes.
— A 4 heures, 2 milles sud de Cantorbéry. — Vu la mer à 4 heures 1/4. — Quitté
l'Angleterre à 1 mille est du château de Douvres, à 5 heures moins 12 minutes.
•—Plané au-dessus de la France à 6 heures moins 10 minutes, à 1 mille ouest de
Calais. — A 6 heures 1/2, bu à la santé des frères maçons, réunis à la loge de
Saint-Jean. — A 11 heures 1/2, plané au-dessus du district de Namur. — A mi-
nuit, obscurité profonde. —A 5 heures, naissance du jour. — A 5 heures 10 mi-
nutes, degré le plus élevé d'ascension ; le baromètre à 20 pouces. —Descendu à
7 heures 1 /2 à Wetsbourg.
Quelque hardi que soit ce voyage , ce n'est pas la première fois qu'il est tenté ;
un Français, Blanchard, mari de l'infortunée qui périt en 1819 à Paris, passa la
r' Manche le 7 janvier 1785; le ballon lancé de Douvres descendit dans les envi-
rons de Calais , après trois heures de traversée ; une pyramide est élevée au lieu
de sa chute.
Plus tard le même voyage eut un résultat qui refroidit l'ardeur des plus in-
-^ trépides ; le ballon du major Money se creva et tomba dans la mer d'Allemagne,
et M. Sadler, parti de Dublin en 1810, fut jeté dans l'Océan. Ces deux aéronautes,
t'iong-temps accrochés aux débris de leur appareil et assaillis par des nuées d'oi-
seaux de mer qui dévorèrent leurs provisions , ne durent la vie qu'à l'arrivée
fortuite d'un bâtiment marchand.
Dans la même séance il a été donné communication de quelques observations
faites sur les aurores boréales et la hauteur des vagues , par ÎMM. Alexandre
Duhamel, de Saint-Pierre et Miquclon.
Le 22 avril 1836, étant par le 46^ 23* de latitude nord, et par 44° de longi-
tude ouest du méridien de Paris, apparut une aurore boréale. On a commencé
à la distinguer vers huit heures du soir. Elle a duré à peu près jusqu'au point
du jour. Du centre qui se trouvait dans le sud-est, environ 10" au-dessous du
zénith, partaient des rayons lumineux vers tous les points de l'horizon, mais
principalement vers le sud-est, l'est et le nord-est. Ces rayons, pointus au zé-
nith, alkient en s'clargissant vers l'horizon, mais ne l'atteignaient pas. Les plus
•- 387 ^
longs s'arrêtaient à environ 12 degrés de ce cercle. Leur couleur changeait du
blanc au rouge pâle, avec quelques nuances bleuâtres de temps en temps. Le vent
était sud-ouest, le ciel serein et parsemé d'étoiles que Ton apercevait à travers
les rayons lumineux de l'aurole boréale. Quelquefois cependant ils étaient assez
intenses pour les obscurcir un peu, mais sans les cacher entièrement. La clarté
que répandait l'aurore boréale était assez forte pour effacer celle de la lune ,
qui cependant était dans son plein.
Quelques jours après, on vit une autre aurore boréale à peu près semblable à
la première. On n'avait pas pu voir si ces aurores avaient quelque influence sur
l'aiguille aimantée.
M. Daniel a transmis également à l'Académie des détails pleins d'intérêt sur
divers phénomènes des eaux souterraines dans le midi de la France, et en parti-
culier de la fontaine de Yaucluse. *
L'auteur, par des expériences qu'il rapporte, est amené à conclure : 1" Qu'il
y aurait une rivière souterraine au fond du Garagaï, gouffre situé entre les dé-
partemens des Bouches-du-Hhône et du Yar ; 2" que la source de Yaucluse
communiquerait avec cette rivière, ou mieux, ne serait elle-même queson produit
mis au jour ; 3° que la neige est depuis long-temps fondue, quand la fontaine
de Yaucluse donne sa plus grande masse d'eau.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Après avoir instruit les lecteurs de VEcho de ce qui se passé au-dessus et au-
dessous de nous, qu'ils me permettent de leur donner le bulletin de la sphère
des fées. Depuis le départ des demoiselles Essler et le retour de Taglioni,le
camp des sylphides est agité ; je ne sais quel vent a soufflé sur toutes ces ailes de
gaze, mais c'est un bruissement tel que celui du feuillage quand le tonnerre va
gronder. M. Duponcliel aura-t-il la puissance d'Eole ? Parviendra-t-il à domp-
ter son peuple de zéphirs? c'est lace qu'on se demande, et déjà l'agitation gagne
les hauteurs du monde lyrique ; on parle de retraite, de fugues même ; c'est
Nourrit, c'est Levasseur, c'est Lafond, c'est madame Dorus, qui menacent de
sortir en chœur; quel affreux morceau d'ensemble I La consternation règne dans
les coulisses; elle est plus grande encore à l'orchestre. « Des ministres, ça se
trouve partout, me disait gravement un vieil amateur, on peut décomposer tant
qu'on veut le cabinet, il ne sera jamais vide ; mais trouvez donc un ténor
comme Nourrit, et une basse-taille comme Levasseur I » Peut-être un succès
éclatant aurait-il ramené la concorde ; on pardonne si aisément lorsqu'on est
heureux I Mais les espérances fondées sur la Esmcralda ne se sont pas réalisées ;
il n'est sorti qu'une déception de V Hôtel des miracles de M. Yictor Hugo ; ses
truands n'ont rallié personne ; le public n'a pas voulu prendre goût à des scènes
de profanation et de cynisme encore inconnues sur la scène de rAcadcmic royale,
et que les théâtres du boulevard ont fini eux-mêmes par répudier. Il est fâcheux
que tant de talent ait été dépensé en pure perte. M. Yictor Hugo a beau faire, sa
nature est plus forte que lui ; son génie veut qu'il marche seul ; qu'il se contente
donc de ses harmonies sans emprunter celles d'un orchestre j sa part est assez
— 388 — "
'Bette pour qu'il laisse à d'autres le secours de cette union^lrjtté'ôori originalité
repousse. Ce qui console du moins, dans cette tentative malheureuse , c'est qu'elle
a révélé, chez mademoiselle Louise Bertin, un talent d'une hiâle portée et qui
nous promet de brillans dédommagemens. Chose à noter en encre rouge dans no-
tre histoire contemporaine I c'est que les honneurs de la saison dramatique ont
-appartenu, cette année, à trois femmes. L'auteur de Marie , madame Ancelot,
l'auteur du Maïu'ais œil, mademoiselle Loisa Puget, ont précédé de quelques
jours mademoiselle Bertin dans la lice, et forment avec elle les premiers rayons
d'une ravissante pléiade. Qu'on vienne, après cela, nous parler de quenouille!
Je suis chaud partisan de la loi salique \ mais je la maudirais à l'instant si elle
devait s'appliquer à la gloire.
THEATRE ITALIEX.
S'il y avait un superlatif de superlatif, je l'emploierais pour caractériser l'état
de prospérité du théâtre Faiart ; mais la langue française n'a pas, comme la lan-
gue italienne, de ces gammes montantes qui fusent dans le ciel ; au-dessus de l'a-
pogée il n'y a plus de degré d'ascension ; il faut s'arrêter et se tenir là le plus long-
temps possible. C'est ce que fait ]>L Robert; aussi, quelle vie de chanoine que
cette vie de directeur I IM. le préfet de police serait fort en peine de me dire com-
bien la Seine aura de mètres d'élévation dans deux jours. Mais, que je demande
à M. Robert combien il entrera d'écus dans sa caisse, et il ne se trompera pas
d'un seul ; jamais un billet au bureau, le calcul est facile. Un si grand succès est
Justifié par un zèle infatigable ; le répertoire varie chaque jour. A la reprise dCll
matrimonio sccreto, chef-d'œuvre de Cimarosa, a succédé la Gazza laclra, un des
nombreux chefs-d'œuvre du grand maestro, de ce paresseux de Rossini, qui
depuis six ans fait comme s'il était atteint d'une extinction de génie.
XOtVELLES DIVERSES.
Ce dernier chapitre de ma chronique n'est pas pour les habitans de Paris ; je
n'ai rien à leur apprendre de ce qui se passe dans leur ville ; la race des flâneurs
s'est trop multipliée depuis quelque temps pour qu'on puisse même espérer d'a-
voir la primeur d'un récit de suicide ou d'assassinat ; mais ceux qui vivent en
province ne seront peut-être pas fâchés de savoir qu'il pleut ici depuis un mois ;
que l'obélisque est toujours en chemise ; que bon nombre de rues sont transfor-
mées en canaux, et que nos quais sont menacés d'une inondation générale ; ce
qui n'a pas empêché les plaisirs d'aller leur train, les conspirations de passer en
poste, et les nouvelles de révolution de se croiser en l'air avec les nouvelles de
contre-révolution. Je n'ai rien à dire des salons ministériels qui ^âennent de se
rouvrir au noir troupeau des solliciteurs ; mais en revanche, je pourrais en dire
si long sur les bals de jeunes personnes qui ont eu lieu dans quelques pension-
nats pour fêter la sainte Catherine, que je m'abstiendrai de commencer dans la
crainte d'être intarissable. L'industrialisme, ce choléra du commerce, ne dimi-
nue pas d'intensité ; une entreprise n'attend pas l'autre ; la crise commerciale n'y
1- 389 —
peut rien ; on imprime surtout avec rage, et l'on se déchire comme on imprime.
Quelle mêlée de spéculations, d'intrigues et de calomnies I Que de fiel et de ve-
nin I c'est à soulever le cœur ; il n'y a réellement qu'un grand homme en France
aujourd'hui, et encore je le crois moribond; c'est le coq de Marseille qui vient de
tuer un monstrueux reptile. Que n'ai-je ton bec et tes ergots, brave Phocéen I
Xavi£r de Moraldi.
f««.9.
Quand le diable devint vieux, il se fit ermite, dit un proverbe, et ce n'est point,
à mon avis, ce que le diable fît de plus mal. A tout péché miséricorde , me paraît,
quant à moi, une doctrine fort salutaire, et je suis tout-à-fait de l'avis de cet an-
tique et bienveillant dicton : il n'est jamais trop tard pour s'amender.
C'est donc avec plaisir que je vois ce grand pécheur qu'on appelle le théâtre,
abjurer peu à peu ses erreurs. Le repentir, cette vertu des mortels, g^gne de jour
en jour jusqu'aux auteurs, les moins mortels du reste de tous les hommes. A
l'adultère, au meurtre, à l'immoralité, à l'âge de fer du théâtre, succède, non
point un siècle d'or, ce serait trop exiger sans doute, mais du moins un siècle
d'argent. Ceci soit dit dans sa double acception, au propre comme au figuré.
Le fait est, quoi qu'on ait prétendu, que la caisse s'est assez mal sentie des
effets du vaudeville et du drame modernes ; le public, le vrai public, celui des
gens de cœur, des gens honnêtes, ne se laissait pas prendre à ces scènes d'horreur,
de vices et d'obscénités qu'on décorait du nom d'art dramatique. Le vrai public
fuyait cette scandaleuse qui, chassant du théâtre l'antique et vénérable devise:
Castigat ridcndo mores y se faisait une loi de ne rire que des bonnes mœurs, et de
ne corriger que la vertu.
Par bonheur, ces temps-là sont passés : le théâtre reprend, Dieu merci, des
façons moins sauvages et plus civilisées ; ses héros ne sont plus des escrocs, des
faussaires, des assassins ni des bâtards ; ses héroïnes ont presque toutes des mè-
res et des enfans qu'elles peuvent avouer ; le théâtre revient aux honnêtes gens
enfin : voilà pourquoi les honnêtes gens reviennent au théâtre.
Voyez le Gymnase, toujours si paternel aux petites maîtresses et aux mauvais
sujets I le voilà qui, renonçant à ses fautes de jeunesse, donne des Ai'is aux co-
quettcs, et vante à ses dandys tout le prix du Bonheur ignoré ;
Les Variétés apprennent aux enfans que VEpée d'un père, ou plutôt que son
souvenir console de bien des chagrins ;
Le Vaudeville montre à l'épouse que, fàtr,ç]l^yi^eq}p^ 4'un, épicier, l'amant
le plus aimable ne vaut pas un mari ; : ,'r.. . ' ,
Le Palais-Royal même, terre classique des Georges Dandin, venge en M. de
Charolais l'honneur conjugal outragé.
Il n'y a pas jusqu'au théâtre de la Porte Saint-Antoine qui ne mette sa scène
popiUaivc au service dg la juoi\^le. La Chute des FcuilA's , premiçi* coup d'çssai
d'un compositeur devenu célèbre , Adolphe Adam , nous fait voir une jeune fille
immolant son amour à l'amitié. Je signalerai , dans la Chute des Feuilles , ma-,
demoiselle Mary , charmante actrice , qu'un grand théâtre dispute déjà , dit-on ,
au boulevard, et qui certes y sera mieux placée , car ses heureuses dispositions
et la grâce avec laquelle elle joue la rendent digne d'un public d'élite.
Partout mêmes sentimens , même doctrine : ici , Jaffier le Corsaire arrachant
sa fille aux plans d'un séducteur : plus loin , la Belle Ecaillère payant de sa vie
la pensée même d'une faute.
M. Ancelot , lui-même , M. Ancelot , la régence et le dix-huitième siècle in-
carnés , l'homme des Daubigné , des Dubois , des Dubarri , des Pai-abère > est
venu à résipiscence. M. Ancelot a compris que , même au théâtre , la vertu était
bonne à quelque chose , et d'après ce principe , que dans un bon ménage on ne
doit avoir qu'une pensée, il a pris celle de sa femme , cette Marie si dévouée, sa-
ciifîant son bonheur à celui de son enfant ; et de la comédie de la rue de Riche-
lieu, il a fait un vaudevdle pour la rue de Chartres. Je ne sais si M. Ancelot
s'en doute , mais cette pièce-là est assurément la meilleure qu'il ait encore faite, et
peut-être lui vaudra-t-elle grâce pour toutes les rapsodies dont il nous accable
depuis si long-temps, d'autant plus que , comme dit le proverbe (je suis grand
partisan des proverbes) : Péché caché est à moitié pardonné.
Nous avons reçu de 31. Hains , le spirituel auteur de l'étude sur M. de Bal-
zac, un article plein de verve et de talent sur Georges Sand, qui paraîtra dans
notre livraison de janvier. Nous avons eu le regret de ne pouvoir le comprendre
dans celle de décembre.
Parmi les ouvrages élégamment reliés qui se trouvent chez M. Cliaulhi, rue
Kichelieu, 2, et qui se donneront beaucoup cette année pour étrennes, nous de-
vons signaler le charmant volume de poésies de madame de la Berge , née de
Yillars, sous ce titre : Brises du soir.
Il faut aussi que nous citions un line qui ne peut manquer d'avoir une gmndc
vogue, Paris et Londres , keepsake composé d'articles de IM. de Chateaubriand,
de madame la princesse de Craou, de madame Tastu, de M. Kniile Deschamps
et autres notabilités littéraires du jnondc fasluonable. Chez M- Dclloyc, place
de la Bourse, 7.
>^^
i- 391 -*
TABLE DU CINQUIÈME VOLUME,
PAR ORDRE DES MATIERES,
DE JUILLET 1856 A JANVIER 1857,
Le Château de Coarasse , par M. A. de Puihusque. P^^^ » ^
Essai sur la Littérature anglaise , et Considérations sur le génie des hommes , des
temps et des révolutions; le Paradis perdu de Milton, traduction nouvelle, par
M. le vicomte de Chateaubriand. ^^
Passy et ses Chroniques, par M. le vicomte Walsh. t,i > j ^
Poètes romanciers de la France au moyen-âge ( premier article) , par M. Thcodore
delà Vdleinarqud. ^
Alfred de Vigny, Étude littéraire (suite et fin), par M, /. du T^il. 63
ExpositîonderAcadémiede rïndustrie, par M. Odolant-Desnos. 70
Du JMouvement intellectuel de l'Allemagne, depuis Leibnitz, par M. Sehoen, 73
Le Frère de la mort, par le vicomte ff^alsh. ^^
La Cathédrale de Chartes , par M. L. de Jouvenel. ^7
La Neige au cimetière, par M. Autran. **
Législation ; le Duel, par M. V.-B, ^6
Galerie de Portraits espagnols ; l'Hidalgo, par M. Bernard Lopez. ^06
Richard Cromwel, par M. A de P. ^^^
De l'Inde ; Aperçus sur la Langue et la Littérature sanscrites, par M. Moutlet» 1 U
Apothéose de Marie- Antoinette. ^^^
Art musical ; le Luthier de Vienne ; Mort de Gomis , par M. A. de P. ^23
Revue des Revues. ^25
Revue des Théâtres, par A. de P. , ^^^
Petit Cours d'agriculture à l'usage des gens du monde, par M. le marquis de
Rainnevillc, ^"^^
L'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, par M. V.-X. 137
Poètes allemands modernes; Théodore Koerner, par le docteur Christ Fr. Gri&h, 142
Une Retraite k la Trappe, par M. A. de Fuibusque. 1^^
Le Collège de Juilly, par. M. fr^M. ICO
Galerie de Portraits espagnols ; l'Alcade, par M. Lopez, 1^^
L'Ermite de Saint-Weredens , par M. Chapot. ^71
Poésies ; Brises du soir ; Jean Reboul , etc., par M. L. de Jouvenel. ^80
Distribution des Prix dans les Académies et Collèges, par M. A. de F. 191
Eaux des Pyrénées. ^^7
Saint-Louis. 202
Ne Touchez pas à la Hache, par M. A. de Fuibusque, ^®^
Xe"Dôyeîî dé Saint-Patrick. 210
Chronique littéraire , par M. L, de Jowenel. ^1^
Galerie de Portraits espagnols ; la Francesado, par M. Bernard Lopez, 226
Guirlande poétique. 229
Ohélisque de Lou(isor, par M. Odolant-Desnos, ^^^
Revue des Revues. 262
Chronique de Paris. 25G
Lettre des Pyrénées. 259
Revue des Théâtres , par M. A. de Balaihier. ^^^
Entrevue de François 1" et de Charles-Quint , par M. le vicomte Walsh. 265
Des Administrations étrangères, par M. A. de Fuibusque, ^^^
Etudes de mœurs sur la Femme au dix-neuvième siècle, et la\Femme des classes
moyennes , par M. A. Nettement. 279
L Doyen de Saint-Patrick , par M. A. Chevalier. ^^^
Le Dégrevé récalcitrant , par M. Emik Deschamps, ^^^
— 392 —
Un Camarade de lit , par M. Cretineau Jolj. 302
Revue littéraire , par M. L. de Jouvenel. 3 J 2
Maître Blanchard, par M. le marquis de Senones. 317
Chronique de Paris , par M. XXX. • 319
Erection de l'Obélisque. 320
Académie royale des beaux-arts. 322
Ouverture du Théâtre-Italien. 325
Lettre de Madame, duchesse de Berry; Apothéose de Marie-Antoinette. 329
Charles X , par M. le vicomte JVnhIi. 33 1
Jeanne d'Albret , par M. Lc'on de Jouveiiel. 334
Propriété littéraire , par M. Hcnnequin^ député. 339
Comme on aimait autrefois, Comme on aime aujourd'hui , nouvelle , par M. le vi-
comte ff'alsh. 34G
Cervantes et Molière considérés comme médecins, par M. A. de Puibusque. 354
Ï^oètes-Romanciers de la France au moyen-âf^e ; Cycle breton , par M. 7Vi. 364
Mémoires de Lucien Bonaparte , par M. A, de P. 374
Lettre à M. le vicomte Walsh sur la condamnation prononcée à Rome , contre deux
ouvrages de M. de Lamartine et M. de Lamennais, par M. A. Nettement. 37S
Lais inédits des douzième et treizième siècles , par ***. 381
Chronique de Paris. 382
Académie française. 383
Académie des sciences. 385
Académie royale de musique. 387
Theàtre-Italien. 388
Nouvelles diverses , par M. Xavier de MoraUli. Ib.
Revue des Théâtres. 389
AVIS.
ÉCHO DE LA JEUNE FRANCE et REVUE CATHOLIQUE.
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lettre, 12 fr.
APOTHÉOSE DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE, gravure sur acier. — Avant
la lettre , 20 fr. — Avec la lettre , 12 fr.
Les buremix de /'Écho de la Jeune France sont rue Sl- Honoré, 545.
TARIS. — IMPRIMERIE DE BÉTIIUNE ET PLON , RUE DE VAUGIRARD, 56.
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III
REVUE
CATHOLIQUE
IiRLIGION, HISTOIRE, LITTERATURE, vSGIENCES ET ARTS.
TOME PREMIER,
PARIS.
5, HUE DE MÉNAUS.
185G.
IV
REVUE
CATHOLIQUE
I ■■ Mwoooai
Dieu, qui connaît la diversité des goûts des hommes, a voulu, comme
un père qui aime tendrement ses enfans , que tous leurs goûts divers
pussent être satisfaits; aussi voyez quelle immense, quelle incessante
variété il a répandue à pleines mains sur la terre : variété de sites et
d'aspects , variété de saisons, variété de fleurs et de fruits, d'arbres et
de plantes, l'hysope à côté du cèdre, le roseau à côté du chêne, la
plaine auprès des hautes montagnes , et le petit ruisseau auprès des
puissans fleuves et des vastes mers! Pour celui qui aime l'éclat, il a
fait le soleil avec sa magnifique splendeur, pour celui qui recherche
le calme et la paix, il a placé la lune et les étoiles dans le ciel pour
y briller comme des flambeaux, et éclairer l'homme dans ses rêveries
et ses méditations.
Eh bien! ^la presse a voulu imiter le créateur; cette puissante reine
des temps modernes, née des hommes et qui connaît les hommes, sait
aussi combien leurs goûts sont différens, combien leurs opinions sont
inconstantes et diverses; aussi voyez quelle variété son activité et son
industrie ont répandue sur la société actuelle : variété de livres et de
brochures; variété de journaux et de revues; variétés de magazines
et de keepsakes ; variété de feuilles quotidiennes , hebdomadaires ,
mensuelles, trimestrielles et annuelles.
Dans cette création nouvelle, dans ce monde de papier, quelles opi-
nions, quelles affections politiques ne trouveront pas à s'enraciner
dans leurs principes?
l^Q légïimktQ n'aiira-t-il pas la Quotidimne^ la Ga:^eUç d^ France^
2
le Journal des Pailles et des Campagnes et les gazettes des pro-
vinces ?
Le républicain n'aura-t-il pas le National et le Bon-Sens ?
Le partisan des faits accomplis, le Journal des Débats?
Le ministériel , V Impartial*
Le dynastique, le Temps.
L'homme qui aime à rire , le Charivain et le Corsair^e.
L'homme qui croit que l'on peut étre^fort en plaisantant , la Mode ,
ce livre des salons , cette revue du monde élégant.
Le littérateur n'aura-t-il pas Y Echo de la Jeune France^ qui redit
toutes nobles voix du pays.
N'aura-t-il pas encore la Revue des deux Mondes , la Revue de
Paris, la. Revue Rétrospective ^ la Revue Brita7uiique,\di Revue
d'' Edimbourg y la Revue du Midi , la Revue de V Ouest , la Revue
de Rouen, et tant d'autres Revues.
La science n'a-t-elle pas VEcho du Monde savant , les Annales
de Philosophie et V Université Catholique.
La piété , la Morale du Christianisme en action , le Conseiller
des Familles , V Univers religieux et VAmi de la Religion.
L'amateur de crimes et de scandales, la Gazette des Tribunaux ,
le Droit et la Cour d'Assises,
L'enfant , les Veillées de Famille.
L'écolier, le Journal de la Jeunesse.
La jeune fille ^ le Journal des Jeunes personnes.
Le propriétaire foncier , le Moniteur de V Agriculture.
Le négociant , le Moniteur du Commerce et de ITndustrie.
Puis les Sylphes, \e?> Follets, les Vert-Vert , les Tam-Tam^ etc,
pour les oisifs et les ennuyés des spectacles.
Ainsi, le bien et le mal , le grave et le futile , le triste et le gai, le
noble et Tignoble , le beau et le laid , s'olïrent chaque matin à l'homme
qui marche en regardant autour de lui ; on dirait de ces plantes qui
naissent, qui poussent et qui grandissent dans une nuit, et que l'on
voit tout-à-coup où il n'y avait rien la veille. Quelquefois je me prends
à croire que si l'on collait bout à bout toutes les feuilles qui s'impri-
ment dans un jour on pourrait flnre ainsi une ceinture de papier assez
longue pour entourer la grande ville de Paris. A Londres, la zone
blanche et noire serait bien plus longue encore.
— 3 —
Malgré cette richesse , cette abondance , cette surabondance , cette
avalanche , ce déluge de journaux , de feuilles politiques , littéraires ,
artistiques, savantes et pieuses, il y a encore dans le monde moral une
spécialité (\m ne trouve pas ce qui lui convient.
Il y a dans la société , telle que les révolutions nous l'ont faite , des
hommes qui vivent loin du bruit et du trouble des villes ; ils ont vu
de si prés tout ce que les régénérations politiques ont amené parmi
nous_, ils ont ressenti que dans les progrès de la civilisation actuelle,
il y avait tant de mouvement , d'agitations et de fatigues , qu'ils n'ont
plus voulu rester sur ces chemins de fer où tout court si vite , où l'on
est si souvent exposé à se faire écraser et broyer sous les roues des
machines, et ils se sont retirés à l'écart. Dans leur retraite, ils veulent
la paix et le calme, mais ils les veulent animés de souvenirs et d'é-
tudes 5 matelots échappés aux naufrages et dégoûtés des tempêtes, ils
ne veulent plus des fatigues et des dangers de la mer , mais ils veu-
lent toujours avoir l'aspect de sa majestueuse immensité. Et quand il
arrive dans leur tranquille solitude le récit d'un beau fait de mer,
d'une belle découverte et d'un heureux voyage les vieux invalides de
nos vaisseaux se réjouissent encore.
C'est pour ces hommes de retraite et d'étude que la Revue Catho-
lique est créée ; elle ira porter à ceux qui ne vivent pas dans le monde
les bruits pieux du monde... Elle ne leur fera point entendre cet
assourdissant et incessant tumulte qui bourdonne à l'entour des salles
de spectacles , des cafés et de la Bourse , mais elle tâchera de faire
parvenir jusqu'à eux les sons sublimes qui sortent des temples de
Dieu.
Aujourd'hui qu'un souffle d'en haut a passé sur les hommes et leur
a fait lever la tète pour regarder le ciel , aujourd'hui que l'on ose
parler religion et que bien des livres chrétiens s'impriment et se ven-
dent, la Revue Catholique s'appliquera à rendre compte de ces
ouvrages. Grâce à ses examens consciencieux , ses lecteurs sauront
quels livres ils peuvent faire Venir comme des amis dans leur retraite
des champs.
A côlé de comptes-rendus et de réflexions sérieuses nous tâche-
rons de mêler de touchantes histoires et de beaux morceaux de poésie.
La poésie ira bien à notre Revue Catholique^ car aujourd'hui la lyre
0es poètes a pris quelque chpse de la harpe de David j elle aussi Iquç
le Seigneur... Nous savons bien des châteaux où ira notre i?e^wc ,
mais le chemin qu'elle prendra le plus sera celui des presbytères.
A ceux qui y vivent priant Dieu et faisant le bien nous enverrons,
pour les délasser des saints travaux du jour, des récits qui ajouteront
à leur savoir et qui leur retraceront des exemples de courage.
A présent il faut à la milice sainte courage et savoij\
Couj^age pour jjiépriscj' les mépris du monde et aîlronter les per-
sécutions si elles revenaient.
Savoir , pour ne pas rester en arriére dans ce siècle de progression
générale ; il faut que le prêtre de nos villes et de nos campagnes n'ait
point à rougir de son ignorance devant l'élève de droit devenu notaire
ou avocat , et devant un élève en médecine devenu docteur. Eux ont
plus de savoir que leurs devanciers : que le jeune curé avec les vertus
de son prédécesseur ait autant de science que ses contemporains.
Avec nos mœurs d'aujourd'hui , il y a souvent lutte entre l'avocat
et le prêtre ; faisons en sorte que les armes ne soient pas inégales.
Le curé de campagne qui saura bien l'histoire de son pays en aimera
plus son église. Bien savoir Thistoire des temps passés, c'est bien
connaître les bienfaits du catholicisme.
Avec le goût du vrai donnez le goût du beau , avec l'amour de la
vertu donricz l'amour de la littérature chrétienne au jeune lévite qui
entre dans le sanctuaire : qu'il sache bien les livres saints, les livres
édifians, mais qu'il lise aussi le Génie du Christ iajiisme^ V Itinéraire
à Jérusalem ^ les Martyrs ^ V Essai sur Vindifférence ^ les Mé-
' ditations , les Harmonies ^ beaucoup de pages de Jocelin et beau-
coup d'autres poésies où sont chantées la grandeur , la bonté et la
majesté de Dieu.
La poésie n'est-elle pas fille du ciel, sœur de la religion.
Quelques-uns, nous le savons bien , vont ce récrier sur ce que nous
promettons ici , et vont dire que Chateaubriand et Lamartine sont des
auteurs profanes. . . Ceux-là, voyez-vous, ^i les suhWxuQs poésies d'Isaîe,
de Job et d'Ézéchiel paraissaient aujourd'hui pour la première fois,
s'écrieraient : // J ^ là-dedans tràp d'images ^ trop d'exaltation^
trop de mélancolie !
Il V a des gens si graves, si austères, qu'en vérité ils ne voudraient
donner aux hommes que le pain sec de la foi. . . Ces hommes-là ne com-
prennent pas la faiblesse de notre humanité; à celui qui doit >ivre
— 5 —
seul, ils ne veulent pas [accorder une céleste compagne ; a celui qui
doit chanter les louanges du Seigneur, ils ne veulent pas laisser une
harpe !
Les rédacteurs de la Revue Catholique sont loin de penser de
même, aussi ils mettront dans leur recueil le grave et le doux et ap-
pendront quelques couronnes de fleurs aux branches de la croix.
Ceux qui les premiers ont conçu la Revue Catholique ont eu un
tort, c'est de l'avoir fondue dans VEcho de la Jeune France ; mêlée
à ce recueil , elle était devenue d'un prix trop élevé pour le clergé des
villes et des campagnes , riche en vertus et en bons exemples , mais
pauvre et dépouillé des biens de la terre.
La Revue Catholique redevenue elle-même, indépendante et isolée
de toute- autre publication, ne coûtera que six fr. par an (i). L'homme
qui la lira sera tenu au cout-ant de tous les bons ouvrages qui auront
paru dans le mois écoulé, et par ses comptes-rendus et ses annonces
connaîtra les livres qui ne seront pas trop chers pour pouvoir être
rangés sur les modestes rayons d'une bibliothèque de presbvtère.
En lisant la chronique de ce recueil, on aura aussi un rapide aperçu
des nouvelles ecclésiastiques. La politique et les choses profanes seules
ne trouveront point de place dans notre Revue,
L'auteur de ce premier article , qui a écrit, il y a long-temps, les
Lettres veridéemies, donnera tous ses soins h cette revue. Il v travail-
leraavec amour, car s'il est exaltant pour le cœur d'avoir à raconter
des exploits guerriers et chevaleresques, si c'est une douce gloire que
d'émouvoir le peuple élégant et parfumé des salons, si c'est un bonheur
de voir sur les joues des grandes dames briller des pleurs que vos écrits
ont fait couler, il y a quelque chose de plus enviable encore, c'est alors
que les lignes que vous avez écrites avec votre cœur et vos convictions,
deviennent un délassement et une joie aux hommes qui se sont faits
les consolateurs des pauvres. Vicomte Walsh.
(1) 6 fr. par an pour Paris; 7 fr. 50 c. pour les départemens.
— 6 —
DE LA RÉFORMATION.
Le mouvement que Luther opéra ne vint pas de son génie : il n'a-
vait point de génie. Il faut se souvenir que le mot de génie au temps
de Bossuet ne signifiait point ce qu'il signifie maintenant. Luther, je
l'ai dit, avait seulement beaucoup d'esprit et surtout beaucoup d'imagi-
nation. Il céda à l'irascibilité de son caractère, sans comprendre la ré-
volution qu'il opérait, et laquelle même il entrava en s'obstinantà la
concentrer dans sa personne; il eut échoué comme tous ses prédéces-
seurs, si la dépouille du clergé ne se fut trouvée là pour tenter la cupi-
dité du pouvoir.
Après l'événement, on a systématisé la réformation ; le caractère de
notre siècle est de systématiser tout, sottise, lâcheté, crime: on fait hon-
neur à la pensée, de bassesses ou de forfaits auxquels elle n'a pas songé,
et qui n'ont été produits que par un instinct vil ou un dérèglement
brutal y on prétend trouver du génie dans l'appétit du tigre. De là ces
phrases d'apparat, ces maximes d'échafaud qui veulent être profondes,
qui, passant de l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent
dans le commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale
d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme
Le christianisme commença chez les hommes par les classes plé-
béiennes, pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits, et ils
allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs, et
s'assit enfin sur le trône impérial. Le christianisme était alors catholi-
que ou universel ; la religion, dite catholique, partit d'en bas pour arri-
ver aux sommités sociales ; la papauté n'était que le tribunat des peu-
ples, lorsque l'âge politique du christianisme arriva.
Le protestantisme suivit une route opposée; il s'introduisit par la
tête du corps politique, par les princes et les nobles, par les prêtres et
les magistrats, par les savans et les gens de lettres, et il descendit len-
tement dans les conditions inférieures. Les deux empreintes de ces
deux origines sont restées distinctes dans les deux communions.
J^a communion réformée n'a jamais été aussi j)opulaire cjue le çuUç
catholique : de race princiére et patricienne, elle ne svnripfïthîsa pas avec
la foule. Équitable et moral, le protestantisme est exact dans ses de-
voirs, mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse; il vêtit
celui qui est nu, mais il ne le réchauffe pas dans son sein; il ouvre des
asiles à la misère, mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses
réduits les plus abjects ; il soulage l'infortune, mais il n'y compatit pas.
Le moine et le curé sont les compagnons du pauvre ; pauvres comme
lui, ils ont pour leur compagnon les entrailles de Jésus-Christ : les hail-
lons, la paille,les plaies, les cachots ne leur inspirent ni dégoût ni répu-
gnance ; la charité en a parfumé l'indigence et le malheur. Le prê-
tre catholique est le successeur des douze hommes du peuple qui prê-
chèrent Jésus-Christ ressuscité ; il bénit le corps du mendiant expiré,
comme la dépouille sacrée d'un être ami de Dieu et ressuscité à l'éter-
nelle vie. Le pasteur protestant abandonne le nécessiteux sur son lit
de mort; pour lui, les tombeaux ne sont pas une religion ; car il ne
croit pas à ces lieux expiatoires où les prières d'un ami vont délivrer
une ame souffrante; dans ce monde, le ministre ne se précipite point
au milieu du feu, de la peste ; il garde pour sa famille particulière ces
soins affectueux que le prêtre de Rome prodigue à la grande famille
humaine.
Sous le rapport religieux , la Réformatîon conduit insensiblement
a l'indifférence ou à l'absence complète de foi ; la raison en est que 1 in-
dépendance de l'esprit aboutit à deux abîmes : le doute ou l'incré-
dulité.
Et par une réaction naturelle , la Reformations à sa naissance, res-
suscita le fanatisme catholique qui s'éteignait ; elle pourrait donc être
accusée d'avoir été la cause indirecte des meurtres de la saint Barlhé-
lemy, des fureurs de la Ligue, de l'assassinat d'Henri IV, des massa-
cres d'Irlande, de la révocation de l'édit de Nantes, et des dragonnades.
Le protestantisme criait à l'intolérance de Rome, tout en égorgeant les
catholiques en Angleterre et en France, en jetant au vent les cendres
des morts, en allumant les bûchers à Genève, en se souillant des vio-
lences du Munster, en dictant les lois atroces qui ont accablé les Irlan-
dais, à peine aujourd'hui délivrés après trois siècles d'oppression. Que
prétendait la Réformation relativement au dogme et à la discipline ?
elle pensait bien raisonner en niant quelques mystères de la foi catho-
lique, en même temps qu'elle en retenait d'autres tout aussi difficiles à
— 8 —
comprendre. Elle attaquait les abus de la cour de Rome, mais ces abus
ne se seraient-ils pas détruits par les progrès de la civilisation ? Ne s'é-
levait-on pas de toutes parts et depuis long-temps contre ces abus?
Gomme je viens de le montrer, la Réformation, pénétrée de l'esprit de
son fondateur^ se déclara ennemie des arts ; elle saccagea les tombeaux,
les églises et les monumens; elle fit en France et en Angleterre des
monceaux de ruines. En retranchant l'imagination des facultés de
l'homme, elle coupa les ailes au génie et le mit à pied ; elle éclata au
sujet de quelques aumônes destinées à élever au monde chrétien la
basilique de Saint-Pierre. Les Grecs auraient-ils refusé les secours de-
mandés à leur piété pour bâtir un temple à ^Minerve ?
Si la Réformation, à son origine, eut obtenu un plein succès, elle
aurait établi, du moins pendant quelque temps, une autre espèce de
barbarie ; traitant de superstition la pompe des autels ; d'idolâtrie, les
chefs-d'œuvre de la sculpture, de l'architecture et de la peinture, elle
tendait à faire disparaître la haute éloquence et la grande poésie , à
détériorer le goût par la répudiation des modèles, à introduire quel-
que chose de froid, de sec, de doctrinaire, de pointilleux dans l'esprit,
à substituer une société grandie et toute matérielle à une société aisée
et toute intellectuelle , à mettre les machines et le mouvement d'une
roue en place des mains et d'une opération mentale. Ges vérités se con-
firment par l'observation d'un fait.
Dans les différentes branches de la religion réformée, cette commu-
nion s'est plus ou moins rapprochée du beau, selon qu'elle s'est plus
ou moins éloignée de la religion catholique. En Angleterre les lettres
ont eu leur siècle classique. Le luthérianisme conserve des étincelles
d'imagination que cherche à éteindre le calvinisme, et ainsi de suite,
en descendant jusqu'au quaker, qui voudrait réduire la vie sociale à la
grossièreté des manières et à la pratique des métiers.
Shakespeare, selon toutes les probabilités, s'il était quelque chose,
était cathohque ; Pope, Dryden, le furent ; Milton a imité quelques
parties des poèmes de Saint- Aviti et de Masenius, KIopstock a em-
prunté la plupart des croyances romaines. De nos jours, en Allema-
gne, la haute imagination ne s'est manifestée que quand l'esprit du pro-
testantisme s'est affiiibli et dénaturé. Les Goethe et les Schiller ont
montré leur génie en traitant des sujets catholiques. Rousseau et ma-
dame de Staël, en France, font une brillante exception à la règle j mais
— 9 ---
étaient-ils protestans à la manière des premiers disciples de Calvin.
C'est à Rome que les peintres, les architectes et les sculpteurs des cul-
tes dissidens viennent aujourd'hui chercher des inspirations que la to-
lérance universelle leur permet de recueillir.
L'Europe, que dis-je? le monde est couvert de monumens de la re-
ligiOîi catholique. On lui doit cette architecture gothique qui rivalise
par les détails et qui efface en grandeur les monumens de la Grèce. Il
n'y a pas plus de trois cents ans que le protestantisme est né; il est
puissant en Angleterre, en Allemagne, en Amérique ; il est pratiqué par
plusieurs millions d'hommes. Qu'a-t-il élevé? il vous montrera les rui-
nes qu'il a faites, au milieu desquelles il a planté quelques jardins ou
établi quelques manufactures. Rebelle à l'autorité des traditions, à l'ex-
périence des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme
se détacha du passé et planta une société sans racines. Avouant pour
sire un moine allemand du seizième siècle, le réformé renonça à la ma-
gnifique génération qui fait remonter le catholique, par une suite de
saints et de grands hommes, jusqu'à Jésus-Christ; de là jusqu'aux pa-
triarches et au berceau de l'univers. Le siècle protestant dénia à sa
première apparition toute parenté avec le siècle de ce Léon, protec-
teur du monde civilisé contre Attila, et avec le siècle de cet autre Léon
qui, mettant fin au monde barbare, embellit la société lorsqu'il n'était
plus nécessaire de la défendre.
Si la Réformation rétrécissait le génie dans l'éloquence, la poésie et
les arts, elle comprimait les grands cœurs à la guerre , l'héroïsme et
l'imagination dans l'ordre militaire. Le catholicisme avait produit les
chevaliers : le protestantisme fii. des capitaines braves, comme La Noue,
mais sans élan (Falkland excepté) , souvent cruels à froid, et austères,
moins de mœurs que d'esprit : les Chatillon furent toujours efRicés par
les Guise. Le seul guerrier de mouvement et de vie que les protes-
tans comptassent parmi eux, Henri IV, leur échappa. La Réformation
ébaucha Gustave- Adolphe, Charles XII et Frédéric ; elle n'aurait point
^ fait Bonaparte, de même qu'elle avorta de ïillotson et du ministre
Claude, et n'enfanta ni Fénélon ni Bossuet, de même qu'elle éleva Inigo,
Jones et Webb^ et ne créa point Raphaël et Michel-Ange.
On a écrit que le protestantisme avait été favorable à la liberté po-
litique , qu'il avait émancipé les nations ; les faits parlent-ils comme les
écrivains?
— 10 —
Il est certain qu'à sa naissance la Réformation fut républicaine, mais
dans le sens aristocratique, parce que ses premiers disciples furent des
gentilshommes. Les calvinistes révèrent pour la France une es|>èce de
gouvernement à principautés féodales, qui l'aurait fait ressembler à
l'empire germanique ; chose étrange, l'on aurait vu renaître la féoda-
lité par le protestantisme. Les nobles se précipitèrent par instinct dans
ce culte nouveau, et à travers lequel s'exhalait jusqu'à eux une sorte
de réminiscence de leur pouvoir évanoui. Mais cette première ferveur
passée, les peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté
politique. Chateaubriand.
►«^OO^M
®m \)v0cc$ôxan batte ke ^Ïpcj5.
NOUVELLE PROVE>ÇALE (l).
La petite ville de Digne est si étroitement resserrée dans un triangle
de montagnes, que l'on ne sait, en y entrant , comment l'on pourra
passer outre ; mais, un peu au-dessus, le sentier qui conduit vers les
Hautes-Alpes se partage, et le pic dont il sillonne les rampes présente
dans sa coupe abrupte l'aspect d'un promontoire.
C'est à une demi-lieue, à droite, dans le flanc même de cette haute
montagne, qu'existe un établissement thermal , dont les eaux ne se-
raient pas moins renommées en Provence que celles de Gréoux , si de-
puis long-temps il n'était pas de mode d'aller à ces dernières, qui
ont l'avantage de n'être qu'à une courte distance d'Aix et de Mar-
seille.
Plusieurssources d'une abondance intarissable jaillissent dcsentrailles
de la terre à travers un nuage sulfureux, et leur chaleur est telle qu'il est
nécessaire de la modifier par une longue évaporation dans de vastes
baignoires de granit; les étuves, surtout, n'ont rien à envier à Cauteretz
et à Barèges; elles forment deux grottes profondes dont la tempéra-
turc, bien que de degré différent, est assez élevée pour que la sueur
ruisselle à l'instant d'un front glacé par la maladie.
(l) Tirée d'un ouvrage inédit.
— 11 ^
Peu de sites réunissent plus de beautés sauvages, plus de contrastes
gracieux : l'homme trouvant tout fait dans cette magnifique solitude,
?^Vst contenté d'aligner quelques maronniers sur une promenade et de
dessiner quelques allées sur les pentes voisines ; mais il a eu la sagesse
de ne pas employer l'art à gâter la nature, et ses soins se bornent en-
core à peu prés à recueillir les dons qui lui sont si libéralement offerts.
D'un côté, c'est une muraille gigantesque dont le sommet incliné sem-
ble prêt à écraser dans sa chute l'humble maison bâtie à ses pieds ;
de l'autre, c'est un torrent qui se précipite de cascade en cascade et
dont les eaux neigeuses roulent à grand bruit vers la Durance ; par-
tout la végétation se montre active et forte; elle couvre toutes les ci-
mes environnantes d'une verdure perpétuelle et va développer jus-
qu'aux germes perdus dans les fentes des rochers ; on voit çà et là de
jeunes arbustes entourés de touffes d'herbe ou de mousse se dresser
avec vigueur vers le ciel, tandis que leurs racines s'allongent sur des
pierres nues et en retombent comme une chevelure de lianes.
En présence de tant de grandeur et de richesse, il serait difficile à
une maison de douleurs, qui n'est peuplée que de malades et de pau-
vres, de ne pas paraître aussi petite que misérable ; et, en effet, on re-
grette de ne trouver que la physionomie d'un hôpital à un édifice dont
la place seule exigeait , pour l'harmonie du tableau, et des proportions
plus larges et des formes plus élégantes; mais ce qui attriste bien au-
trement, c'est lorsqu'on pénétre dans l'intérieur et que l'œil s'arrête
sur ces infortunés qui passent de longues heures à gémir et qui ne s'a-
dressent la parole que pour s'entretenir de leurs maux. Il y a là des
patres, des chevriers, des bûcherons, des artisans, des militaires; lou -
tes les professions qui travaillent ou qui souffrent le plus semblent
réunies; cependant la plainte y est égoïste comme partout; elle de-
mande des consolations et n'en donne pas; et puis, si les rangs sont
confondus, il n'en est pas de même des esprits ; la triste égalité des
douleurs les rapproche inutilement; jusque dans les eaux communes de
la piscine, l'homme qui pense demeure séparé de celui qui n'est or-
ganisé que pour sentir ; et combien n'est-il pas à plaindre, lorsque rien
ne parle à son intelligence ou à son cœur! Plus la foule qui l'entoure
est serrée , plus le vide qu'il y trou^ e est effrayant ; nulle oreille qui
l'entende, nulle bouche qui lui réponde; mais qu'est-ce donc si les
secours du ciel ne suppléent pas pour lui à ceux de la terre!... Oh!
-. 12 —
alors, son isolement est complet; c'est le morne silence de l'abanc'on,
et il est impossible que son ame, forcée de se replier toute entière sur
elle-même, ne devienne pas plus malade que son corps.
Telle était, il y a peu d'années, la déplorable situation d'un vieil of-
ficier d'infanterie qui était venu demander aux bains des Alpes un sou-
lagement qu'il n'avait pu obtenir des eaux des Pyrénées; tout concou-
rait à aigrir le noir chagrin qui le tourmentait; sa carrière n'avait pas
été heureuse ; des blessures et une longue captivité en avaient arrêté le
cours; lieutenant et décoré avant vingt ans, il s'était retiré à cinquante
avec le simple grade de capitaine; parens, amis^ femme, il avait suc-
cessivement tout perdu; il ne lui restait qu'un fils, encore enfant, qu'il
avait placé dans un collège et qu'il destinait à suivre aussi la carrière
militaire, moins pour se rattacher à la vie en essavant avec un autre
lui-même de prendre une noble revanche sur le sort, que parce qu'à
ses yeux, il n'y a\ ait rien au-dessus du métier des armes.
Sans illusions, sans espérances , qu'attendre de l'avenir ? rien ; on
ne vit que dans les douleurs du présent, et tout les aggrave.
(( Mes béquilles ne me soutiennent pas, elles me tuent , » répétait
sans cesse le malheureux oflîcier au médecin de l'établissement, et ce-
lui-ci qui savait le comprendre, se contentait de lui répondre avec dou-
ceur : « Ces béquilles qui vous pèsent tant iront rejoindre, dès que vous
le voudrez , toutes celles qui sont suspendues à la muraille de l'ora-
toire ; je ne peux rien sans vous ; calmez l'ame , guérissez là , et je me
charge du reste. »
Calmer son ame? la guérir?... il l'aurait vainement essayé; pen-
dant plus de quarante ans, cet homme n'avait eu foi qu'en son èpée, et
son épée l'avait trompé ; il ne croyait plus à rien , si ce n'est à la mort,
seul remède que lui présentât son désespoir ; mais la tète la plus trou-
blée, tant qu'il lui reste encore une lueur de raison, n'aborde pas sans
cfiroi la pensée du suicide; le doute du néant a aussi ses terreurs comme
le doute de la divinité, et Ihomme que n'entraîne pas l'étourdissement
d'un vertige, se demande toujours en mesurant l'abîme d"uu œil in-
quiet : où serai-je demain ?...
Le vieux capitaine luttait depuis long-temps avec lui-même sans
pouvoir s'expliquer une résistance qu'il regardait presque comme une
lâcheté, lorsqu'un soir où il souffrait plus que de coutume, il vit
passer trois jeunes soldats qui allaient rejoindre leur corps en chantant.
— 13 —
i( Comme ils marchent, s'écria-t-il, sont-ils heureux ! Qui dirait que
c'est dans ce même chemin que j'ai fait cinq étapes en une journée au
retour de l'ile d'Elbe; tout me souriait alors; j'avais été fidèle au mal-
heur et a l'exil ; je voyais des épaulettes de colonel étinceler devant
moi , et je doublais gaimcnt le pas... Au bout de la route, j'ai trouvé
Waterloo et un biscayen qui m'a labouré les deux jambes. Adieu gloire
et fortune ; tous mes rêves se sont évanouis à l'ambulance ; depuis, je
n'ai cessé de languir, de me traîner;... et dire que ce sera toujours
de même, que je n'aurai aucun repos, aucun soulagement!... Oli! c'est
trop de patience, il faut en finir ; allons, allons, lorsque tant de femmes
ont le courage de se tuer, est-ce à moi, vieille moustache, d'être
plus faible qu'elles ; un coup de pistolet dans la tête, et je ne souffrirai
plus!... ))
En s'excitant ainsi par le sentiment qui dominait dans son cœur de
soldat, il s'achemina le plus rapidement qu'il put vers les bains ; dans
sa précipitation, il fit une chute sur des pierres roulantes, et les éclats
de rire d'un groupe de fumeurs qui se tenaient à la porte de l'établisse-
ment achevèrent de l'exaspérer. Dès qu'il fut arrivé h sa chambre, il se
débarrassa de ses béquilles avec colère et ouvrit brusquement le tiroir
où étaient renfermés ses pistolets ; mais la dernière lettre de son fils
était sur la table, elle frappa ses regards ; il la prit, il la relut, et des
larmes roulèrent dans ses yeux. Pauvre enfant! il espérait, lui ! il son-
geait à l'avenir! il parlait à son père du bonheur de le revoir bientôt;
il avait compté tous les jours qui s'étaient écoulés depuis son départ ;
il comptait tous ceux qui devaient s'écouler encore jusqu'à son re-
tour.
Long-temps indécis et sans mouvement, le capitaine finit par se lais-
ser tomber dans un fauteuil ; ses idées étaient confuses ; tour à tour il
s'accusait d'étouffer le cri de la nature et il se reprochait de l'écouler
avec trop de faiblesse ; dans ce désordre tumultueux , il se sentit saisi
d'un étrange scrupule ; déterminé à s'arracher la vie, il craignit de lé-
guer à son fils un exemple funeste, et pour prévenir ce danger, il réso-
lut de déguiser sa mort sous les apparences d'un accident. Ce parti une
fois adopté, il passa le reste de la nuit à écrire à l'enfant qu'il allait
abandonner; dans ce dernier entretien , qu'il prolongea involontaire-
ment au-delà des bornes ordinaires, il eut souvent à se faire violence
pour ne pas se trahir; cependant, après avoir écrit le mot adieu, ce
— 14 —
mot et si triste et si doux, que le cœur dans ses instincts d'espérance
et de foi fait venir de lui-même sous toutes les plumes comme sur
toutes les lèvres, il s'arrêta, demeura un instant pensif et se hâta de
fermer sa lettre qu'il remit, comme d'habitude, au messager des bains
chargé du service de la poste.
A la pointe du jour, il gravit la montagne par le sentier tracé à la
gauche de l'établissement; la route de ce côté est plus longue que pé-
nible ; il tourna comme dans les sinuosités d un labyrinthe à travers
les bouquets de chèvre-feuille épars sur la bruyère , et plus loin il fit
halte pour reprendre haleine sous des cytises humides de rosée. Au-
cune matinée de mai n'avait encore été aussi fraîche et aussi belle ;
les parfums qui s'exhalaient à chaque pas du romarin, du muguet sau-
vage , de l'aubépine et des fraises de bois semblaient s'adoucir en se
mêlant ; et le feuillage prinlanier, cette harpe mélodieuse des brises,
accompagnait de ses doux frémissemens les chants d'allégresse des oi-
seaux. Tout cela préoccupe, tout cela émeut lorsqu'on va mourir ! il
y a dans tout cela des voix intimes qui parlent plus à l'ame qu'aux
sens ; c'est la vie de la terre avec tous ses prestiges , tous ses enchante-
mens, toute sa pureté; et dans ses images saisissantes n'y a-t-il pas
quelque révélation sublime? L'air des hauts lieux ne pénètre-t-il point
jusques au cœur? N'est-on pas, enfin, bien près de concevoir la vie du
ciel, quand il semble déjà qu'on la voie et qu'on l'entende ?...
Le vieil officier, dont la tête se dégageait par degrés et qui sentait
son sang se rafraîchir, accéléra sa marche pour atteindre la cime de la
montagne ; parvenu au point le plus élevé, il s'avança de rocher en
rocher jusqu'au bloc isolé qui forme la dernière saillie du promontoire,
et quand il l'eut escaladé en s'aidant avec effort de ses béquilles, au
risque de rouler dans le précipice : « Enfin, dit-il, me voici au terme du
voyage; on prétend que d'ici au fond du ravin il y a 200 toises, c'est
plus qu'il ne faut : encore un pas, un seul, et j'ai achevé de vivre!...
Achevé de vivre? est-il vrai? en suis-je bien certain?... Quand j'étais
jeune , n'ai-je pas cru à une autre vie ?.. . Oui , les prêtres m'avaient en-
seigné l'Évangile et toutes leurs superstitions ; mais depuis, n'en ai-je
pas ri mille fois? Dans combien d'églises n'ai-je pas bivouaqué? Dans
combien de calices n'ai-je pas bu? Moi, ancien adjudant à ce corps de
Championnet, qui chassa le pape de Rome, qu'ai-je à faire de mes
idées de première communion? serait-ce le moment d'y revenir lorsque
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je touche h ma délivrance?... Non, non, pas de f lîblcsse d'écolier: en
avant! »
m en raisonnant ainsi, il lança une de ses béquilles dans l'abîme ;
ce ne fut que plusieurs secondes après que l'écho du vallon lui ren-
voya un faible bruit ; tirant alors froidement sa montre pour calculer
la durée de la chute, il jeta l'autre béquille; c'en était fait, il n'avait
plus aucun moyen de retour ; quand bien même un cri de détresse lui
aurait échappé, la montagne était déserte ; aucun être humain ne pou-
vait l'attendre ; il fallait donc renoncer à être secouru, il fallait mou-
rir \ la seule option qui lui restât était entre une lente agonie ou une
mort immédiate.
Soudain, toutes les cloches de Digne s'ébranlent à la fois et des chants
religieux retentissent dans le lointain. Il écoute, il regarde, c'est une im-
mense procession qui sort de la ville, croix et bannière en tête ; il la voit
avec surprise s'étendre dans le creux de la vallée, franchir le torrent des
Dourbes sur des planches mobiles et gagner le pied de la montagne où
elle se déroule comme une écharpe nuancée des plus vives couleurs ;
bientôt il distingue des pénitens blancs qui portent sur un brancard un
buste resplendissant d'or; leurs voix mâles arrivent jusqu'à lui, et il ne
tarde pas à les voir s'approcher en bon ordre, la sueur sur le front ; le
porte-croix marche nu-pieds comme au calvaire, et un enfant de chœur
agite par intervalle une petite sonnette pour annoncer à la montagne
la venue du saint qui lui a donné son nom ; le peuple des faubourgs et
des campagnes suit en habits de fête , les hommes en vestes de cadis
brun avec de longues guêtres de peau jaune ; les femmes en robes de
laine rayées et en chapeaux de paille noir ; un essaim d'enfans, les uns
à pied , les autres sur des mules, remplit tous les sentiers, et le cor-
tège est fermé par le vénérable pasteur de cet innombrable troupeau,
vieillard décoré du signe de l'honneur et courbé sous le poids de
âge.
Le capitaine croyait rêver; cette apparition inattendue dont il sui-
vait avec stupéfaction l'admirable développement, tenait pour lui du
prodige ; le Dieu qu'il avait méconnu avait-il eu pitié de lui et venait-il
le sauver ?...
Une modeste chapelle placée à peu de distance sur le plateau supé-
rieur de la montagne, et qu'il avait prise pour une bergerie abandon-
née, s'ouvre tout-à-coup, et l'office divin commence.Quel spectacle que
— 16 —
celui d'une si nombreuse population agenouillée sur les rochers dans
l'altitude du recueillement et de la prière ! comme toutes ces voix qui
murmurent les mêmes paroles ont quelque chose de grave et d'impo-
sant! et ces jeunes filles qui attendent sous un voile de mousseline blan-
che le signal de la communion, que de candeur dans leurs yeux! quel
calme! quel innocence! comme les nuages d'encens qui flottent au-
dessus d'elles se marient bien à leurs cantiques et aux parfums de la
montagne !
Silence ! le prêtre va parler :
« Le saint dont nous célébrons la gloire, dit-il , était un soldat ] il
eut un courage que l'on ne connaissait pas sous les tentes du paga-
nisme, le courage de la foi , ce courage qui sait également souffrir la
vie et la mort,, vertu humble et forte dont n'approcha jamais l'orgueil-
leux si oïcisme des héros antiques ; la palme des martyrs a couronné
son front lorsqu'il sortait à peine de l'adolescence. Cependant, telle est
la frivolité du monde , qu'un nom qui exprime le merveilleux assem-
blage de la jeunesse, de la beauté, du courage et de la foi, a été livré à
la risée et que l'Église craint presque de le prononcer au sein des villes
où une haute instruction devrait rendre les hommes plus réfléchis et
plus graves que dans nos montagnes.
)) Natif de Phrygie, Pancrace était idolâtre en naissant ; il se fit
chrétien à une époque où la persécution immolait victimes sur vic-
times ; Rome fut le théâtre de sa conversion et de son supplice. Dé-
daignant de se cacher, il alla droit aux boureaux et leur dit en leur
montrant une croix de bois : « Frappez, je suis soldat de Jésus-Christ;
je viens lui rendre tout le sang qu'il a versé pour mon salut. » A cette
nouvelle, Dioclélien ordonna qu'on le conduisit en sa présence; tou-
ché malgré lui des grâces de sa jeunesse , il lui pardonna un dévoue-
ment dont il redoutait la contagion et alla même jusqu'à lui offrir une
place à sa cour; mais l'inébranlable néophyte refusa tout et fut traîné
sur le chemin d'Aurellc où il eut la tête tranchée.
)) Vers la fin du cinquième siècle, le pape Symmaque bâtit sous l'in-
vocation du jeune martyr une riche église qui fut réparée dans la
suite par Honorius 1" et dont Léon X fit une station ; le nom du saint
passa de l'Italie en France, et nous, habitans des Alpes, nous l'avons
accueilli avec un pieux respect, celte montagne lui a clé consacrée,
— 17 —
et nous venons aujourd'hui célébrer avec sa fête la plus belle fête du
printemps. »
Dés que ces derniers mots furent prononcés, on vit de jeunes mères
portant leurs enfans nouveau - nés dans leurs bras passer et repasser
sous le brancard où était posée l'image sculptée qui représentait le
saint, la tète ornée d'un casque et la poitrine couverte d'une cuirasse.
(( C'était , disaient-elles , pour qu'ils fussent braves comme lui. » Les
fleurs qui garnissaient le dais furent distribuées au peuple et prirent
place à tous les chapeaux et à toutes les ceintures près de la feuille de
fougère sauvage destinée à être conservée jusqu'à l'année suivante.
Il y a dans le cœur d'un vétéran français une corde qui ne manque
jamais de vibrer quand on parle de courage ; le capitaine avait tout
vu, tout entendu ; l'éloge du martyr était tombé sur lui comme un
exemple et comme un anathème ; son agitation était au comble ; ce-
pendant il résistait encore, il s'attachait avec l'opiniâtreté du désespoir
à ses convictions ébranlées, il hésitait à comprendre qu'il y avait pour
lui plus de courage à supporter la vie qu'à s'en défaire, et qu'au lieu du
néant, la mort lui présentait avec l'image de l'éternité la terrible alter-
native du ciel ou de l'enfer.
Quelques paysans, qui venaient de le remarquer au moment où l'of-
fice cessait, ne pouvaient s'expliquer comment il avait osé s'avancer si
loin ; ils lui firent signe de quitter au plus vite un escarpement si
dangereux ; mais quel fut leur effroi lorsqu'ils le virent chanceler et
qu'ils s'aperçurent qu'il était infirme; ce ne fut alors qu'un cri autour
de la chapelle ; on accourut de toutes parts sur la montagne ; le vieux
prêtre averti par les pénitens fendit la foule, et aussitôt qu'il l'eut dé-
passée, on vit les impressions les plus opposées se peindre sur sa fi-
gure ; ce fut en même temps le saisissement de la joie et le trouble de
l'épouvante; il resta sans voix, les bras étendus vers l'étranger qui, de
de son coté, frappé d'une émotion subite à sa vue, le considérait sans
pouvoir proférer une seule parole... Ce silence mystérieux fut court ,
mais solennel;... c'étaient deux frères d'armes qui s'étaient séparés sur
un champ de bataille et qui se retrouvaient au bord d'un abime!
L'officier fut digne du prêtre; ses mains se croisèrent sur son cœur et
ses yeux baignés de larmes se levèrent avec reconnaissance vers le ciel;
il avait senti enfin la main qui dissipe les ténèbres et qui fait tomber
tous les bandeaux !
— 18 —
L'intrépide compagnon de sa jeunesse ne voulut laisser à personne
le soin de l'arracher au péril qui le menaçait; assisté de deux monta-
gnards, il parvint jusqu'à lui et le ramena aux acclamations de la mul-
titude; tous deux alors s'embrassèrent avec effusion, et le bon curé, qui
croyait n'avoir sauvé que la vie à son ancien camarade , s'écria dans
un généreux transport : « Ah! mon ami, quel beau jour! c'est toi qui
m'as soustrait aux baïonnettes russes quand j'étais étendu tout san-
glant sur le pont de Montereau, et je n'avais jamais pu t'en remercier!. . .
Dieu n'a pas voulu me laisser mourir sans avoir eu ce bonheur; grâ-
ces lui soient rendues!... »
Le capitaine venait de recevoir une nouvelle existence ; un rayon
d'en haut l'avait consolé en l'éclairant ; ce fut moins dans les eaux des
bains qu'il devait aller désormais chercher la santé que dans les entre-
tiens du presbytère ; il y retrouva le calme que lui avait demandé son
médecin ; le rétablissement dont il désespérait se fît peu attendre ,
et ses béquilles , devenues insensiblement plus légères, furent enfin
clouées en ex - voto sur les parois de l'oratoire ; heureux d'une
double convalescence , il ne s'appuya plus que sur son ami et sur son
fils. A. DE P.
ARRIVÉE DE M. L'ABBÉ LACORDAIRE A ROME.
Il y a dans notre société quelque chose qui console et fait, malgré tout, bien
espérer de Tavenir. Pendant les .deux dernières saisons du carême , nous avons
vu presque toutes nos illustrations littéraires se mêler à l'ardente et studieuse
jeunesse, et environner avec empressement la chaire de l'égUse Notre-Dame^
C'est que là se faisait entendre un homme jeune aussi, d'un esprit droit, vif et
pénétrant, d'une éloquence qui prend plutôt sa puissance dans l'onction d'une
parole convaincue et venant de l'âme que dans l'intonation de la voix , l'accen-
tuation du mot et l'énergie du geste. La parole de M. Tabbé Lacordaire , pres-
que toujours simple , mais digne , séduit le cœur par l'exposé des sentimens
sublimes qu'inspire le christianisme, et enchaîne l'esprit par une logique rigou-
reuse ; il sait, au milieu de et s discussions souvent métaphysiques, semer quel-
ques éclairs de poésie , comme pour raviver l'attention de son auditoire , et
continuer ensuite avec plus de fruit l'enseignement des éternelles vérités.
Il y a deux mois, il nous quitta pour aller à Rome. Je vais, disait-il, pendant
trois années de retraite me livrer à l'étude des saints Pères.
Que le poète et le philosophe aillent visiter les monumens de l'ancienne
Grèce ; qu'ils pénètrent jusques en Orient pour y voir le berceau de la civilisa-
tion, devenu aujouid'hui sou toiubeâu ^ qu'ils lisent les inscriptions laissées par
— 19 —
un peuple qui fut puissant , qu'ils interrogent les sépulcres , qu'ils commentent
et expliquent les signes hiéroglyphiques, ils ne nous apporteront rien que de
belles pages de poésie, peut-être, et la preuve que rien ne peut plus nous venir
de ce pays ; qu'il faut à notre tour que nous lui apportions le flambeau de la
religion, des arts, des sciences et de la littérature. Il est facile de pressentir
qu'il n'est pas loin le jour où le croissant sera réuni à la croix. Il faut un nou-
veau baptême de vie à ces populations qui ont perdu le secret de bâtir des
pyramides.
La soif de connaître le vrai s'est emparé de tous les esprits, on le recherche
avec zèle. On n'accepte plus sans examen les traditions transmises d'âge en âge
et portant avec elles les modifications que font toujours subir aux choses d'ici-
bas l'influence des époques différentes, et le caprice des vues des historiens. On
n'écrit plus l'histoire avec les matériaux les plus voisins de soi, on va fouiller
dans les vieilles chartes , interroger les auteurs contemporains , on étudie avec
soin la langue dans laquelle ils écrivirent afin de mieux apprécier la portée et
le précis de leur langage. On va chercher jusque dans la physionomie des mo-
numens la trace de l'esprit des temps. Avant de faire son beau livre des Croi-
sades, Michaud va visiter le théâtre de ces guerres célèbres, tout se fait avec
conscience, et il semble que mieux que jamais on a senti la vérité de cette parole
de Newton : « L'erreur n'est que le fait des commentateurs. » Il est beau de voir
à une pareille époque, un jeime orateur chrétien aller aussi s'inspirer aux sour-
ces premières, et, par conséquent, les plus pures du christianisme. Que de, sur
le tombeau de saint Pierre, et du milieu de la ville éternelle, M. Lacordaire en
rencontrant au détour d'une rue une vieille borne attestant autrefois une voie
romaine, que M. Lacordaire en contemplant Sainte-Marie-Majeure, bâtie avec
les colonnes enlevées au temple de Junon, pense qu'en creusant trois pieds de
terre sous ses pas on rencontrerait quelque tronçon de colonne ou quelque ar-
mure attestant Rome l'antique , que le monde ancien est partout recouvert
du monde nouveau ou chrétien, mais que celui-ci n'a pas encore fait son
empire aussi grand qu'il doit l'être un jour, qu'il pense aussi que nous som-
mes à une époque ou l'apostolat actif est plus nécessaire que les études ré-
fléchies de la retraite. Espérons qu'il reviendra bientôt mêler encore sa voix à
celle des prédicateurs célèbres que l'on admire à Paris et dans plusieurs diocèses
de la France. Il lui est donné de recevoir déjà une éclatante récompense pour
son zèle éclairé. Dès son arrivée à Rome, il a trouvé l'accueil le plus flatteur et le
plus cordial dans tout le clergé, tant séculier que régulier, toutes les bibliothè-
ques, toutes les collections lui ont été ouvertes avec empressement; rien ne
manque à l'éloquent et studieux voyageur pour rendre son séjour à Rome aussi
fructueux que possible. Le cardinal Odeskalchi a reçu ordre du Saint-Père de
lui accorder tout ce qu'il demanderait.
C'est le 6 juin qu'il a eu une audience du souverain pontife , qui aime d'une
afl'ection toute particulière la France et le clergé français. Il ne manque jamais
d'ailleurs de témoigner ses sympathies à cet égard. En voyant entrer M. Lacor-
daire , il ouvrit les bras et fit une exclamation de joie ; puis, prenant dans ses
jnains la tète du jeune prédicateur, il dit ; « Je sais quelle belle acquisition l'É-
p glise catholique a faite en lui. »
— 20 —
Sa Sainteté lui parla de ses conférences, dont elle avait lu des extraits, comme
une personne qui y aurait assisté avec attention, et lui dit à ce sujet les choses les
plus flatteuses. Elle lui donna ensuite la bénédiction apostolique en ces termes :
« Je le bénis, et prie Dieu de le confirmer dans la défense qu'il a entreprise de la
» cause catholique ; » paroles simples , mais contenant le vœu d'une civilisation
universelle. Le triomphe de la foi calLolique, n'est-ce point le triomphe de la
justice et des véritables lumières? La prejnière université fondée en Europe s'é-
tablit en France, et fut appelée la fille aînée de l'Eglise ; et Montesquieu a écrit,
dans son livre sur l'esprit des lois, « que de véritables chrétiens seraient des ci-
» toyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auraient un très-grand zèle
» pour les remplir. Plus ils croiraient devoir' à la religion , plus ils penseraient
>> devoir à la patrie, » L. de J,
CHRONIQUE RELIGIEUSE.
PROCESSIONS DE LA fÊTE-DIEU.
Une époque se présente chaque année , pendant laquelle la religion éprouve
comme un désir pressant de se produire au dehors. Renfermée habituellement
dans ses temples , elle ne peut offrir les enseigneniens divins dont elle est seule
dépositaire qu'à ceux qu'y attirent les pompes de ses cérémonies ou les douces
invitations delà foi. Mais il est dans les campagnes des champs à bénir ; il faut
implorer pour les productions de la terre une rosée qui les féconde , une douce
chaleur qui les nuirisse ; il faut demander qu'une invisible main détourne les
orages et ne prive pas du fruit de ses travaux le cultivateur, dont les bras vigou-
reux sont toute la richesse , comme la foi doit être sa seule consolation. Et dans
nos villes, que de lieux à parcourir pour les purifier I que d'amendes honorables
à faire I que de cœurs à toucher par le saint éclat de nos fêtes 1 — Aussi quand les
solennités de la Pàque sont à peine écoulées, on voit , et dans les champs et à
la ville, de nombreux fidèles pieusement réunis faire retentir les airs de leurs
cantiques d'allégresse, et former le cortège du Dieu qui daigne visiter leurs de-
meures.—Nous ne sachiiuis pas qu'il y ait au monde un spectacle plus touchant
qu'une procession de la Fête-Dieu ; c'est peut-être aussi par ce motif qu'on en
a tant et si long-temps demandé l'abolition. Ces vœux paraissaient devoir l'em-
porter; la religion avait du se soumettre , car la lutte n'est son partage que
quand la foi peut recevoir quelqu'atteintr ; ma's voilà que dé nouveau les
bannières se sont déployées dans les champs, les processions ont circulé dans
les villes, et la fete de dieu n'a plus passé inapeicue, même pour ceux qui ne
voulaient pas qu'elle soit leur fête à eux — De toutes parts arrivent les détails de
ces douces et majestueuses solennités : iMarseille , qu'il faut toujours placer en
première ligne quand il s'agit de religion et de piété , Bordeaux , Besançon , Gre-
noble, Lyon, Nantes, Angers, Montauban même, malgré sa faculté de théologie
— 21 ^
protestante ; Langres , Clermont , Moulin , Aix , Toulon , ont donné le plus
consolant exemple du retour à un antique et saint usage : dans quelques-
unrs de ces villes, le saint-sacrement était escorté par des détachemens de
troupes, précédé d'un nombreux corps de musiciens, salué par des décharges
d'artillerie et suivi des principales autorités ; dans d'autres la pompe de l'É-
glise ne recevait aucun éclat des démonstrations officielles du pouvoir, et
parlait plus éloquemment peut-être par sa majestueuse simplicité ; dans le plus
grand nombre de celles que nous avons citées, l'évêque n'avait voulu abandonner
à personne l'honneur de porter lui-même le saint-sacrement, — Pendant que les
cités populeuses admiraient en silence cette réconciliation inespérée avec des idées
dont l'abandon coûte tant aux nations, jusquesaux portes de Paris de modestes
processions attestaient que la foi vit encore dans toute sa force au milieu de nous,
et que modestement ignorée quand on l'y oblige, elle paraît avec toutes ses joies
ou avec toutes ses douleurs, mais toujours pour prier et pour bénir, quand on veut
bien lui laisser le droit de passage, le seul du reste qu'elle réclame dans cette se-
maine tout entière consacrée à de touchantes cérémonies. — Cette juste demande
n'a pas été cependant comprise partout : à Lille, à Metz, à Orléans, à Arras, les
fidèles ont du se résigner à concentrer dans les églises les manifestations de leur
piété. Espérons que l'anniversaire futur de ces jours de fête n'apportera pas les
mêmes entraves : que plus d'unanimité signalera les mesures des agens de l'au-
torité : que nos villes n'auront pas à s'envier mutuellement une prérogative à 1^
quelle toutes ont également droit : et que si, à Paris, des considérations particu-
lières exigent plus de prudence pour ne pas blesser de plus antipathiques
exigences, en province, du moins, on jouira du beau spectacle dont nous som-
mes privés, et on rendra publiquement au Seigneur des hommages que nous de-
vons, nous, constamment renfermer dans soil temple, et ne déposer, même en
ce jour, qu'aux pieds d'un autel trop souvent fort peu visité. — Rendons
grâces cependant de ce retour à une sage liberté; l'événement, en justifiant nos
espérances, aura sans doute porté d heureux fruits : partout a régné l'ordie
le plus parfait; la joie, dans le midi surtout, ne s'est manifestée que par
de plus élégantes décorations et par un recueillement plus religieux : c'est une
pensée toute naturelle, mais qu'il peut être utile de rappeler comme une garan-
tie pour l'avenir,
» I Il»
ÉGLISE FRANÇAISE.
Au milieu des consolantes réflexions que nous suggérait le détail des témoi-
gnages unanimes de respect qui ont accueilli les processions de la Fête-Dieu ,
vient se mêler une pensée pénible, et comme un souvenir qui nous opprime
et nous suffoque. Nous avons eu le triste courage de visiter ce qu'on appelle ,
comme par dérision, V égUse-calfioliquc-franaiise ; nous avons eu la douleur d'as-
sister presqu'en entier à une sacrilège dérision de nos plus augustes mystères :
nous avons entendu, au milieu de Paris , dans un de ses faubourgs les plus po-
puleux, dans une enceinte qu'encombrait une foule attentive et compacte, un
malheureux prêtre apostat, prêcher contre la divinité de Jésus-Christ , au miheu
de la messe qu'il prétendait célébrer, cependant! nous avons dû prêter nos
— 22 —
oreilles aux plus révoltans blasphèmes, aux plus atroces calomnies, au plus hi-
deux travestissement des vérités que dix-huit siècles d'obéissance et de soumis-
sion n'ont pu mettre à l'abri de pareils outrages. — Nous reviendrons, bientôt sans
doute , sur cette question toute catholique , nous ajouterons question so-
ciale et de haute moralité. Qu'il nous suffïisede dire aujourd'hui, que peu satis-
faite des ravages qu'elle fait dans une population d'autant plus facile à sé-
duire qu'elle est moins éclairée, Y église-française tend encore ailleurs ses embû-
ches : que dans le faubourg Saint-Marceau un temple nouveau s'élève, un pres-
bytère se construit , un grand scandale se prépare ; que des écoles dirigées
par des catholiques-français et surveillées par le fondateur de cette misérable
secte, appellent et reçoivent des élèves, et que le mal fait ainsi d'autant plus de
progrès qu'on s'adresse à un âge et à une classe moins capables d'en prévoir les
conséquences et d'en découvrir le secret poison. — Nous devions, dès le premier
numéro de la Reloue Catholique, dire bien haut tout ce que nous fait éprouver
d'amertume tant d'audace et d'impiété dans les auteurs de cette momerie sa-
crilège. Nous voulons croire néanmoins que toutes leurs espérances ne seront pas
réahsées, et qu'avertie à temps l'autorité prendra des mesures pour mettre un
terme à un si coupable abus de la liberté des cultes et de la tolérance de toutes
CCS prétendues religions-
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Démonstration du catholicisme , par M. l'abbé Caron , chanoine honoraire d*j4'
miens (1).
M Le protestantisme, le philosophisme et mille autres sectes plus ou moins ex-
travagantes, ayant prodigieusement diminué les vérités parmi les hommes^ le genre
humain ne peut demeurer dans l'état où il se trouve. Il s'agite, il est en travail,
il a honte de lui-même, et cherche, avec je ne sais quel mouvement convulsif, à
remonter contre le torrent des erreurs, après s'y être abaudomié avec l'aveugle-
jnent systématique de l'orgueil (2). »
Cette pensée, dont plus d'un esprit droit a été préoccupé, a sans doute inspiré
M. l'abbé Caron quand il a donné au public, en 1834, le premier volume de sa
Démonstration du catholicisme^ dont le deuxième vient de paraître. Le premier
volume suscita une assez vive controverse entre l'auteur et deux journaux reli-
cieux qui n'admettaient pas absolument son système : il le développe aujour-
d'hui et l'offre, après la condamnation de ceux professés par M. de Lamennais
et par M. Bautain, comme le seul qu'un catholique puisse adopter désormais. Il
consiste à reconnaître tout à la fois, comme motif de certitude, et la raison pri-
(J) 2 frvos volumes in-8». -^ Paris, Périsse frères, 8 , rue du Pot dc-Fçr-St-Sulpiçe;
(2) M. de ]\Iwstre, Ph P^fc, tome V't Oiscoiu-s préliminaire.
— 23 —
vée et la raison générale, mais à des proportions très-inégales : l'auteur fonde
sur l'autorité de réi^idence la certitude des premiers principes ou vérités nécessi-
tées, et sur Véi'idcnce de tauiorilé la certitude des vérités de l'ordre libre. Ainsi,
dit M. Caron , Pascal et M. Bautain nient l'homme, l'humanité , et affirment
l'Eglise ; — M. de Lamennais nie l'homme, affirme l'immanité et l'Eglise ; -^
Descartes et ses partisans nient l'humanité et affirment l'homme et l'Eglise ; —
j'affirme tout ensemble et l'iiomme et l'humanité et l'Eglise, mais en partant de
l'homme pour arriver à l'humanité, et de l'humanité pour m'élever jusqu'à
l'Église.
Montrer le chemin qu'il faut suivre entre l'individualisme qui n'a foi qu'au
sens privé et les exagérations des droits de l'autorité et du sens commun ; rele-
ver le courage de ceux qui tremblaient d'aborder désormais la question de certi-
tude, tel est le but de l'auteur dans l'exposition d'un système qu'il croit à l'abri
de toute censure, et qu'il soumet avec une filiale résignation au jugement du
Saint-Siège. Les sentimens de M. l'abbé Caron sont une trop sûre garantie de
ses intentions pour qu'il soit permis de les révoquer en doute. Mais son ouvrage
soulève des questions tellement importantes, d'une discussion tellement subtile
et métaphysique, qu'une telle déclaration, quand plus d'une philosophie nou-
velle a été récemment condamnée, l'honore aux yeux de ses lecteurs et doit
être reçue comme un gage de la pureté de ses motifs.
Mémoires et expériences dans la vie sacerdotale et dans le commerce avec le
MONDE, recueillis dans les années 1815-1834, par Alexandre, prince de Hoen-*
LOHE (1).
Voici des Mémoires, mais composés avec tant d'abandon, écrits avec tant de
simplicité, remplis de tant d'onction et de piété, si opposés à tout ce que la
littérature moderne offre de prétentieux romans et de fabuleuses histoires ,
qu'on se sent ému en les lisant et comme surpris d'un langage dont on a pres-
que perdu le souvenir. — Nos lecteurs savent à quel haut degré de réputation
est parvenu l'illustre auteur de ce modeste volume : les guérisons nombreuses
attribuées à la puissante intercession de ses prières ont retenti dans le monde
entier. On dirait que pour descendre de ce faîte élevé sur lequel il se trouve
placé et par la naissance et par les faveurs singulières dont il a plu au ciel de le
rendre dépositaire, il a voulu raconter avec la plus touchante naïveté ses impres-
sions, ses pensées, ses réflexions, et jusqu'à son enfance. — L'ouvrage commence
par mie biographie de l'auteur : elle est suivie de réflexions sur le temps actuel,
sur la religion, sur le soin de se former soi-même, sur le prêtre dans l'esprit de
l'Eglise, sur le commerce avec le monde, sur les visites des malades, etc., en un
mot sur toutes les principales circonstances de la vie sacerdotale. — Déjà quelques
opuscules publiés par le pieux abbé avaient découvert tout ce que son cœur
renferme de sentimens d'amour de Dieu et d'ardente charité ; dans ses Mé-
(1) ChezLagny, rue de Seine -St-Germain, 16. — t volume in-S»,
— 24 —
moires, c'est son cœur tout entier qui s'est révélé, sans emphase, nous allions dire
sans fard, mais avec une naïveté sur laquelle nous revenons encore parce qu'elle
en est le caractère distinctif et qu'elle nous paraît le vrai manteau de la vérité.
Il y a d'ailleurs tant d'attraits dans cette franchise de la forme comme de la
pensée! et ce double attrait prut être si rarement signalé, que nous en parlons
comme d'une circonstance qui doit contribuer à propager et la lecture de l'ou-
vrage et l'estime pour son auteur. — Nous pouvons du reste en faire nos
lecteurs juges par la citation de l'entrevue du prince avec l'empereur Alexandre,
circonstance bien mémorable dans la vie du pieux abbé et pour laquelle cepen-
dant il ne trouve pas une expression qui ne soit humble et mpdeste } nous allons
le laisser raconter lui-même.
« Au mois de septembre 1822 , Sa Majesté l'empereur Alexandre arriva de
Kussie à Vienne. Comme ce monarque avait de véritables sentimens d'amitié
pour la famille du prince de Schwarzenberg , il témoigna au prince Joseph
Schwarzenberg le désir de faire ma connaissance. Ce fut le 21 septembre, à sept
heures et demie du soir, que je devais me trouver dans le palais impérial, pour
être admis à l'audience <fe Sa Majesté. Ce jour restera pour moi un des plus
mémorables de ma vie. Je lui parlai en français ainsi qu'il suit : « Sire, la Pro-
>» vidence divine ayant placé votre Majesté au poste le plus éminent, en exi-
» géra aussi beaucoup, la responsabilité des princes étant grande devant Dieu.
» Il a choisi Votre Majesté comme un instrument pour donner le repos et la
» paix aux peuples de l'Europe ; Votre Majesté a répondu de même aux des-
» seins de la Providence, d'exalter le triomphe de la croix et de relever par
» une volonté efficace la religion de l'humiliation où elle gémissait. Je compte
» ce jour, où j'ai le bonheur de témoigner ma profonde vénération à Votre Ma-
» jesté, entre les jours les plus heureux de ma vie I Que Dieu vous fortifie de sa
» grâce, et que son saint ange vous protègel Voilà ce qui sera dorénavant le su-
» jet de mon linmble prière devant Dieu. » — Après une pause pendant laquelle
ce souverain me regarda fixement, il se mit à genoux, me demandant ma bé-
nédiction sacerdotale. Il me serait impossible d'exprimer les sentimens dont
mon cœur fut pénétré pour lors. Tout ce que je pouvais proférer dans ce mo-
ment de la plénitude d'un cœur rempli de foi, furent ces paroles : « Je souffre,
» Sire, qu'un si grand monarque s'humilie jusqu'à ce point ; mais ce n'est pas à
» moi. Sire, que Votre Majesté témoigne sa vénération, c'est au Seigneur tout
» puissant que je sers et qui vous a sauvé , Sire, ainsi que nous tous, par son
» sang précieux. Que Dieu donc vous bénisse de la rosée de sa grâce céleste;
)) qu'il soit votre bouclier contre tous vos ennemis, votre force dans tous les
» combats, qu'il répande son amour dans votre cœur, et que la paix de notre
» Seigneur Jésus-Christ soit à jamais avec vous. » — Je ne pouvais en dire da-
vantage, sentant couler mes larmes. Alors Sa Majesté me serra contre son cœur,
et mon attendrissement fut extrême. »
^e Directeur^ Rédacteur en chef, Vicomte WALSH.
^
pAWS. — IMPRIMERIE DE BÉTllUNB Eï PLON , RUE PE YAUGIRARD , 56,
— 25 —
LE 15 AOUT
OU
Les fils des Francs et des Gaulois, ces hommes de mouvement , de
batailles et de conquêtes , nos pères qui, pendant tant de siècles , s'en
allèrent par le monde plaçant des rois sur tous les trônes , avaient mis
leur bouillante valeur sous la protection d'une femme céleste.
Toute couverte de la poussière et du sang des combats, la vieille
France s'agenouillait devant les statues de Marie , et plaçait souvent
l'image de la Vierge sur ses blancs étendards En vérité, c'était
noble spectacle que de voir ainsi la force et la vaillance honorer une
mère et un enfant , et opposer ainsi ce que la terre a de plus terrible à
ce que le ciel a de plus doux.
Parcourez l'Europe entière , arrêtez-vous devant les antiques monu-
mens , interrogez-les , demandez ce qui les a fiut sortir de terre avec
toutes leurs merveilles , et une voix s'élèvera, et des pierres, et de la
tradition , et des annales des peuples pour vous répondre :
Le culte de Marie.
Oui, c'est ce culte touchant qui a paré le monde catholique de tant
de magnifiques églises, de tant de riches abbayes , de tant d'hôpitaux,
de tant de poétiques souvenirs.
Sans sortir de notre France, autrefois si chrétienne, voyez que de
basiliques, que de chapelles, que d'hospices sous l'invocation de
Notre-Dame. Et quelles douces appellations à la Vierge divine !
Ici, c'est Notre-Daine'de-Bon-Secours\ là, Notre-Dame-de-
Pitié \ plus loin, Notre-Dame-de-Toutes- Joies \ dans un autre lieu,
c'est Notre-Dame-de-TouteS' Aides ; près des hôpitaux, Notre-Dame-
des-Sept- Douleurs \ là où l'on s'est hMu, Notre-Dame-des-f^ic-
toires ; au fond d'un vallon , Notre-Dame-de-P aix ; sur la monta-
gne, Notre-Dame- de-Grâce \ près des flots, Notre-Dame- de-Bon-
Port, Et puis, Notre-Dame-de-la-Délivrance , Notre-Dame-des-
Neiges y Notre-Dame-des-Rochers , Notre-Dame-des-Ljs et
Notre-Dame-des- Anges,
Rwuc Catholique. --15 août 1836. 2* numéro.
- 26 —
On nous accuserait de chercher à surprendre l'oreille par de doux
sons si nous redisions ici tous les gracieux , tous les louchans titres de
la patronne que s'étaient choisie nos pères, aussi nous nous arrêtons.
Nous ne redirons pas non plus tous les vœux qui lui ont été faits par
nos plus grands rois ; Louis IX, Philippe- Auguste , Louis XIV ont ôté
leurs casques et leurs couronnes en passant devant les images de Marie.
Louis , surnommé le Juste , a mis tout son royaume sous sa pro-
tection. Et de nos jours, un tils des révolutions, un soldat à manteau
impérial , le Gharlemagne des temps modernes, Xapoléon a voulu que
la vierge Marie fut glorifiée le jour où il était né dans une petite ville
de Corse.
Né à Paris, Napoléon n'aurait peut-être pas eu cette pensée; dans
son rétablissement du vœu de Louis XIII , il y avait comme un ressou-
venir du lieu natal , où le culte de Marie avait frappé ses jeunes années
par un grand déploiement de pompe.
Napoléon avait certes bien la conscience de sa gloire , mais en homme
de génie il avait pensé que s'il mêlait à son auréole quelques rayons
d'en haut, il brillerait davantage dans l'avenir. Aussi, sous son régne,
on n'abattit ni croix , ni églises, et nous l'avons vu dans les chemms
creux de la Vendée, ôter son petit chapeau devant la croix d'un cime-
metière.
Ceux qui ne veulent plus que la fête de ]Marle , de l'ancienne pa-
tronne de la France, soit aussi solennelle que par le passé, peuvent
avoir leurs raisons , mais le plus grand homme des siècles modernes
ne pensait pas comme eux.
Espérons que de meilleures inspirations viendront ; le temps ,
dans sa marche, doit montrer qu'il y a bien des périls, bien
des dangers sur les chemins où la croix n'est pas plantée. La
Vierge des hameaux a souvent protégé les palais, et nous avons vu des
rois et des reines recevoir autant de consolation en priant devant la
consolatrice des affligés que de pauvres paysans n'en avaient trouvé
en implorant la bonne Vierge dans l'humble chapelle du village.
L'abbé Brenagh.
--S7-
^2B <Q'^^Ui^'§^2 ^S^^ a^^3 34i.iS'it^3.
Il y a quelques années qu'un homme du monde n'aurait pas ose
avouer qu'il avait lu la P^ie des Saints ; ce temps de fausse honte est
passé , et la liberté d^opinions est devenue telle qu'un chrétien n'est
plus honni quand il confesse la croix et quand il admire le courage et la
pureté de ses défenseurs.
Profitant de cette tolérance que la justice et la sagesse nous ont
faite, je déclare qu'il y a peu de livres qui m'intéressent autant que la
P^ie des Saints^ je trouve à cette lecture l'attrait que nous avons tous
ressenti à écouter ces histoires que Ton nous racontait au foyer de fa-
mille, histoires de dévouement et de sacrifices que nos parens aimaient
à nous redire pour nous faire admirer, aimer et pratiquer la vertu.
Les souvenirs sont pour beaucoup dans l'amour que l'on a pour un
livre, et quand on y réfléchit bien , ce ne sont pas les nouveaux livres
que l'on aime le plus, ce sont ceux qu'on a lus dans la maison pater-
nelle 5 je trouve répandu sur les pages de ces ouvrages la , quand je
viens à les rouvrir, comme un parfum d'enfance et de jeunes années.
Je me souviens toujours de la lecture que nous faisions de la f^ie des
Saints au collège de Stoiirhurst. C'était dans une grande et vaste
salle bâtie du temps de la reine Elisabeth, et au plafond voûté de cette
longue et large galerie qui était devenue notre réfectoire , il v avait
bien des écussonsde fimilles catholiques qui, sous le règne de Henri VIII
et de sa fille, avaient souffert pour la foi, c'était à haute voix, et au mi-
lieu du silence du repas du soir, que nous faisions cette lecture, et
bien souvent la voix du jeune écolier se troublait , tant il y avait do
passages attendrissans dans la vie qu'on hii avait donnée à lire. Quand
le saint, dont l'histoire était racontée, partait de chez son vieux père,
quand sa mère, pour l'empêcher de courir vers le désert ou le martyre,
cherchait à le retenir près d'eux , alors la jeune voix du lecteur trem-
blait, et nous, appuyés sur la table, nous ne faisions plus de bruit, et
nous écoutions pendant que la lueur des lampes luttait avec les ombres
dans les hauteurs du plafond et les extrémités de la salle.
Depuis ces années qui sont bien loin de moi, et que je continue a
regarder comme les meilleures, parce qu'elles étaient les plus exemptes
— 28 —
d'inquiétudes et de soucis, j'ai gardé le goût de la f^ie des Saints^ et
j'y ai déjà puisé bien de naïves légendes , en Normandie en lisant ses
annales. J'ai trouvé des pages que je vais citer aujourd'hui pour prou-
ver combien il y a de poésie dans le style des vieux chroniqueurs.
Voici ce que dit Farin,prestre de Nostre-Dame-du-Val^ dans son
histoire de saint Godard.
(( Saint Godard naquit à Salency, il étoit frère de saint Médard.
(( Un mesme jour les vit naistre, ils furent baptisez en mesme jour,
ordonnez prestres en mesme jour, sacrez evesques en mesme jour ,
moururent aussi en mesme jour pour entrer au saint paradis en mesme
jour!
(( En ces temps-là, les esprits estoient extrêmement partagés, car
tandis que les uns faisoient des sacrifices aux démons, les austres ado-
roient le vray Dieu. Alors les temps estoient malades et avoient besoin
des bons médecins, la foy estoit en son berceau. Il ne faisoit ni jour
ni nuict, mais on voyoit un crépuscule par toute la France, qui por-
toit autant de tennebres que de lumières.
(( La mère de saint Godard et de saint iNIedard avait nom Protagie,
et leur père. Nectar.
(( Protagie avoit pour eux un amour extrême, et un soin pas-
sionné de leur éducation ; mais elle ne les aymoit que pour Dieu ,
que pour peupler le ciel , et en faire des serviteurs à l'Église. Elle
n'avoit point pour eux de ces tendresses vicieuses que la nature
corrompue donne aujourd'huy aux pères et mères, leur faisant ap-
prendre des malices, qu'il faudroit leur foire oublier. Elle n'en faisoit
point ses idoles de cabinet, comme font aujourd'huy plusieurs qui sa-
crifient à leurs enfans, non-seulement toutes leurs espérances, mais
aussi leurs propres cœurs, et qui leur font des hommages comme à
quelques divinités
(( Saint Godard fut élu archevesque de Rouen l'an de notre Seigneur
(juatre-cents-soixante-et-treizc, le treizième de Chilpéric, quatrième
roy de France, Godard avoit alors vingt-cinq ans, et fut élu si jeune
comme saint Piemy l'avoit esté h vingt-deux et saint Lo à douze.
« La philosophie nous apprend que les agens naturels n'ont jamais
plus de vitesse que lorsqu'ils approchent de leur centre, quand le so-
leil est prest de son couchant, c'est quand il jette plus de flammes et de
rayons; et le feu n'est jamais plus actif que quand il avoisine sa sphère.
— 29 —
Ainsi vit-on accroîstre la dévotion de notre saînct pasteur lorsqu'il
s'approcha de sa fin. Sainct Godard trépassa dans le Seigneur chargé
de vertus et de bonnes œuvres à 80 ans.
On dirait en lisant la vie de saint iXicaise, écrite par Farln^ que c'est
celle d'un contemporain; leprestre de Nostre-Dame-dit-P^al sait jour
par jour la vie de son saint héros. « Ce fut au village de Vaux que
l'homme de Dieu fit sa première station, il y vint en habit de pèlerin,
dit toujours Farin, ayant avec soy Quirin et Scuvicule_, tous trois n'a van t
qu'un cœur, qu'une volonté et qu'un mesme désir, désir d'agrandir le
royaulme du ciel. Trinité d'amis, qui venoient annoncer la trinité di-
vine. »
Le discours que Farin mit dans la bouche d'un ancien habitant de
la Neustrie répondant à une prédication de saint Nicaise et de ses com-
pagnons, est curieux ; le voici :
(( Mes bons amys, la charité que vous exercez envers nos malades,
les consolations que vous donnez aux affligés, le secours que vous ta-
chez d'apporter aux misérables, mais surtout le zèle que vous tcsmoi-
gnez avoir pour notre salut, nous fait croire que vous estes gens de
bien, il n'y a que votre doctrine qui nous est suspecte, puisqu'elle est
aussi nouvelle que vos habits sont vieux et rapetassés : pour avoir la
barbe si longue, vous avez encore bien peu de sagesse de nous raconter
des fables et de nous vouloir persuader des resveries et des supersti-
tions.
(( Il n'est point icy question de paroles, mais il en faut venir aux
effects. Les grands parleurs ne sont pas d'accoutumance les grands en-
trepreneurs; le Dieu que vous servez, dites-vous, est la fontaine orioi-
naire de toute sagesse, de toute bonté, de toute puissance, vous pouvez
mesme en son nom faire des prodiges, dites-vous, je vous prends par
vos paroles ; s'il est ainsi, soyez les bien-venus, sinon vous n'avez qu'à
vous retirer au plus tost afin d'éviter la fureur du peuple qui pourroit
vous traiter comme les ennemis de nos Dieux, et comme perturbateurs
de paix... Mais afin que vous compreniez ce que je veux dire, je m'ex-
plique en peu de paroles.
(c Ce beau vallon que nous habitons est aussi fertile qu'il est agréable,
son étendue est assez considérable, et ses hautes montagnes qui s'eslc-
vent à ses costez n'ont pas moins d'orgueil de cacher leurs testes dans
les nues que de voir soumis à leurs pieds le riche émail de la terre...
^ 30 —
Nous n'avons jamais ressenti aucunes incommoditésj et nous avons ap-
pris la mesme chose de nos pères, qui en ont tousjours fait estime
comme d'un paradis terrestre.
(( Les herbes qui tapissent les prairies ne croissent pas seulement
à l'envy et d'une hauteur égale, mais leur verdure surpasse celle des éme-
raudes ; les arbres les plus vieux ne laissent pas d'être tousjours verds,
et les fredons du rossignol que les voix de l'écho redoublent mille fois,
tesmoignent assez que voicy le plus agréable séjour de la terre et qu'il
n'appartient qu'à nos DieuK de présider en un lieu si agréable.
(( Mais, ô malheur! i^ais, ô désastre! il me semble maintenant que
l'usage de tous les élémens nous soit interdit, l'air est corrompu, la
terre est devenue stérile, et notre belle fontaine dont le mobile cristal
servoit auparavant de miroir à toutes ces beautés, et qui étanchoit la
soif des hommes et des animaux, est maintenant si remplie de poison,
qu'elle donne la mort à ceux qui osent tant seulement y tremper leurs
lèvres! Un furieux dragon la garde, qui ne permet pas qu'on en ap-
proche, il déchire cruellement les animaux, il dévore les hommes et son
haleine envenimée répand une funeste maladie dans le pays! bref, ce ne
sont que pleurs, (jue craintes, que douleurs, que morts subites et que
gcmissemens. Sivostre Dieu est aussi puissant que vous le faites, qu'il
nous délivre de ce malheur présent qui nous est inévitable, qu'il ex-
termine ce monstre qu'on n'oserait approcher! ce basilic dont les re-
gards jettent la mort, et dont les sifflemens mettent en fuite les plus
hardis. Ce sera pour lors que nous écouterons sa voix et que nous exé-
cuterons avec respect ses commandemens : le zèle que j'ai pour Je re-
pos de mon pays m'a fait parler devant des hommes qui ont plus de
sagesse et de savoir que moi ; ils se taisent, mais leur silence m'ap-
prouve. »
On voit h ce discours que le yy/^^^re de Nostre-Dame-da-J^al 2l mis
dans la bouche du neustrier idolâtre combien son pays était déjà beau
et fertile, combien ses prairies avoient de hautes herbes, toutes em-
jn ai liées dejleurs^ combicji ses arbres avolent d'épais ombrages,
et combien le rossignol avoit de doux fredons ; nous que des orages
ont enlevé des bruyères de Bretagne pour nous jeter comme une feuille
en Normandie, nous pouvons certifier que le vieux neustrier a fait une
peinture exacte de son beau pays.
Nous le demandons à ceux qui aujourd'hui se mêlent d'écrircj n'y
— 31 ^
a-t-il pas dans les fragmens que nous venons de citer, poésie et attrait ?
Et s'il y a attrait et poésie à l'entour de la vérité, que vouloir de mieux?
Vicomte Walsh.
^
DANS L'INDE.
Un journal anglais (i) donnait, il y a quelques mois, sur l'état ac-
tuel des églises catholiques de l'Inde, des détails qui ne peuvent man-
quer d'intéresser nos lecteurs.
Il y a, sur le continent de l'Inde, quatre vicaires apostoliques qui
résident à Pondichéry, à Vérapoly, à Bombay et à Agras ; un préfet
de la mission romaine à Népaul ; deux archevêques portugais dont le
premier, métropolitain et primat de l'Orient, a son siège à Goa, le
second à Cranganore, dans le Malabar ; deux évéques, également
portugais, l'un à Cochin, dans le Malabar, et l'autre à Saint-Thomas,
à Madras. Ce dernier diocèse comprend dans sa juridiction Calcutta ,
où demeure un légat de qui dépendent quatorze prêtres, desservant
dix églises, savoir : une à Calcutta même, une à Serampore, une à
Chinsurrah, une à Bandel, une à Cossimbazar, trois à Chittagang, une
à Backergunge, et une à Bowal. Ces prêtres sont, en général, nés
dans l'Inde, et y ont été formés à la science et aux vertus ecclésiasti-
ques par des missionnaires européens.
Mangalore, prés du fort Saint-Georges, possède une église qui fut
achevée en 1806, et dont la fondation se rattache à une des plus vio-
lentes persécutions dirigées contre les catholiques indiens. Hyder-Aly-
Khan, père de Tippoo-Sahib, avait, pendant son régne, traité avec
beaucoup de ménagement les chrétiens , au nombre de soixante
mille au moins, qui avaient, pendant sa vie, érigé plus de vingt
églises dans le district deCanaraj il leur conserva même leur rang
dans leurs tribus et dans leurs castes, leur garantit la prcpriété de
(0 The guide io hwwkdge.
— 32 —
leurs biens, et leur permit de se livrer en paix à toutes les pratiques
de leur culte. Mais, en 1787, son fils Tippoo, dont les cruautés on
égalé celles de Dioclétien, se fit donner une liste et une description
des maisons occupées par les chrétiens, envoya, sur chaque point, des
officiers a la tète de détachemens armés, et leur remit cacheté un ordre
dont ils ne devaient prendre connaissance qu'au jour déterminé, après
la prière du matin, moment ûxé pour le mettre a exécution. Le ré-
sultat de ces mesures fut l'enrôlement forcé , dans un corps d'armée
exclusivement composé de catholiques et commandé par des musul-
mans , de plus de six mille individus de tout âge, dont quatre mille
succombèrent dès les premiers jours aux mauvais traitemens dont on
les accabla. Les biens de ces malheureux furent confisqués, les églises
détruites ou converties en mosquées , et quant à ceux dont les
forces physiques triomphèrent des tourmens, leur captivité se pro-
longea jusqu'à la mort de Tippoo et à la prise de Seringapatam, en
1799. Ils revinrent alors dans leur patrie où les démarches pleines
de zèle et d'intelligence d'un prêtre portugais leur obtinrent la
restitution de leurs terres ou la cession de leurs propriétés équi-
valant à celles qu'ils avaient perdues. Vingt mille à peine avaient sur-
vécu dans toute la contrée. Ce fut alors qu'on commença à élever
cette église de Mangalore pour l'érection de laquelle le gouverne-
ment du fort Saint- Georges avança les fonds nécessaires.
Le traité qui a donné au roi d'Angleterre la possession de l'ile de
Bombay, ayant formellement stipulé que les catholiques portugais
jouiraient d'une entière liberté dans l'exercice de leur culte, quelques
églises furent aussitôt fondées. L'évèque qui y réside avec un vicaire-
général, en a, sous sa juridiction, cinq qui sont desservies par treize
prêtres; plus une nouvelle récemment bâtie à Colabba, et deux cha-
pelles. Les deux églises de Surate sont encore de son diocèse. La
plus ancienne, qui existe depuis 1624, a joui pendant long-temps
d'une rente mensuelle (aujourd'hui abolie) de 126 roupies (i), que
lui payait le nabab, en vertu d'un décret de Tempereur Mogol. Les
fidèles qui fréquentent ces deux églises sont quelquefois au nom-
bre de plus de cent. Les autres églises catholiques de la présidence de
(I) L.i roupie d'or vaut 38 ir. 72 c, et celle d'aifjeut, dont il est sans doute ici ques-
tion, 2 fr. i'.' c.
— 33 ^
Bombay sont : celles de Broach et de Baroda, élevées et entretenues
par des souscriptions volontaires; celle de Notre-Dame-los-Reme^
dios^ réédifîée en 1832, celles de Poona, de MaKvar, de Vingorla, de
Viziadroog, de Butnagherry, bâtie en i832; et celle de Hurrée.
Il y avait encore d'autres établissemens religieux qui n'existent
plus maintenant, entr'autres la cathédrale de Saint-Paul, à Hougly.
Mais l'Inde possède, en outre, quelques maisons religieuses, dont le
plus grand nombre suit la règle de saint Augustin.
On n'ignore pas que les Arméniens, établis au golfe de Perse, se
sont ouvert des communications avec l'Inde, par la port de Surate,
au commencement du dix-septième siècle. Ils établirent aussi leur
commerce par terre, en suivant la route de Gandaliar et de Caboul,
pour aller à Delhy, à Luchnow, à Bénarcs, à Patna et au Bengale. Un
Arménien d'Ispahan, nommé Goja-Pharioos-Kalender, obtint, le 20
juin 1688, pour lui et pour ses compatriotes catholiques, la liberté
de s'établir dans les villes et dans les villages, et d'y observer, sans
crainte, les pratiques du culte. La première église fut élevée à Chin-
sarab, en 1 695 ; plus tard, en 1 7845 une seconde fut bâtie à Calcutta ;
mais elle fut détruite en 1^56. Ils ont encore quelques autres églises
a Dacca, à INIadras, à Surate et à Bombay : cette dernière est métro-
politaine ; l'évèque y réside, mais sa juridiction ne s'étend guère sur
plus de quarante prêtres.
Les Grecs, comme les Arméniens, attirés dans l'Inde par le com-
merce, firent d'abord leur établissement à Calcutta, en i^So. Le
premier qui s'y fixa fut Alexios Argyrée, né à Philoppolis. En 1770,
comme il accompagnait, en qualité d'interprète arabe, le capitaine
Thorn-Hill dans son voyage à Moka, un coup de vent démâta le
vaisseau. Au moment où chacun s'attendait à voir le bâtiment som-
brer, Argyrée fit vœu de fonder à Calcutta une chapelle pour la
congrégation des Grecs, si Dieu le délivrait de ce danger. La tem-
pête ayant cessé presqu'aussitot, le vaisseau gagna Madras où on le
radouba , et arriva à la Mecque en 1772. La même année une église
catholique -grecque fut fondée à Calcutta, en exécution de ce vœu.
Elle a été rebâtie en 1780 et richement dotée par Argyrée et par d'au-
tres fidèles. Les trois prêtres qui la desservent sont sous la juridic-
tion du patriarche de Constantinople.Lcs Grecs ont encore une église
à Dacca.
R. C — S^- numéro. 2
- 34 -
Le journal nuquel nous eniprunlons ces détaiis, qui sont loin ^an»
cloute de donner une idée exacle et complète de l'état du catholicisme
dans rinde, paie un juste tribut d'éloges à la compagnie des Indes,
pour les secours qu'elle donne depuis long-temps aux catholiques. Ce
fut à la recommandation de M. John Gonldsboroug-Ravenshaw, mem-
bre de la cour des directeurs, que le gouvernement du fort Saint-
Georges avança, en 1806, les fonds destinés à la construction de
l'église de Mangalore, dont nous avons parlé plus haut. Elle fournit
elle-même, pour l'entretien de l'une des deux églises de Surate, qua-
rante roupies (i) par mois, et trente (2) pour celle de Broach. Après
avoir contribué, en i832, à la réédification de l'église de Notre-
Dame-los-RemedioSj elle s'est engagée à assurer les honoraires des
deux prêtres qui la desservent, et elle a, en outre, fait une partie
des frais de la construction de celle de Butnagherry, également
en i832.
Le jugement que porte le the Guide to Knowledge sur les Euro-
péens catholiques résidant aux Indes nous parait fort remarquable.
« Ils ont, dit ce journal, les mœurs moins relâchées que les Anglais,
)) et aussi ils supportent mieux qu'eux les inconvéniens du climat,
)) ce qui est dû, sans doute, à ce qu'ils passent leur jeunesse dans
» des établissemens ecclésiastiques et qu'ils sont soumis à la surveil-
)) lance et aux conseils d'hommes pieux qu'ils apprennent à respecter
» et qui les forment à la vertu. Outre les églises, il existe un grand
» nombre de missions catholiques dans toute l'Asie ; mais les conver-
)) sions n'ont rien eu d'éclatant pendant le siècle dernier. La plupart
)) des missionnaires résident toujours dans les mêmes lieux , aimés
)) par les Indous à cause de leurs connaissances variées, et respectés de
» tous pour leur bonne conduite. »
Ce témoignage, rendu par les protestans eux-mêmes aux mission-
naires catholiques , est une des preuves les plus frappantes de tout
l'empire que peut acquérir la vertu, même sur des esprits ennemis ou
prévenus. Y.
(1) 9G fr. 80 c.
(2) 72 fr. 60 c.
— 35
sLbI W Ï lËâo S fba
Luther! Luther! qu'avons-nous fait?
Mklanciiton.
L
Trois siècles sont passés, depuis que sans rivale
L'Église du Messie , immense cathédrale ,
Enracinait ses pieds dans les veines du sol.
Qu'il était beau de voir ses clochers, ses tourelles,
Et ses dômes géans, et ses aiguilles frêles
Qui montaient aux cieux dans leur vol !
Qu'il était beau de voir ces superbes rosaces.
Couronnes d'Empereurs , qui sur les larges places
N'allumaient leurs fleurons qu'aux feux de l'occident,
Tandis que les vitraux, où Docteurs et saints Pères
Sur leurs manteaux d'azur penchaient leurs fronts sévères,
S'embrasaient au soleil levant !
Quand la brume du soir éclipsait les étoiles.
Ce temple apparaissait comme une nef sans voiles ,
Et ses mâts se perdaient dans les vapeurs du ciel.
Ses matelots chantaient les cantiques des fêtes,
Son pilote voyait au travers des tempe Les
Surgir le rivage éternel.
IL
Alors sortant de sa cellule,
Un homme fit gronder sa voix.
Faux prophète, il devint l'émule
-36-
Des profanateurs de la croix.
Il dit au pontife de Rome :
Malheur à toi!... le Fils de l'Homme
Te livre à ton fatal destm ;
De ton empire qui succombe
Les débris couvriront la tombe
Où tu vas descendre demain.
Ma voix est celle de Dieu même :
S'il m'envoie annoncer ta mort
Et guider le peuple qu'il aime
Par d'autres sentiers jusqu'au port^
C'est que ta parole fragile.
Transgressant le saint Évangile,
Impose d'iniques décrets ;
C'est que du pur sang de ton maître,
Comme Judas parjure et traître.
Tu trafiques dans ton palais.
Regarde, les princes sans nombre ,
Naguère à genoux devant toi ,
Se sont retirés comme une ombre,
Et debout ils bravent ta loi.
Vois, tes pâles religieuses
Quittent leurs voiles de pleureuses
Et laissent croître leurs cheveux.
Tes moines jettent le cilice ,
Et quand s'élève ton calice ,
Nul ne prosterne un front pieux.
Et toi, Rome, au joug des esclaves
Sera plié ton large front ;
Tes pieds seront chargés d'entraves,
Tu boiras affront sur affront.
L'enlant rira de tes tortures.
Et les femmes dans tes blessures
Verseront le fiel comme l'eau.
- 37-
Jusqu'au jour où sur tes collines ,
Seul, de les superbes ruines
Le pâtre éveillera l'écho.
m.
Le moine audacieux qui tenait ce langage.
Dont la voix mugissait semblable au vent d'orage,
Au sifflement impétueux.
Quand la mer, secouant sa crinière de brume,
Bondit comme un coursier, et puis blanche d'écu me
Se lève et menace les cieux ;
Ce moine, dont le bras qu'égarait la colère
Osait frapper au front l'héritier de saint Pierre,
Vicaire du Christ, Prêtre-Roi ;
Celui qui se riait des foudres du saint-siége.
Qui voulait d'une main ardente au sacrilège
Briser les tables de la loi ;
O Luther 5 c'était toi... ! Tu parus sur le monde
Comme un vautour farouche, et ton aire profonde
Reposait sur de noirs rochers.
De là, ton œil de feu mesurait les abîmes.
Et quand la grande mer te jetait des victimes.
Tes cris effrayaient les nochers.
Tu suivais dans son vol la tempête affolée;
Si l'Océan dressait sa tête échevelée^
Tu te jouais parmi ses flots.
Pour rendre son essor à ton fougueux génie,
Il fallait des autans la sauvage harmonie,
Le tonnerre aux lointains échos ;
11 fallait le bruit sourd du canon de détresse,
Les vœux des matelots quand la vague se dresse
Puis s'ouvre pour les submerger,
— 38 —
Le cri de la douleur, le chant des funérailles,
Et le tambour roulant au matin des batailles
Quand les hommes vont s'égorger.
Tu grandissais alors, tu planais sur la terre;
Au milieu des éclairs tu portais dans ta serre
Le glaive ardent de Mahomet;
Dans le fiel et le sang ton aile était trempée ;
Tu frappais à la fois du verbe et de l'épée,
Quand ta colère s'allumait.
IV.
Parle : est-il vrai que ton génie
Fut toujours en proie aux remords?
Entendais-tu dans Tinsomnie
A tes côtés rire des morts?
A minuit, l'heure du mystère,
Dans ta cellule solitaire
Voyais-tu paraître Satan ?
Plus terrible que la tempête,
Voilait-il les feux de sa tète
De ses ailes teintes de sang ?
On dit qu'à chaque sacrilège
Tes membres frissonnaient d'horreur.
Tu semblais un homme qu'assiège
Le vent du nord dans sa fureur.
Ainsi qu'un stupide manœuvre,
Tremblant en face de ton œuvre,
Ton marteau glissait de les doigis; |
Et maudissant ton entreprise, ^ t^
Tu ne demandais à l'Église
Qu'une tombe sous une croix.
Tu songeais au vieux monastère
Où tu pouvais vivre en repos
Jusqu'au jour où du cimetière
— 39 —
L'herbe aurait germé sur tes os ;
Et tu passais de longues heures
Contemplant ces froides demeures
Où l'on vient prier et mourir,
Où s'efface toute souillure.
Où toute ame sort blanche et pure
Des fontaines du repentir.
Mais bientôt une sombre flamme
Ptanimait ton regard éteint ;
Tu sentais bouillonner ton ame ;
Ton cœur bondissait dans ton sein;
Ce levier qui des cathédrales
Renversait les tours colossales,
Était trop léger pour ton bras ;
Tu bouleversais l'Allemagne,
Et le globe de Charlemagne
Tremblait au seul bruit de tes pas.
V.
Ah! qu'as-tu fait, Luther? — de la raison humaine
Dénouant tous les freins, tu fis tomber la chaîne
Dont les anneaux bénis l'attachaient à l'autel ;
Et tu ne craignis pas d'ébranler l'autel môme!
Rome en vain sur ton front fit peser l'anathème :
Tu bravas son prêtre éternel !
Eh bien! sors du tombeau, lève ou brise sa pierre ;
Pour jouir de ton œuvre arrache le suaire
Que le ver du sépulcre a roulé sur tes yeux;
Revêts du froid linceul tes membres de squelette,
Et, comme si des morts éclatait la trompette,
Contemple et la terre et les cieux!
Réponds — ne vois-tu pas sous cette nue ardente
Un immense navire en proie à la tourmente
Qui brise ses agrès et les sème sur l'eau ?
— 40-
Tu crois, dans ton orgueil, que les affreux nuages ;
Entassés par ton souffle et toujours gros d'orages
Vont faire sombrer ce vaisseau!
Non, le flot sous son poids se courbe et s'humilie;
Comme une aile d'oiseau sa voile se déplie ;
Assuré du triomphe, il vole vers le port.
Sa bannière est la croix ; c'est la nef de saint Pierre.
Regarde son nocher c'est un prélre en prière;
Regarde et rentre dans la mort î
Philippe de Toulza.
LE LIVRE DES TROIS VERTUS,
PAR ALAIN CHARTIER.
Alain Chartier fut l'écrivain le plus complet de son époque ; soit
qu'on l'envisage comme orateur ou comme poète, comme moraliste ou
comme théologien, tout le mouvement intellectuel du quinzième siècle
se résume dans ses ouvrages; d'une main il a soutenu les colonnes
ébranlées de l'édifice social, et de l'autre il a ouvert la carrière que la
renaissance devait bientôt élargir. Une immense transition s'accom-
plissait sous ses yeux ; elle était à la fois politique, religieuse, artistique
et littéraire ; son génie dut nécessairement en ressentir l'influence; il
en eut la variété sans en avoir le désordre ; il marcha dans le bruit et
dans les ruines sans être ni étourdi ni entraîné; les dernières ténèbres
du moyen-age glissèrent sur ce phare de l'avenir sans le voiler d'au-
cune ombre ; sa lumière tour à tour douce et vive, fut moins celle d'un
jour qui va s'éteindre que d'un jour qui va naître.
Nous ne parlerons ici que d'un de ses ouvrages : le Li\'re des trois
^'ertus, et quelque succincte que soit notre analyse, elle prouvera, nous
l'espérons, qu'au milieu de ces temps de prétendue barbarie dont nos
jeunes érudits n'aperçoivent que la superstition et l'ignorance, il y avait
des esprits dégagés de toute erreur dont la haute raison n'a rien à nous
envier.
-41 -i
Le Lhrt des trois vertus n'est pas seulement une œuvre dé foi,
nïais de patriotisme ; il est empreint d'un caractère de nationalité qui
doit en doubler le prix à nos yeux ; lorsque Alain Chartîer l'a composé,
la royauté errait dans les camps avec le faible Charles VII ; l'étranger
occupait Paris, la Normandie et la Guienne ; les factions des ducs d'Or-
léans et de Bourgogne, complices de l'usurpation anglaise, opposaient
la révolte h la révolte , et l'assassinat à l'assassinat ; le schisme de
Bohême enfin gagnait déjà la France, et achevait de porter la confusion
dans les têtes ; foi religieuse, foi politique, foi nationale, tout était me-
nacé en même temps. Alain Cliarticr osa tout défendre, et son pre-
mier soin fut de courir se placer sur la brèche de l'Église, justement
convaincu qu'on ne pouvait sauver la société qu'en sauvant la religion.
La forme du dialogue peu usitée aujourd'hui était alors la plus vive
et la plus naturelle qui fût connue ; elle préludait au drame qui n'avait
pas encore été retrouvé, et si l'on y mêlait quelque poésie, c'est parce
que le poète, unique instrument de publicité, exerçait, comme au temps
des troubadours, la principale influence sur les esprits ; les vers appris
et récités, passaient rapidement de mémoire en mémoire, tandis que
la prose, plus difficile à retenir, et privée d'ailleurs du secours de l'im-
primerie, restait stationnaire dans le cercle étroit des écoles.
Le Lwre des trois vertus remplit ces conditions nécessaires de for-
mes sans nuire à la gravité du sujet qu'il traite.
D'abord, c'est un tableau pathétique des misères et des désordres
de la France : la chevalerie est morte; les études sont perdues ; le clergé
est dispersé; point de vie possible dans les villes, et la campagne est
aussi agitée que la mer. Partout on se bat, on s'égorge, on se pille;
chacun tire et emporte sa pièce, chacun fait son fardeau pour s'en al-
ler. Alain Chartier se met un moment en scène et lutte contre le dés-
espoir qui lui conseille de se tuer; il est exilé et misérable, il a déjà
parcouru les deux tiers de sa carrière ; pourquoi vivre encore ? veut-il
souffrir ensemble pauvreté et vieillesse ? « Pauvreténepeult vieillesse
nourrir^ et vieillesse ne veult pauvreté endurer. » La nature, indi-
gnée de ce langage, envoie la raison éclairer le proscrit; celle-ci chasse
le désespoir et ramène l'espérance avec la foi.
La foi porte en sa main l'ancien et le nouveau Testament; elle lit la
loi de grâce de Moïse, et rappelle la dignité de Tame : « De quoi s'ef-
» frayer lorsqu'on est avec Dieu ? l'empire de Rome dont les armes fai-
— 42 —
» saient trembler le monde, est tombé devant quelques pauvres prédi-
» cateursj où fut le palais de Néron s'élève l'église de saint Pierre. »
Avec la religion, le plus faible peut donc triompher du plus fort? mais
on ne couronne que les vainqueurs, et pour vaincre il faut combattre.
Patience et respect, soit que le ciel se montre favorable ou con-
traire, l'homme n'a jamais le droit de lui demander compte de ses
décrets. Qui pourrait, en effet, reprendre l'ouvrier à qui personne
n'apprit rien? a Le potier fait d'une masse d'argile divers vases,
l'un pour servir en honneur, l'autre à vilté, et casse ceulx qu'il a faits,
quand son gré y est; nul ne peult lui dire : Pourquoi le fais-tu?
Créature ambitieuse qui veut tout pénétrer, monte donc au fir-
mament ou plonge dans l'abîme; rappelle donc ce qui fut, dévoile ce
qui sera ; débrouille tous les fils de tant de destinés, embrasse l'ordre
des causes, le nombre des effets, la mesure des temps et l'enchaînement
de leurs fins; alors tu pourras disputer avec le Créateur, mais mainte-
nant tu sais à peine le connaître et gouverner un seul corps terrestre
qui n'est par comparaison qu'un ver de terre.
« La sagesse divine embrasse tous les temps, tous les lieux, toutes les
choses, et Tinfirmité de notre nature est de ne voir jamais que l'heure
qui s'écoule, la place que nous occupons, l'intérêt qui nous touche ; ap-
prenons à respecter le mystère d'une pensée infinie; tel homme qui ne
semble qu'un fléau remplit une mission providentielle ; un fer lime
l'autre, le mal châtie le mal, mais la lime elle-même s'use, et on la
jette ; le fer limé est repris et on s'en sert. »
Que les rois et les peuples soient frappés ensemble ou séparément ;
qu'importe !... C'est la même main qui les frappe; ils doivent s'humi-
lier sous ses coups et puiser dans une expiation commune de nouvelles
forces pour l'accomplissement de leurs devoirs mutuels.
Les obligations des rois sont grandes : si un prince vertueux est la
lumière de ses sujets , un prince perverti est pour eux comme une
source empoisonnée. Le roi est le livre du ])cuplc; c'est en lui qu'on
prend enseignement de vie et amendement de mœurs. Quand une
maladie est dans la tête, tous les membres s'en ressentent ; que ce soit
un avertissement pour les têtes couronnées , qu'elles tremblent en
pensant aux suites inévitables de leurs fautes , mais aussi que l'on ne
s'étonne pas s'il y a communauté de peine , quand il y a communauté
de torts; si les peuples sont moins coupables, il le sont cependant à un
— 43 ^
degré qui ne permet que de les frapper moins fort, et c'est ce que Dieu
fait, car il est écrit : Les petits auront peine adoucie de miséricorde,
mais il sera fait dur jugement à ceux qui se tiennent en haultz sièges. »
Maintenant demandera-t-on pourquoi Dieu en punissant, soit les
rois, soit les peuples, ne sépare pas les bons des méchans? La ques-
tion ne serait embarrassante que si le terme de tout était dans ce
monde, si c'était sur la terre que se rendît le jugement dernier;
mais il n'en est pas ainsi ; ces inégalités même qui nous frappent
prouvent qu'il est une autre vie , que l'âme est immortelle et que
nous comparaîtrons devant un tribunal vengeur ; cependant il est
rare que la justice céleste ne se manifeste pas sur la scène même du
mal ; l'histoire est remplie de ces arrêts éclatans que l'impiété ou le
fanatisme attribuent aux caprices de l'aveugle destinée.
Après avoir établi que ceux qui encouragent le mal qu'ils pourraient
empêcher en sont les nourrisseurs et méritent d'être enveloppés dans
le châtiment de ceux qui le causent, la foi fait allusion aux deux partis
qui déchirent la patrie : « O Français! s'écrie-t-elle , ô vous tous qui
avez rendu honneur aux estats usurpés et aux richesses rapinées, pour-
quoi laissez-vous ployer la gravité de vos courages à préconiser ceux
qui ne doivent ce qu'ils sont qu'à votre faiblesse ? N'est-ce pas un culte
criminel? Qui de vous, après cela, se croira digne d'être excepté de la
punition générale ? A peine quelques hommes vertueux ont-ils échappé
à la contagion , et Dieu les enlève du monde comme des cygnes sans
tache, ou fait tomber des afflictions sur eux, pour qu'ils sentent tou-
jours son pouvoir et ne songent pas à s'associer aux erreurs ou aux cri-
mes de leurs temps. Les fléaux qui désolent la France durent depuis
vingt années, et l'on s'étonne d'un si long châtiment, comme si depuis
vingt années seulement, les princes et les peuples avaient lâché leurs
cœurs à vilté et à polution d'honneur et de vie. Quand Dieu a si long-
temps supporté vos outrages, ne pouvez-vous à votre tour supporter
ses rigueurs? S'il a eu tant de patience, de quel droit seriez-vous si
impatiens? La justice est-elle donc plus difficile à supporter que l'in-
sulte!.,.
Loin de tenter une révolte insensée, craignez, en excitant l'indigna-
tion de celui devant qui tout genou doit fléchir, de redoubler sa colère ;
le bœuf qui résiste à l'aiguillon au lieu d'un coup en reçoit deux. Re-
cueillez-vous : examinez comment vous avez vécu depuis Charles V
— 44 —
qui laissa le royaume si riche, si puissant, si paisible ; avez-vous bien
usé de tant de prospérité? Ce que les pères avaient conquis par leurs
vertus, les fils l'ont dissipé par leurs désordres. La guerre civile est née
de leurs débordemens, et que de maux n'a-t-elle pas engendrés!
Tous les châteaux sont habités par des veuves ou des femmes de
prisonniers ; on ne voit partout qu'une multitude éperdue et trem-
blante comme un troupeau sans pasteur; il semble que la terrible pré-
diction du prophète s'accomplisse : Vous parlerez beaucoup , et il n'en
sera rien ; vous conseillerez souvent , et vos conseils ne seront pas
écoutés; vous marcherez comme l'aveugle qui s'en va tâtonnant le
long des murs sans savoir ni où il est, ni de quel côté il se dirige.
Français, vous êtes comme ces gens maudits qui ne pouvaient se faire
grâce les uns aux autres ; vous vous détruisez par vos propres mains
plus que par les glaives de vos ennemis; jusque dans les couches et au
milieu des tables, la discorde éclate ; vous implorez Dieu en maudis-
sant vos frères ; vous demandez miséricorde l'épée au poing.
Silence au clergé, s'il n'a pas échappé au courroux céleste! Le
clergé est coupable Voilà le schisme de Bohème qui s'avance, ce
schisme dont la racine est loin, mais dont les branches nous touchent,
et qui l'a fait venir? La dissolution des petits prêtres, la négligence
des hauts prélats; les uns ont fui les églises, les autres les conciles,
comme les mauvais enfans fuient l'école. Qui honorera leur mis-
sion, s'ils ne savent pas l'honorer? Qui respectera le sacerdoce, s'ils
en dédaignent jusqu'aux habits? Ce ne sont plus, après tout, des
prêtres que Dieu punit; ce ne sont que des hommes qui en ont
usurpé le nom sacré. Mais l'Église qui n'a rien fait est atteinte
aussi ; on viole l'autel, on le brise ?... C'est pour apprendre au prêtre
qu'il n'est ni le Seigneur ni le maître de cette église dont il tire
vanité et qu'il exploite comme son bien ?... il n'y a pas de souillure
possible pour l'autel , les mains seules qui le profanent sont souil-
lées. Anathème, analhème éternel sur les furieux qui détruisent ou
qui flétrissent le seul asile qu'ils aient au monde, le seul lieu où
l'on se réconcilie, où l'on console , où l'on espère, et qui viennent
ainsi avec leur faiblesse d'hommes provoquer la colère du Dieu puis-
sant et fort !
En abattant par la main de la foi tous les ordres de l'état aux
pieds de Dieu, Alain Chartier s'est ménagé une sublime péripétie ;
— 45 —
l'espérance relève tout ce qui se prosterne. Croire, c'est espérer.
Les patriarches ne se lassèrent ni de souffrir ni d'attendre.
La foi ressemble à l'oiseau d'Orient qui ne fait qu'effleurer la
terre ; elle plane dans les régions spirituelles; c'est sur ses ailes que
l'espérance vole et s'élève.
Le paganisme ne plaçait l'espérance que dans les plaisirs de celte
vie si fragile et si courte, dans la fortune bien éphémère, dans
la gloire bruit d'un jour; le christianisme a tout élargi, tout agrandi;
l'espérance rampait sur la terre, elle touche le ciel; que la foi se-
condée par la charité ne soit pas inerte; que l'espérance appuyée
sur ses deux sœurs s'exprime par la prière, et la colère de Dieu
s'apaisera.
Alain Chartier s'empare avec vigueur des exemples de l'histoire
universelle ; il montre le néant de toutes les religions établies sur de
fausses espérances, et faisant retomber ensuite toute cette masse
d'enseignemens sur le schisme qu'il a dénoncé, il s'efforce de l'écraser.
Deux routes s'ouvrent à ses yeux : d'un côté, le salut du pays par
la foi; de l'autre, sa ruine par l'erreur; il va jusqu'à prédire au clergé
d'horribles tempêtes, s'il ne vient pas en aide à la patrie qui souffre,
et à ses foudroyantes prophéties on croit entendre se mêler la voix
encore lointaine du prédicateur de la réforme.
Ainsi, princes ou peuples, nobles ou prêtres, l'orateur évangélique
n'a rien épargné ; il ne veut être le courtisan ni des uns ni des au-
tres, il les a chassés pêle-mêle vers l'Église, et pour réaliser toutes les
espérances sociales fondées sur la religion chrétienne, il a osé dire
à ses ministres que l'avenir était dans leurs mains et qu'ils en répon-
daient devant Dieu et devant les hommes.
Terminons par une remarque que nous recommandons à ceux
qui croient que la pensée de l'écrivain était esclave avant l'ère de la
liberté moderne ; c'est que \e Livre des trois vertus fut composé sous
les yeux même de Charles VII ; Alain Chartier était le secrétaire de
ce roi, et son indépendance aussi ferme que sage n'eut pas plus
de faiblesses pour la cour que pour les partis. A. de P.
--46-.
LZTTÉnATTTES OHISU^ALS.
LE PENTATEUQUE , traduit par M. l'abbé Glaihx (1).
II fut une époque , et cette époque n'est pas encore bien loin de
nous, où des hommes qui se disaient philosophes croyaient faire acte
de philosophie en déversant du ridicule sur ce code admirable de
croyance et de morale que l'humanité presque entière appelle le livre
par excellence , la Bible,
Ce fut là un grand crime. Honneur au dix-neuvième siècle d'avoir
repoussé la solidarité des stupides et impies dédains du siècle qui l'a
précédé ! Il a fait preuve de goût en reconnaissant que dans ce livre se
trouvent les modèles les plus parfaits de toutes les beautés littéraires
et poétiques , la source la plus épurée de toute certitude historique ,
les préceptes moraux les plus capables de perfectionner l'homme , la
philosophie la plus élevée et la plus appropriée à tous les besoins de
l'intelligence.
On ferait un beau volume en réunissant les hommages rendus aux
livres saints par les génies les plus éminens du dix-neuvième siècle.
Qu'on nous permette de citer seulement les solennelles paroles pro-
noncées par le célèbre orientaliste, le chevalier William Jones, en pré-
sence de la société asiatique de Calcutta dont il avait été le fondateur,
et qui comptait parmi ses membres toutes les sommités scientifiques
de l'univers.
(( Les discussions théologiques ne font pas partie du sujet que je
)) traite ; pourtant je ne saurais m'empécher d'ajouter que la collection
)) des traités, que nous nommons pour leur excellence les Écritures ^
)) renferme , indépendamment de sa divine origine , plus de vraie
)) sublimité _, plus d'exquises beautés, une morale plus pure^ des do-
(I) Le premier volume du Peniateuque^ contenant la Genèse, a paru. L'exécution ty-
pographique est admirable ; le caractère hébreu est d'une netteté rare. Le texte est en gé-
néral très-correct ; la traduction française marche parallèlement avec le texte, et renferme
à la fin de chaque chapitre les notes philologiques qui s'y rapportent. A l'aide de cette
traduction il sera facile de se familiariser, soi-même et en peu de temps, avec la langue
hébraïque, et avec d'autant plus de facilité que la traduction est plus religieusement litté-
rale. — Le second volume paraîtra sous peu. Le prix de chaque volume est de 7 fr. 50 c,
et par la poste, 8 fr. 75 c. — Chez Biaise, rue Férou-Saint-Sulpice, 24, à Paris,
— 47 —
» cumcns historiques plus certains , et de plus parfaits modèles d'élo-
)) quence et de poésie qu'on n'en pourrait réunir dans le même cadre
)) en mettant à contribution tous les livres , à quelque époque et dans
» quelque langue qu'ils aient été composés. Les deux parties dont se
» composent les Écritures ont entre elles une connexion qui n'offre
» aucune ressemblance dans la forme et dans le stvle avec aucune des
» productions dues au génie des Grecs, des Indiens 5 des Persans et
)) même des Arabes.
)) L'antiquité de ces monumens est incontestable et leur évidente
)) application à des événemens bien postérieurs à leur publication sont
)) Une preuve évidente de leur vérité et de leur inspiration. »
(^Discours prononcé le 2^ février 1791 à r occasion du liuiticnie
anniversaire de la fondation de la société asiatique établie au
Bengale. )
Il serait impossible de rien ajouter à ce témoignage rendu par un
homme aussi cminent et aussi profondément versé dans toutes les lit-
tératures, surtout dans les littératures orientales. Plusieurs fois dans
le courant de ses ouvrages , ^Y. Jones revient sur le caractère propre
de la littérature hébraïque en établissant des comparaisons entre la
littérature des Hébreux et la littérature indienne dont il retrouvait les
monumens. W. Jones était un homme religieux et sincèrement chré-
tien; il admirait la Bible comme littérateur et s'attachait à ses prescrip-
tions comme croyant, ainsi il possédait le sens complet des Écritures.
Mais combien peu de personnes sont dans le cas d'acquérir cette double
connaissance! Les uns, hommes d'art et de littérature, mais n'étant
que cela , payent un stérile tribut d'admiration aux beautés poétiques
de la Bible , mais ils s'en tiennent là sans pénétrer au fond ; d'autres
ne voient dans la Bible que l'expression de la pensée et de la volonté
de Dieu, des dogmes et des préceptes, sans se douter des magnificences
de la parole qui exprime cette pensée de Dieu. Les uns et les autres
sont dans l'erreur et il est urgent de les en retirer. M. Tabbc Glaire,
en publiant une traduction du F entateuque , faite sur le texte hébreu,
accomplit avec un zèle et un savoir dignes de toute sorte d'éloges celte
double mission.
M. l'abbé Glaire , dans plusieurs endroits de son travail, s'est éloigné
du sens assigne par le commun des traducteurs de la Bible : il l'avoue
lui-même dans sa préface, mais il observe que ce n'a été que lorsqu'il y
a été comme forcé par l'évidence des lois philologiques dont personne
ne lui conteste la connaissance approfondie. Considéré du point de vue
philologique, le Pentateuqiœ de M. Glaire est un travail aussi neuf
que consciencieux , et d'autant plus important que la plupart des tra-
dccl;eurs qui l'ont précédé entendaient peu ou même point du tout
la langue sainte et se trouvaient réduits à donner la traduction de la
traduction latine de S. Jérôme connue sous le nom de Vul^ate ^ tra-
duction dont l'orthodoxie est incontestable , mais qui laisse beaucoup
à désirer sous le rapport grammatical et littéraire.
Le système de traduction adopté par M. Fabbc Glaire a donc été d'a-
bord une scrupuleuse fidélité avec le texte en ce qui tient au sens. Mais il
ne s'en est pas tenu là ; il ne s'est pas contenté de traduire la pensée, il a
voulu traduire le génie de la langue et le rendre en quelque sorte sensi-
ble à travers les expressions françaises. C'est là mie tentative hardie; car
s'il est deux langues essentiellement aux antipodes l'une de l'autre, ce
sont la langue hébraïque et la langue française : l'une , concise , auda-
cieuse 5 procédant par masses et dédaignant les détails et les nuances ;
Tautre , abondante^ timide dans ses plus grandes hardiesses, sinueuse,
claire jusqu'à la mollesse et méticuleuse dans ses formes. Un mot suffit
à l'hébreu pour rendre une pensée ; le français au contraire a souvent
besoin de plusieurs phrases.
M. l'abbé Glaire a donc eu besoin d'avoir recours quelquefois au
barbarisme, à la tournure insolite, pour nous faire deviner l'expression
hébraïque. Ce système est-il bon ? Nous ne nous hasardons pas à le
décider; nous nous contentons de dire qu'il a maintenant pour lui
l'autorité de l'exemple d'un écrivain à qui on s'accorde à reconnaître
quelque intelligence du génie de sa langue, M. de Chateaubriand qui
l'a adopté dans sa traduction du Paradis perdu de Milton.
L'ouvrage delNL l'abbé Glaire convient surtout aux prêtres des cam-
pagnes. Au milieu des solitudes du presbytère, quelle plus louable dis-
traction que d'étudier dans le Pentateuquc, sous la conduite du savant
professeur de la Sorbonne , la langue qui a reçu le dépôt de la parole
de Dieu et qui la conserve intacte depuis tant de siècles! C'est dans
cette étude que leur ame acquerra celte force et cette richesse de
pensées et d'expressions qui conviennent si bien au ministre de la parole.
Pour cela, nous ne pouvons leur conseiller ni un meilleur livre, ni un
meilleur maître. Molttet.
-149 —
CHRONIQUE RELIGIEUSE.
Mort de M. le cardinal de Cheverus, — Préconisation des évêqiies de Seez et de Bayeiix.
— Sièges vacans en France. — Mort de MM. les abbés Petit-Radel , Dubois , Mariani ,
de Monseigneur Bramston , de M. l'abbc Richenet. — Retraites pastorales: Bordeaux,
Limoges, Rodez, Belley, Périgueux, Nantes, Saint-Claude, Arras, le Puy, Tulle, Saint-
Flour, Bourges, JNevers et la Rochelle. — Plantations de croix : Habarcq, Gouy, Barvin,
Plainval, Ouville. — Fête de saint Pierre célébrée à Paris par les serruriers. — Renvoi
des sœurs de la Charité des hôpitaux maritimes et de l'hospice de la Charité. — Mande-
ment de M. l'évêque de Chartres pour la réparation de la cathédrale. — Statistique du
clergé protestant en France.
Depuis quelques mois à peine le Souverain Pontife avait revêtu de la pourpre
romaine un prélat que sa haute piété distinguait plus encore que son éminente
dignité ; l'Eglise de France, fidèles et pontifes, avaient hautement applaudi à ce
choix, dont celui-là seul qui en était l'objet avait témoigné quelque étonnement;
et au milieu des hommages empressés de son troupeau , quand , touché des
honneurs qui lui étaient rendus , le nouveau cardinal exprimait naïvement la
crainte de recevoir toute sa récompense ici-bas , et disait à ses intimes amis :
H Priez Dieu que cette robe rouge ne me brûle point , » la main de Dieu qui
l'avait élevé l'a rappelé à lui, le 19 juillet. Ses diocésains ont eu à regretter leur
père, le clergé de France un de ses membres les plus illustres, le sacré collège un
de ses frères les plus vénérés.
Curé de Mayenne, chassé de son presbytère par la tourmente de 89, puis mis-
sionnaire en Amérique, évêque de Boston en 1810, de Montauban en 1822 , ar-
chevêque de Bordeaux en 1826, M. de Cheverus sut allier toujours à la piété la
plus sincère, à la foi la plus vive, à la charité la plus désintéressée, cet amour du
prochain qui fait pardonner toutes ses fautes, et que nous appellerions tolérance^
si nous ne craignions qu'on attachât à ce mot le sens dans lequel on l'emploie
généralement aujourd'hui. Simple dans ses manières , plein d'onction dans ses
discours , où il parlait en missionnaire plutôt qu'en orateur qui vise à l'effet
d'une phrase sur Tesprit , au lieu de chercher des paroles pour le cœur, il sut
toujours attirer à lui , et souvent à la religion, ceux-mêmes qui paraissaient le
moins disposés à céder à son influence. Au reste, le plus éloquent éloge du pon-
tife est dans les regrets unanimes de son troupeau, dans les larmes des pauvres
si nombreux que ses aumônes savaient découvrir pour les soulager, dans le con-
cours immense qui s'est porté à ses obsèques célébrées le 26 par MM. les é vêques de
Périgueux et de la Rochelle, et dans le touchant empressement avec lequel on
se fait porter, à Bordeaux, au nombre des souscripteurs pour le monument qu'on
doit élever à la mémoire du digue successeur de M. d'Avian , souscription dont
les listes, répandues dans les autres diocèses, comptent déjà les pins illustres
noms. — M. de Cheverus, né le 28 janvier 1768, n'avait que soixante-huit ans et
demi. Sa mort fait dans les rangs de l'éniscopat un vide nouveau, que sans doute
on se hâtera de remplir. Il est vrai que dans le consistoire du 11 juillet, M. Jolly,
curé de la cathédrale de Meaux, et M. Robin, curé du Havre, ont été préconisés,
le premier pour Séez et le second pour Bayeux; mais le gouvernement doit encore
— 50 —
pourvoir au remplacement de IMonseigneur de Gap, mort déjà depuis plus de
quatre mois, de Monseigneur de Saint-Flour, depuis trois mois et demi , de
Monseigneur de Verdun, démissionnaire, et enfin de Monseigneur de Bordeaux.
Espérons que la sagesse de ces choix justifiera le long retard qu'on met à les
faire connaître, et que l'épiscopat comptera bientôt parmi ses membres quatre
pontifes qui en seront la gloire par leur science autant que par leurs vertus.
Les rangs du clergé ont encore éprouvé d'autres pertes : M. Petit-Radel, doc-
teur de Sorbonne, ancien vicaire-général de Conserans, membre de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres , et bibliothécaire-administrateur de la biblio-
thèque Mazarine, est mort le 27 juillet, à l'âge de soixante-dix-neuf ans ; M. Du-
bois, curé de Saint-Nectaire, diocèse de Clermont, assassiné par un misérable,
le 21 juin, au moment où il sortait de Téglisc, a succombé peu de jours après à
ses blessures : on ignore les motifs de cet attentat sacrilège ; M. Mariani , vi-
caire-général d'Ajaccio, a été enlevé pendant le cours d'une visite pastorale où il
accompagnait son évêque : jeune encore, il semblait promettre au diocèse d'A-
jaccio de longs services; la mort a également frappé M. Jacques-York Bramston,
évêque d'Lsula in partibus, et vicaire apostolique de Londres , décédé à l'âge de
soixante-douze ans à peu près, à IVorthampton , et M. Richenet , directeur-
général des sœurs de la Charité , un des plus anciens prêtres de Saint-Lazare ,
mort à Paris, le 19 juillet ; cet ancien missionnaire de la Chine était âgé de
soixante-seize ans.
Qu'il nous soit permis de faire suivre cette triste nomenclature de quelques
mots plus consolans sur les cérémonies édifiantes qui, pendant quelques mois,
vont frapper tour à tour les fidèles de tous les diocèses : déjà les retraites pasto-
rales ont commencé : M. l'abbé Dufêtre, dont la vie toute apostolique est con-
sacrée en partie à ce sublime ministère, a déjà prêché celles de Bordeaux, de
Limoges, de Rodez et doit être en ce moment à Belley ; I\L Boyer, directeur de
Saint-Sulpice, se rendant d'abord aux vœux du clergé de Périgueux, a donné
deux retraites à Sarlat, puis une à Nantes, une quatrième à Saint-Claude, et doit
arriver le 30 à Arras, pour y prêcher les trois retraites que le pieux évêque offre
à son clergé en dédommagement de la longue privation qu'il a dû s'imposer jus-
qu'à ce jour ; au Puy, à Tulle et à Saint-Flour, les exercices ont été dirigés par
M. l'abbé de Bussi ; à Bourges, par IM. l'abbé Bénoin; et à Nevers, par M. l'abbé
Maillard ; j>L l'évêque de la Rochelle a voulu se charger lui-même de ce pieux
devoir. Nous rendrons compte successivement et des travaux des prédicateurs et
de l'empressement du clergé à aller se retremper dans le silence et dans la prière,
pour revenir ensuite au milieu du troupeau , et travailler avec plus d'ardeur à
défricher la vigne, souvent ingrate, confiée à sa vigilance. De quels prodiges n'est
pas capable le zèle actif d'un curé quand la prudence le dirige et quand la piété
l'éclairé I
Déjà nous avons à signaler quelques retours inespérés à d'anciennes coutumes
trop oubliées. On a vu naguère les croix abattues dans les champs , sacrilége-
ment mutilées dans les villes ; on a gémi sur des profanations dont les traces vi-
sibles affligent encore nos regards. Eh bien I cette cro-x, à laquelle tôt ou tard on
est obligé d'adresser ses prières, et qu'on retrouve avec bonheur quand le poids
de l'adversité se fait sentir; cette croix dont on a voulu méconnaître la salutaire
— 51 — •
influence sur les mœurs du peuple comme des grands, et qu'on a cru pouvoir
proscrire, reparaît aujourd'hui d'autant plus vénérée qu'on doit faire à ses pieds
une plus éclatante réparation. A Habarcq et à Gouy, diocèse d'Arras, deux cal-
vaires ont été solennellement bénis; à Bauvin, diocèse de Cambrai, une céré-
monie pareille avait attiré un immense concours ; à Plainval, diocèse de Beau-
vais , une croix a été érigée à l'entrée du village par la piété d'un honnête et
pauvre laboureur; enfin, à Ouville, diocèse d'Amiens, la même inauguration a
été signalée par le religieux empressement de la jeunesse qui , malgré le com-
mandant de la garde nationale , a voulu former une garde d'honneur, servir de
cortège à la croix et saluer son érection. Ce sont là de consolans exemples de foi
qui peuvent faire espérer encore pour l'avenir. Quand le peuple aura compris
ce qu'il a perdu à renier le culte de ses pères ; quand nos campagnes, si souvent
visitées par les missionnaires de l'impiété , se seront réconciliées avec leurs an-
ciennes pratiques ; quand on sera bien venu à faire entendre au milieu de ses
paisibles habitans quelques paroles de religion , la société n'aura-t-elle pas plus
de confiance en elle-même, et verra-t-on aussi fréquemment des crimes inouis
ensanglanter les pages de nos journaux? Et puisque nous parlons des consolations
que font éprouver ces trop rares circonstances, n'oublions pas qu'à Paris aussi,
à Paris, la ville où tant de vices sont mêlés à tant de vertus, on a tenté de faire
renaître d'antiques usages. Le jour de saint Pierre, les serruriers ont fait célébrer
à Saint-Roch une messe en l'honneur du grand apôtre, leur patron. Le curé de
cette paroisse ne s'est pas borné à les recevoir et à satisfaire à leur pieuse de-
mande ; il a voulu donner à cette solennité toute la pompe qui distingue habi-
tuellement ses offices ; il a voulu leur parler, et il l'a fait avec cette onction ,
cet entraînement et ce tact parfait qu'on ne peut lui contester. L'auditoire, fort
nombreux, composé de maîtres et d'ouvriers, a été remarquable par sa tenue
grave et modeste ; si cette coutume se répand et qu'on se garde des abus qui
accompagnaient trop souvent ces fêtes plus profanes que religieuses , sans nul
doute, et dans les grandes villes surtout , oii le pasteur est à peine connu de la
plus grande partie de son troupeau, les fruits en seront abondans.
Maispuisqu'on reconnaît enfin, quoique trop rarement, de quelle efficacité peut
être la douce autorité de la religion, puisque son empire est tel que tôt ou tard les
esprits les plus prévenus finissent par s'y soumettre, cioirait-on que l'institution
qui par son but devrait être le plus à l'abri de toute contrariété, comme par son
esprit elle est au-dessus de toutes les petites passions qui agitent les hommes, trouve
à peine grâces à leurs yeux? croirait-on qu'on se refuse encore à rendre justice aux
saintes filles de la Charité, ou plutôt qu'on ne récompense leurs anciens services
que par une mesure que nous pouvons hardiment taxer d'ingratitude? Déjà depuis
quelque temps on parle de la suppression prochaine des sœurs hospitalières qui
desservent les hôpitaux de la Marine, pour y introduire des infirmiers. Sans réflé-
chir que préposer au soin des malades des gens qui n'ont ni la pieuse compassion,
ni le désintéressement des sœurs, c'est ouvrir la porte à mille désordres, on pré-
tend les renvoyer au lieu de leur adjoindre des aides pour la régularité du service.
On pourrait se refuser à croire à ce bruit , si déjà l'hospice de la Charité de Paris
n'avait fait choix d'un économe qui, depuis plus de quinze jours, a remplacé les
boimes sœurs. Nous le demandons maintenant sans détour ; les malades seront-iU
— 52 —
mieux soignés? lesprescriptions des médecins exécutées avec une plus scrupuleuse
fidélité ? ti ouvera-t-on dans des gens à gages cette abnégation de soi-même qui ne
redoute ni les fatigues des veilles ni la contagion du mal ? Sous le rapport adminis-
tratif, la vigilance d'un économe pourra-t-elle suppléer avantageusement la sur-
veillance habituelle des pieuses filles de saint Vincent de Paul qui ne trouvaient
que dans leur conscience la récompense de leurs pénibles travaux? De grâce, qu'on
laisse au moins à la Charité la seule place qu'elle réclame comme sienne, les hô-
pitaux ; qu'on ne lui dispute pas les misères de ceux qui soufiVent ; et si c'est par
économie qu'on a fait une si déplorable réforme, qu'on cesse de spéculer sur tant
de douleurs : quelques mots de Dieu dits à voix basse au chevet d'un mourant
ne valent-ils pas mille fois mieux que de froids calculs et de prétendues écono-
mies, qui ne sont après tout qu'un prétexte. L'administration des hospices peut
consulter les malades, les domestiques, les médecins même (nous ne parlons
pas des aumôniers) ; une seule voix s'élèvera pour exprimer un regret unanime ;
n'y aurait-il pas quelque grandeur, quelque noblesse à revenir au plus tôt sur
une fausse démarche ?
M. l'abbé Cœur est en ce moment en Italie ; il vient d'être chargé par madame
la princesse de Beljoyoso de conduire au caveau de famille , dans la cathédrale
de Milan, les restes de madame la princesse douairière.
Une nouvelle, grâces au ciel exagérée, avait fait croire un moment à la des*
truction d'un des plus beaux édifices gothiques que possède la France î l'incen-
die qui, en quelques heures, a dévoré la toiture de la cathédrale de Chartres, a
fort heureusement laissé intact le corps même de cette admirable basihque. L'état
actuel de ce monument appelle de promptes et habiles réparations : le gouverne-
ment s'est hâté, il est vrai, de faire voter des fonds ; mais quand les sommes accor-
dées auront été employées pour mettre cette église à l'abri d'une prochaine des-
truction, bien des dépenses resteront encore à faire. Quelques momens ont suffi,
au désastre ; des années et des sommes énormes seront insuffisantes poui- en ré-
parer les efïets. Dans un mandement récent, le digne prélat du diocèse fait un
appel à ses ouailles et à tous les chrétiens : il les invite à s'unir pour renouveler
les touclians exemples qui furent donnés dans d'autres circonstances, et montre
combien les arts eux-mêmes sont intéressés à la conservation de cet édifice. Cet
appel sera entendu sans nul doute. Et comment l'espérance de monseigneur se-
rait-elle trompée quand, malgré les charges qui pèsent sur le chef du troupeau,
il fait suivre son nom d'une souscription de 10,000 francs, quand les membres
du chapitre souscrivent pour 25,000 francs, et la fabrique pour 10,000 francs?
Aussi déjà les ofi'randes ont-elles été abondantes : il suffit, quand on fait entendre
de telles paroles et qu'on les appuie d'une telle démarche, de désigner le but et
le motif pour être aussitôt compris.
On vient de publier une statistique fort détaillée de l'état du clergé protestant
en France ; il possède quatre-vingt-dix éghses consistoriales, disséminées dans
cinquante-cinq départemens : elles sont desservies par trois cent cinquante
neuf pasteurs et seize suffVagans ; huit places sont vacantes. Le Gard, qui compte
le plus grand nombre de réformés, a dix-sept consistoires : quelques consistoires
ont deux ou trois pasteurs seulement ; le plus grand nombre en a de quatre à sept»;
Strasbourg sçul eu 9, ueuf.— l»e$ luthériens out trente et une églises coosistoria i
— 53 —
les dont Strasbourg, qui compte vingt-quatre pasteurs, est le centre et le cheU
lieu : le nombie des pasteurs est de deux cent vingt-cinq. — Sept collèges royaux
ont des aumôniers protestans. — ^La faculté de théologie de Montauban a cinq
professeurs : celle de Strasbourg quatre seulement. — A ces chiffres, il est essentiel
d'ajouter celui des méthodistes qui, constitués de leur côté, sont cependant en-
core peu connus, mais qui bientôt rivaliseront avec leurs frères dont ils se sont
séparés. Il résulte de ce tableau que depuis 1807 les protestans, qui n'avaient alors
que quatre-ving-dix-sept ministres, en ont aujourd'hui trois cent cinquante-
neuf, et seize sufïragans : qu'ils ont obtenu l'érection de beaucoup d'églises nou-
velles et la forjnation de consistoires pour lesquels toutes les faciUtés leur ont été
accordées. Néanmoins, on peut le dire sans présomption, le nombre des adeptes
n'a pas augmenté dans la même proportion que celui des pasteurs : ils forment
encore, à peu près partout, et même dans les villes du midi, une minorité pres-
qu'imperceptible. Et cependant , que d'efforts ne font - ils pas pour pro-
pager leurs erreurs ? Animés d'un zèle qui pourrait être souvent offert aux catho-
liques comme un modèle, on les voit prodiguer les distributions de livres, de
Traités, de Bibles, chercher par tous les moyens à insinuer leurs principes. Nous
donnerons, dans un de nos prochains numéros, quelques aperçus sur les dépenses
de propagandes faites par les sociétés protestantes : puissent ces calculs et ces
rapprochemens opérer quelque bien parmi nous !
-■^ "?■""'
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
HISTOIRE DU PEUPLE DE DIEU, depuis la création du monde jusqu'à ta
prise de Jérusalem par Titus en 70 de J.-C, par h P. Berruyer, de la Compa-
gnie de Jésus ; revue, corrigée et accompagnée de notes historiques et criti-
ques, par un comité d'ecclésiastiques, sous la direction de M. l'abbé Glaire ,
professeur d'hébreu à la Sorbonne; magnifique édition, illustrée par plus de 400
GRAVURES,VIGNETTES, CULS DE lampes, LETTRES ORNEES, CARTES GEOGRAPHIQUES, CtC. ,
dessinés et gravés par les meilleurs artistes et imprimés dans le texte. — 5 vol.
grand in-S"* de 40 feuilles (640 pages) chacun, imprimés à grandes lignes (1).
Nous appelons spécialement Fattention de nos lecteurs sur le prospectus de
cette belle publication, prospectus que nous joignons à ce numéro. Nous savons
que le projet de réimprimer, en la purgeant de tout ce qui l'avait fait mettre
à l'index, le bel ouvrage du P. Berruyer, a reçu déjà de hautes approbations :
que de vénérables directeurs de séminaire en ont loué la pensée et Tout regardée
comme ime œuvre digne de Tencouragement du clergé. Le nom de M. Fabbé
(1) Chçz M. Desmç et 0% 30, rue d\\ Dragon, à Pari^.
— 54 —
Glaire répond cFailleurs des soins qui seront donnés à la révision du texte : c'est
la meilleure garantie que puissent offrir les éditeurs. Nous sommes heureux
d'être choisis des premiers pour annoncer aux familles chrétiennes un ouvrage
qui ne pouvait entrer jusqu'à ce moment dans leur bihliothèque, et que désor-
mais elles se feront un plaisir d'y admettre ; car la Bible , qu'on a répandue de-
puis quelques années avec une si grande profusion, ne convient ni à tous les âges
ni à toutes les conditions; et cependant les faits racontés dans ce livre divin ne
sauraient être trop connus. Nous recommandons avec confiance à nos lecteurs
cet ouvrage tout à la fois élégant et utile, bien convaincus que c'est favoriser
une bonne et une belle œuvre à la fois, et que le succès, que tout annonce depuis
qu'il est en question, en fera de plus lui placement de fonds avantageux, puisque
les éditeurs, voulant donner à leur entreprise toutes les garanties désirables, ap-
pelent les souscripteurs à s'en partager les avantages.
ENCYCLOPÉDIE CATHOLIQUE (1).
On comprend avec quelle réserve la Revue catholiqac doit parler de V Encyclo-
pédie catholique : conçues dans un même but, la propagation des principes reli-
gieux, et soumises à la même direction, ces deux œuvres s'adressent aux familles
chrétiennes qui ne cherchent les livres que pour y trouver quelque chose d'u-
tile. Nous nous bornerons donc à annoncer que la 4^ livraison a paru, que la 5*
sera adressée aux souscripteurs vers le 20 de ce mois, et comme l'éloge dans notre
bouche pourrait paraître empreint de quelque partialité, nous saisirons la pre-
mière occasion de communiquer à nos lecteurs un article intéressant de cet im-
portant ouvrage dont nous leur ferons connaître le plan général et les moyens
pris pour le continuer comme il a été commencé.
Philosophie de l'histoire, par Frédéric de Schelcgel^ ouvrage traduit de
l'allemand en français par M. l'abbé Lechat (2).
L'Allemagne, ce foyer de l'instruction^ qui nous a donné Ilerder, Hegel, Gœr-
res, nous devait quelque chose de mieux encore, le catholicisme appliqué à l'his-
toire ; Frédéric Schclegel, à qui M. iMichelct emprunta de si belles idées sur l'art
au moyen âge, s'est chaigé d'acquitter cette iioblc dette, et il a écrit \di Philo-
sophie de r histoire. IMais cette œuvre monumentale, saluée par tous les enthou-
siasmes de l'Europe savante, n'avait pas encore acquis en France droit de cité,
et n'était accessible chez nous qu'à de rares intelligences. Un de nos plus habiles
professeurs, versé depuis long-temps dans les sciences ontologiques, M. l'abbé
(0 Voii- aux ylniionccs.
iV 2 vol. in-S".— Prix : 12 fp., cliez Parent Dcsbafrcs, î8, l'acde Seiac-Saiut-Germain.
— 55 -
Lechat, a vu d'un c$ï\ jaloux ce trésor d't^rudition étrangère, et il vient tont
récemment d'ajouter cette précieuse conquête à nos richesses philosophiques.
Nous le remercions dès aujourd'hui de son dévouement, de son zèle infatigable.
Ce beau travail exige un examen qui ne peut trouver place dans un BuUeUn bi~
bliographique ; nous le réservons pour un de nos prochains numéros.
Précis d'histoire universelle, par MM. Schroeck et Schloetzer, Iradidt en fran-
çais et mis à la hauteur des connaissances actuelles at^ec de nombreuses annotations,
par M. HoRTUs, chef d'institution (1).
Au milieu des éditions nombreuses d'ouvrages élémentaires décorés du titre
d'Histoire unii^erselle^ il était impossible de trouver un volume qui, donnant vé-
ritablement un précis des faits généraux ou particuliers qui caractérisent les di-
verses époques de l'histoire générale de l'univers, offrît cependant une lecture
attachante, sans sortir du genre spécial des ouvrages strictement élémentaires.
C'est donc une pensée à laquelle nous applaudissons, d'avoir reproduit en fran-
çais l'excellent précis de MM. Schloetzer et Schroeck, et d'autant plus que l'ha-
bile traducteur ne s'est pas borné à le transporter dans notre langue, mais qu'il
y a joint des notes, fruit de nombreuses recherches, pour établir un rapport plus
direct entre les faits historiques et les découvertes soit plus récentes soit exclu-
sivement nationales, dont nous devons surtout nous glorifier; elles montrent
constamment le traducteur occupé du désir d'ajouter à l'intérêt qu'offre déjà
par lui-même son travail. Les notes, en général fort courtes , pleines de conci-
sion et de clarté, et dictées par un fort bon esprit, sont un heureux augure de
la manière dont doivent être dirigées les études des jeunes enfans confiés à un
maître dont les loisirs mêmes sont si utilement consacrés à leur instruction :
c'est peu, ce nous semble, de prédire longue vie à la traduction de M. Hortus ;
nous croyons pouvoir aussi prédire à son institution de bons et brillans succès.
La lyre de Marie, par l'abbé Le Guillou.
Parmi les hommes qui ont voué leur plume aux choses saintes, nous n'en
connaissons pas de plus actif, de plus constant à son culte que M. l'abbé Le
Guillou, aumônier de l'hospice de la Charité. Quand ce consolateur a rempli ses
pieux devoirs auprès de ceux qui souffrent, pour se délasser, il chante les gran-
deurs de la patronne des affligés ; c'est ainsi qu'il a déjà public plusieurs recueils
de cantiques et un petit volume, sous le titre de Mois de Marie. Il y a quelques
mois, il a fait paraître La Lyre de Marie. Pour ce dernier ouvrage, il a déployé
un grand luxe d'impression, de papier et de gravures, et dans le corps du livre
il a placé des/ac-simile de l'écriture de MM. Ed. Turquéty, Charles Nodier, Sou-
^ Il I I ■ ■_ L _ Il II ■ I II ■ ■ ■ - - - ■ ■[■■■■■J I _B__L_|
(1) Paris, cliez Taulçur, rue du Bac, 88. ^Un volume in-S*», prix : 7 fr. 5e c.
— 56 —
met. Chateaubriand, elc. ; c'est avec plaisir qu'on lit les pensées de ces écrivains
sur le culte de la Vierge. Chrétiens et poètes, ils ont trouvé que parmi les êtres
placés entre Dieu et les hommes, nul n'était plus digne d'hommages et n'inspi-
rait jnieux les poètes que t Etoile du malin, que la Reine des Anges. La Lyre de
Marie contient des hymnes, des prières et des méditations ; un parfum d'élé-
gance est répandu sur toutes ces choses saintes, et nous connaissons peu de livres
de piété qui aillent mieux dans la chapelle d'un château que celui que nous an-
nonçons aujourd'hui.
Il faut au moins placer sur la même ligne, et mettre sur le même prie-dieu,
Y Imitation de Jésus-Christ^ traduite par l'abbé Dassance. En jetant les yeux sur
ce bel ouvrage, on se réjouit de voir revenir les beaux-arts a la religion. Ceux
qui les cultivent sont bien inspirés quand ils agissent ainsi; en se plaçant sous ses
divins rayons, ils brilleront davantage, et leur génie s'échauffera de ce feu sacré...
Les auteurs de la Biographie catholique (dont nous parlerons plus tard l'ont ainsi
pensé, et ils viennent d'intercaler dans le corps de leur ouvrage de charmantes
gravures en taille-douce.
Ainsi, de plus d'un coté, ce qui embellit la vie, vient se joindre à ce qui aide
le mieux à en supporter les ennuis. C'est un grand bien, et la Revue catholique
ne manquera jamais de signaler cette alliance des arts et de la religion, quand
elle se révélera quelque part.
Il y a mouvement dans les esprits et mouvement vers le bien. Jamais la
plume n'a couru autant et si vite; jamais la prière n'a été si active ; parmi
tous les ouvrages qui sont au moment de paraître, nous en savons un, la Biblio-
thèque unif^erselle de la Jeunesse, dont M. d'Exauvillez, connu par de bons et
solides livres de piété, a conçu le plan, — La première livraison sera publiée
dans le courant de septembre prochain ; on assure que cette première livraison
contiendra une histoire de Paris, par jM. Théodore Muret, écrivain aimé du
public et qui a fait ses preuves. — Une histoire de Jérusalem, par M. Poujoulat,
qui est allé s'inspirer sur les lieux mêmes. — Des3Iéditalions,parM. d'Exauvillez.
— Et des réflexions sur les Ruines, par M. ]Setten}ent. — Il y a là des noms qui
tenteront le public. —L'ouvrage peut donc paraître. On l'attend. -
Le Rédacteur en chef, Vicomte ^^ALSH.
L'abondance des matières nous obîifjc à remettre au prochain numéro le compte-rendu
de la séance académique dans laquelle ont été décernés Its prix fondés par M. Monlhyon.
Nûus sommes charges d'annoncer à MM. les Actionnaires de /Echo de la Jeune
iFrance - Revue catholique, qu'une assemble'e générale aura lieu le lundiy 12 septembre
prochain, ii une heure après-midi, rue de Mc'nars., 5.
PARIS. — IMPRIMERIE DE PÉTIICNE ET PLON , RUE DE YAUGIRARIJ , 56.
— 57 —
DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT.
(1« article.)
On ne peut disconvenir que beaucoup d'hommes ne soient meilleurs
ou plus mauvais que leurs doctrines 5 mais cette anomalie ne prouve rien
contre la puissance de ces dernières , car l'inconséquence dans le bien
comme dans le mal, en même temps qu'elle démontre invinciblement
l'existence de la liberté humaine, n'est après tout qu'une exception.
Exception qu'expliquent du reste et notre faiblesse et la nature de notre
séjour actuel. Etablissez une parfaite harmonie entre les actes et les
croyances, et la terre ne sera plus la terre : ce sera le ciel si nous som-
mes chrétiens et l'enfer si nous ne le sommes pas.
Cependant, à quelque degré qu'il soit donné à l'individu de tomber
en contradiction avec lui-même , les masses sont toujours logiques.
Sans doute personne ne peut dire d'aucun de ceux dont elles se com-
posent qu'il ne déviera jamais de ses principes ; mais, lorsqu'elles sont
saturées d'idées morales , l'on sait du moins que les perturbateurs , peu
nombreux et faciles à comprimer , ne peuvent rien contre la sécurité
publique. Au contraire, si les passions ennemies du repos général
trouvent un appui dans les convictions , si les lois de l'éternelle morale
ont perdu leur autorité sur les consciences, le mal devient la règle,
comme autrement il serait l'exception ; la société est réduite à chercher
un dernier refuge dans l'arbitraire de la force matérielle , et bientôt ,
celle-ci devenant impuissante devant le mépris de la vie , toutes les for-
runes et toutes les existences sont à la merci de quiconque consent
à mourir.
Il y aurait folie évidente à inférer des crimes de quelques catholiques,
des vertus incontestables de plusieurs incrédules, que nos adversaires
auraient le droit d'affecter une superbe indifférence pour les vérités
religieuses. Le plus mauvais navire arrive quelquefois au port ; mais
l'assureur, fiisant usage de ce calcul des probabilités, si faux dans sort
application à un cas isolé , si vrai quand il embrasse un grand nombre
de cas analogues, n'en mesure pas moins la prime sur l'état du vais-
seau dont il garantit les risques. Rendre la société meilleure , la fortî-
Rc^'ue CaUwlique, — 15 septembre 1836. 3' numéro»
fier contre les tempêtes qui la menacent , affaiblir ces tempêtes en
domptant les ambitions et les cupidités dont elles procèdent , n'est-ce
pas dans un autre ordre donner à l'esquif que les flots entraînent au
loin une plus grande énergie de résistance? Or , relativement à chaque
citoyen , le gouvernement est un assureur qui perçoit sous le nom
d'impôt une véritable prime. Gendarmes et soldats , police et tribu-
naux, voilà les principaux agens de l'entreprise générale de sûreté, et
ils son*^ d'autant plus nombreux , ils coûtent d'autant plus , le contri-
buable est d'autant plus grevé que ses biens et sa personne sont expo-
sés à de plus grands dangers. Diminuer les chances de perte , c'est
opérer un véritable dégrèvement ou du moins le rendre possible, et
certes, au moment où la moitié de la France est payée pour garder
l'autre , il est temps d'aviser aux moyens de réduire les risques qui
rendent si onéreuse la conservation de la tranquillité publique.
Alors même que les théories anti-chrétiennes joindraient au charme
qu'y trouvent le voleur et l'assassin l'attrait de la vérité , elles n'en
auraient pas moins le terrible désavantage de multiplier à l'infini les
dépenses gouvernementales de la société , en sorte qu'abstraction faite
de tout autre considération , les contribuables sont personnellement
intéressés à en arrêter le progrés. Us doivent même se presser , car
d'induction en induction les mécontens de la société , les hommes
qui n'y trouvent pas ou qui ne peuvent s'y faire une position à leur
guise sont parvenus au dernier terme de leur fatale logique. Sans foi
dans une autre vie, ils ne voient dans la mort qu'un sommeil éter-
nel , et le sommeil éteint la souffrance. Selon leurs croyances , mieux
donc vaut mourir que vivre malheureux, et dès -lors ils devaient se
diviser en deux écoles: l'une de Lacenaire, école dégoûtante et abjecte,
cherche dans le crime la joie d'une passagère volupté et dépose froide-
ment sur l'échafaud , en joueur trahi par le sort , la vie qui lui ser-
vait d'enjeu ; l'autre , plus noble , mais aussi plus dangereuse , ne se
résigne au suicide qu'autant qu'une pensée de haine ou de vanité
ne vient pas lui signaler une victime. C'est elle qui arme la main
de ces Samson modernes dont l'audacieux désespoir cherche, dans
le renversement de l'édifice social , un dernier plaisir et bien souvent
une dernière espérance. Que peuvent les lois humaines contre de pa-
reils êtres ? Elles n'ont à leur opposer que le bourreau et ils jouent
avec sa hache. Certes, ce qui se passe aujourd'hui 5 les profondes
^ 69 —
alarmes qu'inspirent les amans de la mort à quiconque redoute l'a-
narchie doivent faire comprendre aux plus furieux antagonistes du ca-
tholicisme que, sous peine de perdre bientôt tout ce qui les attache
eux-mêmes à l'existence , ils sont tenus de lui rendre son ancienne
action, et de lui permettre enfin de sauver une seconde fois le monde.
Admettons qu'en multipliant ses agens salariés la société puisse pro-
longer quelque temps encore sa pénible agonie , et les frais toujours
croissans d'une force armée toujours plus nombreuse finiront évidem-
ment par absorber toutes les ressources du pays. Elles ont un terme
et le mal n'en a point ; car de nouvelles générations ajouteront sans
cesse leur poids aux charges de l'état, et l'on peut déjà prévoir l'épo-
que où la multitude des incrédules sans place et sans fortune sera telle
qu'un double budget ne suffira plus pour la contenir. La sécurité gé-
nérale, ce premier besoin de toute société, est donc, même dans l'hy-
pothèse la plus favorable , un bien qui finira nécessairement par nous
échapper, si les enfans qui seront bientôt des hommes reçoivent l'en-
seignement auquel les deux écoles dont nous venons de parler doivent
déjà tant de disciples. L'incrédule, aussi peu que le catholique, se
dissimule les dangers de l'avenir et leur cause. Il sait que dans l'ordre
d'idées où il a le malheur d'être entré il n'a rien à répondre aux
effrayans sophismes de Lacenaire, et qu'il éprouve je ne sais quelle
stupeur devant l'énergie d'Alibaud. Autant que nous, il désire que
ces deux types disparaissent du monde , et , aussi bien que nous , il
sait que la religion peut seule les en chasser. Mais la religion elle-
même n'y parviendra qu'autant qu'elle exercera une influence di-
recte, suprême, exclusive sur les jeunes intelligences dont la future
et dogmatique perversité blesserait à mort toutes les fortunes. Si les
conversions demeurent possibles au sein d'une profonde corruption ,
elles sont nécessairement rares. C'est un à un que l'on ramène les
hommes au bien , mais c'est en masse que l'on y conduit les enfans.
Le catholicisme donc, si puissant qu'il soit à l'égard des individus, ne
peut améliorer la grande classe des adultes, le temps lui manque pour
la régénérer tout entière, et, à la prendre dans son ensemble, elle
passera avant que les croyances n'aient pu changer; mais il façonnera
à son gré les générations naissantes pourvu qu'on les lui livre. Que la
police donc se charge des hommes laits et le clergé des autres.
Orj nous ne parlons point ici en catholiques qu'anime ou qu'aveugle.
— 60 —
si l'on veut, Tamour de réternelle vérité. Français, nous voyons les
orages qui menacent la patrie, et les orages nous voulons les écarter à
tout prix. Si quatre cent mille hommes ne suffisent point pour protéger
le pays contre des doctrines que nous n'avons nul besoin de qualifier
ici ; si une autre armée d'agens de police, de gendarmes et d'espions
est encore nécessaire , que sera-ce dans vingt ans lorsque les doctrines
auront reçu les renforts que chaque année leur amène ? Nous adjurons
ceux qui ont profité de la prostration du juste devant l'injuste, de se
demander, la main sur la conscience, s'ils peuvent garder les biens
qu'ils ont acquis à l'aide des théories qui les leur ont donnés. Ne com-
prennent-ils pas que cette fortune , ces honneurs qu'ils prisent tant;
échapperont bientôt soit à eux, soit à leurs familles , s'ils n'en deman-
dent la conservation à des doctrines d'une autre nature? ils ont exprimé
de l'incrédulité tout ce qu'ils en estimaient ; eh ! malheur à eux si d'au-
tres les imitent. Nous , par conscience , eux , par intérêt , nous avons
tous un égal besoin d'un enseignement nouveau, enseignement qui
purifiera l'air que respirent nos enfans. Que deviendrons-nous si en
arrivant à l'âge viril ils allaient augmenter le nombre des malheureux
qui se font une horrible joie d'accoupler l'assassinat avec le suicide?
Elevée chrétiennement, et elle ne peut être élevée chrétiennement
que par le clergé , la jeunesse apportera dans le monde , avec les
craintes et les espérances d'une autre vie , un frein qui ne coûtera rien
à l'État. Et les excès où elle tombera encore n'auront plus ce caractère
antisocial qui distingue aujourd'hui la plupart des forfaits. Les derniers
actes , les dernières paroles de l'homme qui meurt en public ont une
incomparable éloquence , car l'ame se montre alors à nu, et les
croyances qui descendent sur la foule du haut de l'échafaud trouvent
de nombreux prosélytes. La société souflVe peu des crimes suivis
d'un repentir hautement avoué. Ce qui la perd , ce qui la tue, c'est le
crime insouciant de la mort, et se glorifiant à son heure suprême du
sang qu'il a versé. Cette effrovable prédication du supplice ne sera
plus qu'un phénomène exceptionnel lorsqu'une foi vive se sera déve-
loppée avec chaque intelligence, et ce phénomène n'inspirera qu'une
profonde horreur. Voulez-vous en finir avec les cours de dépravation
ou de meurtre qui se font sur la place publique, au milieu des multi-
tudes qui environnent l'instrument de mort? Éloignez de vos enfans
les maîtres dont la raison est faussée par l'incrédulité, qui sans en
— 61 —
comprendre les conséquences, se complaisent dans les doctrines dont
Lacenaire et Alibaud ont fait une application à la fois si effrayante et
SI rigoureuse.
Il ne s'agit plus de perfectionner la société, mais de la sauver, et le
besoin qu'elle a de vivre, ou plutôt la conscience qu'elle a de ce besoin,
assure aux catholiques une franchise de parole et une liberté de con-
seil qui leur avaient été refusées en des temps assurément meilleurs.
Sous ce rapport, un progrès immense a été fait, et nous devons à la
fois le reconnaître et nous en prévaloir. Avant la révolution de juillet,
les huées du libéralisme auraient accueilli celui d'entre nous qui eut
osé réclamer l'intervention directe , universelle du clergé dans l'ensei-
gnement; aujourd'hui les choses ont changé, car, parmi nos anciens
adversaires, la fraction conservatrice, ceux qui ont plus à perdre qu'à
gagner à de nouveaux bouleversemens^ n'ignorent pas que tout sera pro-
chainement perdu , si l'autre fraction continue à recevoir l'adhésion
d'une jeunesse impie. Elle est donc condamnée, sous peine de périr,
à travailler au triomphe de nos croyances, et cela en vertu de la seule
loi de justice dont elle admet l'existence , de cette nécessité qui jus-
tifie tout , selon M. Guizot. Certes , ce n'est ni par amour du prêtre
qu'elle conserve son nom sur le budget , ni par un respect abstrait de
la morale qu'elle consulte nos évéques sur la future organisation de
l'enseignement secondaire. Au fond, les libéraux conservateurs, les
libéraux du pouvoir sont ce qu'ils étaient. Ils ne voient dans le clergé
qu'une sorte de gendarmerie spirituelle dont ils ne peuvent se passer,
et le salaire qu'ils lui jettent est la solde d'une milice qu'ils avaient
long-temps réputée inutile, mais dont ils connaissent à présent l'indis-
pensable utilité. Ainsi , nous pouvons leur demander tout ce qui leur
est nécessaire , toutes les conditions de leur propre salut ; et quoi de
plus nécessaire à la durée de leur bien-être , à la perpétuité des jouis-
sances dont ils s'enivrent, qu'un enseignement exclusivement catho-
lique ?
Afin de devenir ministre , M. Thicrs avait écrit son histoire de la ré-
volution; afin de demeurer ministre, il vient d'en interdire la lecture
dans nos collèges, Si la plus rebelle des vanités, la vanité de l'écrivain, a
pu s'incliner à ce point devant les exigences de l'homme d'État, que
ne pouvons-nous espérer quand r.oiis puleruns au nom de ces exi-
gences, lorsqu'au lieu d'invoquer la loi divine, nous en appellerons
— 62 —
à des besoins tout matériels . il est vrai^ mais dont la réalité est si vive-
ment aperçue par ceux qui ne croient pas en Dieu? Ces mêmes
hommes qui insultaient naguères à nos croyances, n'ont ils pas voté plus
tard, et à l'unanimité, jusqu'au dernier écu que coûte un chapeau de
cardinal ? Sachons enfin ce que leur impuissance sociale nous donne de
force, et ne craignons pas de parler haut, maintenant que pour eux
nos paroles sont des paroles d'espérance. Jadis, un gouverneur de
Saint-Domingue refusa les troupes que la métropole allait lui envover.
Il demanda des prêtres , et la résignation sortie de leur parole pacifia
les Nègres et rendit à la plus belle des colonies françaises une tran-
quillité que des missionnaires d'une autre espèce devaient plus tard
lui ravir pour toujours. Voilà ce que coûte la paix qui vient du ciel, le
pain de quelques hommes vêtus d'une robe noire. Les périls de la so-
ciété ont leur cause première et rédicule dans la région des intelli-
gences, région où ne pénètrent ni les agens de police ni la force armée.
Seuls , nous pouvons lutter corps à corps contre le mal , et à présent
qu'il est connu , pareils au médecin qui possède non l'amour, mais la
confiance du malade , nous pouvons mettre à nos services le prix que
nous voulons.
Or, la paix ne peut être que le droit d'administrer le remède, et le
remède lui-même n'est autre que la liberté de l'enseignement. Qui dit
liberté suppose à tous le droit égal de faire, et telle est l'importance
de l'éducation que la liberté appliquée à l'enseignement rencontre
deux sortes d'adversaires : les uns , les hommes du pouvoir , ceux même
d'entre eux qui éprouvent au plus haut degré le désir de faire péné-
trer les idées morales dans nos écoles , reculent devant un principe
qui enlèverait à leur contrat la meilleure partie du domaine de la fa-
mille , et ils s'imaginent encore qu'à l'aide de meilleurs choix ils par-
viendront à sanctifier les asiles où l'intellio^ence de l'enfant reçoit ses
premières impressions scientifiques. Les autres, catholiques de convic-
tion, s'effraient de la liberté d'enseignement, parce que à coté d'écoles
chrétiennes qui surgiraient bientôt, ils en rêvent d'autres où l'athéisme
dogmatiquement professé substituerait à l'insouciance des choses
saintes une haine ardente, implacable. Nous osons le dire , ils se trom-
pent également. Quels que soient les soins de l'ad.iiinistration , jamais
des laïques , jamais même des prêtres, réduits à la qualité de fonction-
naires, n'apporteront cette surveillance de toutes les heures qui s'étend
- Ô3 --
même de professeur à professeur, surveillance sans laquelle la cor-
ruption finira toujours par arriver jusqu'aux élèves. M. Pelet de la
Lozère oserait-il se vanter d'intentions plus pures que celles qui ani-
maient le vénérable évéque d'Hermopolis ? Et cependant!!!
Ainsi le gouvernement est réduit à choisir entre la conservation des
abus actuels, sa ruine future avec celle de la société, et le principe de la
liberté absolue de l'enseignement. Car, lui , il ne se fait point illusion
sur les conséquences de cette liberté , et la terreur qu'elle lui inspire
n'a rien de commun avec les craintes de plusieurs de nos amis. Que
ceux-ci se rassurent. Le clergé n'a à redouter aucune concurrence
sérieuse, ni surtout aucune concurrence durable. Sans doute, dans
un autre état social , nous voudrions que le droit de propager l'erreur
fût refusé à tous. Toutefois, aujourd'hui, l'on ne peut raisonnablement
demander à la loi humaine d'aller jusque-là; et, grâce à Dieu , nous
n'en avons nul besoin. Que nous importe l'octroi légal et dès-lors
transitoire d'un privilège que nous posséderons en fait le jour où la
France sera rentrée sous l'empire du droit commun ?
Dans un second article , nous montrerons que la liberté de l'ensei-
gnement n'est en réalité que le monopole de l'enseignement au profit
du clergé. De Coux,
Prof, d'économie sociale à l'université de Malines.
Dans les années 997 , 998 et 999, le monde chrétien était parcouru
en tous sens par de saints anachorètes qui s'étaient arrachés à la paix
de leur solitude pour prophétiser aux peuples la fm du monde , qu'ils
croyaient proche.
Ces pieux et simples solitaires s'en allaient criant :
Malheur! malheur, voici venir la fin des temps, les mille années
vont être révolues tout-à-l'heure î l'avènement du fils de l'homme sera
demain. Faites pénitence , prosternez-vous , priez , pleurez et couvrez-
vous de cendres.
Et quand ces saints qui passaient leurs jours et leurs nuits h con-
verser avec le Seigneur, roi des siècles ^ venaient à parler ainsi, les
— 64 —
habitans des villes et des cités, des bourgs et des hameaux, étaient tout-
à-coup saisis de crainte et de tremblement, car ils étaient convaincus
que ce n'était pas sans mission que les fils inspirés du désert étaient
sortis de leurs retraites pour annoncer la fin du monde.
Devant leurs paroles, tout plaisir et toute joie se taisaient , les po-
pulations restaient muettes et consternées sur leur passage , et ce
n'était pas seulement le menu peuple... Papes et empereurs, princes ,
rois, magistrats, chevaliers, villageoises et grandes dames, tous
n'avaient qu'une pensée , celle de fléchir le ciel et de se le rendre fa-
vorable au grand jour du jugement dernier.
En ce temps-là, en 999, cette croyance de la prochaine fin du
monde était si générale , et les nations si convaincues que le boulever-
sement du globe était imminent et que les étoiles vacillantes allaient
tomber du firmament pour embraser la terre , (\ue les hommes ne se
donnaient plus la peine de se bâtir des demeures , car ils prévoyaient
déjà le jour de la destruction de l'univers.
Oh ! il faudrait avoir la foi vive de nos pères pour se faire une idée
dé l'anxiété et des angoisses qu'hommes et femmes, enfans et vieillards,
maîtres et serviteurs, forts et faibles, grands et petits, éprouvèrent
quand la dernière heure de l'an 999 fut prés de finir ! quand la pre-
mière heure de l'an 1000 fut au moment de commencer!
Alors, dans toutes les villes, c'était déjà comme le silence des tom-
beaux, toute affaire humaine avait cessé : l'ambition était à bout de
ses rêves, l'hypocrisie avait usé tous ses masques et laissait voir ses
frayeurs et ses remords, l'avarice regardait ses trésors en se répétant
avec désespoir : Ils ne pourront me suivre ! pensées voluptueuses de
plaisir nulle part, craintes et frayeurs partout La terre ne respirait
plus. Gomme un coupable , dans l'attente de la sentence qui va sortir
de la bouche du juge !
Enfin, la dernière heure des mille années révolues depuis la nais-
sance du Christ sonna ! Et la terrible trompette de Tarchange
du dernier jugement ne s'y mêla pas, et là terre ne trembla pas, et
le craquement de la grande machine ne se fit point entendre ! et les
étoiles ne tombèrent point du ciel , et le premier soleil de L'an mille
UN se leva comme à l'ordinaire , car Dieu permettait encore au temps
de poursuivre son cours, et les prophètes qui étaient venus dire aux
hommes que i?otre monde allait disparaitn^e comme la tente du vova-
— 65 —
geur que la tempête arrache des sables et emporte dans l'air , s'étaient
trompés.
L'heure suprême n'était pas venue.
En ces temps-là, comme aujourd'hui, les hommes passaient rapi-
dement de la tristesse à la joie , de la crainte à la sécurité , de la péni-
tence à la dissipation. Aussi , quand ils curent acquis la conviction que
le monde allait continuer comme par le passé , il y eut un délire gé-
néral ! mais ce délire ne fut pas stérile comme il le serait de nos jours;
dans l'ivresse de la joie que ressentirent les chrétiens d'alors, il y eut
un vif sentiment de gratitude. Les populations entières coururent aux
temples pour remercier Dieu , et dans leur reconnaissance ne trou-
vèrent point assez d'autels! C'est de ce besoin , c'est de cette époque,
de l'année looi , que datent beaucoup des églises existant aujourd'hui.
La génération se releva subitement comme échappée tout entière
h la destruction , et dans un moment d'actions de grâces , on la vit se
précipiter dans les sanctuaires et embrasser les autels; ce sentiment re-
ligieux porta ses fruits, les rois et les hommes puissans l'avaient par-
tagé, ils donnèrent l'exemple; du nord au midi de l'Europe, des
frontières de la Germanie aux côtes de l'Océan , on vit s'élever en foule
desédifîces consacrés au service de Dieu : c'étaità qui se surpasserait dans
cette lutte pieuse, et, pour nous servir de l'image singulière mais éner-
gique d'un témoin oculaire (i) , on eût dit « que le monde , en s'agi-
» tant, eut rejeté ses vieux vètemens pour se couvrir d'un blanc
)) manteau d'églises » : Eimt enim ut sic niuîidus executiendo semel ,
j^ejccta vetustate y passiin candidam ecclesiarum vestem induerit.
Nous venons de le dire tout-à-l'heure , dans ce grand mouvement
de reconnaissance envers le Créateur , qui venait de consentira laisser
vivre encore ses créatures , il n'y avait pas que le peuple ; oh ! non ,
dans ces temps, les porteurs de couronnes priaient comme les /wrz-
nans. Et voyez comme ceux qui avaient été forts pendant leur vie,
ceux qui avaient conquis avec le glaive , s'applaudissaient sur leur lit
de mort d'avoir élevé des églises et des monastères; écoutez Guillaume-
le-Conquérant au moment de passer de vie à trépas : voici ce qui
l'occupe.
(( x\vec l'aide et le secours de Dieu, dit-il , neuf abbayes de moines
(l)GlabcT Ùadulphc.
II. C — 3*-' numà'o.
— 66 —
qui avaient été fondées p:ir mes pères, ont par mes soins reçu de l'ac-
croisscment , et se sont glorieusement embellies des dons que je leur
ai faits , depuis que je gouverne le duché. Dix-sept couvens de moines
et six de religieuses ont été bâtis , l'office divin s'y fait journellement
avec pompe , et d'abondantes aumônes y sont distribuées pour l'amour
du roi suprême. » .
Beaucoup des plus belles églises que l'on admire aujourd'hui da-^
tent de cette époque, véritable époque de renaissance 'y car après la
terreur dont avait été frappé le monde^ quand il s'était cru près de
sa fin , c'était comme s'il renaissait , comme si une nouvelle vie lui
venait, alors qu'il voyait, qu'il s'assurait que Dieu lui permettait
d'exister encore, et que des jours succédaient à des jours.
Ce serait une curieuse, une touchante histoire a faire, que celle
de toutes ces vieilles églises, et l'on serait sûr d'intéresser le lecteur
si l'on racontait bien l'origine de chacune d'elles. Ici, où vous
voyez cet autel élevé à un Dieu de paix , un roi , au casque couronné_,
un roi encore armé et couvert de la poussière du combat, sur le
champ de bataille où il a vaincu, a marqué avec son épée rougie le
lieu où il faisait vœu de bâtir une église.
Ailleurs, c'est une duchesse de Normandie, Mathilde, qui, appre-
nant que son glorieux époux, Guillaume-le-Conquérant, vient de
vaincre à Hastings , consacre à Dieu une chapelle et un prieuré sous
le nom de Bonne-Nouvelle.
Dans cette vallée si solitaire et si tranquille, au milieu d'une belle
nuit étoilée, la reine des anges est apparu à des pèlerins, et leur a dit :
Élevez-moi ici un autel parmi tous les lys qui croissent dans ce champ,
et quand vous viendrez me prier dans cette solitude, vous m'appelle-
rez Nolre-Dame-des-Lys.
Et cet autre oratoire qui se voit de loin sur la côte de llonfleur , c'est
la chapelle de Notre-Dame-de-Grâce ; c'est là qu'est Tautel aimé des
matelots, c'est là qu'ils viennent appendrc aux saintes murailles leurs
tableaux d'ex voto , après leurs périls et leurs naufrages. La première
chapelle qui a été vue sur la montagne qui domine Honfleur avait été
bâtie par un duc de Normandie , Richard , qui, s'étant ti'ouvé en dan-
ger sur mer, fit le vœu de bâtir sur le rivage trois églises en l'hon-
neur de la sainte Vierge, s'il échappait au péril qui le menaçait.
Ayant obtenu la grâce qu'il demandait , il fit élever Notrc-Dame-de-
— 67 —
la-délivrance près de Caen , Notre-Damc-de-Gràce près d'Honfleur,
et Notre-Dame-de-Pitié sous son château d'Harfleur.
Cette chapelle de Notre-Dame-de-Grâce, bâtie par Richard-le-Ma-
gnifique à quatre cents pieds au-dessus de la Seine, n'existe plus; un
tremblement de terre a fait ébouler dans les eaux le terrain sur lequel
elle avait été construite.
En 1602, ce ne fut plus un magnifique prince qui fît rebâtir la
chapelle, mais un nommé Gonnier, employé au grenier à sel. A cet
humble nom il faut joindre ceux de M. de Fontenay et de mademoi-
selle de Montpensier, fille du révérend père Ange de Joyeuse, qui
s'était fait capucin après la mort de sa femme.
Il y a un proverbe trivial qui dit : Les murs ont des oreilles. Moi je
voudrais que les murailles de nos plus vieux, de nos plus beaux monu-
mens pussent parler... Quels élans de foi, de piété, de gratitude,
elles nous raconteraient. . ?
A quoi bon explorer des pays ? A quoi bon visiter de vieux édifices
et aller saluer des ruines _, si on ne leur demande pas : — Ql'avez-
vous vu ?
Moi, j'ai la manie d'interroger jusqu'à la plus petite pierre taillée
ou sculptée, jusqu'au plus mince personnage que je trouve dans les
lieux que je vais visiter.
Sous le porche de la chapelle de Notre-Dame-de-Grâce, je ques-
tionnai une femme qui vend des chapelets , des images et des bou-
quets bénis ; je la priai de m'expliquer un des ejc voto que je venais de
voir appendu aux murs de l'oratoire.
Voici ce qu'elle me raconta : madame Nollent d'Herbetot avait chez
elle sa famille rassemblée , on était invité pour un baptême.... On at-
tendait avec impatience, on comptait les jours, enfin madame d'Her-
betot accoucha.... mais d'un enfant mort!... Les parens s'étaient
réunis pour une fête , les voilà qui vont pleurer avec la pauvre mère !
Pleine de confiance dans Notre-Dame-de-Grâce, la jeune mère chré-
tienne ne voulut pas que l'on fit un petit cercueil pour son enfant.
Mettez-le, dit-elle, dans une corbeille^ avec des roses blanches, et
allez le déposer sur l'autel de Notre-Dame-du Rosaire. Quand il sera
là , devant la Vierge mère , vous tous, mes amis , qui étiez venus pour
vous réjouir avec moi , tombez à genoux et priez. Priez avec ardeur
que mon nguveau-né soit rendu à la vie et à mon amour. Ainsi que
— 68 —
madame cl'Herbetot l'avait voulu, il fut fait. L'enfant ne donnant,
aucun signe de vie fut porté à Li chapelle et déposé sur l'aulel du
Rosaire. Alors on commença les litanies de la sainte Viero^e... Oh!
vous devinez avec quelle ferveur tous les parens de l'accouchée
priaient ! déjà on avait dit :
Mater Christi!
Mater amahilisl
Mater Salvaioris!
Et tous les yeux fixés sur la corbeille n'avaient vu aucun mouve-i
ment — La pauvre petite créature restait immobile comme une petite?*
statue de marbre , et chacun voyait avec anxiété les litanies avancer.
Encore quelques appellations à la sainte Vierge, et la prière qui devait
ressusciter l'enfant serait finie
Le prêtre en était presque aux dernières paroles , déjà il avait i
chanté d'une voix émue. •>
Stella matuthial
Salus infirmovum !
Et sur l'autel aucun mouvement
Il avait continué :
RcJ'ugiiim peccatoruml '
Consolatrix afflictoruml
Hien... Rien encore... On allait désespérer , quand soudainement ,
miraculeusement à ces paroles :
Rcgina angelonim !
le petit ange leva ses mains vers lu Reine des anges.
Oh! alors que de joie dans la chapelle de Grâce, et quels inefi'ables
délices au cœur de l'accouchée quand on lui rappoi'ta son enfant!
Vous le voyez, l'oratoire de la Montagnc-de-Gràcc nous a donné
un souvenir d'enfance et de maternité.
Voici un souvenir d'un autre genre, un souvenir de guerixî et de
liberté encore raconté par une église, écoutez : V,
Il s'est passé jadis dans la magnifique abbaye de Saint-Étienne de
Caen un trait bien connu dans les annales de Normandie, et qui
montre quel était le pouvoir de celte clameur de liaro^ que des éty-
— 69 —
luologistes veulent faire dériver de ce cri lia ! roi. en mémoire de
Ilollon.
Le conquérant de l'Angleterre, le puissant Guillaume venait de ter-
miner sa carrière de prince et de soldat; sur sa couche de douleur
il venait de faire entendre et de sages conseils à ses fils , et de pieuses
paroles de foi et de repentir... Son corps, tout cadavre royal qu'il
était , restait abandonné , et celui qui avait conquis [un glorieux trône
allait manquer d'un tombeau , quand un gentilhomme normand
nommé Herluin se chargea des obsèques et fit transporter les restes
de son ancien maitre à la sépulture qu'il avait désignée.
Le convoi de Guillaume-le-Conquérant approchait de l'église de
Saint-Étienne, magnifique sépulcre que le prince chrétien s'était
choisi. Toutes les pompes de la religion, tous les hauts dignitaires du
clergé, Guillaume, archevêque de Rouen, Eudes, évèque de Bayeux,
Gilbert d'Évreux, Gérard de Seez, Gerbert de Saint-Wandrille, Gui-
tard de Jumiéges, Nicolas de Saint-Ouen, tous prélats ou abbés puis-
sans et de haute renommée, escortaient le cercueil.
La procession funéraire s'avançait lentement entre deux haies de
peuples; on n'entendait que le glas des cloches et le chant des prêtres. . .
Tout-à-coup un bourgeois de Caen, nommé Ascelin, se jette à ren-
contre de la châsse royale , en criant Haro ! Haro!
A ce cri , tous s'étonnent et s'arrêtent, et Ascelin élevant la voix fait
entendre ces paroles sous les voûtes sacrées :
« La place où vous voulez enterrer ce corps est h moi! Le roi,
)) n'étant encore que duc, en a dépossédé mon père pour construire
» ce monastère. Je réclame mon terrain, et jem'oppose à ceque l'usur-
)) pateur y soit inhumé. »
A cette voix, le cercueil qni allait être descendu dans la fosse est
déposé sur les dalles du sanctuaire, l'inhumation est suspendue. On
examine la réclamation d'iVscelin ; elle était juste : et avant de confier
à la tombe la dépouille du monarque le plus puissant de la chrétienté ,
il fallut compter au bourgeois de Caen le prix de la terre où le roi
avait voulu dormir.
Nos temps modernes et constitutionnels n'offrent pas beaucoup
d'exemples plus frappans de respect à la propriété.
Je le répète, les églises du catholicisme sont de tous les témoins
des siècles passés ceux qui peuvent nous redire davantage : elles ont
— 70 —
à nous parler delà vraie liberté, de la véritable indépendance, et de la
seule égalité qui soit désirable dans la société. N'est-ce pas là que le
riche et le pauvre , que le roi et le mendiant s'agenouillent à la même
table et appellent Dieu Notre Père ? N'est-ce pas sur le seuil d'une
église qu'un pape a dit a un empereur : Fais pénitence , et tu
entreras !
N'est-ce pas dans les sanctuaires, en face des autels, que les mo-
narques qui recevaient le sacre de la royauté juraient de faire bonne
justice à leur peuple ?
N'est-ce pas la que le prêtre leur disait comme aux simples hommes :
Souvenez-\^ous que vous êtes poussière, et que vous retournerez
en poussière ?
N'est-ce pas là que la voix de la religion répétait aux puissans du
monde : Dieu seul est grand?
N'est-ce pas là que l'on enseigne aux heureux la compatissancc
envers ceux qui sont dans l'adversité? et à ceux qui sont dans la
misère la résignation? — Oui, toute histoire, toute morale, toute
poésie se rattachent à nos églises; et le voyageur, le poète et le mo-
raliste font bien de les visiter , car là ils trouvent toujours des émo-
tions pour le cœur , et des ailes pour élever leur esprit.
Vicomte Walsh.
Chez nous, c'est une vieille habitude; d:ihs toutes nos explorations, nous nous sommes
toujours fait raconter les histoires des châteaux, des chapelles, des abbayes, des églises,
des débris, des ruines que nous avons visités. Aussi nous pouvons assurer que V Histoire
des Moinimcns religieux de notre vieille France chrétienne serait une ravissante histoire;
nous l'avons entreprise, et de temps eu temps nous en donnerons des fragmcns aux lecteurs,
de la Revue Catholique.
— 71 —
as^^a^a©^!?
ET
RÉTABLISSEMEIVT DU CULTE EIV FRANCE,
Les révolutions politiques ne s'accomplissent jamais sans jeter une
grande perturbation dans les esprits; en frappant la société au cœur-,
elles l'atteignent aussi à la tête, et rien de plus difficile à guérir que
cette congestion intellectuelle qui bouleverse toutes les croyances, tous
les principes, toutes les idées.
Le triomphe remporté sur le droit établi , quel que puisse être le
prétexte ou la cause de l'agression , n'ébranle pas seulement l'autorité
de la loi, il fait chanceler l'autorité de la morale , et il est rare que
l'audace encouragée par la victoire s'arrête aux choses de la terre ; la
religion , qui devrait toujours rester en dehors des luttes humaines et
n'être exposée comme les flèches de ses temples qu'aux foudres du ciel,
voit le feu de la sédition , après avoir couru autour d'elle , gagner le
sanctuaire et menacer jusqu'au tabernacle. Il n'est pas d'erreur, pas
d'utopie , pas d'absurdité qui ne saisisse avec empressement dixns une
révolution l'occasion de se produire: c'était le jour attendu, l'heure
promise, il faut qu'on en profite ; dés qu'une voix crie : u Nous avons
table rase, )) chacun se hâte d'apporter ses idées, c'est à qui remplira
le vide et fera flotter son drapeau sur la société nouvelle. On n'agirait
pas autrement si , au lieu des vieilles nations de l'Europe , il était ques-
tion d'un peuple vierge découvert tout-à-coup dans quelque solitude
des mers ; des plans d'éducation sociale jaillissent au hasard des ima-
ginations en travail; il va concours d'extravagances, souvent même
de crimes, et le niveau sacrilège qui croit pouvoir passer sur tout, parce
qu'il a écrasé l'œuvre de l'homme, vient se briser avec éclat contre
l'œuvre de Dieu.
Le temps où nous vivons semblait avoir, dans son indifférence en
matière religieuse , un préservatif infaillible contre cette contagion de
l'anarchie ; il est loin d'y avoir échappé cependant : les fiiits d'une
autre époquç ont reflué vers nous ; le torrent qui s'est débordé a roulé
— 72 —
autant de limon que de débris, et, tandis que l'eau baisse et se retire, on
se demande avec ctonnement ce que l'ont là ces dépôts impurs qui
affligent la vue et corrompent l'atmosphère. Laissez de côté , si vous
le voulez , tous ces révcs philosophiques dont la seule ambition est de
se réaliser en sectes et qui ne peuvent y parvenir , mais voyez ces sys-
tèmes plus avancés et moins indigens qui ont un sacerdoce et des autels
en attendant une religion ; ne reconnaissez-vous pas là les conceptions
déistes ou théophilan tropiques d'une autre époque !
Spectacle étrange! toute l'hérésie qu'on nous montre s'épuise sans
pouvoir faire un schisme ; la foi manque au prédicant comme au néo-
phyte ; on ne distingue pas même une idéologie sincère au fond des
paroles ou des actes : n'est-il pas sensible que, sans espoir d'édifier, on
ne songe qu'à détruire , et que tous ces cultes , soutenus avec tant
de sollicitude par des hommes qui n'ont souci d'aucune croyance , ne
sont dans la pensée de ces protecteurs hvpocrites que des machines de
guerre attachées aux flancs de l'Église catholique ? Dans la naïve par-
tialité de leur tolérance, ces prétendus philosophes admettent toutes
les religions , excepté la véritable ; ils se passionnent pour le consis-
toire , ils s'enflamment pour la synagogue^ et sont prêts à sonner le
tocsin dans le premier temple venu, pourvu que ce ne soit pas celui où
priaient et nos pères et nos rois ; nulle contradiction, cependant, entre
leur indifférenlisme réel et cette ardeur de sectaires : la conduite qu'ils
tiennent, inconséquente en apparence , est d'une logique rigoureuse;
c'est la révolte , la révolte seule qu'ils défendent et qu'ils préconisent.
Peu leur importe qu'elle se présente la pique ou la crosse à la main , le
bonnet phrygien sur la tête ou l'étole au cou , qu'elle soit pour les hu-
guenots ou les ligueurs , luthérienne ou calviniste , papiste ou angli-
cane ; dès qu'elle s'est fait connaître, ils se découvrent avec respect,
ils marchent devant elle en criant : Chapeau bas ! et s'empressent de
faire ranger la foule sur son passage ; sa présence sanctifie tout à leurs
yeux, tout, jusqu'au catholicisme ; ils ont fait cortège aux insurrections
catholiques de la Pologne , de la Belgique et de l'Irlande , avec la
même ferveur de zèle que s'ils eussent accompagné la cynique proces-
sion qui promenait dans Paris les débris de l'archevêché et de Saint-
Germain-l'Auxerrois.
Dès qu'un conflit s'élève dans l'Église, observez de quel côté ils cou-
rent se placer ? n'est-ce pas toujours de celui qui attaque ? ne pèsent-ils
— 73 —
pas de tout leur poids sur le levier qui ébranle? ne prétent-ils pas toute
leur activité h l'élément qui désorganise? Quand jM. de Lamennais ,
sublime défenseur des doctrines conservatrices , s'efTorçait de secouer
la torpeur du siècle et de ranimer la foi au sein de la chrétienté , ont-
ils eu des appîaudissemens ou des éloges pour sa magnifique parole?
non ; mais aussitôt que son génie s'est égaré et que sa voix a entonné
l'effrayant Credo de l'anarchie , ils lui ont donné l'accolade fraternelle,
ils l'ont hissé sur le pavois , et toutes leurs presses ont gémi nuit et
jour pour populariser son manifeste ; que demain le même prêtre re-
tourne au Vatican et fléchisse encore une fois ie genou devant l'autorité
de l'Église, vous les verrez lui retirer à l'instant leur faveur et appeler sur
sa tête découronnée toutes les huées et tous les sifflets dont ils disposent.
Descendez plus bas ; allez jusqu'à cette apostasie de faubourg qui
ne serait qu'une risible parade si elle ne s'adressait pas aux passions
brutales de la populace. Voilà cette Église, objet des dégoûts de la
France, qui ose s'appeler Église française ; \\n déserteur du clergé na-
tional, en rébellion ouverte contre l'éternelle loi du sanctuaire, qui
s'intitule primat et qui n'entend relever que de lui-même, v parodie
tous les signes de la religion en présence de quelques spectateurs cu-
rieux ou stupides. Eh bien ! supposez que cet homme , doué , à défaut
de conviction , du talent qui lui serait nécessaire pour son rôle de ré-
formateur, réussît tout-à-coup à séduire la multitude et à la pousser
au renversement de l'Église romaine ; supposez qu'il parvînt à entrer
en triomphateur dans nos saintes basiliques et à poser ses vases profanes
sur les autels bénis par nos évêques ; quelle serait , dites-nous , la durée
de son usurpation ? Ceux qui soutiennent aujourd'hui sa révolte, mais
qui se gardent bien d'aller prier dans son temple , iraient-ils alors? il
faudrait, pour qu'il en fût ainsi, leur prêter un besoin de foi , et ils ne
sont mus que par un besoin de bouleversement ; il faudrait admettre
qu'ils croient à quelque chose , et ils se glorifient de ne croire à rien.
Qu'arriverait-il donc? qu'ils briseraient d'une main dédaigneuse un in-
strument devenu inutile; comme, après l'abjuration du primat consti-
tutionnel Gobel, et l'abolition générale du culte catholique, ils ont
brisé tour h tour sur l'échafaud et le culte humanitaire d'Anacharsis
Clootz, et le culte athée de Ghiumette , et le culte déiste de Ro-
bespierre, faisant des ruines avec des ruines jusqu'à ce que tout fût
en poussière sous leurs pieds*
— 74 —
On oublie vite en France, et l'on pourrait s'en féliciter, si c'était la
charité qui fît oublier; mais, par malheur, c'est un sentiment plus
frivole , de sorte qu'il y a toujours un chemin de retour ouvert aux
vieilles fautes, et qu'elles se représentent avec un air de nouveauté qui
ne contribue pas peu à l'accueil qu'elles reçoivent. Assurément , moins
d'orages auraient grondé dans la région politique , si les mémoires
avaient été plus fidèles; il eut suffi peut-être de savoir bien une ré-
volution pour en éviter une autre ; il en est de même dans l'ordre re-
ligieux: si l'on se souvenait mieux des erreurs, elles n'auraient qu'un
temps; une fois mortes, elles ne renaîtraient jamais. Combien d'hé-
résies, combien de schismes qui n'ont fait que changer de noms en
changeant d'époques! honneur donc à celui qui en éclaircira la généa-
logie, et qui en racontera toute l'histoire pour ce jeune clergé si plein
de foi et de dévouement, que tant de sopliismes assiègent et dont les
sentimens généreux excitent tant de perfides entreprises ! Quant à
nous , la nature de ce recueil nous impose des bornes que nous n'es-
saierons pas de franchir ; toute notre pensée se résumera dans le ta-
bleau du grand cataclysme qui a terminé le dix-huitième siècle.
La philosophie sortant toute armée de l'Encyclopédie pour révolu-
tionner la religion au nom de la morale , et renversant du même
coup la morale et la religion ; puis , après avoir usé les idéologues^
usant les démagogues et fatiguant les bourreaux sans pouvoir remettre
la société d'aplomb et trouver quelque chose à placer sur l'autel , telle
est la terrible leçon que nous emprunterons à nos annales révolution-
naires, heureux sien ne faisant parler que les vérités de l'histoire,
nous forçons quelques rêves d'aujourd'hui à se reconnaître dans les
réalités d'alors et à s'évanouir d'effroi !
I.
Le catholicisme avait toujours été en France la religion domi-
nante ; depuis plus d'un siècle, son culte était le seul dont l'exercice
public fut autorisé ; les institutions civiles et politiques étaient inti-
mement liées avec les institutions religieuses; le clergé était le pre-
— 75 —
mîer ordre de l'état, il possédait de grands biens, il jouissait d'un
grand crédit, il exerçait un grand pouvoir.
Cet ordre de choses disparut en 89, sous les coups redoublés de
l'assemblée constituante.
Des vœux de réforme avaient été exprimés dans quelques cahiers,
mais ils ne portaient que sur le temporel et proclamaient , sinon le
respect des droits acquis , du moins celui de la propriété. L'assem-
blée usurpatrice qui s'était arrogé le pouvoir de faire une constitu-
tion^ supposant des abus dans tout, frappa sur tout, et désorganisa
tout ce qu'elle ne confisqua pas.
(( Le peuple 5 dont elle prétendait tenir un mandat illimité, n'était pas
sorti de la légalité, disait-elle, en séparant l'ordre religieux de l'ordre civil
et politique, et en établissant de nouvelles circonscriptions ecclésiastiques
qui renversaient ou érigeaient des sièges épiscopaux ; c'était son droit; »
mais si absolue que fut cette dictature constituante , elle éprouva quel-
qu'embarras à consommer la spoliation qu'elle méditait. Gomment
décréter, en effet, que les biens du clergé appartenaient à l'état sans
violer tous les principes du droit civil ? Maury, appuyé par les princi-
paux orateurs du côté droit, démontra sans peine que la plupart de
ces biens provenaient de legs et de dons volontaires , ou avaient été
apportés aux communautés par leurs membres ; on ne pouvait donc
les réunir indistinctement au domaine public sans altérer dans son
essence le droit de propriété. L'évéque d'Autun, auteur de la propo-
sition, et le député Thouret eurent beau entasser sophismes sur so-
phismes , l'objection subsistait ; on eut secours à une argutie de chi-
cane , à un misérable jeu de mots.
{( Vous convenez, dit Mirabeau^ qu'en certaines circonstances, en
certains cas urgens^ l'Église a mis ses biens au service de l'état 5 il
suffit : je propose de changer ce mot appartiennent en cet autre
sont à la disposition de l'état. ))
Et cette rédaction de mauvaise foi fut adoptée aussitôt par une
majorité qui dans tous ses envahissemens n'avait de scrupules que
pour les formes.
La religion fut assimilée à un service public que l'état se chargea
de doter. La cognée avait été portée dans l'arbre^ elle s'attaqua d'a-
bord au tronc et parut ménager les rameaux ; le bas clergé fut l'objet
d'une attention dont le but était de séparer sa cause de celle des
— 76 —
hauts prélats; il fut décidé que le traitement des curés ne pourrait pas
être moindre de douze cents francs et se cumulerait avec la jouissance
d'une maison presbytériale et d'un jardin. C'était un leurre ; déjà
dupes une fois lorsqu'ils avaient abdiqué les privilèges de leur ordre
pour se réunir au tiers-état, les membres du clergé des campagnes
devaient être encore victimes de leur funeste confiance.
Née du prétexte d'un déficit, la révolution avait besoin d'argent ;
elle entrevit dès ses premiers pas qu'elle en aurait beaucoup à dépenser
et il lui en fallut beaucoup : après avoir dépouillé le prêtre, ne devait-
elle pas dépouiller l'Église, battre monnaie avec les chandeliers des
autels et faire fondre jusqu'aux cloches ?
L'assemblée constituante, affectant une tolérance philosophique, dé-
clara , en abolissant les vœux religieux, que les cloîtrés seraient libres
de continuer leur vie solitaire; mais en même temps elle s'empara de
leurs biens et y subj?'âtua la promesse dérisoire d'une pension.
Un historien moderne (i), que nous aurons souvent lieu de citer,
a fait une singulière apologie de toutes ces mesures qu'il a trouvées
aussi légales que loyales.
« Poussant la prévoyance plus loin encore, a-t-il dit, l'assemblée
établit une différence entre les ordres riches et les ordres mendians ,
et proportionna le traitement des uns et des autres à leur xuicien état ;
elle en fit de même pour les pensions, et lorsque le janséniste Camus,
voulant revenir à la simplicité évangélique^ proposa de réduire toutes
les pensions à un même taux infiniment modique, l'assemblée les ré-
duisit proportionnellement à leur valeur actuelle et convenablement à
l'ancien état des pensionnaires: on ne pouvait donc pousser plus loin
le mcnagcment des Jiabitudes , et c'est en cela que consiste le i'm-
tablc respect de la propriété. »
Cependant le législateur, moins épris de son œuvre que ne l'a clé
l'historien, comprit qu'une spoliation n'était pas une réforme, et qu'a-
près avoir détruit , il était nécessaire d'édiiicr : son premier essai ne
fut pas heureux; ce fut cette constitution civile, grosse de violences
et de persécutions, qui donna naissance à un schisme.
Entre autres dispositions, le projet organisait une nouvelle division
'C'O M. Thcs t. I, p. 193.
— 77 —
ecclésiastique , annulait tous les titres cxistans , et soumettait les évc-
ques et les cures à l'clection populaire.
Le clergé se souleva d'indignation; et il eut tort_, suivant M. Thiers,
qui prétend que tous les prêtres catholiques auraient dû, au contraire,
être pénétres de reconnaissance en voyant que l'on voulait bien songer
à eux.
(( Hors Camus, dit-il , et quelques-uns comme lui , les membres de
l'assemblée , élevés à l'école des philosophes , auraient traité le chris-
tianisme comme toutes les autres reliç^ions admises dans l'état et ne
s'en seraient pas occupés; ils se prêtèrent à des sentimens que, dans
nos mœurs nouvelles^ il est d'usage de ne pas combattre, même quand
on ne les partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et
sincèrement chrétien de Camus. »
Par un entraînement inévitable , on avait passé des choses aux per-
sonnes ; on devait atteindre bientôt les consciences : un serment fut
imposé par la constitution du clergé, sous peine, pour les réfractaires,
d'être privés de fondions et de traitemens; on arrêta^ en outre, que
tous les ecclésiastiques qui étaient députés donneraient l'exemple de la
soumission, en prêtant serment dans l'assemblée même, huit jours
après la sanction du nouveau décret.
C'est ainsi qu'au nom de la liberté on marchait de violence en vio-
lence; à peine a?ait-on dépouillé le clergé et remplacé ses biens par
une pension arbitraire qu'on faisait dépendre l'acquittement de cette
dette d'un engagement moral.
Le roi, qui n'avait déjà plus qu'une ombre d'autorité, tenta de résis-
ter; une émeute suscitée à propos lui força la main; l'assemblée triom-
phante se hâta de réclamer l'exécution du décret; mais il est plus aisé
de rédiger des lois que de gagner les esprits et de changer les princi-
pes ; la plupart des ecclésiastiques refusèrent le serment imposé et fu-
rent remplacés dans leurs fonctions. Les prêtres catholiques se trou-
vèrent, de la sorte, divisés en deux classes, heureusement très-iné-
gales en nombre : celle des assermentés et celle des non -assermentés ;
partout où il y eut dissidence entre les ministres, les lidèles se divisè-
rent , et l'opposition qui existait entre les divers intérêts politiques
rendit plus ardente celle qui existait entre les divers intérêts religieux.
L'ouest et le midi furent bouleversés.
C'est au milieu de ce conflit que s'ouvrit V^fsenij^léQ Jégislative ;
— 78 —
elle entendit avec colère un rapport de Gensonné qui dépeignait les
déplorables ravages du schisme naissant, et désespérant de concilier,
elle résolut de sévir. Aux termes de la constitution qui ordonnait à
tous les ecclésiastiques de prêter le serment civique , ceux qui refu-
saient de le prêter, en perdant la qualité de ministre du culte public
et payé par l'état, conservaient, du moins, leurs pensions de simples
ecclésiastiques et la liberté d'exercer privément leur ministère. L'as-
semblée législative ne trouva pas ces dispositions assez rigoureuses ;
elle exigea de nouveau le serment, priva ceux qui le refuseraient de
leurs pensions, décréta qu'ils pourraient, sur Tordre des autorités dé-
partementales^ être déportés d'un lieu dans un autre , et même incar-
cérés ; enfin, elle leur défendit le libre exercice de leur culte particu-
lier, et voulut que les corps administratifs lui fissent parvenir une
liste avec des notes sur le compte de chacun d eux.
L'impression produite par ces fureurs délirantes fut d'autant plus
vive que la masse des populations s'était naturellement tournée vers les
prêtres demeurés fidèles à leur institution canonique ; tout ce qui restait
en France de sentimens d'indéj^endance et d'équité se révolta ; un mé-
moire fut rédigé par les évêques et les prêtres qui n'avaient pas quitté
Paris; le parti constitutionnel lui-même conseilla à Louis XYI, par
l'organe de Barnave et de Lameth, de refuser ia sanction royale à un
décret si monstrueux ; les ministres furent du même avis, et le direc-
toire du département , bien qu'engagé par les antécédens de ses
membres dans tous les intérêts de la cause révolutionnaire, fit aussi une
pétition pour provoquer l'apposition du veto.
(( La constitution , la justice , la prudence , dit-il , ne sauraient ad-
mettre les mesures projetées ; on fait dépendre pour tous les ecclésias-
tiques non-fonctionnaires le paiement de leurs pensions de la prestation
du serment civique , tandis que la constitution a mis expressément et
littéralement ces pensions au rang des dettes nationales. Or, le refus
de prêter un serment quelconque peut-il détruire le titre d'une créance
reconnue? L'assemblée constituante a fait ce qu'elle pouvait faire à
l'égard des prêtres non-assermentés; ils ont refusé le serment prescrit,
et elle les a privés de leurs fonctions; en les dépossédant , elle leur a
laissé une pension L'assemblée législative va plus loin encore ; elle
veut que les ecclésiastiques qui n'ont point prêté le serment ou qui
Tout rétracté puissent j dans les troubles religieux, être éloignés pro-
— 79 —
visoircment et emprisonnés s'ils n'obéissent à l'ordre qui leur sera in-
timé; n'est-ce pas renouveler le système des ordres arbitraires, puis-
qu'il serait permis de punir de l'exil et bientôt après de la prison celui
qui ne serait pas encore convaincu d'être réfractaire à aucune loi?...
L'assemblée refuse en outre à ceux qui ne prêteraient pas le serment
civique la libre profession de leur culte ; or, cette liberté ne peut être
ravie à personne ; elle est consacrée à jamais dans la déclaration des
droits de l'homme, etc. , etc. »
« Ces raisons étaient^ sans doute excellentes, s'écrie M. Thiers,
mais an n'apaise avec des raisonnemens Jii les ressentimens ni les
haines des partis ; » d'où la conséquence implicite qu'en révolution
il faut laisser agir à leur gré et les haines et les ressentimens, en un
mot toutes les mauvaises passions.
Le directoire fut injurié, et sa pétition au roi fut combattue par une
multitude d'autres adressées à l'assemblée législative.
Cette assemblée factieuse, sans s'inquiéter de la sanction refusée à
son décret, en rendit un autre plus audacieux encore. Elle frappa les
réfractaires de la déportation à l'extérieur. C'était sans jugement
que les prêtres devaient être atteints et bannis. Le directoire du dé-
partement avait le droit de prononcer la déportation sur la dénon-
ciation de vingt citoyens actifs et sur l'approbation du directoire de
district ou arrondissement; le prêtre condamné était tenu de sortir du
canton en vingt-quatre heures , du département en trois jours , et du
royaume en un mois.
L'infortuné Louis XVI ressentit avec douleur le contre-coup de ces
décrets barbares ; son trône chancelait sous lui, mais il était déterminé
à ne céder qu'à la dernière extrémité.
Le ministre Pioland vint lui porter au sein de son palais les menaces
de la Gironde; il lui lut une lettre que lui avait composée sa femme
et dans laquelle on remarque le passage suivant :
« La conduite des prêtres en beaucoup d'endroits, les prétextes que
)) fournissait le fanatisme aux mécontens, ont fût porter une loi sage
)) contre les perturbateurs : que votre majesté lui donne sa sanction ;
» la tranquillité publique la réclame, et le salut des prêtres la sollicite.
» Si cette loi n'est mise en vigueur , les départemens seront forcés de
» lui substituer, comme ils font de toute part, des mesures violentes,
)) et le peuple irrité y suppléera par des excès. »
— 80 —
Roland fut congédié , le roi épuisa sur lui les dernières forces de
son pouvoir. Et aussitôt un langage sinistre se fjt entendre à la tri-
bune ! (( L'assemblée a proposé un décret contre les prêtres, s'écria
Vergniaud, et soit que le génie de IMédicis erre encore sous les voûtes
des Tuileries, soit qu'un Lnchaise ou un Letellier trouble encore le
cœur du prince, le décret a été refusé par le trône. Il n'est pas permis
de croire , sans faire injure au roi , qu'il veuille les troubles religieux.
Il se croit donc assez puissant , il a donc assez des anciennes lois pour
assurer la tranquillité publique. Que ses ministres en répondent donc
sur leurs têtes, puisqu'ils ont les moyens de l'assurer! ))
Le coup d'état révolutionnaire du lo août réalisa toutes les me-
naces de l'orateur; la couronne tomba et les proscriptions commen-
cèrent. XXX.
(Zrt suite au prochain numéro. )
CHRONIQUE RELIGIEUSE.
Fête de l'Assomption. — Processions au Canada. — Fêle de Napoléon chez Chàtel. —
Ordination et prise d habit par Auzoïi. — Convoi à V Eglise française. — Affaire du
sieur Pillot, au Pec. — Décision du conseil royal de l'instiuction publique qui refuse
aiii prêtres de V Eglise française \<i àvoii d'être instituteurs primaires. — Pamphlet
vendu auprès de l'arc-de-triomphe de l'Etoile. — Etal du saint-simonisrae en Egypte.
— Refus de sépulture ecclésiastique et violation de trois églises par i'autorité civile. —
Sacre de JM3I. les évcqucs de Baycu^: et de Séez ; entrée de leurs gr;;ndcurs dans
leurs villes épiscopales. — Retraites pastorales : Beims, CliAlons, Troycs, Auch, Autun
et Versailles. — IStutioii de l'Assomption à Metz, par M. Dcjîuerry. — Distribution des
prix de vertu, et des prix fondés pour les ouvrages les plus utiles aux mœurs, dits Prix
Monthyon. — Concours de l'université.
Le mois qui vient de s'écouler a été marqué, pour la France religieuse surtout,
par une des plus belles fêtes de Tannée, par une de ces solennités qui parlent
au cœur le plus dur, le touchant et l'attendrissent. Pourquoi faut-il que les ré-
flexions que nous avait inspirées la Fcte-Diea se présentent de nouveau à notre
esprit et se pressent sous notre plume I Hélas I la fcte do la mère n'a pas trouvé
grâce plus que celle du fils ! A l'exception de cpiclques villes privilégiées , de
Nantes, qui, pour la première fois depuis 1830, voyait la croix parcourir solen-
nellen^ent ses rues ; de Marseille, qui n'oublie jamais ce qu'elle doit â Notre-
Dame- de- h- Garde ; de Toulouse, où la jeunesse se montre si chrétienne et si
fervente; de Moulins, et de quelques-autres villes, eu fort petit nombre, où le
clergé a été rendu à une sage liberté; partout, comme il y a deux mois^ c'est
dans les églises que s'est célébrée une fête qui semble, plus que toute au-
— 81 —
tre, devoir sortir de leurs enceintes trop étroites. Cette circonstance peut don-
ner lieu à un singulier rapprochement. — Au Canada, sous un gouvernement
protestant f au milieu d'une population protestante, autour àe \.e\\\\Aes protestans y
les processions catholiques se font librement. Celle de la Fête-Dieu a été envi-
ronnée, cette année, d'une pompe inusitée : à la musique des régimens se mê-
laient les salves des canons des bâtimens en rade, et la compagnie de cavalerie
qui ouvrait la marche était commandée par un juif, tandis que toutes les mai-
sons des protcstans étaient élégamment tendues partout où devait passer le
saint-sacrement ; c'est un exemple qui peut servir de leçon àplus d'un catholique.
Il est vrai qu'en France, si nous ne pouvons pas jouir du libre exercice delaplus
précieuse de toutes les libertés, de la liberté de notre culte dans toute son éten-
due, on laisse à la plus indigne parodie de nos mystères le droit de les tourner en
dérision, chaque jour d'une manière plus révoltante. — Nous n'avons dit encore
que quelques mots de la douloureuse surprise qu'ont éprouvée les catholiques^ à
la vue du spectacle inoui qu'offre le temple de Chatel : à nos réflexions nous pou-
vons mallieureusement ajouter des faits nombreux qui ne les justifient que trop, et
qui nous semblent propres, à la fois, à éclairer tout ce qui porte un cœur honnête,
et à montrer jusqu'où l'on peut descendre quand on abandonne la vérité. Nous
ne dirons rien de la fête solennelle en l'honneur de Napoléon , célébrée, le 15
août, dans Y Eglise française du faubourg Saint-jMartin ; nous ne nous arrêterons
pas davantage sur une prétendue ordination, suivie d'une prise cV habit , cérémo-
nies données comme un spectacle aux habitués de Y Eglise française dissidente,
fondée par le sieur Auzou. Quelqu'indignation que soulèvent en nous d'aussi
sacrilèges profanations , nous serions peut-être moins bien compris de ceux aux-
quels nous désirons que nos paroles remontent. Mais quand on verra que ces
prétendues églises ne sont que des foyers de désordre et de corruption, que les
passions politiques y trouvent un centre et un aliment, on sentira sans doute
alors que le mal demande un remède, le torrent une digue, et qu'il est temps
de faire rentrer dans l'ombre une secte dont tôt ou tard les enscignemens pa-
raîtront avec toutes leurs dangereuses tendances. — Tous les journaux ont répété
que, le 3 septembre, un corbillard escorté de trois à quatre mille hommes,
a conduit de l'hôpital de la Clinique de l'Ecole de Médecine au temple de
Chatel, pour le transporter ensuite au cimetière du Mont-Parnasse, un ouvrier
mort, sans doute, dans la foi de V Eglise française ; mais tous n'ont pas ajouté
que cet ouvrier était un sieur Caulet, républicain, blessé dans les affaires de
juin, que le discours prononcé à cette occasion a parfaitement répondu aux sym-
pathies d'une telle assistance, et qu'enfin des désordres graves ayant succédé à la
cérémonie, des arrestations ont dû être faites par l'autorité. Nous devons ajouter
cependant que le convoi n'était point composé de trois à quatre mille hommes,
mais tout au plus de six cents. — Au reste, l'arbre commence à porter ses fruits :
déjà les tribunaux doivent appeler à leur barre les partisans de cette singulière re-
ligion. A liantes (Seine-et-Oise), le maire a sagement refusé d'autoriser un sieur
TruUert à tenir, dans sa maison, des assemblées religieuses selon le rit de V Église
française ; mais au Pec, près de Saint-Germain-en-Laye, l'autorité moins pré-
voyante n'ayant pas su arrêter le désordre avant qu'il éclatât, adûfermerd'office
le local occupé par un sieur Pillot, se disant m inistre chrétien ^directeur de fÉglisefi-an-
— 82 —
çaise unitaire^ et y mettre les scellés. Après plusieurs menaces et diverses réclama-
tions au procureur du roi et au ministre de la justice et des cultes (réclamations
demeurées sans réponse), le sieur Pillot les a brisés publiquement, le dimanche, 31
juillet, en présence du maire qui le protège, et qui le lui avait même conseillé :
une seconde apposition de scellés a été suivie, de la part du sieur Pillot, d'ime
nouvelle violation du sceau de l'autorité. De là, citation devant le juge d'instruc-
tion à qui le prévenu a refusé de déclarer s'il est prêtre ou non^ renvoi devant
le tribunal de police correctionnelle, et enfin condamnation contre ce prétendu
ininistrcy à six mois de prison et aux frais, et dissolution de son association reli-
gieuse. Si l'espace nous le permettait, nous dirions quelque chose de la singulière
défense de l'accusé prononcée par M. Ferdinand Barrot, qui a avancé c\\xe.\di con-
currence améliore les religions comme toutes les autres choses humaines, rangeant ainsi
la religion au nombre des inventions des hommes, toutes susceptibles de perfec-
tionnemens;nous examinerions aussi les considérans du jugement, basés unique-
ment sur la législation, et dans lesquels la saine morale n'a pas même été envisagée
comme motif puissant à invoquer contre l'accusé ; nous nous contenterons d'ajou-
ter aux faits qui précèdent, que partout où paraît un prêtre de V Église française^ le
désordre semble naître à sa présence ; que tous ces misérables, revêtus d'un cos-
tume sacré, sont obligés d'avouer qu'ils ne sont pas même prêtres de la façon de
leur chef, et de montrer ainsi que toute leur mission n'est qu'un mandat qu'ils
se sont donné pour exploiter les vices et la coriuption des classes inférieures.
Par une décision récente, le conseil royal de l'instruction pul^lique a formelle-
ment prononcé que tout prêtre de V Église française ne peut remphr les fonc-
tions d'instituteur primaire : souffrira-t-on que celui à qui on n'ose pas confier
l'éducation des enfans du village, y ouvre un local public, et y enseigne à tous
ce qu'on lui refuse le droit d'apprendre à quelques-uns ? Ce sont là des contradic-
tions auxquelles il serait bon de mettre terme. Et puisque nous parlons des catho^
liques français, qu'il nous soit permis de signaler un fait d'autant plus important^
qu'il n'a pu être ignoré de la police, à laquelle même on a dû demander une
permission. Pendant les premiers jours qui ont suivi l'inauguration de V Arc de
triomphe de l'Etoile, on a distribué et crié autour du monument un pamphlet
intitulé : le Triomphe de la Cicilisation, pamphlet sur la dernière page duquel
on lit : distribué par Lcclair et Marie Adam son épouse j munis de F autorisation de
la loi. » Or voici un passage que nous copions textuellement dans cette bro-
chure, en soulignant ce qui nous paraît plus digne d'attention : « Depuis la révo*
)» lution de 1830, une société de bons prêtres, vrais amis de la religion et de la mo'-
» raie, s'appuyant sur l'art. 5 de la Charte de 1830, et de l'art. 8 des dis-
» positions supplémentaires de la même Charte, célèbrent dans plusieurs églises
» de Paris, et dans plusieurs départemens, aç^cc ai^antagc, les cérémonies de la
» religion Catholique française j en place de la catholique apostolique et romaine. La
» religion Catholique française est épurée de tous ses vices, toutes les prières et les
» hymnes sont en français ; on ne paie pas les chaises ; on célèbre les mariages sans
jo avoir besoin de dispenses, ni de confession ; on y baptise à l'eau tiède et seule-
» MENT DU BooT DU DOIGT : OU cst enterré suivant ses facultés, et même le tout
>• est gratis ; mais si on désire une grande cérémonie, on donnera moitié pour
>» l'hospice et moitié pour la cérémonie, et selon ses moyens^ on y instruira ^rafzx
— 83 — -
» tous les pauvres qui fréquenteront ces églises. On dit que les piètres consti-
» tutionnels doivent prêter serment au roi citoyen et à la Charte, et qu'ils pour-
» ront se marier. On ne peut pas dire que ce soit affaiblir la piété des fidèles
» que d'obliger les prêtres à faire approuver par le roi leur vœu et leurs bonnes
» intentions ; comme c'est lui qui doit prêter la main à leur exécution et qui
M en doit être le protecteur, il est juste qu'ils soient autorisés de son approba-
» tion. Les prêtres de la religion française ne veulent pas dépendre du pape ni des
» archevêques. ]M. Tabbé Chatcl, homme de lettres recommandable, est le chef de
» cette religion. »
Nous dénonçons hautement ces dégoûtantes infamies à l'indignation publique
qui prononcera si c'est le pamphlétaire obscur qui en assume la responsabilité,
ou celui dont le visa peut seul permettre qu'on les répande. Ce n'est pas, au
reste, que la religion catholique ait rien à redouter pour elle-même des déri-
soires cérémonies qui l'affligent : chaque jour vient montrer à quoi aboutis-
sent tous les efforts tentés pour briser la pierre sur laquelle elle est fondée ; mais
n'est-il pas important de préserver des ravages de l'erreur ceux qu'elle peut at-
teindre, et de hâter le moment où elle ne fera plus d'autres victimes? L'erreur
nouvelle passera, comme ont passé les anciennes hérésies, comme s'est éclipsé
le saint-simonisme qui, né dans le luxe et dans la débauche, expire en ce mo-
ment, avec ses derniers adeptes convertis au mahomctisme. La terre d'Egypte a
été fatale à religion de Saint-Simon : sur vingt-un pères qui avaient accompagné
le père Enfantin, cinq ont été enlevés par la peste, un sixième est mort des sui-
tes d'une maladie ordinaire, quatre ont abjuré publiquement la religion chré-
tienne pour prendre le turban (l'ancien colonel Selves est maintenant Soliman-
Pàcha)j un onzième a disparu, et le reste est dispersé dans d'autres contrées
de l'Orient. Ce n'est donc pas pour lui que le catholicisme élève la voix ; mais
pour les faibles du troupeau, pour la saine morale publiquement outragée, pour
la vérité contre le mensonge : s'il se plaint, c'est de ce qu'au sein de la capitale
il existe un lieu de saturnales et de profanations, rendez-vous de toutes les pas-
sions mauvaises, aliment de toutes les corruptions; voilà ce qu'ilsignale et ce qu'il
déplore comme un malhein-, non-seulement aux yeux du chrétien , mais aux
yeux des honnêtes gens.
Ces parodies sacrilèges trouvent d'ailleurs trop souvent dos esprits orgueilleux
qui les copient, et qui osent, à leur tour, usurper des fonctions qu'il n'est pas
en leur pouvoir de remplir. Les refus de sépulture ecclésiastique sont en
général assez rares, et toujours provoqués par des motifs que les règles de
l'Eglise ont jugés devoir mériter la privation de ses prières. Il semblerait
naturel , dès lors , que l'autorité civile , prévenue des dispositions de l'au-
torité ecclésiastique , bornât son intervention à maintenir l'ordre dans un
convoi qui, présenté à l'église en l'absence du clergé et malgré lui, n'a plus
le caractère que d'une violence et n'est qu'un acte matériel qui ne peut être
ni utile au défunt, ni agréable à sa famille. Cependant, on voit trop souvent les
maires, dans les petites villes surtout, méconnaître tout à la fois et leurs droits
et leurs devoirs au point d'introduire dans l'église, et d'y environner d'un simu-
lacre d'absoute, les restes de leurs administrés dont le curé n'a pas cru pouvoir
bénir K^ dépouille mortelle. A Saint-Julieu-en-Born (diocèse d'Aire), un adjoint
— 84 —
a, dernièreiiient, dans une circonstance semblable, forcé la porte du clocher, fait
sonner à grande volce, porté la croix, clianté le Libéra dans l'église, etc. ; et à
Charmoy (diocèse de Sens), le maire , dans l'intervalle de moins de deux mois,
a renouvelé deux fois le même abus de pouvoir, et y a ajouté encore en fai-
sant de Y eau bénite : puis il a publié, sous le singulier titre de Lcltrc encyclique
à M. V archevêque de Sens, un factum in-4'', de quarante-huit pages, rempli de dé-
clamations, d'injures et d'impiétés. Quand les maires oublient à ce point la
première obligation de leur ministère, le maintien de l'ordre, et se font les fau-
teurs de l'anarchie , l'autorité supérieure ne devrait-elle pas, par la destitution
immédiate du coupable , et par un avis à tous, prévenir le retour de scènes
aussi scandaleuses ?
A côté de ces impies cérémonies, plaçons le tableau si touchant de celles que
le catholicisme célèbre dans toute la pompe de son culte. Le dimanche, 14
août, a eu lieu à Paris, dans la chapelle des Dames-du-Sacré-Cœur , le sacre de
M. l'évêque de Bayeux. M. l'archevêque de Paris, assisté de MM. les évêques
de Nancy et de Versailles, a consacré l'évêque élu; le sacre de M. l'évêque de
Séez s'est fait à Meaux, le dimanche 21, par M. l'évêque de Meaux, assisté de
MM. les évêques de Châlons et de Nancy. Cette dernière solennité a été fort
imposante; les fidèles de Meaux, qui, depuis 80 ans, n'avaient pas été témoins de
cette belle cérémonie , ont témoigné à leur ancien pasteur, maintenant appelé à
une si éminente dignité, le plus tendre attachement. L'émotion a été gé-
générale quand on a vu , au moment où le nouvel évêque descendait les de-
grés du sanctuaire pour bénir l'assistance, sa sœur, mère de famille , se présen-
ter, portant dans ses bras sa petite fille âgée de deux ans, et recevoir la première
bénédiction du prélat. Les regrets qu'ont laissés dans leurs paroisses MM. Jolly et
Robin sont, pour les diocèses qu'ils vont gouverner, un gage précieux de tout
le bien qu'on peut attendre de leur administration : leurs lettres pastorales, dont
nous aurions voulu pouvoir citer quelques passages, ont déjà appris à leurs
diocésains àconnaître le cœur des deux prélats qui leur parlent avec une tendresse
et une piété singulièrement propres à prévenir en leur faveur. Aussi l'entrée de
M. l'évêque de Bayeux dans sa ville épiscopale, le 25 août, et celle de M, l'é-
vêque de Seez, le 8 de ce mois, ont-elles été pour les cités deux jours de fête.
Nous regrettons de ne pouvoir ajouter à ces détails les nominations aux sièges
vacans depuis trop long-temps ; mais le même silence continue à être gardé
par le ministre; on a seulement la certitude qu'aucune proposition n'a été faite
encore. Nous ne pouvons que répéter de nouveau combien sont fâcheux de
tels retards, dont il est difficile d'expliquer raisonnablement la cause, et qui
privent quatre diocèses de leurs pasteurs pendant un si long espace de temps.
Les retraites ecclésiastiques se poursuivent avec une admirable activité; au
nombre que nous avons cité dans notre précédent numéro, nous devons ajouter
celles :de Soissons, commencée le 28 juillet et terminée le 4 août; de Reims, de
Châlons et de Troyes, prêchées par M. l'abbé Hilaire-Aubert; d'Auch, par
M. l'abbé Gaudelin ; d'Autun, par M. l'abbé Dufêtie ; de Versailles, par M. l'abbé
Ballier, supérieur du grand séminaire. — Pendant que le clergé va se fortifier ainsi
dans la solitude, par la méditation des vérités saintes, la parole de Dieu ne manque
pas plus aux fidèles qu'à leurs pastevus. Ujie neuyaiiae de conférences religieuses
— 85 —
a été ouverte à Metz, le 7 août, devant une assemblée nombreuse, par M. l'abbé
Deguerry, dont plus d'une fois nous aurons à parhu* à nos lecteurs. La Gazette
de Metz fait le plus grand éloge de l'orateur et de l'cfict produit sur l'auditoire
par sa parole puissante. Si l'on veut régénérer la société et rappeler au milieu
d'elle les vertus antiques dont on regrette si amèrement l'oubli, qu'on confie
cette vaste et belle mission à des hommes apostoliques, qu'on leur laisse le libre
passage, et l'on verra si leurs paroles n'exercent pas une influence plus salutaire
que tous les moyens inventés par le philosopliisme pour améliorer les mœurs et
propager la vertu.
Parmi ces moyens, il en est un que tout le monde connaît, ce sont les prix fon-
dés par M. de Montliyon. Quelque bon que soit en lui-même le principe de la
fondation, en ce qu'elle soulage des gens que leur dévouement a quelquefois ré-
duits au besoin, n'y a-t-il pas quelque chose de déplacé à voir la i^crlit si modeste,
si désireuse de cacher à tous les regards le peu de bien qu'elle a pu faire , obli-
gée , aux termes du règlement , « de se présenter au secrétariat de l'Institut,
» ou de se faire présenter par un fondé de pouvoirs , muni d'un titre notarié , »
aûn de recevoir à bureau ouvert , comme un paiement de dividende , sa ré-
compense pécuniaire? sans doute, ce n'est pas la vertu qu'on prétend payer par
quelques centaines de francs ; aussi doit-on regretter que le fondateur de cette
institution n'ait pas jugé convenable d'y faire entrer la religion : elle eût béni
les choix des candidats, et ajouté un prix nouveau à l'encouragement qu'on leur
distribue. Ne pouvant pas discuter ici une telle question , ni rechercher com-
ment les réglemens des prix de vertu seraient modifiables, nous dirons seulement
qu'on s'est accordé à applaudir, dans la séance de l'Académie du 11 août, le dis-
cours plein d'âme , de grâce , de finesse et d'esprit, dans lequel M. Charles No-
dier a passé en revue les actes vertueux qu'on allait couronner.
Onze récompenses , dont la quotité varie de mdle à quatre mille fr., ont été
accordées. Sur les onze personnes qui les ont obtenues , on compte six femmes.
C'est parmi les femmes surtout qu'on découvre ces actes de vertu patiente ,
tranquille , résignée , qui durent pendant la vie tout entière , comme une voca-
tion de Sœur-grise ; c'est à elles particulièrement que le ciel donne ces âmes iné-
puisables de charité , tandis qu'il fait les hommes pour un héroïsme plus soudain,
plus éclatant , mais qui certes n'est pas plus admirable. — Si nous suivons le rap-
port de M. Charles Nodier , ici nous verrons mademoiselle Ménard , de Rennes,
à qui le vénérable prélat du diocèse a rendu le plus beau témoignage , résistant,
dès sa première jeunesse , à tous les plaisirs , à toutes les séductions du monde ,
pour consacrer sa personne et sa fortune entière au service des malheureux , et ,
])endant l'invasion du choléra, appelt^ , elle, modeste et jeune femme, dans
le conseil municipal de la ville , pour donner sou avis sur les moyens de soulager
les malades indigens qui la regardent comme leur mère. — Plus loin , c'est Jeaiuie
Buo , femme Aucouin , pauvre marin du Croisic , en Bretagne , recueillant et
nourrissant des orphelins ; — puis Laurent Quêter , poissonnier à Douai , qui a
sauvé, dans sa vie , vingt-neuf personnes sur trente-six , pour lesquelles il s'est
d-évoué en se jetant dans la Scarpe. —'Après son histoire , M. Nodier a raconté
l'héroïsme d'un danseur de corde d'Alençon , nommé Nicolas Piège , qui , après
avoir déployé une intrépidité vraiment extraordinaire dans plusieurs incendies,
— 86 —
donna , les pieds et les mains encore tout brûlés , une représentation au bénéfice
de ceux qu'il avait arrachés aux flammes ; coutumier de ces dévouemens , d'ail-
leurs homme de bonne conduite et de bonnes mœurs , dans une profession qui
est loin d'être relevée , ce danseur de corde , a dit M. Nodier , est un tràs-hono-
rahle citoyen. — Ensuite vient Jean-Baptiste Febvre , de Gripport , en Lorraine, se
faisant , lui aussi, une habitude de sauver les malheureux près de périr dans les
flammes ou dans les eaux. — C'est Jeanne Parelle , de Blois , poussant l'amour
fdial , qui , par lui-même , n'est qu'un devoir , assez loin pour en faire une vertu
sublime. — C'est Magdeleine Lambert , de Tours , se faisant depuis vingt ans la
garde-malade de son ancienne maîtresse de couture. — C'est Giuseppe Pieri , de
Prunelli de Fiumorbo , en Corse , transformant sa chaumière en un asile pour
tous ceux qui soufl'rent. — C'est la veuve Wist, des environs de Coulommiers, gar-
dant , adoptant , soignant dans un état permanent de maladie , un nourrisson
que ses parens avaient abandonné. — C'est Claudine Treille , qui , dans les monta-
gnes du Forez , a établi , elle , pauvre paysanne , une école gratuite , et s'en va
de plus , institutrice nomade , enseignant cà et là les ciifans qui gardent les trou-
peaux. Fasse le ciel qu'on ne poursuive pas quelque jour Claudine Treille pour
avoir instruit les indigens sans diplôme et sans impôt universitaire î -—C'est enfin
Mai'guerite Wanez , de Nancy , maintenant parvenue à une extrême vieillesse ,
qui , à l'époque de l'émigration , quand les suppôts de la convention soudoyaient
la délation chez les domestiques , s'en alla chercher en Amérique son maître
proscrit et fugitif pour lui porter ses économies. — Tels sont les actes de vertu sur
lesquels l'Académie a arrêté son choix. Et , remarquons-le bien encore , toutes
les personnes qui ont montré de si beaux dévouemens étaient , non pas de ces
parleurs de comités qui prennent un brevet de philantrope comme on prend une
patente de marchand , et qui transmettent aux journaux chacun de leurs faits
et gestes ; mais des gens simples de cœur , et surtout puisant dans la religion le
principe de toutes leurs bonnes et belles actions. Jamais la charité ne fut plus
distincte de la philantropie. Certes , au milieu de tous les exemples de démora-
lisation inouie dont nous sommes épouvantés chaque jour, en présence de cet
égoïsme , de ce culte du Veau-d'Or , devenu le dieu de la société actuelle , ou
bien de ces spéculations de charlatans qui trafiquent des sentimens les plus nobles
pour s'en faire un échelon et une enseigne , on ne peut goûter de plus grande
consolation que de rencontrer parfois sur son chemin de ces âmes cachées, fai-
sant le bien pour le bien lui-même , que de trouver cette simple et pure vertu,
qui , selon l'expression de M. Nodier, ne sait pas elle-même ce qu'elle est. — Avant
la proclamation de ces bonnes œuvres avait eu lieu la lecture de l'ouvrage de
M. Faugères , qui a obtenu le prix d'éloquence par son discours sur le Courage
cif^il, et la distribution des prix fondés par M. de Monthyon pour les ouvrages
les plus utiles aux mœurs. Voici la liste de ceux qui les ont obtenus : — 1° Prix
de 8,000 fr. : M. Alexis de Tocqueville , auteur de l'ouvrage intitulé : De la
démocratie en Amérique^ 2 vol. iu-8. — 1° Deux médailles de trois mille francs
chacune: — M. L. A. A. Marquet-Yasselot , auteur de l'ouvrage intitulé:
Jixamca historique et critique des dip'crs théories pénitentiaires , 3 vol. in-8. —
M. Gustave lie lîeaumont, autcui* de l'ouvrage intitulé : Marie, ou V Esclavage
iiif^'.- Etats-Unis , 2 vol. iii-8. — 3° Trois médailles de quinze cents fr. chacune :
— 87 —
M. Poujoulat, auteur de l'ouvrage intitulé : la Bédouine y 2 vol. in-12. —
M. J.-B. Monfalcon , auteur de l'ouvrage intitulé : Code moral des ouvriers, 1 vol.
in-8. — M. Éiuile Bères , auteur de l'ouvrage intitulé : les Classes ouvrières ^
1 vol. in-8. — M. Yillemaiu a apprécié , avec le goût exquis qu'on lui connaît ,
les différens ouvrages couronnés par l'Académie. Ce jugement littéraire et moral
a été couvert d'applaudissemens.
Puisque nous en sommes à parler des ouvrages et des actes couronnés par
l'Institut , nous terminerons notre Chronique par quelques mots sur les concours
de l'Université , renvoyant au prochain numéro le résumé des votes des conseils-
généraux relatif au clergé, et quelques faits d'un intérêt moins actuel. — On l'a
dit depuis long-temps , il faudrait à la société plus de principes et moins de
phrases, plus de conscience et moins de raisonnemens. Or, veut-on savoir com-
ment on cherche à donner aux élèves des collèges universitaires une idée des
devoirs qui les attendent dans la vie? qu'on lise le programme pour le concours
général de dissertation française en philosophie. Le voici textuellement : «i De
)» ridée du devoir , et de celle du mérite et du démérite. — Décrire les phéno-
» mènes moraux sur lesquels repose ce qu'on appelle conscience morale, sen-
» timent ou notion du devoir , distinction du bien et du mal , obligation morale.
,) — Décrire les phénomènes d'où se déduisent la notion du mérite et du déme-
» rite , et la légitimité de la peine et de la récompense. »
Nous le demandons maintenant , n'est-ce pas là un véritable amphigouri ? et
si on le rapproche des sujets de concours donnés aux autres classes, ne sera-t-on
pas porté à plaindre etles élèves qui ont dû s'escrimer sur des thèmes pareils , et
la société qui reçoit une jeunesse formée à de telles écoles? En rhétorique , le
sujet de composition était Sertorius , libérateur de l' Espagne ^ refusant les secours
que lui offre Mithridate ; celui de dissertation française , une allocution d' Ainaury
de Montfort à Louis- le- Gros pour l^ engager , après une défaite, à demander l'appui
des communes et reconnaître leurs franchises et leurs privilèges ; aux élèves de 1 école
polytechnique on a donné : Brutus avant la bataille de Philippes : or , on sait que
la veille de cette bataille , Brutus et Gassius convinrent de se donner la mort
s'ils avaient le dessous : car, dirent-ils , ou nous vaincrons, ok nous ne craindrons
plus les vainqueurs : tous deux tinrent parole après la malheureuse issue des
deux journées j mais n'est-il pas de la dernière imprudence de familiariser ainsi
la jeunesse, si curieuse, si passionnée, avec l'idée du suicide? n'y a-t-il pas
aussi une insigne maladresse à donner , comme sujet de composition , des faits
historiques qui peuvent conduire à des allusions politiques peu voilées ;, compro-
mettre l'avenir de ces jeunes gens, ou exposer au reproche de leur avoir tendu
un piège. Et c'est quand on menace les petits séminaires de nouvelles entraves
qu'on montre ainsi le vice déjà si connu de l'enseignement universitaire I — Les ré-
flexions abondent à cet égard : nous y reviendrons probablement en nous occu-
pant des mesures sur lesquelles on a consulté l'épiscopat , et par lesquelles on
voudrait restreindre encore le peu de liberté laissé aux seuls établissemens dans
lesquels les familles chrétiennes ont placé leur confiance, parce que seuls ils leur
offrent les garanties qu'elles désirent dans les instituteurs de leurs enfans,
— 88 —
BEAUX-ARTS.
GRAVURE. LA FETE-DIEU A SAINT-GERMAIN-l'aUXERROIS.
Devant la riche et imposante colonnade du Louvre, où brille toute la puissance
du génie de l'honmie , les regards sont comme invinciblement attirés sur un
autre édifice dont la pierre noircie , brisée, olïre presque déjà les signes delà des-
truction. C'est que le jeune et fastueux monument ne rappelle que des pompes
humaines, que des grandeurs périssables, et que, sur ces murailles antiques ,
maintenant silencieuses , resplendit toute la majesté de la religion catholique.
Qu'espéraient donc ceux qui se ruèrent un jour contre l'antique basilique? pen-
saient-ils qu'en chassant Fliumble prêtre du temple ils anéantiraient son Dieu
sous les débris du sanctuaire? pensaient-ils faire disparaître avec ce souvenir vivant '^,
de l'histoire de douze siècles tous les faits mémorables dent il a été le témoin?
croyaient-ils qu'on oublierait, en le voyant anéanti, que les fondations en ont
été jetées au lieu même où s'arrêta S. Germain d'Auxerre, lorsque, pour sau-
ver les Bretons de la vengeance des Romains, il se rendit à Ravenne auprès de
l'empereur Valentinien ? C|ue Robert-le-Pieux a relevé ses murailles? que Phi-
lippe-le-Bel et Charles ^11 les ont magnifiquement décorées? que Pierre-Lescot ,
Jean-Goujon, Germain-Pilon , Lebrun , Coypel, Jouvenet , Philippe de Cham-
paigne les ont embellies de leurs chefs-d'œuvre? que devant cette croix,
au pied de cet autel, nos plus grands rois se sont inclinés? Si tel a été l'espoir
de l'impiété sacrilège cjui a profané cette magnifique basilique , félicitons-nous
du moins que ses vœux n'aient été qu'en partie accomplis, et remercions l'homme
de conviction autant que l'artiste de talent qui a puisé dans son cœur la pensée
de reproduire fidèlement ce majestueux édifice, et de l'environner de la pompe
qui , au jour de la Fête-Dieu , se déployait autour de son enceinte. C'est là une
inspiration à laquelle tous les catholiques applaudiront de grand cœur , surtout
quand ils sauront que le burin a reproduit avec la plus exacte fidélité le beau ta-
bleau de M. Turpin de Crissé destiné à perpétuer tout à la fois de tristes et doux
souvenirs (1).
Après de longues difficultés pour obtenir l'autorisation de publier la gravur
de V Apothéose de Maric-Antoincltc^ les Directeurs <\eY Echo de la Jeune France peu
peu-
tirage.
Tous les porteurs d'actions de V Echo de la Jeune France- Rc^'uc Catholique ^
sont invités à faire connaître leur nom et leur adresse à l'administration du
Journal, rue de Ménars , 5.
(l) La î;ravurc de Saint-Gcrmain-l'Auxen'ois se trouve au bureau tîe la Revue calho^
litjue, 5, rue de Ménars, et au bureau de la Mode, 25, rue du Heldcr : Prix : C fr. 50 c.
Le Rcdacteuv en chef^ Vicomte WALSH.
t»ARIS. — IMPRIMERIE DE BÉTUUNE ET PLO>f , RUE DE VAUGIRARD, 56.
— 89 —
^g©aâ^â@^7
ET
RÉTAIJLISSEMEIVT DU CIJJLTE Ei\ FRANCE.
II.
Il y avait encore un roi en France après le lo août ; il n'y avait plus
de royauté ;
Il y avait encore des prêtres, il n'y avait plus de culte ;
La république arrivait, mais elle venait lentement; tant de liens unis-
saient la France à sa monarchie de quatorze siècles qu'il fallait une com-
motion volcanique pour les rompre ; le côte gauche de la Convention,
irrité d'une résistance occulte qui arrêtait sa marche et qui le mena-
çait d'une réaction prochaine, voulut mettre du sang entre lui et le
passé ; il n'avait eu dans le coté droit qu'un complice d'insurrection ;
ce n'était pas assez pour fermer toute voie de retour ; il se proposa de
l'enchaîner a son sort par une complicité plus sérieuse ; les massa-
cres de septembre furent résolus.
(( Reculer, c'est nous perdre, s'écria Danton du haut de la tribune ;
il faut nous maintenir ici par tous les moyens, et nous sauver par l'au-
dace : cessons de nous dissimuler la situation dans laquelle nous a placés
le 10 août : il nous a divisés en républicains et en royahstes; les pre-
miers peu nombreux^ et les seconds beaucoup. Dans cet état de fai-
^blesse, nous_, républicains, nous sommes exposés à deux feux, celui de
4'ennemi placé au dehors, et celui des royalistes placés au dedans.
Pour déconcerter ces derniers, /(/rmif ilfaut leur faire peur. )>
A ces mots, accompagnés d'un geste exterminateur, l'effroi se pei-
gin't sur les visages, et Danton, que la révolte avait chargé du ministère
de la justice, sortit de l'assemblée pour aller organiser l'assassinat.
Depuis deux jours les barrières étaient fermées, et les commissaires
de la commune^ assistés de la force publique, allaient de porte en porte
arrêtant quiconque leur était dénoncé. Tous les prêtres non assermen-
tés étaient réputés suspects ; tous ceux qui ne purent se dérober aux
Renie Catholique, r* 15 octobre 1836.> 4'' numéro.
— 90 —
visites domiciliaires furent donc déposés à l'Hotel-de-Ville et distribués
ensuite dans les prisons où il restait encore quelque place. (( Là (i), se
trouvaient enfermées toutes les opinions qui s'étaient succédées jusqu'au
lo août, tous les rangs qui avaient été renversés, et de simples bour-
geois déjà estimés aussi aristocrates que des ducs et des princes. »
(( La terreur régnait dans Paris ; le héros des journées des 5 et 6 oc-
tobre, Maillard , chef de la bande d'égorgeurs qui rapporta de Ver-
sailles des tètes de gardes-du-corps, avait reçu Tordre de se tenir prêt
h agir au premier signal, de se placer d'une manière utile et sûre, de
préparer des assommoirs, de prendre des précautions pour empêcher
les cris des victimes, de se procurer du vinaigre, des balais de houx,
de la chaux vive et des voilures couvertes.
Mais un mouvement d'horreur ou de pitié pouvait se manifester; il
fLillait le prévenir en trompant la crédulité populaire; la veille du lo
août, une conspiration de palais avait été supposée ; on supposa une
conspiration de prison la veille du 2 septembre, et le succès de cette ab-
surde calomnie fut le même. On assura qu'un condamné avait fait des
révélations; les prisonniers devaient s'échapper des cachots, s'armer,
se répandre dans la ville, y commettre d'affreuses vengeances, enlever
le roi et ouvrir Paris aux Prussiens. « Cependant (2) les détenus qu'on
accusait tremblaient pour leur vie ; leurs parens étaient consternés, et
la famille royale n'attendait que la mort au fond de la tour du
Temple. »
Le fatal dimanche choisi pour ces nouvelles Vêpres siciliennes était
venu ; tout était prêt ; Danton reparaît à la tribune vers deux heures ;
il rend compte des mesures de sûreté qui ont été prises contre l'étran-
ger, et il ajoute d'une voix sinistre : Le canon que vous allez entendre
n'est point le canon d'alarme, c'est le pas de charge sur les ennemis
de la patrie. Pour les vaincre, pour les attérer, que faut-il ? de l'audace,
encore de l'audace, et toujours de l'audace. »
Aussitôt la Générale commence à battre, le tocsin sonne, le canon
retentit dans l'enceinte delà capitale ; une foule armée inonde les rues ;
des cris de mort se font entendre Dois-je continuer? non, je
ne m'en sens pas le courage ; ma plume hésite et tremble sous mes
(1) Histoire de la Révolution française, par M. Thiers, t. m, p. 53.
(2) Histoire de la Révolution française, par M. Thiers, t. m, p. 57,
— 91 —
doigts! Qu'il parle celui qui a fait l'apologie de la révolution; il
en a trop vanté les bienfaits pour qu'on m'accuse de partialité si je
lui laisse le soin d'en raconter les crimes.
Jeunes hommes, dont l'ame généreuse frémit à la lecture de tous les
forfaits dont l'histoire retrace le souvenir ; vous qui avez de l'indigna-
tion pour tous les excès, mais à qui une philantropie équivoque n'en
demande que pour ceux du fanatisme religieux, écoutez, et instruisez-
vous :
« A l'Hôtel-de-Ville, dit M. Thiers, il y avait vingt-quatre prêtres
qui, arrêtés à cause de leur refus de prêter serment^ devaient être
transférés de la salle du dépôt aux prisons de l'Abbaye. Soit intention,
soit effet du hasard, on choisit ce moment pour leur translation. Ils
sont placés dans six fiacres, et escortés par des fédérés bretons et mar-
seillais, ils sont conduits au petit pas vers le faubourg Saint-Germain,
en suivant les quais, le Pont-iNeuf et la rue Dauphine ; on les entoure,
et on les accable d'outrages, a Voilà, disent les fédérés, les conspira-
teurs qui devaient égorger nos femmes et nos enfans, tandis que nous
serions à la frontière. »
(( Ces paroles augmentent encore le tumulte. Les portières des voitu-
res étaient ouvertes; les malheureux qui étaient dedans veulent les fer-
mer pour se mettre à l'abri des mauvais traitemens qu'ils essuient,
mais on les en empêche, et ils sont obligés de souffrir patiemment les
coups et les injures. Enfin, ils arrivent dans la cour de l'Abbaye, où
était déjà réunie une foule immense. Cette cour conduisait aux pri-
sons, et communiquait avec la salle où le comité de la section des Qua-
tre-Nations tenait ses séances. Le premier fiacre arrive devant la porte
du comité, et se trouve entouré d'une foule d'hommes furieux. Mail-
lard était présent. La portière s'ouvre ; le premier des prisonniers s'a-
vance pour descendre, et entrer au comité, mais il est aussitôt percé de
mille coups. Le second se rejette dans la voiture, mais il en est arrache
de vive force , et immolé comme le précédent. Les deux autres
le sont à leur tour, et les égorgeurs abandonnent la première voi-
ture pour se porter sur les suivantes. Elles arrivent l'une après l'autre
dans la cour fatale, et le dernier des vingt-quatre prêtres est égorgé (i)
au milieu des hurlemens d'une populace furieuse.
(1) Tous périrent, à l'exception de l'abbé Sicard, qui échappa comme par miracle.
— 92 —
(( Dans ce moment, ariive Lillaud-Varcnnes, membre du conseil de
la commune, et le seul, entre les organisateurs de ces massacres, qui
les ait constamment approuvés, et qui ait osé en soutenir la vue avec
une cruauté intrépide. Revêtu de son ccliarpe, il marche dans le sang
et sur les cadavres, parle à la foule des égorgeurs, et lui dit : « Peuple,
tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir. ))
(( Une voix s'élève après celle de Billaud, c'est celle de Maillard : « //
7ÎY a plus rien à faire ici, s'écrie-t-il, a//o/i^ aux Carmes ! )) Sa bande
le suit alors, et ils se précipitent tous ensemble vers l'église des Carmes,
où deux cents prêtres avaient été enfermés. Ils pénètrent dans l'église,
et égorgent ces infortunés qui priaient le ciel, et s'embrassaient les uns
les autres à l'approche de la mort. Ils demandent à grands cris l'arche-
vêque d'Arles, le cherchent, le reconnaissent, et le tuent d'un coup de
sabre sin^ le crâne. Après s'être servi de leurs sabres, ils emploient les
armes à feu, et font des décharges générales dans le fond des salles,
dans le jardin, sur les murs et les arbres, où quelques-unes des victi-
mes cherchaient à se sauver.
« La nuit vient, et à la lueur des torches le massacre continue ; la
troupe de Maillard s'est divisée; elle tue à la fois au Ghàtelet, à la
Force, à la Conciergerie, aux Bernardins, à St.-Firmin, à la Salpé-
trière , à Bicêtre ; le lendemain, quand le jour commence à éclairer
ce vaste champ de carnage , Biîlaud-Varennes se montre de nouveau
à l'Abbave.
« Mes amis, dit-il aux travailleurs, la France vous doit une recon-
naissance éternelle, et la municipalité ne suit comment s'acquitter
envers vous, elle vous offre vingt-quatre livres à chacun, et vous al-
lez être payés sur 1 heure. »
Les assassins l'applaudissent avec leurs mains teintes de sang et
courent sur ses pas toucher leur salaire. •• .;i(
(( On peut lire au registre des dépenses de la commune la mention
de plusieurs sommes payées aux exécuteurs de septembre, ajoute
M. Thiers; on y voit, en outre, à la date du 4 septembre, la somme
de !_, 4^3 livres affectées à cet emploi ! ))
Ainsi , la commune ne se bornait pas à laisser faire , elle soudoyait
le meurtre; le conseil général du département envoyait de temps en
temps des commissaires chargés, disaient-ils, de calmer Vejferves-
ccnce et de ramener aux p/'i/icipcs ceux qui étaient égarés, au
— 93 —
club des Jacobins on afieclait un silence imliffércnl, et la ConvciUion,
qui était restée muette lorsque Danton lui avait annoncé le pas de
charge des égorgeurs, continuait h se taire; si la majorité eut alors dé-
ploré, comme elle l'a fait plus tard, les crimes qui se multipliaient à
chaque minute autour d'elle, n'aurait-clle pas exprimé le vœu de se
rendre toute entière dans les prisons et de se jeter entre les meurtriers
et les victimes !.. mais non ; le pouvoir exécutif dont elle disposait ne
reçut d'elle aucune mission de salut : l'historien en cherchant à l'excu-
ser a révélé quelques-uns des motifs de son exécrable inaction ; sui-
vant lui , c'est la surprise , le sentiment de son impuissance , peut-être
aussi ce dévouement insuffisant qiCinspire le danger dhm ennemi.
Plus explicite ailleurs, il appelle l'extermination de septembre un
mouvement aveugle et féroce , composé de peur et de colère , et finit
par y rattacher toute la pensée du système de la terreur, système in-
venté par une minorité audacieuse pour dominer une majorité sans
énergie.
Mais qu'importent les motifs? toute assemblée qui tolère des crimes
qu'elle peut empêcher en devient complice et se couvre d'un opprobre
ineffaçable. Les massacres durèrent au-delà du 5, à Paris, et un membre
de la majorité, Rolland, était ministre de l'intérieur ; etun autre membre
de la majorité,Pétion, était maire I Quinze mille victimes périrent en trois
jours, et la majorité,quiscmblaitdéIibéreravec tant de calme les piedsdans
le sang, n'osa pas arrêter la circulaire adressée par le comité de surveil-
lance à toutes les communes de France pour les inviter à égorger les
suspects! Duplain, Panis , Sergent, Lenllmt , Marat^ Lefort , Jour-
deuil signèrent cette pièce monumentale et la jetèrent dédaigneuse-
ment au visage de la Convention , comme Tarrét de sa honte.
Les dépositaires de l'autorité publique ne pouvaient échapper à de
si funestes influences ; la terreur les paralysa, et leur inertie favorisa dans
plusieurs départemensîe meurtre et le pillage ; mais c'en est trop déjà du
tableau qui vient d'être déroulé à nos regards ; détournons les yeux de
toutes ces scènes d'horreur c(ui ressemblent aux rêves d'une imagina-
tion en délire ; sorlons au plus vite de ces ruisseaux de sang dont les
vapeurs s'élèvent et tournent autour de nous comme des ombres fui-
tastiques; les enseignemens que nous avons reçus doivent noussuriire,
sachons les méditer et les comprendre.
Les égorgeurs n'ont fait aucune distinction entre le vicaire et le pré-
— 94 —
lat ; tout prêtre trouvé dans les prisons a été mis à mort ; on ne s'est
pas occupé de savoir s'il avait été favorable ou contraire à la réunion
des ordres, s'il avait consenti ou non à l'abandon des biens du clergé,
s'il avait adopté quelqu'une des idées nouvelles, ou s'il les avait re-
poiissées toutes; son habit a décidé son sort; le curé de campagne est
tombé sous les mêmes coups que l'archevêque; Tironie s'est mêlée à
l'assassinat; les meurtriers ont ri , en enfonçant leurs poignards, de la
crédulité des malheureux qui s'étaient laissés prendre aux leurres de
la révolution, et, dans la fureur de cette exécution radicale, l'apostasie
même de l'Église constitutionnelle n'aurait pas obtenu g/âce, si elle ne
s'était point abritée sous le bonnet des clubs.
De quoi s'étonner? n'était-ce pas là ce que devait produire tôt ou
tard l'explosion des haines si laborieusement amassées près du fover
des passions anarchiques ? un demi-siècle de calomnies n'avait-il pas
chargé la mine et attisé le feu ? Certes, il y aurait de l'injustice à ne pas
le dire, plus d'un encyclopédiste, en jouant avec des sophismesau mi-
lieu de cette société en ébullition, ne se doutait pas des orages qui al-
laient éclater; Timprévoyance des hommes plus grande encore que
leur perversité peut seule préparer tant de maux et de crimes ; mais
enfin que s'est-il passé ? Les philosophes, après avoir écrit, ont parlé; la
tribune a été le livre de ceux qui ne lisent pas; aussitôt on a entendu
les trônes et les autels craquer de toutes parts, comme le bois dévoré
par la flamme, et les leçons de cette raison orgueilleuse qui devaient
peupler le monde de philantropes, descendues rapidement jusqu'à la
lie de la société, n'ont remué cette fange que pour en faire sortir des
bourreaux.
Si les cruautés des guerres religieuses de l'Albigeois et des Gévennes
attristent nos souvenirs; si nous ne pouvons surtout prononcer sans
effroi le nom de la Saint-Barthélémy, combien à plus forte raison ne
devons-nous pas tressaillir d'épouvante à la seule pensée de l'extermi-
nation de septembre ! Les persécuteurs des huguenots sont coupables;
le fanatisme les a portés à des violences que la religion ne réprouve pas
moins que l'humanité ; mais ne peuvent-ils pas alléguer l'irritation
d'une longue lutte, l'emportement des représailles, le besoin de
pourvoir à leur légitime défense ;, Tignorance des temps, et par-dessus
tout, cette aveugle exaltation de la foi qui s'égare sur la terre en cher-
chant le ciel et qui se croit appelée à venger Dieu au lieu de se borner
— 95 —
à le servir ; ce ne sont pas là dos excuses; cir, encore une fois. Il n y
en a point pour des massacres; mais ce sont des circonstances d'épo-
ques, des influences d'idées, des termes de comparaison, enfin, qu'il
ne faut pas perdre de vue dans un parallèle historique.
Les égorgeurs mercenaires de Maillard, ces hommes de sang que
nous rougirions de reconnaître pour nos contemporains, appartenaient
aux jours de lumières du dix-huitième siècle ; leurs victimes, la plupart
étrangères à Paris, n'avaient pu leur faire aucun mal et leur étaient
même entièrement inconnues ; ils n'étaient entraînés par aucun intérêt
religieux; ils n'étaient fascinés par aucune passion politique; ce n'é'
taieut donc que de vils sicaires qui s'étaient engagés froidement à
massacrer des vaincus, des prisonniers sans armes, des femmes, des
vieillards , des enfans, et qui après avoir frappé au hasard pour ga-
gner leur argent , tuaient encore pour le seul plaisir de tuer. De
bonne foi , que deviennent auprès d'eux les sbires de la ligue ? On
conçoit que la religion les condamne éternellement; mais comment
la révolution s'arrogerait-elle encore le droit de les juger?
Du 2 septembre au 21 janvier, l'anarchie, fière de l'émancipation
qu'elle avait reçue , poursuivit , le front haut, son œuvre sacrilège ; le
blanc-seing de la terreur était dans sa main; tous les obstacles tombè-
rent , toutes les résistances fléchirent ; tout , dans l'état comme dans
l'Église , devint ruine à sa voix ; la Convention tremblante, considérant
d'abord le clergé comme sous le coup d'une proscription tacite , et
sentant d'ailleurs le ridicule d'un décret après un massacre , se dispensa
de formuler une proscription légale ; un seul de ses membres, toujours
en quête de ressources financières, Cambon , fit décider en principe,
comme simple règle d'économie, que tous ceux qui , en France , ç^ow-
draient la messe la paieraient^ et qu'au-delà des frontières on com-
mencerait toujours _, pour défrayer les armées , par s'emparer de l'ar-
genterie des églises.
Ces principes de conduite adoptés par le gouvernement furent appli-
qués dans toute leur rigueur ; ils eurent pour effet l'insurrection de
la Vendée et le soulèvement de la Belgique; aucune persécution ne
put séparer les populations bretonnes de leurs curés ; ces prêtres ,
d/une grande pureté ^ dit M. Thiers, exerçaient un ministère tout
paternel , et il en était de même dans les Pays-Bas^ où la présence du pro-
testantisme entretçnait une sourde hostilité entre les deux cultes. JExas-
— 96 —
péréc par une résistance si opiniâtre, la Convention fulmina décrets
sur décrets ; l'ecclésiastique dépouillé successivement de ses biens , de
son traitement , de sa pension , n'eut plus bientôt que sa liberté et sa
vie; la loi des suspects lui enleva l'une , et le tribunal révolutionnaire
ne tarda pas à lui demander l'autre.
La consternation était générale ; ainsi qu'au temps des premiers
martyrs, les fidèles se réunissaient au fond des bois, et dans les lieux
les plus secrets des villes. Les prêtres , toujours déguisés , étaient
réduits à se cacher comme des malfaiteurs pour bénir les naissances
ou les mariages, et la plupart des malades mouraient sans recevoir les
sacremens. Si, par une mesure décisive , on n'en était pas encore venu
à mettre les scellés sur la porte des églises, on ne les tenait ouvertes
que pour les profaner et pour y recruter des suspects; les pourvoyeurs
de Fouquier-Thinville y veillaient sans cesse, et il n'eut fallu qu'un
signe de croix ou une prière pour motiver une dénonciation, un em-
prisonnement et une sentence de mort.
Cependant , au milieu de ce silence lugubre , il y eut encore un jour
où une messe fut célébrée avec l'autorisation de la commune de Paris ,
et l'officiant put même paraître quelques instans après en public sans
être insulté ou égorgé... Mais cette messe fut célébrée sur une com-
mode dans la tour du Temple; mais ce prêtre était Edgeworth de Fir-
mont ; mais ce jour de grâce était le 21 janvier!... réchafaud, seul et
dernier autel qui restât au catholicisme, attendait la victime rovale ; et
le digne ministre de Dieu, en disant au martyr d'une voix inspirée :
Fils de saint Louis y montez au ciel ! lui montra l'asile où la reli-
gion , exilée de la France , allait se retirer avec lui !
XXX.
Dans notre dernier numéro , nous écrivions que chacun de nos
vieux monumens a cent histoires à nous redire. Les vastes cathédrales,
les somptueuses basiliques parlent à qui sait les comprendre; des em-
pereurs, des rois, des pontifes, des hauts et puissans chevaliers ont
attaché d'illustres souvenirs à leurs saintes murailles. Ces nobles édi-
— 97 —
fîccs sont comme les grands Jiistoricjis^ comme les témoins jures f/es
temps passés... mais clans les campagnes au milieu des genêts et des
bruyères, clans le creux du vallon et sur le liane de la colline, sur la
crête du rocher, et sur le bord des eaux , d'autres constructions gri-
sâtres et moussues s'élèvent ; ce sont ces oratoires et ces humbles cha-
pelles dont la piété de nos pères avait pour ainsi dire sanctifié le pays.. .
Là, encore, il y a à écouter et à se souvenir, mais le genre est changé:
ce ne sont plus ces grands historiens racontant faits et gestes de rois
et de reines, de princes et de guerriers; ce sont comme à^ humbles chro-
niqueurs qui ont de touchantes aventures de pèlerins et de pèlerines,
d'ermites et d'enfans égarés dans la solitude ; de ces aventures que l'on
aime à entendre dans les veillées, quand la bûche et le fagot pétillent
et flambent au foyer , et que le vent et la pluie battent contre les
vitres.
Une veuve vivait à Harileur avec sa fille \ toutes les deux fuvaient la
foule, quelques amis seulement venaient de temps à autre les voir dans
leur solitude.
La jeune fille était la plus brillante entre toutes les jeunes filles d'Har-
fleur ; mais cette angélique figure ne se montrait guère qu'auprès de
Dieu, car la mère et la fille sortaient rarement, si ce n'est pour aller h
l'église ; et quand les jeunes hommes venaient à apercevoir Marie Rose,
pendant plusieurs jours ils ne faisaient que parler de sa beauté.
Félix, son proche parent, qu'elle avait aimé dans son enfance comme
son frère, et que depuis elle avait aimé d'un autre amour, lui avait été
fiancé devant l'autel de Notre-Dame-d' Eure , et avant de monter à
bord du navire sur lequel il s'était engagé pour trois ans, Félix avait
fait serment d'aimer toujours Marie Rose , et Marie Rose avait juré de-
vant sa mère et la sainte Vierge de n'appartenir jamais qu'à son cousin
Félix
Quand un homme s'est dit : Il faut faire fortune^ c'est étonnant de
voir comme les faibles deviennent forts, et comme les plus indomptes
se font obéissans. Félix était né avec un caractère fier et rude ; mais il
avait, en pensant à Marie Rose, prononcé les paroles qui domptent : il
avait dit: Il faut faire fortune^ et la barre de fer avait plié, et le jeune
homme mauvaise tète était devenu un matelot ciocile Enfin
ce n'avait point été sans fruit que Félix avait courbé sa volonté :
ses trois années de voyages avaient été heureuses, des lettres étaient
R, C. — ^ 4« numéro. 2
— 98 —
venues h la mère de Marie Rose, elles annonçaient un piochain retour ;
et déjà chez la veuve ce n'était plus la même chose , Tespoir d'une
j)rochainc joie avait ranime son j)etit ménage. Marie Rose ne laissait
plus maintenant les ileurs mourir sur leurs tiges dans leur jardin ; elle
cueillait les plus belles, elle les mettait dans des vases de verre bleu sur
la cheminée de leur chambre, elle les entretenait fraîches..., Félix pou-
vait arriver chaque jour.
Les jours succédaient aux jours, et V Étoile des mers (c'était le nom
du vaisseau de Félix) ne rentrait point en rivière... la mauvaise saison
avançait ; l'automne allait linir, le coup de vent des morts avait été
terrible, et dans la contrée on ne parlait que de naufrages.
Le rayon de joie qui avait brillé un instant sur la veuve et sa fille
était passé, il n'en restait plus rien. C'est de même sur le coteau quand
de <n'ands nuat^es noirs viennent à voiler le soleil, l'œil ne retrouve
plus sur le gazon l'endroit où il avait brillé si beau !
A la hauteur des îles Canaries, VËtoile des mers avait essuyé une
si forte tempête, que l'équipage avait fait vœu, s'il échappait à la fureur
des ilols, d'aller en pèlerinage porter un cierge et un cxvoto à la cha-
pelle de Notre- Dcnne-de-Grâce.
Tous les matelots^, dans une courte, rapide et fervente prière, avaient
fait cette promesse sacrée.
Félix l'avait faite aussi, mais lui avait joint un autre vœu ; au vœu de
l'équipage, il avait dit à genoux à Dieu et à la Vierge mère: Je promets
de ne parler à ce que j'aime le plus au monde, qu'après avoir prié de-
vant l'autel de Notre-Dame- d'Eure^ devant l'autel où j'ai été fiancé.
Quand les vents sont déchaînés contre les vagues , quand les vais-
seaux craquent , quand les mâts crient, quand les cordages sifllent ,
quand le tonnerre gronde, c'est un bruit immense ; eh bien , malgré
cet horrible tumulte. Dieu entend la prière qui s'adresse à lui : quand
sa colère frappe, sa miséricorde écoute.
Il entendit le vœu de l'équipage, et aussi celui de Félix; le vaisseau
fut sauvé, cl, au milieu des glaces de l'hiver, il aborda à l'embouchure
de la Seine.
Dans le monde , les hommes manquent souvent à leur parole ; le
jeune homme qui a promis d'être sage recommence ses lolies, mais le
matelot tient son vœu ; lui n'oublie pas ce qu'il a promis, et quoiqu'il
— 99 —
ne soit pas d'ordinaire très-dévot, quand au milieu de la tempête, il dit :
Je ferai un pèlerinage^ il l'accomplit.
Les matelots de V Etoile des mers, avec leur capitaine en téte^ allè-
rent pieds nus porter leur offrande à la chapelle de grâce^ Félix était
avec eux, et priait comme eux..., mais il n'alla pas avec eux mêler des
joies profanes à l'acte religieux qu'ils venaient de remplir; lui avait en-
core un vœu à accomplir à Notre-Dame-d' Eure.
Marie Rose le savait, et sa mère, tombée malade, lui avait dit : Ma
fille, ma fille, va au devant de Félix jusqu'à l'autel où tu as été fiancée
à lui.
Oh, ma mère î avait répondu la jeune fille, je n'aurais pas osé vous
demander ce bonheur.
— Eh pourquoi, chère enfant ?
- — Parce que vous êtes malade, parce que vous êtes souffrante.
• — Pour que je guérisse, pour que je ne souffre plus, il me faut ton
bonheur ; va, et reviens avec Félix, votre joie sera ma santé.
Après avoir bien recommandé sa mère à ses voisines , Marie Rose
partit ; et cependant ce n'était plus le temps des beaux jours, plus de
bleu au ciel, plus de verdure aux arbres^ p^lusde fleurs au gazon sur les
bords du chemin... ; un vent glacé, une bise coupante, de la pluie
froide, des nuages gris en haut, et du givre bruissant sous les pieds,
voilà ce que trouve la pauvre pèlerine.
Tout en cheminant si durement, par fois elle prie tout bas sur son
rosaire à grains bénits, par fois elle récite aussi le cantique de Notre-
Dame-d'Eure. Elle chante :
<( Courage ! courage I ne défaille pas, Marie t'attend à son autel,
)) Tu lui diras les maux , tes peines , et comme une mère_, elle se
)) penchera pour te mieux écouter, et essuyer tes pleurs. ^
)) Courage ! courage ! ne défaille pas, Marie t'attend à son autel.
» Tu la verras, la reine du ciel, avec son pied sur le serpent, et sur
)) son sein l'enfant Jésus, son divin fils tendant les bras,
)) Courage! courage! ne défaille pas, Marie t'attend à son autel.
)) Tu la verras, comme elle est belle, pleine de grâce et de modes-
)) tie ; les anges la portent sur leurs ailes , et douze étoiles ceignent son
» front.
)) Courage ! courage ! ne défaille pas, Marie t'attend à son autel,
)) Le chemin est rude, l'espace est long; mais le repos est sous la
— 100 —
» voùle où Marie est vénérée, le pèlerin à son sanctuaire se sent tout*
)) à -coup délassé.
)) Courage! courage ! ne défaille pas, Marie l attend à son autel.
)) Aux murs, tu verras appendus bien des tableaux, bien des béquil-
)) les et des images, le marin échappé aux (lots, et le boiteux qui mar-
» che droit, ont déposé toutes ces otïrandes.
)) Courage ! courage ! ne défaille pas, Marie t'attend à son autel. '
)) Dieu commande à l'eau de couler, aux fleurs des jardins de fleu-
)> rir^ aux astres du ciel d'éclairer, et à Marie de nous entendre.
» Courage! courage! ne défaille pas, Marie t'attend à son autel. »
Pendant que Marie Rose chantait ainsi, le ciel se couvrait de plus en
plus de nuages noirs; comme elle avait loi, elle avait courage, et comme
elle avait courage^ ni la fatigue ni le mauvais temps ne pouvaient l'ar-
rêter.
Enfin, dans la plaine qui s'étend au-dessous du coteau de Graville,
elle aperçut l'humble toit de la chapelle d'Eure... C'est là que je vais
le voir, se dit-elle, cl elle marcha plus vite.
Comme elle passait sous les murs de l'abbave, elle entendit la cIcK
che qui tintait un glas Oh ! c était triste par uîi temps si noii", aussi
ça lui serra le cœiu\.., surtout lorsqu'en passant devant une maison,
sur le bord du chemin, elle vit un cercueil avec deux cierges qui brû-
laient, et de pauvres parens qui pleuraient et priaient Elle ne vou-
lut point passer outre sans prier avec eux ; elle approcha du seuil mor-
tuaire, ti^empa la branche de buis dans le bénitier de cuivre, et jetta de
l'eau bénite sur le cercueil, en disant : « Paix ! paix à celui-là!... ))
Ceux qui pleuraient le mort ne lui dirent rien, mais avec leurs re-
gards ils la remercièrent, et elle se remit en route, répétant tout bas:
a Courage ! courage ! ne défaille pas, jNIarie t'attend à son autel. »
Il va des gens auxquels les choses extérieures ne font rien ; ceux-là
doivent être bien moins gênés dans la vie; rien ne doit retarder leur
marche. Il y en a d'autres pour lesquels tous les rieiis sont quelque
chose; ceux-là voient des augures, des pressentimens partout; s'ils
courent à une partie de plaisir , si leur ame chante de joie, et qu'ils
viennent à entendre un glas funéraire, les voiià attristés; sils rêvent
d'amour et d'espérance, et qu'ils rencontrent un mort, les voilà arrêtés.
Marie était du nombre des derniei's , aussi déjà elle ne marchait plus ;
les pensées sombres qu'elle venait de prendre au son de la cloche et à
— 101 —
k vue du cercueil, lui ëlaient devenues comme un poids qui l'empêchait
d'avancer
Enfin, la voilà arrivée à la chapelle; la pèlerine a atleinl le but de
son pèlerinage. Félix y est-il déjà / L'a-t-il devancée?
Non.
Il va bientôt venir, se dit IMarie, et elle se mit à prier, et dans sa
prière elle répétait: « Vierge Marie, fais que le matelot que tu as sauvé
)) de la fureur des vagues, vienne se reposer auprès de ton autel. »
Mais le soir vint... Félix n'était pas arrivé ; on ferma les portes de
la chapelle, et Marie Rose allait chercher un gite, quand elle entendit
les femmes et les hommes du village qui racontaierit la mort d'un jeune
matelot^ qui avait échappé aux tempêtes de la grande mer, mais qui
avait péri en traversant la Seine, en revenant d'un pèlerinage à Notre-
Vame- de- Grâce .
Oh! c'est Félix! c'est Félix ! s'était écrié aussitôt Marie Rose, et dès
lors elle ne pensa plus à chercher un abri; le ciel était devenu tout
noir, tout obscur, la neige tombait en épais tourbillons, chacun dans le
pays était rentré dans sa cabane, rt 1rs chiens même des fermes ne ro^
daient point dans les cours, tant la nuit était froide et neigeuse '
Mais la fiancée de Félix, elle, ne se doutait ni de l'obsciu-ité ni du
froid, ni de la neige, ne pouvant plus pénétrer dans ia chapelle, elle
priait à genoux sur le seuil extérieur.
Comme il gelait très-fort, elle écoutait, se disant : S'il vient, j'enten-
drai de loin le bruit de ses pas sur la neige qui durcit.
Pauvre Rose! elle était toute couverte de givre et de frimas et elle
ne les sentait pas encore Elle priait, elle priait toujours, et pas le
plus petit bruit ne parvenait jusqu'à elle Le souvenir de la cloche
de Graville et le mort de la cabane lui revenaient serrer le cœur • c'é- j
tait un vrai pressentiment qu'elle avait ressenti à la vue du cercueil •
c'était Dieu qui avait voulu la préparer à tant de malheurs !
Enfin il vint à la pauvre Marie Rose quelque chose qui apaisa un
peu ses angoisses, un assoupissement la saisit ; c'était ce mauvais
sommeil qui engourdit ceux que Dieux condamne à mourir de froid, '
c'était ce sommeil précurseur du grand'sommeil.
La pauvre enfmt, la tête appuyée sur le bois de la porte, avait reçu
d'en haut comme une blanche couverture, ou plutôt comme un suaire;
on ne voyait plus ni ses bras, ni sa jolie taille : son visage seul, abrité
— 102 —
par l'épaisseur du portail, n'était pas recouvert par la neige qui n'avait
cessé de tomber toute la nuit ; mais ce visage était presque aussi blanc
que les frimas ; plus de roseur sur les joues, plus de vie dans les traits.
Comme s'il devait y avoir de la joie ce jour-là, le soleil se leva bril-
lant, et si l'on avait eu le cœur de regarder, c'eût été beau à voir que
tous les diamans qu'il faisait scintiller sur les arbres.
A la chapelle tout semblait tendu de blanc, comme pour les funérail-
les d'une vierge, et au toit qui avançait un peu au-dessus de la tête de
Marie Rose, il y avait de petits glaçons blancs qui pendaient comme
une frange de cristal.
Le père capucin qui desservait la chapelle ne vint pas le premier ;
quand il y arriva, un homme le précédait cet homme c'était
Félix ! Il y en a peut-être qui pourraient peindre et redire la scène qui
se passa alors que le fiancé reconnut sa fiancée sans vie, sans mouve-
ment, alors que tous ses soins ne purent la réchauffer Moi, je l'a-
voue, je n'ai pas de parole , pas de plume pour bien redire , pour bien
retracer semblables choses Te les vois, je les ressens, j'en pleure J
mais les peindre, j'y renonce
« Elle était venue au rendez-vous la première , et la voilà morte,
» morte pour moi; » c'était là ce que le malheureux Félix ne cessait
de crier avec désespoir.
Le vieux religieux lui dit : Mon fils, vous serez moins à plaindre,
vous souffrirez moins, si vous pouvez prier un peu avec moi , venez ,
et le prêtre amena le jeune marin près du sanctuaire ; Marie Rose y
était étendue sur des couvertures, à la place où d'ordinaire on dépose
les cercueils à la messe des morts.
Tout le village avait su ce qui était arrivé, et la foule maintenant
remplissait la chapelle, le religieux allait prier pour la pauvre fiancée,
en joignant son nom à celui d'une autre femme pour laquelle il allait
dire la messe. Oh! je vous assure que l'assistance était bien préparée à
prier avec lui. Pendant que la messe se disait, Félix pleurait toujours,
et deux femmes avec des étoffes chaudes, frottaient les membres gKv
ces de la jeune fille
Lors de l'Évangile, quand le prêtre prononça ces mots :
<( Ego sum resuruegtio et vita , »
La fiancée de Félix, se réveillant de son pesant sonimeiij étendit les
bsas, en criant :
^ 103 —
Notre-Dame, Notre-Dame, ayez pitié de lui !
— Me voilà, me voilà ! répondit Félix, et tous les deux étaient main-
tenant à genoux Tun à côté de l'autre, comme deux fiancés, et tous
les deux pleuraient, mais à présent c'était de joie.
Depuis cet heureux jour, INIarie Rose et Félix retournèrent à Har-
fleur ; mais la jeune fille, devenue heureuse épouse, ne put jamais per-
dre sa pâleur, et elle resta toute sa vie blanche comme les frimas qui
l'avaient enveloppée, et c'est aussi depuis ce temps que Notre-Dame-
ci^ Eure a pris le nom de Notre-Dame- des-Neiges,
Vicomte Walsh.
DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT.
( 2« article. )
Nous croyons que les temps sont venus où les catholiques, à l'exem-
ple de l'Église, doivent jouer cartes sur table, et si nous osons ainsi le
dire^ graver sur leurs fronts ce qu'ils veulent avec ce qu'ils croient.
Rarement les moyens d'adresse leur ont réussi , et certes , à aucune
époque, les réticences et les déguisemens n'ont été moins nécessaires
qu'aujourd'hui. En effet, si nous ne pouvons imposer notre volonté
aux ennemis de nos doctrines , nous pouvons moins encore les abuser
sur les résultats des mesures auxquelles nous attachons quelque prix.
Que gagnerions-nous maintenant à affecter une hypocrite terreur de la
liberté d'enseignement? Qui tromperions-nous en n'avouant pas qu'elle
implique le monopole de l'enseignement au profit du clergé ? Non-
seulement les adversaires du catholicisme savent tout cela aussi bien
que nous , mais encore , nous ne pourrions élever à ce sujet quelque
doute dans leur esprit sans affaiblir le désir qu'ils ont de rendre à la
famille la plus précieuse de ses franchises. S'ils consentaient à la réta-
blir dans ses droits, c'est afin de sociabiliser les générations naissantes,
en les plaçant de fait sous le patronage du sacerdoce, patronage qu'ils
ont en horreur, et que néanmoins ils acceptent comme une irrémé-
diable nécessité. Nier cette conséquence serait donc une étrange sorte
d'habileté, N'imitons pas le nautonier imbécile qui , lorsque la tem-
— 104 '^
petc l'entraîne au port, lui refuse ce qu'il a gardé de voiles, et relarde
riieiu^e de la délivrance en louvoyant au milieu des écueils.
Une tactique si peu digne de la sainteté de notre cause présentera
encore un autre danger. Il est parmi nos frères des hommes dignes dô
tous nos respects, mais qui persistent à raisonner et à agir comme si la
société actuelle était une société catlioliquement constituée. Ceux-là
s'indignent à la pensée d'un enseignement abandonné à la merci des
spéculations individuelles, et le monopole légal de l'université, mono-
pole qu'ils espèrent conquérir un jour, les effraie moins que le triom-
phe du principe d'un alYranchissement universel. Ils repoussent donc
ce principe autant que le faisaient naguère les ennemis du nom chré-
tien, et leur opposition, bien que chaque jour elle diminue d'intensité,
est un obstacle que nous ne surmonterons certainement pas, en ad-
mettant qu'elle est fondée en fait, qu'elle est justifiée d'avance par les
résultats nécessaires du système que nous invoquons. Nous ne parvien-
drons à vaincre leurs répugnances qu'à force de franchise, en ne taisant
rien de notre pensée, en leur prouvant que la liberté iUimitée de l'en-
seignement est aujourd'hui la seule voie ouverte à l'Eglise afin d'arri-
ver à ce monopole qui est moins encore un droit pour elle, qu'un be-
soin pour la société.
La France _, telle que le dix-huitième siècle l'a faite, n'a plus cette
unité qui était jadis et sa gloire et sa force. Um^ dans l'ordre tempo-
rel, en ce sens qu'elle obéit à un gouvernement unique^ qu'elle est ré-
gie par une seule administration, elle est scindée dans l'ordre spirituel
en autant de sociétés distinctes qu'elle renferme de croyances diffé-
rentes. Ces divisions existent, et la paix ne peut être maintenue qu'à
l'aide de la liberté de conscience, liberté tellement indispensable que,
sans hésiter, la restauration l'avait écrite dans sa charte , et que saint-
Louis, s'il eut été à la place de Charles X, ne l'en eut point effacée.
C'est que la liberté de conscience est un compromis à l'aide duquel
les doctrines rivales qui se sont implantées au sein d'une nation renon-
cent à la plonger dans l'abimc d'une interminable anarchie, ou à la par-
tager eu fractions indépendantes les unes des autres. Alors, ceux qui
professent ces doctrines s'obligent, dans l'ordre où ils ne peuvent s'en-
tendre, à une tolérance mutuelle, et par conséquent le pouvoir qui les
gouverne en commun est obligé de renoncer à toute jurisdiction directe
ou indirecte sur les consciences. Il ne se déclare point athée, mais in-
— 105 —
compétent ; parce qu'il ne peut se laire juge en ces matières, s'arroger
législativcment le droit de distinguer le vrai du faux sans violer le pacte
tacitement conclu entre les gouvernés. Car, du moment où il a, en tant
que pouvoir, une opinion, il refuse nécessairement une égale part dans
ses faveurs à ceux qui ne la partagent point , et ils tombent à l'état
d'opprimés, et la paix publique est aussitôt en péril. Ainsi, lorsqu'un
peuple se divise en plusieurs sociétés spirituelles , lorsqu'une immense
majorité surtout ne professe point le même culte, la liberté de cons-
cience est la condition de sa vie politique , et ce qui, en d'autres cir-
constances, est peut-être un grand mal, devient alors le seul gage con-
cevable de salut.
Or, il est évident que la liberté de conscience suppose celle de l'en-
seignement , car le père de famille tient de trop près à ses enfans ,
s'identifie trop parfaitement avec eux pour se croire libre, s'il est privé
du droit de faire germer dans leurs jeunes intelligences les doctrines
qu'il croit vraies, c'est-à-dire ses propres doctrines. Ainsi aucune
croyance ne peut prétendre au monopole légal de l'éducation, sans se
poser la persécutrice de toutes les autres, sans violer le pacte fonda-
mental dans ce qu'il a de plus vrai , c'est-à-dire, dans celle de ses dis-
positions qui correspond le plus fidèlement à l'état actuel de la so-
ciété. Catholiques et protestans, athées et théistes, tous s'abuseraient
également s'ils s'imaginaient que la loi pourrait long-temps leur assu-
rer la direction exclusive des nouvelles générations. Si le gouverne-
ment a pu se l'attribuer jusqu'à ce jour, c'est qu'il n'a, officiellement
du moins, aucune prédilection religieuse ou philosophique. On a en-
diu'é son indifférence; personne n'eut supporté sa ferveur
Mais cette indifférence , par cela même qu'elle jette dans le corps
enseignant des hommes de toutes les opinions, devrait être contagieuse.
Elle arriva , en passant par les maîtres , du gouvernement aux élèves ,
et les efforts des plus vertueux ministres de la branche aînée échouè-
rent contre la fatalité de leur position. Avec des professeurs tous chré-
tiens ou tous athées, on eut fait des chrétiens ou des athées; avec des
professeurs empruntés à toutes les doctrines on fit des sceptiques, et
la société, allanguie par une insouciance générale, finit par devenir ce
que nous la voyons , un corps usé avant le temps, au(|uel il ne reste
plus que la force de mourir. Des trois alternatives possibles, du mo-
nopole légal accordé à une doctrine quelconque, du monopole réservé
— 106 —
au gouvernement et du droit commun , la première donc est imprati-
cable 5 et la seconde a produit une atonie universelle qu'interrompent
par fois les clameurs d'un sombre désespoir. Reste la troisième. Nous
allons la suivre dans ses conséquences.
Il y aurait folie h s'imaginer que la liberté d'enseignement puisse
immédiatement transférer au clergé le domaine tout entier de l'in-
struction publique. D'une part, le clergé n'est point encore en me-
sure de recueillir l'immense héritage de l'université; et de l'autre,
celle-ci soutenue par le budget et appuyée sur les industries indivi-
duelles qui s'y rattachent, soutiendra quelque temps encore une con-
currence que chaque année rendra plus vive , mais qui d'abord sera
réduite à des limites assez étroites. En effet , les bonnes maisons d'é-
ducation ne s'improvisent pas 5 il faut du temps pour former d'habiles
professeurs, et le sacerdoce, quelque riche qu'il soit déjà sous ce rap-
port, ne l'est point assez pour suffire aux besoins de la France. A cet
égard, il a beaucoup à faire, et par conséquent la transition complète
de l'enseignement sacerdotal s'opérera graduellement et presque sans
secousse, quant aux bons établissemens de la première espèce qui
existent aujourd'hui. Toutefois, cette transition s'achèvera nécessaire-
rement sous le régime du droit commun, et voici pourquoi :
Les catholiques qui s'arrêtent à la superficie des choses, voient que
la liberté donnée à l'enseignement doit le réduire aux ignobles pro-
portions d'une entreprise mercantille, et le sang leur monte au vi-
sage, lorsqu'ils pensent qu'un jour l'opinion publique assimilera le
chef d'un collège à l'entrepreneur d'une flibrique. Pleins d'un juste
respect pour les rapports qui lient le professeur à l'élève , pour cette
paternité de seconde majesté ^ aussi sainte peut-être que la paternité
véritable , ils ne peuvent se résigner à faire de l'un un simple vendeur,
et de l'autre un acheteur courant au meilleur marché , et se donnant
à qui livre au plus juste prix le pain de l'intelligence. Cette dégrada-
tion les affecte douloureusement; et nous qui savons combien la mis^
siondu professeur entraîne de responsabilité devant Dieu, nous parta-
gerions toute leur indignation, si nous vivions à une autre époque, en
un siècle où ces questions d'argent qui les révoltent auraient moins
d'importance ; mais la véritable s;igesse consiste à accepter les faits que
Ton ne peut changer, au lieu d'aller se briser contre eux. Pourquoi
d'ailleurs nous plaindrions-nous de l'avarice des pères de famille, si
— 107 —
certe avarice doit assurer aux établissemcns calholiques une préférence
universelle ?
Oui, et nous le reconnaissons sans liésitci', le droit commun fera
descendre l'enseignement de son ancienne dignité , et l'assimilera en
tout h ces manufactures dont le succès dépend à la fois, et de la qua-
lité et du bas prix des marchandises livrées aux consommateurs. De
même qu'un fiibricant d'indiennes a la certitude, s'il fait mieux, et à
moins de frais que ses rivaux , de les écraser par sa concurrence , de
même les maisons d'éducation qui donneront au meilleur marché les
soins les plus paternels, la nourriture la plus saine , l'instruction la plus
solide, l'éducation la plus pure, sont assurées d'une préférence que la
législation elle-même ne pourra leur enlever qu'en les fermant de force.
Ici, il ne s'agit ni de doctrine, ni d'esprit de parti ; c'est une question
qui se résume en chiffres, et dont l'importance est d'autant plus
grande que la cupidité est, tout le monde en convient, la passion do-
minante des temps où nous vivons.
Ainsi l'instruction pu])lique, sous le régime de la liberté, appartien
dra, si nous osons le dire, d'une manière fatale à ceux (]i\\ fourniront^
aux conditions les moins élevées, le meilleur enseignement, et s'ils
peuvent se charger de toute notre jeunesse, toute notre jeunesse leur
sera livrée. Ils en auront le monopole , ce monopole que les lois ne
confèrent pas, et qui n'en est que plus durable, parce qu'il est volon-
tairement accoixlé par les consommateurs , monopole né de la libre
concurrence , et qu'obtiennent seulement les plus habiles à la lois , et
les plus éconouies. Dans les industries ordinaires, les grands capitalis-
tes le possèdent aujourd'hui et au même titre, en vertu de la même
loi , il ne peut échapper au clergé.
Le prêtre catholique, par cela même qu'il est célibataire, n'a point
a s'occuper de l'avenir d'une famille, en sorte que le nécessaire suffît à
ses besoins , et par conséquent le prêtre, chef d'un collège, et les prê-
tres professeurs peuvent se contenter d'un bénéfice qui ne saurait sul-
fire à la position du laïque. Pour celui-ci, renseignement est une pro-
fession j pour celui-là, c'est un devoir, et cette différence radicale en
entraîne une multitude d'autres non moins frappantes. Le prêtre,
moins avide, parce (ju'il n'a point les uiêmes motifs de cupidité, ignore
les ruses misérables d'une parcimonie c[ui spécule sur la santé des en-
fans qui lui sont confiés. Comme il n'a point d'autres fils, il reporte
— 103 —
sur SCS élèves loutc sa puissance d'amour, et leur saule lui est chère
en ollc-mènie h cause cFeux , et uon dans l'intcrèt d'un lucre futur.
Delà des soins plus assidus, une nourriture meilleure, et chose singu-
h'ère, son apparente prodigalité coûte moins que l'avare rigidité du
laïque. Gomme ce dernier ne peut exercer aucun contrôle religieux
sur les laïques, maîtres et serviteurs dont il est entouré, non-seulement
il est obligé de leur donner un salaire plus élevé, mais encore il est
sans cesse victime d'un gaspillage effréné, qui multiplie ses dépenses et
n'ajoute rien au bien être des élèves. Au contraire, dans un collège
sacerdotal, il n'est personne qui ne contribue dans la mesure de ses
forces au succès de l'entreprise. Les professeurs, satisfaits du plus mo-
dique traitement, rivalisent de zèle, et comme le lien de conscience
s'étend jusqu'aux derniers degrés de la hiérarchie scholaire, le chef de
l'établissement n'a à redouter ni la mauvaise foi, ni la négligence de
ses subordonnés. Aussi les bénélices du clergé enseis^nant sont-ils
énormes. On peut en juger, non par les fortunes qu'ont amassées les
ecclésiastiques qui dirigent nos petits séminaires , mais par le nombre
des enfans qu'ils reçoivent gratuitement^ mais par l'immensité des
édifices élevés par eux, avec la seule ressource de leurs profits, et
malgré la crainte toujours présen-te d'une brutale confiscation. Que l'en-
seignement soit libre, et bientôt il y aura des maisons qui n'ayant plus
de frais de construction à faire, et limitant l'étendue de leur charité ,
réduiront leur prix au minimum possible. Alors quel sera l'établisse-
ment laïque qui pourra lutter contre elles.
Si la supériorité des collèges sacerdotaux est incontestable quant au
prix , à la nourriture , elle ne l'est pas moins quant à l'éducation pro-
prement dite. Gomme il enseigne par devoir, il renvoie sans pitié les
élèves déjà corrompus , et son infatigable surveillance préserve les au-
tres, dans la mesure où cela est aujourd'hui possible, de la contagion
des vices qui énervent le corps avant que l'ame n'ait conscience de sa
honle. Mais le prêtre possède en outre un talisman d'une admirable
puissance. Il enseigne le quatrième commandement ; et quel est le
chef de famille , si incrédule qu'on le suppose, qui veuille que son fils
ignore qu^a/in de vi^Tc longuement il doit lionorer son père et sa
mcre. Le monopole de ce précepte entraîne sous l'empire du droit
commun celui de l'enseignement. Eh cpioi ! nous avons pour nous
l'égoïsmc , l'amour, l'avarice des pères , et nous pourrions crain«lre
— 109 —
qu'ils nous échappent! Voltaire ne voulait pas d'un roi philosophe;
ah! s'il avait eu des enfans, il aurait eu bien autrement horreur d'un
fils esprit fort.
Cependant , il est une objection que des hommes pleins de bonne
foi opposent au principe de la liberté d'enseignement, lis en compren-
nent les conséquences, et ils se demandent si à la longue l'instruction,
donnée par un corps affranchi de toute concurrence , ne finira point
*par tomber au-dessous des besoins de l'époque. Ils redoutent à cet
égard l'influence si heureusement i^/ie de l'épiscopat , et ils s'imaginent
que nos premiers pasteurs donneraient des règles à la science aussi bien
qu'à la foi. Ces craintes nous semblent peu fondées. En premier lieu ,
à moins d'admettre que le catholicisme est faux, l'on a peine h com-
prendre qu'il puisse nuire au progrès des véritables lumières , ou , en
d'autres termes, que le prêtre catholique ne puisse s'emparer, au profit
de ses élèves, de tous les progrés de la science humaine. En second
lieu, il y aura toujours concurrence , non des écoles sacerdotales aux
écoles laïques , mais entre les écoles sacerdotales elles-mêmes ; les-
quelles 5 ayant tous les mêmes avantages d'économie et de principes ,
se rencontreront en rivales sur le seul terrain où elles puissent l'être ,
sur celui de l'instruction. Déjà les petits séminaires améliorent avec
une merveilleuse activité leur enseignement , et l'impulsion à laquelle
ils doivent tant de progrés leur vient de ces évêques dont l'influence
semble si dangereuse à certains amis des lumières. Cependant les pe-
tits séminaires sont peu nombreux, et , quelle que fut la médiocrité de
l'instruction qui y est donnée, les postulans y seraient encore plus nom-
breux que les élèves. Que sera-ce lorsque, sur tous les points de la
France, le zèle du prêtre, spéculant sur les biens du ciel, comme le laïque
spécule sur ceux de la terre , aura fondé d'innombrables collèges? Sans
doute les évêques exerceront sur ces maisons un salutaire contrôle , et
Dieu nous garde qu'il cj) soit autrement? mais qui ne voit que ce
contrôle absolu dans les petits séminaires se réduira ailleurs aux choses
de doctrine et de mœurs. Les formes les plus variées de l'enseigne-
ment le plus étendu seront donc tour-à-tour essayées avec que plé-
nitude entière de liberté ; et en même temps que la jeunesse , délivrée
d'une instruction anti-sociale, se ficoiinera à tous les besoins de la
civilisation , les nouveaux maîtres se disputeront la gloire de la pré-
server des erreurs qui enfantent les Lacenaires qt les Alibauds.
— 110 —
Il est une contrée où ces grandes vérités sont comprises depuis long-
temps, la Belgique. Dans cet heureux pays, elles ont passé de l'état
de simple théorie à celui de faits accomplis , et c'est en les prenant
sous cette forme que nous dirons dans un troisième article les consé-
quences pratiques et déjà obsei'vées de la liberté d'enseignement.
G. DE G.
^^
IVAPOLÉOX X A JAMAIS EXISTÉ.
Un tout petit hvie aussi original que spirituel vient de tomber entre nos
mains. Il est intitule : Grand erratum^ source d'un nombre infini d'errata à noter
dans l histoire du dix-nem'ièmc siècle. Or, ce grand erratum quel est-il? c'est
1 existence de Napoléon. L'auteur anonyme s'attache à démontrer que le héros
du siècle n'est qu'une fiction poétique ; et ce paradoxe moqueur est soutenu avec
une gravité d'érudition qui eu fait luie des meilleures satyres qu'on pût lancer
contre l'atliéisnie pédautesque de certains docteurs du siècle dernier, tels siu-
tout que Dupuis. On sait que les moyens de prédilection employés dans VOri-
gine des cuites sont les rapprocliemens astronomiques et mythologiques, et que
c'est en se jouant ainsi de l'imagination de ses lecteurs que ce malheuieux écri-
vain cherche à rendre douteux tout ce qu'il y a de plus authentique et de plus
respectable sur la terre ; eh bien , son ingénieux parodiste n'a voulu se servir
que des mêmes argumens, et c'est avec ses armes qu'il l'a battu. 3Iême hardiesse
d'aftirmations, même subtilité de preuves, même extravagance de logique. Li-
sez et jugez.
«« INapoléon Bonaparte, dont on a dit et écrit tant de choses, n*a pas même
existé. Ce n'est qu'un personnage allégorique. C'est le soleil personnifié ; et no-
tre assertion sera prouvée, si nous faisons voir que tout ce qu'on pubhe de Na-
poléon-le-Grand, est emprunté du grand astre. »
Soyons donc sommairement ce qu'on nous dit de cet homme merveilleux ;
On nous dit qu'il s'appelait Napolcon Bonaparte; qu'il était né dans une île
de la Méditerranée; que sa mère se nommait Lœtitia; qu'il avait trois sœurs
et quatre frères, dont trois furent rois ; qu'il eut deux femmes, dont une lui
donna im fi^ls ; qu'il mit fin à une grande révolution ; qu'il avait sous lui seize
maréchaux de son empire , dont douze étaient en activité de service ; qu'il
triompha dans le midi et qu'il succomba dans le nord ; qu'enfin, après un règne
de douze ans, qu'il avait commencé en venant de l'Orient, il s'en alla disparaîtie
dans les mers occidentales.
— 111 —
Reste donc à savoir si ces différentes particularités sont empruntées du soleiL
Et d'abord, tout le monde sait que le soleil est nommé Apollon par les poètes;
or, la différence entre Apollon et Napoléon n'est pas grande , et elle paraîtra
encore bien moindre, si on remonte à la signification de ces noms et à leur ori»
gine. Il est constant que le mot Apollon signifie exterminateur ; et il paraît que
ce nom fut donné au soleil par les Grecs, à cause du mal qu'il leur fit devant
Troie, où une partie de leur armée périt par les chaleurs excessives et par la
contagion qui en résulta, lors de Toutrage fait par Agamemnon à Chrysès, prê-
tre du soleil , comme on le voit au commencement de Y Iliade d'Homère ; et la
brillante imagination des poètes grecs transforma les rayons de l'astre en flè-
ches enflammées que le dieu irrité lançait de toutes parts, et qui auraient tout
exterminé, si pour apaiser sa colère, on n'eût rendu la liberté à Chryséis, ulle
du sacrificateur Chrysès. Or, Jpollon est le même mot qxiJpoléon. Ils dérivent
de ^poilus, AiïoWvç, ou ^poleo, ÂTro^ew, deux verbes grecs qui n'en font qu'un ,
et qui signifient perdre, tuer, exterminer. De sorte que si le prétendu héros de
notre siècle s'appelait Apoléon, il aurait le même nom que le soleil^ et il rem-
plirait d'ailleurs toute la signification de ce nom ; mais ce personnage est nomme
Napoléon, et conséquemment il y a dans son nom une lettre initiale qui n est
pas dans le nom du soleil. Oui, il y a une lettre de plus et même une syllabe ;
car, suivant les inscriptions qu'on a gravées de toutes parts dans la capitale y
le vrai nom de ce héros imaginaire était Néapoléon. C'est ce que l'on voit no-
tamment sur la colonne de la place Vendôme. Cette syllabe de plus n'y met
aucune différence ; elle est grecque sans doute, comme le reste du nom, et en
grec, ne, v/j, ou nai, vat, est une plus grande affirmation que nous pouvons rendre
par le mot véritablement^ d'où il suit que Napoléon signifie : véritable extermi-
nateur, véritable Apollon. C'est donc véritablement le soleil.
Mais que dire de son autre nom ? Quel rapport le mot Bonaparte peut-il avoir
avec l'astre du jour? On ne le voit point d'abord ; mais on comprend au moins
que comme bonâ parte signifie bonne partie, il s'agit sans doute là de quelque
chose qui a deux parties , l'une bonne et l'autre mauvaise ; de quelque chose
qui en outre se rapporte au soleil Napoléon. Or, rien ne se rapporte plus direc-
tement au soleil que les effets de sa révolution diurne, et ces effets sont le jour
et la nuit, la lumière et les ténèbres ; la lumière que sa présence produit, et les
ténèbres qui prévalent dans son absence. C'est une allégorie empruntée des
Perses. C'est l'empire d'Oromaze et celui d'Arimane, de la lumière et des ténè-
bres, des bons et des mauvais génies; et c'est à ces derniers, c'est au génie du
mal que l'on dédiait autrefois par cette expressive imprécation : y4bi in rnalam
parlem. Et si par malâ parte on entendait l«s ténèbres, nul doute que par bonâ
parte on ne doive entendre la lumière ; c'est le jour par opposition à la nuit ;
ainsi, on ne saurait douter que ce nom n'ait des rapports avec le soleil, surtout
quand on le voit assorti avec Napoléon, qui est le soleil lui-même comme nous
venons de le prouver.
2" Apollon, suivant la mythologie grecque, était né dans une île de la Mé-
diterranée (dans l'île de Délos) , aussi a-t-on fait naiti e Napoléon dans une île de
la ^léditerranée, et de préférence on a choisi la Corse, parce que la situation de
la Corse relativement à la France où on a voulu le faire régner, est la plus con-
— 112 —
forme à la situation de Délos relativement à la Grèce, où Apollon avait ses tem-
ples principaux et ses oracles.
3° On prétend que sa mère se nommait Laetitia. Mais sous le nom de Lsetitia
qui veut dire la joie ^ on a voulu désigner l'aurore, dont la lumière naissante ré-
pand la joie dans toute la nature ; l'aurore qui enfante au monde le soleil, comme
disent les poètes en lui ouvrant avec ses doigts de rose les portes de l'Orient. En-
core est-il bien remarquable que, suivant la mythologie grecque, la mère d'A-
pollon s'appelait Lclo ou Lètô A/.tw ; mais si de Leto les Romains firent Latone ,
mère d'Apollon, on a mieux aimé dans notre siècle en faire lœtitia parce que lœ-
titia est le substantif du verbe lœtor ou de l'inusité lœto qui voulait dire inspirer
la joie. Il est donc certain que cette Laetitia est prise comme son fils dans la my-
thologie grecque.
4' D'après ce qu'on en raconte, ce fils de Léetitia avait trois sœurs, et il est in-
dubitable que ces trois sœurs sont les trois Grâces , qui , avec les Muses , leurs
compagnes, faisaient l'ornement et les cliarmes de la cour d'Apollon, leur frère.-
6° On dit que ce moderne Apollon avait quatre frères ; or ces quatre frères
sont les quatre saisons de l'année. Point de difficultés sur les genres ; en français
l'automne seule est féminin , et encore nos grammairiens sont peu d'accord à
cet égard ; mais en latin , Autumnus n'est pas plus féminin que les trois autres
saisons. Des quatre frères de Napoléon, trois, dit-on, furent rois, et ces trois
rois sont le printemps qui règne sur les fleurs, l'été qui règne sur les moissons
et l'automne qui règne sur les fruits. Et comme ces trois saisons tiennent tout
de la puissante influence du soleil , on nous dit que les trois frères de Napoléon
tenaient de lui leur royauté et ne régnaient que par lui. Sil y en eut un qui ne
fut pas roi, c'est parce que des quatre saisons de l'année, il en est une qui ne
règne sur rien , c'est l'hiver. Mais si pour infirmer notre parallèle , on préten-
dait que l'hiver n'est pas sans empire , et qu'on voulût lui attribuer la triste
principauté des neiges et des frimats, qui, dans cette fâcheuse saison, blanchis-
sent nos campagnes, notre réponse serait toute prête, c'est, dirions-nous, ce
qu'on a voulu nous indiquer par la vaine et ridicule principaulc dont on prétend
que ce frère de Napoléon a été revêtu après la décadence de toute sa famill?,
principauté qu'on a attachée au village de Canino de préférence à tout autre,
parce que Canino vient de cani qui veut dire les cheveux blancs de la froide
vieillesse ; car aux yeux des poètes, les forêts qui couronnent nos coteaux en sont
la chevelure, et quand l'hiver les couvre de ses frimats, ce sont les clieveux
blancs de la nature défaillante, dans la vieillesse de l'année. Ainsi le prétendu
prince de Canino n'est que l'hiver personnifié.
Nous regrettons de n'avoir pas assez d'espace pour reproduire en entier ce
charmant badinage. On verrait avec quel bonheur l'auteur explique les deux
femmes de Napoléon par les deux femmes du soleil, la lune selon les Grecs, la
terre selon les Egyptiens , dont une seule eut un iils, Orus^ qui préside à l'agri-
culture, allusion manifeste au prétendu fds de Napoléon, né le 20 mars, à l'é-
quinoxe du printemps. L'hydre de la révolution n'est pas moins bien expliquée
parle serpent Python, dont la mort fut le premier exploit d'Apollon ; les douze
maréchaux actifs par les douze signes du zodiaque, et les quatre inactifs par les
quatre points cardinaux. Le triomphe dans le midi et la chute dans le nord i>ar
— 113 —
la marche naturelle de l'astre du jour; erifui le berceau et la tombe , Ajaccio et
Sainte-Hélène, par cet effet d'optique qui nous montre le soleil sortant le matiu
des mers orientales et se couchant le soir dans les mers occidentales. |
Pour confirmer sa démonstration , l'auteur cite le vers de M. Casimir Dela-
vigne : // lia régné qa un jour. « La ntanière dit-il dont le poète a décrit l'éléva-
tion, le déclin et la chute de Napoléon prouve qu'il n'a vu en lui qu'une image
du soleil. Il est donc certain que le héros de notre siècle n'est qu'un personnage
allégorique dont tous les attributs sont empruntés du soleil. L'erreur où tant de
gens ont donné tète baissée vient d'un quiproquo^ c'est qu'ils ont pris la mytho-
logie du dix-neuvième siècle pour une histoire. »>
VOTES DES CONSEILS GENERAUX DE DEPARTEMENS,
RELATIFS AU CLERGÉ , AUX MONUMENS RELIGIEUX ET AUX INSTITUTIONS PIEUSES.
Il est malheureusement, au sein de la société , telle que l'ont constituée les
révolutions dont elle a été violemment ébranlée , une préoccupation si forte
pour les intérêts matériels , que tout ce qui n'entre pas dans un cercle donné de
spéculations plus ou moins sûres, de projets plus ou moins raisonnables, trouve
rarement accès dans les esprits, même au sein des assemblées dont les membres,
appelés à disposer d'une partie de la fortune publique , doivent protéger non-
seulement l'industrie, mais aussi, et avant tout, les institutions sur lesquelles re-
pose tout l'avenir des peuples. Jamais, peut-être, cette triste vérité n'avait paru
plus clairement démontrée que dans la ciernière session des conseils-généraux :
travaux publics, chemins vicinaux, chemins de fer, ponts suspendus, expérien-
ces agricoles, prisons, etc., tout ce qui peut contribuer à augmenter le bien-être
physique, a successivement obtenu, dans nos quatre-vingt-six départemens, un
examen sérieux et des allocations considérables; presque chacune de ces assemblées
a montré pour les intérêts locaux la plus vive sollicitude ; mais fort peu se sont
occupés de la religion^ et par suite du clergé et des établissemens pieux qu'il
protège. Le résumé de ces délibérations a quelque chose de pénible sans doute ;
mais il peut servir à faire connaître, par la comparaison avec le passé , et par
celle qu'il sera facile de faire à l'avenir, si l'on peut se féliciter d'un progrès, ou
si l'on doit gémir sur un nouvel indice d'une plaie plus invétérée. — Nous pré-
senterons avec peu de réflexions, d'abord les votes favorables, puis ceux que
nous appelerons mixtes, et enfin ceux qui sont tout-à-fait hostiles.
Votes favorables. — Ain. Demande d'érection de sept succursales ou cha-
2:)elles vicariales.
JBouclics-du''Rh6ne. 5,000 fr. pour l'église d'Istres ; 4,000 fr. pour le clergé
et les édifices diocésains ; vœu que l'état vienne au secours de la commune d'Ar-
les , pour la réparation de l'ancienne église de Trinquetaille.
Cher. 10,000 fr. aux sœurs de charité (5,000 imputables sur 1837).
Corse. 15,000 fr. pour le grand et petit séminaire ; hommage de reconnais-
sance à ]>!. l'évêque d'Ajaccio
— 114 —
Dordogne. Demande qu'on reprenne et qu'on achève promptement les tra-
vaux du séminaire diocésain.
Gard. La subvention du clergé catholique et protestant, réduite il y a un an
à 16,300 fr , a été reportée au chiffre primitif, 20,500 fr. Le vœu a été émis
que les églises de Castillon et de Pierremale fussent érigées en succursales, et une
somme de 300 fr. allouée pour la réparation du mausolée du pape Innocent YI,
à Villeneuve.
Haut C' Garonne. 3,000 fr. pour la communauté du refuge.
Gers. \œu que les comités locaux et d'arrondissemens s'occupent avec zèle
de la répression de fautes graves commises par un trop grand nombre d'institu-
teurs primaires. Ce vœu est fort remarquable par les motifs religieux sur les-
quels il est basé,
Gironde, Le souvenir de M. de Cheverus , au monument duquel le conseil
a souscrit à l'unanimité, a semblé présider à ses votes : il a alloué 4,000 fr.
pour les funérailles du vénérable archevêque ; continué, malgré la vacance du
siège, le supplément de 8,000 fr. accordé au prélat, et doublé celui de 1,500
fr. destiné à MM. les vicaires- généraux capitulaires.
Indre-eULoire. 3,000 fr. pour l'école de chant de la métropole de Tours.
HautC'Loire. 20,000 fr. pour les églises, les cimetières et les presbytères.
Meurlhc. Vote de 4,000 fr. en faveur de M. l'évéque de Rosa, coadjuteur de
Nancy et Toul, par considération personnelle pour ce prélat, et comme in-
demnité pour les dépenses de ses visites diocésaires. La forme de ce vote révèle
malheureusement la trop longue existence de préventions fâcheuses contre un
pontife que la persécution n'a rendu que plus attaché à son troupeau, et à qui
le diocèse doit le sage administrateur qui le supplée avec tant de zèle. —Une
somme pareille a été allouée aux sœurs de la Doctrine chrétienne^ pour l'agran-
dissement de leur maison de Nancy, chef-lieu de l'ordre.
Basses-Pyrénées. 4,000 fr. pour le séminaire diocésain, et 1,000 fr. pour le
bas-chœur de la cathédrale.
Seine-et^Oise. Continuation du supjîlément de 5,000 fr. accordé à M. l'évéque
de Versailles.
Votes mixtes. — Oise. 500 francs mis à la disposition du préfet poui^
poursuivre la restitution des bâtimens de l'évêché de Beauvais^ que le dé-
partement revendique, ainsi que les fruits ou leur compensation avec les im-
penses, qui lui profiteront dans ce dernier cas. Demande que l'ancienne
cathédrale de Noyon soit classée parmi les monumens qui reçoivent des se-
cours de rétat, et qu'on prenne des mesures pour préserver la cathédrale de
Béarnais d'un incendie que le voisinage de bâtimens renfermant des matières
combustibles doit faire redouter.
Jlhunc. — Revenant sur sa décision précédente , le conseil a rendu aux cha-
noines de la métropole de Lyon les 900 fr. qu'il leur avait retirés dans sa ses-
sion de 1835 ; il a de plus accordé GOO fr. à chacun des chapelains ; mais il a
refusé tout supplément pour les vicaires-généraux, et comme M. l'archevêque
n'avait rien demandé pour lui-même, il n'a pas fait remonter sa sollicitude jus-
qu'au premier pasteur. La réparation du vote qui avait excité de si vives récla-
mations n'est donc point encore complète : espérons que dans sa session de
— 115 —
1837, le conseil-général du Rhône mettra ses décisions plus en harmonie avec
les vœux de l'excellente population de la seconde ville du rovaume I
Saone-et'Loire. AWocâùoïï de ijOOO fr. pour la maîtrise de la cathédrale à
une majorité de 15 contre 14 , et après une vive discussion. Refus de 4,000 fr.
pour la réparation de l'église Saint-Blarcel , ancien prieuré où mourut Abei-
lard en 1142, Yœu que les petits séminaires soient astreints à payer la rétribu-
tion universitaire, si elle est maintenue pour les collèges par la prochaine loi.
Seine, Le seul vote relatif à un monument ou à un objet religieux est la
demande faite par le conseil pour que le gouvernement s'occupe de la répara-
tion de la Sainte-Chapelle , et encore n'est-ce point, en apparence du moins
pour qu'elle soit rendue au culte que le conseil renouvelle cette année en sa
faveur le vœu déjà émis en 1834 et en 1835, mais uniquement parce que ce mo-
nument, si remarquable comme œuvre d'art, se dégrade chaque jour dans l'état
d'abandon où il se trouve. Un motif à peu près semblable aurait dû appeler l'at-
tention sur l'église Notre-Dame, que son isolement complet expose et aux ten-
tatives des voleurs , et aux attaques des troupes d'enfans qui se font un jeu de
briser à coups de pierres les statues des portails. Sans parler des réparations plus
importantes qu'exige impérieusement la conservation de cette admirable basi-
lique, ne serait-il pas urgent d'éloigner, par la pose d'une grille semblable à celles
qui environnent la Madeleine et l'ancienne église Sainte-Geneviève , l'opprobre
des immondices qu'on dépose jusqu'aux pieds de ses murs? N'y eiU-il pas eu
quelque justice à s'occuper de la construction d'une demeure pour le premier
pasteur, de l'achat de quelques maisons curiales pour les paroisses dont le clergé,
dans les quartiers populeux surtout, trouve avec peine des habitations conve-
nables? Quand on a voté 3,500,000 fr. pour le palais de Justice, 5 à 6,000,000
pour l'embelhssement de l'Hôtel-de-Ville, plus de 3,000,000 pour la construction
d'une prison à la Salpêtrière (prison dont le plan, publié depuis quelques jours,
ne fait pas même mention d'une chapelle), et tout cela avec la prévision des
supplémens qui viennent grossir sans cesse les devis primitifs , n'aurait-on pas
pu distraire quelques parcelles de ces sommes énormes, et les appliquer à une
destination dont la convenance et l'utilité nous semblent au moins aussi évi-
dentes ?
Seine-Inférieure. Une fâcheuse restriction a été mise à la distribution des
fonds destinés au clergé. 10,000 fr. ont été accordés à M. l'archevêque , 2,500
à la maîtrise de la cathédrale , 1 ,750 pour demi-bourses au grand séminaire,
800 pour l'église monumentale de Saint-Georges , 500 pour celle de Saint-Jean-
d'Aptot, 2,000 pour celle de Caudebec , à la charge par la ville ou par la fabri-
que de contribuer pour une somme égale, enfin 7,000 fr. pour sept grands-
vicaires ou chanoines de 1831 , sans réversibilité sur les noui>eaux titulaires. On a
d'autant plus lieu d'être surpris de cette clause désobligeante pour de dignes
membres du chapitre, que, comme leurs collègues, ils ont été agréés par le gou-
vernement sur la proposition du prélat, à la sage administration duquel le con-«
seil s'est plu à rendre hommage.
Votes hostiles. — Aisne. Refus de 5,000 fr. demandés pour des réparatioiL^
urgentes aux églises et aux presbytères.
Finistère. Dçmande à être rais en possession des Mtiraens du gi-and séminaire de
— 116 —
Qtiimper, et propose d'y établir un dépôt de mendicité. Se plaint des quêtes faites
parles curés suivant un usage adopté dans plusieurs contrées, dont les habitans
ne le verraient pas supprimer sans peine, et base sa plainte sur le motif assez
singulier que les quêtes sont contraires à la position du clergé. C'est sans doute
pour que les pasteurs protestans ne soient pas dans une position qui les oblige à
avoir recours au même moyen, qu'une allocation a été votée en leur faveur par
le même conseil.
Haute-Marne. Demande que la rétribution universitaire ne soit pas imposée
aux collèges municipaux, mais que les petits séminaires y soient obligés, si on
la maintient pour les établissemens universitaires ; que l'ordonnance du 16
juin 1828 reçoive sa pleine exécution.
Loire- Inférieure. Refus de 60,000 fr. demandés pour réparer des églises gra-
vement endommagées par un ouragan , le 28 mars dernier. Yœu que le receveur
municipal soit partout trésorier de la fabrique, et que cette comptabilité soit
partout assujettie aux mêmes formes que celle des hospices et des bureaux de
bienfaisance.
Pas-de-Calais. Vœu qu'on observe rigoureusement le concordat, relative-
ment aux fêtes supprimées.
Vendée. Demande que le brevet d'instituteur primaire soit refusé atout indi-
vidu appartenant à une coni^régation religieuse^ et que le préfet soit autorisé à re-
tirer provisoirement ceux qui auraient été déjà donnés. Ainsi, le conseil-géné-
ral de la Vendée ne veut pas même qu'on autorise \ns frères de V Ecole chré"
tienne à tenir une école.
Vosi^es. Vœu qu'on exige l'observation du concordat de 1801. D.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Deux Chanceliers d'Angleterre : Bacon de Vérulam et saint Thomas
DE Cantorbéry, par A.-F. Ozanani (1).
Nous avions le projet d'analyser cet ouvrage d'un jeune auteur que les
croyances religieuses comptent déjà avec joie parmi leurs défenseurs les plus
dévoués ; mais , dans son introduction , M. Ozanam a si parfaitement expli-
qué le but de son ouvrage , que nous ne saurions mieux faire que de ci-
ter ses propres paroles : <i Naguère , en poursuivant le cours de cpielques
» études historiques, nous nous trouvâmes au seuil du dix-septième siècle, face
î) à face avec l'un des plus puissans esprits qu'aient enfantés les temps modernes,
» Bacon de Vérulam. Nous essayâmes de suivre, de loin, ce génie explorateur,
» signalant à ses contemporains des sources ignorées de science et de prospérité,
» où l'on a largement puisé dans la suite. Nous vîmes cet homme, revêtu des
» plus autistes fonctions politiques, et chancelier d'Angleteri-e, de qui on avait
(1) Un vol. ixi-8o, chez Debécourt, 69, rue des Saints-Pères.
— 117 —
le droit d'attendre de grandes actions comme de grandes idées, déshonorer sa
simarre par d'incroyables faiblesses. Alors nous nous souvînmes que la même
simarre avait été portée par un autre personnage que l'Eglise compte parmi
les saints, Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, lui aussi doué d'un
beau génie, mais en même temps d'une invincible vertu. Nous nous rappe-
lâmes sa laborieuse vie, sa mort qui fut un triomphe ; et notre âme, qui venait
d'assister au triste spectacle des bassesses du philosophe, fut heureuse de ren-
contrer sur son chemin la consolante mémoire du martyr. — Ce rapproche-
) ment, qui s'était fait de soi-même dans nos pensées solitaires, et qui nous
avait beaucoup frappé, nous a paru pouvoir n'être point dénué d'intérêt pour
nos frères croyant et pensant comme nous , et ce que nous avions vu nous
avons tenté de l'écrire. Loin de nous l'intention d'insulter l'humanité en dé-
couvrant l'opprobre de l'un de ses plus nobles enfans ! Nous ne serons que
les échos de l'histoire. Les deux personnages que nous évoquons représentent
deux principes : le principe rationaliste et le principe chrétien ; la raison éle-
vée à sa plus haute puissance, la foi misje à sa plus rude épreuve. Nous vou-
lons expérimenter lequel des deux principes est le plus fécond pour le bien
social ; nous voulons mesurer un grand homme et un saint, pour savoir dans
lequel des deux la nature humaine s'élève le plus haut et se couronne de plus
de gloire. Le parallèle n'est point inique. Nous n'avons point choisi le moin*-
dre d'entre les sages de la terre : dans Bacon, la philosophie a fait ce qu'elle
a pu. Nous n'avons point cherché le premier d'entre les sages du catholicisme r
il est dans l'Eglise des têtes ceintes de plus brillantes auréoles que celle de
saint Thomas, Le parallèle n'est pas non plus arbitraire : Saint Thomas et
Bacon ont porté les sceaux du même empire, ils ont vécu sur la même terre.
Au temps du premier , cette terre était dite l'île-des-Saints ; au temps du
second, elle avait mieux aimé se dire terre des Libres-Penseurs : elle avait
changé de titre : nous allons voir si l'échange était bon. »
Après avoir ainsi clairement exposé la pensée qui l'a guidé et le plan qu'il
se propose de suivre, M. Ozanam envisage séparément les deux personnages dont
le parallèle fait l'objet de cette étude : il les suit l'un et l'autre au milieu des
fonctions qu'ils remplissent , les accompagne dans leur vie privée et dans leur
vie publique, et ne les quitte qu'au moment où la mort vint frapper Bacon
dans la solitude, saint Thomas dans son église, au milieu de son clergé. —
Cette donnée simple lui a fourni des aperçus judicieux, des réflexions philoso-
phiques fort justes, des rapprochemens historiques fort intéressans. Il a joint à
chaque partie de son ouvrage des notes qui y ajoutent un nouvel attrait et dont
l'une nous paraît écrite et pensée avec une grande sagesse. — Placé en présence de
Bacon, M. Ozanam ne pouvait passer sous silence l'ouvrage posthume de M. de
Maistre : Examen de la philosophie de Bacon : d'un autre côté , l'abord d'uu
tel sujet n'était pas sans écueil pour le jeune écrivain. Nous citons d'autant plus
volontiers son jugement, qu'il distribue avec un tact parfait la part du blâme et
de l'éloge , et que, sans se poser en critique, l'auteur saity émettre une opmion
franchement consciencieuse. Nous voulions entretenir nos lecteurs de 1 Ljcci-
men de M. de Maistre : ils nous sauront gré, sans doute, de le faire par un nou-
velle citation d'un ouvrage qui nous paraît digne de leur être recommandé: « Le
— 118 —
» litre de M. de Maistre porte en lui-même les honorables preuves de son au-
» thenticité ; c'est l'achèvement de la pensée dommante de l'auteur, restée incom-
I» plète dans les soirées de Saint-Pétersbourg ; c'est le dernier assaut de ses lon-
ji gués et énergiques luttes contre la philosophie du dix-huitième siècle. Comme
M cette odieuse famille des systèmes sensualistes , matérialistes, athées, pour
» cacher sa honteuse naissance^ se prétendait issue du génie de Bacon, qui ne
w pouvait, dans le silence de la mort , désavouer une telle paternité , IM. de
»» Maistre va saisir Bacon lui-même, le poursuit tour à tour sur le terrain de la
» logique, des sciences naturelles, de la métaphysique et de la rehgion, et le
M jugeant vaincu par une sentence qu'on ne peut s'empêcher de trouver sé-
M vère, il le déclare usurpateur de gloire, et le dégrade du nom de grand homme.
» On reconncdt bien là le rude jouteur qui a rompu de si bonnes lances contre
ï> Condillac, Loke et Yoltaire , ce coup-d'œil vigoureux et impitoyable que nul
s éclat n'éblouit, qui sonde les plus fortes armures et en tiouve toujours le
» défaut ; cette invective acérée, aiguisée par le ridicule, et qui laisse des traces
» ineffaçables là où elle a frappé. Quelquefois aussi, oubhant son rôle de criti-
» que, M. de Maistre expose avec majesté les grandes visions de son intelli-
i) gence, et développe des idées magnifiques sur la nature du génie, sur l'union de
>» la science et de la foi, sur les causes finales. Ces aperçus, ménagés avec art, sont
1 comme autant d'échappées qui agrandissent la scène du combat et lui don-
5» jient plus de profondeur et de lumière. C'est là ce que nous admirons sans
» réserve. •— < Mais nous ne saurions accepter de même la rigueur du jugement
» que l'illustre écrivain prononce contre la philosophie de Bacon. — Nous ne
>» pouvons entreprendre de répondre en détail à tous les reproches ; on trou-
i) vera la réponse dans une lecture calme et impartiale du De digitale et aug^
>i mentis ou du Nof^um organum. Peut-être aurait-on droit de se plaindre de
» l'aspérité des formes que revêt quelquefois l'illustre censeur, et de regretter
» que certaines ironies n'aient pas reçu tout le poli et toute la finesse qu'il leur
» eût donnés, sans doute, s'il lui eût été permis d'achever son œuvre. Il nous
» semble que M. de Maistre a été entraîné, subjugué par luie polémique, qui,
» aujoui'd'hui heureusement, cesse d'être opportune, par le besoin de combat-
» tre une école qui descend silencieuse dans l'oubh. Il nous semble que la
» loyauté de M. de Maistre a été trompée par les assertions mensongères de
» cette école, qui a voulu se donner l'honneur d'avoir exécuté le testament et
» glorifié la mémoire de Bacon. M. de Maistre insiste beaucoup sur ce point,
31 que Bacon, porté sur les autels de la philosophie par les hommes du dix-hui-
ïi tième siècle, fut ignoré des grands esprits du dix-septième ; qu'à l'exception
» de Gassendi, nul des célèbres penseurs de ces temps ne connut les œuvres et
* ne ressentit l'influence du chancelier de Vérulam. C'est là une grave erreur ;
» et puisqu'elle semble être le fondement principal du jugement que nous dé-
» clinons, nous lui opposerons les témoignages de Leibnitz , qui appelait Bacon
» un homme divin : u Dmniingenii vir Francisais Baconus » (Confessio fidei) ;
» de Bayle {JVorks^ t. i, p. 196, 458, etc.); de Bodley {Lettre à Bacon); de
» Boerhaave {Methodus dicendi medicinam)^ qui attribuait au génie de BâCOn
^ uuc actiou puissante sur celui de Descartes ) de Descartes «ufiu.. .«. ; etc. »
-« 119 ^
La Religion expliquée catholiqdement et défendle contre les erreurs
tiiéologiques les plus accréditées en europe (1).
L'auteur de cet ouvrage, qui paraît animé du dcsir sincère de fLiiic le bien ,
veut l'opérer avec puissance , et dans ce but , il suit la marche la plus méthodi-
que : le dogme , la morale , le culte , sont les trois grandes sections du premier
volume. Le texte sacré expose d'abord la vérité dogmatique , ou morale , ou du
culte dont il s'agit ; le texte des Pères vient ensuite expliquer le sens dans lequel
l'Eglise a toujours reçu le texte sacré , et l'auteur termine le chapitre par des
réflexions propres à porter à la pratique de cette vérité. Nous pourrions à la
rigueur terminer ici notre compte-rendu par quelques éloges donnés à la sim-
plicité et à la clarté du style ; mais la Reloue catholique doit moins s'arrêter à la
forme qu'à la pensée, et l'auteur lui-même nous saurait mauvais gré de ne pas
remplir en entier la tache que nous impose notre nom.
Il nous a paru que les principes de l'orthodoxie catholique ne sont pas tou-
jours respectés dans cet ouvrage. .
Nous citerons pour exemple le i)aragraphe douzième du sacrifice , où l'on re-
connaît une teinte de calvinisme à la lecture même la plus superficielle. En vain
le témoignage de quelques Pères est-il invoqué ; ces Pères doivent être entendus
comme l'Eglise les entend, et quand on voudra leur faire dire que le (( pain et
« le vin ne sont après la transsubstantiation qu'un corps et qu'un sang adoptif ;
» que le pain eucharistique n'est que la figure du corps de Jésus-Christ...; » l'E-
glise est là pour chanter, comme dans les siècles passés : Ai'cvcriun corpus ^ et
pour dire, avec le concile de Trente, à tous ceux qui professent de tels sentiinens :
« Si quis negaverit in sanctissimai Eucharistiae sacramentocontineri verè, realiter
>> et substantialiter corpus et sanguinem unâ cum anima et divinitate Domini
» nostri Jesu Christi ac proindè lotum Chrisium... : anathema sit. »
Nous sommes persuadés que la pensée de l'auteur est catholique ; mais si sa
pensée est catholique , nous ne pouvons en dire autant de la forme dont il l'a
revêtue, et nous en appelons à la bonne foi du lecteur. L'abbé H. C.
CHRONIQUE ÏIELIGIELSE.
L'abondance des matières nous obligeant à resserrer aujourd'hui notre Chrù-
nique religieuse dans un cadre fort restreint, nous nous bornerons à citer dans
ce numéro les faits principaux qui peuvent intéresser nos lecteurs.
— Une messe du Saint-Esprit a été célébrée dans les collèges royaux de Paris
à l'occasion de la rentrée des classes : dans quelques-unes de ces maisons , ime
instruction a été adressée aux élèves par l'aumônier.
(I) Chez Hivert, quai des AuguslinS; 65 j 2 vol. in-8° ; prix ; 8 fr.
— 120 —
— Les retraites pastorales ont continué à édifier les provinces par le concours
des pieux ecclésiastiques qu'elles réunissent dans le centre de chaque diocèse.
M. l'abbé Goudelin a donné celle de Paris, présidée par M. l'archevêque, et
terminée le samedi , 1*' octobre, à l'église paroissiale de Saint-Sulpice ; plus de
trois cents prêtres en ont suivi les exercices. Celles du Mans , de Chartres et
d'Orléans ont été prêchces par M. l'abbé Besnoin ; celle de Luçon,par M. l'abbé
Combalot; celle de Tours , par M. l'abbé Chaignon ; celle de Coutances, par
M. l'abbé Hoguet ; celle de La Rochelle, par M. l'évêque lui-même ; celles d'Ar-
ras (au nombre de trois), par M. l'abbé Boyer, directeur du séminaire de Saint-
Sulpice ; celles de Gap (au nombre de deux) , par M. l'abbé Déplace , et par
M. l'abbé Dufêtre, qui a prêché également celles de Grenoble, d'Alby, de Pa-
miers, et qui est en ce moment à Toulouse pour le même objet.
•—A Tonneins, diocèse d'Agen, MM. Yermot ctFerrand ont fait, du 21 août
au 25 septembre, une suite d'instructions auxquelles la ville entière s'est con-
stamment rendue. Le jour delà clôture de ces pieux excercices, M. l'évêque,
après avoir donné la confirmation à plus de sept cents personnes , a présidé à la
plantation d'une croix qu'on a érigée sur un terrain particulier, l'autorité s'é-
tant opposée à ce qu'on la plaçât sur la voie publique. Soixante-dix mariages
réhabilités, des restitutions considérables, des conversions et des réconcihations
nombreuses ; tels ont été les fruits de la grâce et du zèle des deux missionnaires
que de fâcheuses préventions avaient précédés, que d'injustes défiances ont pour-
suivis , mais dont le talent et la charité ont triomphé de tous les obstacles.
— La France, a vu depuis quelques mois plusieurs prélats venus des pays
lointains la traverser, soit pour se rendre à Rome, soit pour regagner leurs dio-
cèses^ que plusieurs vont enrichir de sujets distingués appelés par une vocation
particulière à l'œuvre admirable des missions étrangères. Lesévêques des mis-
sions que nous avons eu le bonheur de posséder, et dont quelques-uns n'ont
point encore quitté la France, sont : M. England , évêque de Charleston ;
M. Flaget, évêque de Bardstow^n ; M. Brute, évêque de Yincennes; M. Pro-
vencher, évêque de Juliopolis ; M. Marusci, archevêque arménien catholique ;
M. Blanc, évêque de la Nouvelle-Orléans ; M. Daniel Mac'donnell, évêque d'O-
lympe et vicaire apostolique pour les catholiques des Antilles, et enfin M. Da-
niel Murray, archevêque de Dublin. A Paris et dans quelques villes de pro-
vince , ces prélats ont reçu les plus touchans témoignages de la vénération
publique. Nous donnerons quelque jour des détails plus intéressans sur la vie
toute apostolique de ces pontifes , sur l'état actuel des missions, et sur l'œuvre
de la Propagation de la/oi, qui a déjà eu de si heureux résultats.
Le Rédacteur en chef^ Vicomte WALSH.
PARIS,— IMPRIMERIE DE BÉTllUNE ET PLON, RUE DE YAUGIRARD, 56.
— 121 —
ET
RETA«LISSEME^T DU CULTE EIV ERAIVCE.
III.
Le premier mois de g3 n'est pas une de ces époques qu'on puisse
franchir en courant ; quelque douloureux sentiment que l'on éprouve ,
il faut faire halte, et s'asseoir avec la méditation sur le seuil de cette
longue année, qui commença par le régicide et qui finit par l'athéisme.
Nous voici au dernier terme , au terme fatal d'un double progrès ;
les principes de la société française avaient été trouvés en faisceau ; les
mêmes mains qui les avaient déliés devaient les briser. Il n'y avait pas
plus de raison pour faire grâce à la foi religieuse que pour épargner
la foi monarchique; car, dans Tune comme dans l'autre , c'est l'auto-
rité que l'on avait voulu abattre : qui se serait inquiété de la difficulté
d'en créer une nouvelle pour le nouveau système ? Ne pensait-on pas
alors que la force matérielle peut suppléer à la force morale, et qu'en
la plaçant à volonté au bout des baïonnettes ou sur le billot des guillo-
tines , on en fait une puissance aussi réelle que durable. Combien de
violences inutiles , combien de crimes sans profit ne fallait-il pas pour
démontrer le néant de ce matérialisme gouvernemental , et pour faire
comprendre que les plus grandes forces d'un état sont celles qu'il
puise dans la vertu des principes.
Nos regards ont peine à mesurer l'espace dévoré en quatre ans : ce
n'est plus comme au temps de Luther une question de réforme reli-
gieuse , il y a un prétexte de foi dans une schisme ; ce n'est plus
comme au temps de Rousseau une question de réforme politique , il y
a un prétexte de liberté dans un affranchissement ; c'est tout simple-
ment une question de destruction , une de ces pensées de bouleverse-
ment qu'Attila même n'aurait pas conçues ; car si ce barbare ne res-
pecta pas les temples des nations conquises, il garda du moins ses
dieux.
Reme CalhoUque. -^15 novembre 183G. 5« numéro.
— 122 —
La philosophie toute spéculative qui rayonnait à l'horizon de 8g ,
s'est changée en nuée de feu dès qu'elle s'est mise en mouvement , elle
a tout obscurci, elle va tout consumer. Pour les niveleurs de la con-
vention , il n'y a de politique sérieuse qu'à la surface de la terre ; ils
se croient plus à portée du canon que de la foudre ; et puisqu'ils ont
osé provoquer tous les canons des rois par le meurtre de Louis XVI,
ils ne voient pas pourquoi ils garderaient encore des ménagemens avec
le ciel.
(( On se demandait , dit M. Thiers, pourquoi, en abolissant toutes
les anciennes superstitions monarchiques , on conservait encore un
fantôme de religion, à laquelle presque personne, ne croyait plus ^
et qui formait le contraste le plus tranchant avec les nouvelles institu-
tions et les nouvelles mœurs de la France républicaine. »
Telle est la logique de l'anarchie ; telles sont ses nécessités ration-
nelles; les désordres s'enchaînent aux désordres^ les ruines se dédui-
sent des ruines. La royauté a été abolie, donc il faut abolir la religion \
l'une a été condamnée pour cause de tyrannie, l'autre le sera pour
cause de superstition ; on déclarera qu'il y a incompatibilité entre la
religion et la république , et cela suffira.
La convention, qui fut toujours l'instrument passif des clubs, et dont
l'obséquieuse sujétion explique toutes les violences , n'aurait peut-être
pas trouvé en elle assez d'audace pour aller d'un seul élan aux derniè-
res conséquences des idées qui la poussaient; sa politique ou plutôt
son habitude était de laisser faire , sauf à sanctionner tous les faits ac-
complis; les cordeliers et la commune lui servirent d'avant-garde dans
cette bataille décisive , et elle doubla le pas pour les appuyer. •*
Ghaumette, Hébert et Anacharsis Glootz commencèrent l'attaque;
tous trois , soit dans leurs discours, soit dans leurs écrits, avaient dé-
passé depuis long-temps Robespierre , Saint-Just , et même Danton,
qui, à la tribune des jacobins, ne s'étaient pas encore avancés au-delà
du déisme. Dieu supprimé de leur langage avait été remplacé d'abord
parla nature et plus tard par la raison.
(( Ghaumette, dit l'historien que nous faisons marcher avec nous,
» n'était ni bas, ni méchant , ni ambitieux comme Hébert; il ne cher-
» chait pas en exagérant les opinions régnantes à supplanter les chefs
» actuels de la révolution ; mais dénué de vues politiques , plein d'une
» philosophie commune , entraîné par un extraordinaire penchant à la
— 123 —
» déclamation, il prêchait, avec l'ardeur et Vorgueil dé^^ot cVun mis-
» sionnairej les bonnes mœurs, le travail , les vertus patriotiques et
)) la raison enfin en s'abstenant toujours de nommer Dieu. » Cet
homme, en un mot, était un sectaire qui n'avait pas une idée à lui,
mais qui était prêt à se livrer à tous les excès d'un fanatisme emporté
pour faire triompher l'idéologie qu'on avait jetée dans sa faible tète.
Un acte d'intolérance fut le signal des hostilités : bien que le culte
catholique fût , comme nous l'avons vu, rentré sous terre , Ghaumettc
en dénonça la publicité ; il soutint que c'était un privilège dont ce
culte ne devait pas plus jouir qu'un autre, et que, si chaque secte avait
la même faculté , bientôt les rues et les places publiques seraient le
théâtre des farces les plus ridicules. La commune qu'il gouvernait
|ç,son gré avait la police locale; il lui fit donc décider, le 28 vendé-
miaire {i^octobre 1793), que les ministres d'aucune religion ne pour-
raient exercer leur culte hors des temples.
La substitution toute récente de l'annuaire républicain au calendrier
Grégorien était une abolition indirecte du catholicisme ; la décade dés-
organisait la semaine , et le peuple, que l'on voulait forcer ainsi cà ou-
blier le dimanche, ne devait bientôt plus savoir où trouver le jour qui
sanctifiait son repos par la prière. Mais si le législateur avait réussi
par cette mesure subrepticc à écarter du cours de la vie les signes les
plus visibles de la religion , il n'avait encore rien fait pour les enlever
à la mort, et les cérémonies funèbres, maintenues par les usages, ra-
menaient sans cesse un contraste importun. Chaumette y mit ordre;
il demanda et obtint un nouveau règlement pour les funérailles : plus
de prêtre autour d'un mort; les amis et les parens devaient seuls ac-
compagner le cercueil ; tous les signes religieux furent supprimés dans
les cimetières et remplacés par une statue du sommeil ; au lieu de
cyprès et d'arbustes lugubres, on environna les tombeaux des plan-
tations les plus riantes : a II faut , s'écria Chaumette dans une idylle
sentimentale, que l'éclat et le parfum des fleurs rappellent les idées les
plus douces; je voudrais , s'il était possible , pouvoir , dans le parfum
d'une rose, respirer l'ame de mon père ! )) L'arrêté pris par la com-
mune porta, en outre, défense expresse de vendre dans les rues
toutes espèces de jongleries , telles que des saints-suaires, des mou-
choirs de sainte J^éronique ^ des ecce-hoinOy des croiœ^des agiuis-
JJei, des s^ierges^ des corps et bagues de saint Hubert ^ ni pajxilk^
— 124 —
ment des poudres , des eaux médicinales et autres drogues falsi-
fiées. L'image de la Vierge fut également proscrite, et toutes les ma-
dones qui se trouvaient à l'angle des rues firent place aux bustes de
Marat et Lepelletier; l'un venait de tomber sous le poignard de Char-
lotte Corday, l'autre avait été immolé par le garde-du-corps Paris, et
la révolution, qui les appelait ses martyrs, ne voulait plus de culte que
pour eux.
AnacharsisClootz, que les partisans du système humanitaire, restaure
et amplifié de nos jours, devraient honorer comme le père de leur
école, était un baron prussien, riche de plus décent mille livres de
rentes , qui avait quitté son pays pour venir représenter le genre hu-
main. On l'avait vu figurer, lors de la première fédération de 1790 , à
la tète des prétendus envoyés de tous les peuples ; devenu depuis
membre de l'assemblée nationale^ il n'avait cessé de prêcher la répu-
blique universelle et le culte de la raison. Le déisme lui paraissait
aussi coupable que le catholicisme même 5 il ne voulait ni dieu ni roi :
ces deux noms répondaient pour lui à l'idée de l'idolâtrie et de la ser-
vitude , et il prétendait qu'il ne devait rester chez l'humanité affran-
chie et éclairée que la raison pure et son culte bienfaisant et immortel.
Cet Empédocle de la démagogie, qui vint de lui-même se jeter dans un
gouffre que l'éruption de 89 avait ouvert loin du sol où il était né ,
méritait peut-être une étude spéciale ; contentons-nous de le faire con^«
naître par ses propres paroles.
Il s'était posé devant la convention comme une victime de la persé-
cution des rois et des prêtres : (( Je n'ai pu échapper h tous les tyrans
sacrés et profanes que par des voyages continuels^ dit-il un jour à la
tribune, j'étais à Rome quand on voulait m'incarcérer à Paris, et j'é-
tais à Londres, lorsqu'on voulait me brûler h Lisbonne; c'est en fai-
sant ainsi la navette d'un bout de l'Europe h l'autre, que j'échappais
aux alguazils , anx mouchards, à tous les maîtres, à tous les valets.
Mes émigrations cessèrent quand l'émigration des scélérats commença.
C'est dans le chef-lieu du globe, c'est h Paris qu'était le poste de l'o-
rateur du genre humain \ je ne le quittai plus depuis 1789 : c'est alors
que je redoublai de zèle contre les prétendus souverains de la terre et
du ciel ; je prêchais hautement qu'il n'y a pas d'autre dieu que la na-
ture, d'autre souverain que le genre humain, le peuple-dieu. Le peu-
ple se siillit à lui-même , il sera toujours debout ; la nature ne s'age-
— 125 —
nouille pas devant cllc-rncmc. Jugez de la majesté du genre huniam
libre, par celle du peuple français qui n'en est qu'une fraction; jugez
de rinfaillibiiitc du tout par la sagacité d'une portion qui , seule, fait
trembler le monde entier. Le comité de surveillance de la république
universelle aura moins de besogne que le comité de la moindre section
de Paris; une confiance générale remplacera une méfiance universelle.
Il y aura dans ma république peu de bureaux , peu d'impôts et point
de bourreau ; la raison réunira les hommes dans un seul faisceau re-
présentatif, sans autre lien que la correspondance épistolaire. Ci-
toyens, la religion est le seul obstacle qui nous arrête, le temps est
venu de la détruire; le genre humain a brûlé ses lisières : on n'a de
vigueur, dit un ancien , que le jour qui suit un mauvais règne; pro-
fitons de ce premier jour que nous prolongerons jusqu'au lendemain
de la délivrance du monde. »
En quelque état de bouleversement que se trouvent les esprits , de
pareils discours éloignent par leur extravagance même tout danger de
prosélytisme, à moins qu'un intérêt de destruction ne s'en empare et
ne les fasse servir à ses vues ; tous les systèmes deviennent rationnels
dans ce cas , comme tous les moyens sont bons : or, c'était là précisé-
ment que la force des choses avait conduit; il fallait aller en avant, dût*
on donner tête baissée dans l'abîme.
Encouragé par les succès de Chaumette , Clootz entra en négocia-
lion avec Gobel , intrigant de Porentruy , qui s'intitulait alors évêque
constitutionnel du département de Paris, comme un autre apostat s'est
intitulé plus tard primat des Gaules. L'illuminé prussien lui persuada
que le moment était venu d'abjurer, à la face de la France, le culte
catholique dont il était le premier pontife , que son exemple entraîne-
rait tous les ministres du culte, éclairerait la nation , donnerait lieu à
une abjuration générale et obligerait la convention, qui n'osait pas en
firiir, à prononcer formellement l'abolition des cultes. Gobel , accou-
tumé à ne faire entrer dans ses calculs que des intérêts de circons-
tance, entrevit une chance de popularité dans l'abandon d'un titre
dont il connaissait mieux que personne toute l'inanité, et qui d'ailleurs
allait lui échapper au premier jour; mais l'avantage qu'il trouvait à
spéculer sur l'humilité, disparaissait à ses yeux, si rabjiualion qu'il
consentait à prononcer s'étendait jus(iu'à sa foi, et le présentait comme
un imposteur (pii avait lionipé les hununcs pendant toute sa vie : il
— 126 —
établit donc une distinction captieuse entre la religion et le culte, et
ne s'engagea qu'à l'abdication de l'épiscopat ; la majorité de ses vicai-
res s'unit à lui et jura de suivre son exemple. Cliaumette en fut ins-
truit aussitôt, le département et la commune se concertèrent , et on
convint que toutes les autorités constituées de Paris accompagneraient
Gobel pour donner plus de solennité à la députation.
Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, L'huillier,
Ghaumette, Gobel et ses vicaires se rendent au sein de l'assemblée
nationale; Gliaumelte et L'huillier, tous deux procureurs, l'un de la
commune , l'autre du département , annoncent que le clergé de Paris
vient rendre à la raison un hommage éclatant et sincère ; alors ils
présentent Gobel. Celui-ci , coiffé du bonnet rouge , et tenant à la
main sa mitre , sa crosse , sa croix et son anneau , prend la parole :
(( Né plébéien, dit-il, curé dans le Porentruy , envoyé par mon
clergé à la première assemblée , puis élevé à l'archevêché de Paris , je
n'ai jamais cessé d'obéir au peuple. J'ai accepté les fonctions que ce
peuple m'avait autrefois confiées^ et aujourd'hui je lui obéis encore
en venant les déposer. Je m'étais fait évèque quand le peuple voulait
des évoques; je cesse de l'être quand le peuple n'en veut plus. »
Après ces mots empreints d'un si bas servilisme pour la puissance
qu'il cherchait à flatter, Gobel ajoute que tout son clergé, animé des
mêmes sentimens, le charge de faire la même déclaration , et en même
temps, il dépose sa mitre ^ sa croix et son anneau. Le président, fidèle
au caractère de l'assemblée , répond avec une feinte indifférence que
la convention a décrété la liberté des cultes ; qu'elle a du la laisser en-
tière à chaque secte , qu'elle ne s'est jamais ingérée dans leurs croyan-
ces, mais qu'elle applaudit à celles qui, éclairées par la raison, vien-
nent abjurer leurs superstitions et leurs erreurs.
C'était forcer les paroles de Gobel et leur donner la signification
qu'il redoutait; ce misérable avait été attiré dans un piège, ses res-
trictions ne purent le préserver ; d'ailleurs ses subordonnés, plus lâches
et plus rampans encore que lui, devaient naturellement étendre sa dé-
claration. (( Revenu, dit le curé de Vaugirard, des préjugés que le fa-
natisme avait mis dans mon cœur et dans mon esprit , je dépose mes
lettres des prêtrise. )) Divers évêques et curés, membres de la con-
vention, cèdent à l'impulsion donnée, et déposent leurs lettres de prê-
trise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse renonce aussi à
— 127 —
sa qualité de ministre protestant, et toutes ces apostasies sont accueillies
par les applaudissemens frénétiques de l'assemblée et des tribunes.
La députation quitte enfin la salle au milieu d'une ibule immense,
et se rend à l'Hôtel-de-Ville pour recevoir les félicitations de la com-
mune.
Il n'était pas difficile, sous l'impression d'un tel exemple, d'exciter
toutes les sections de Paris et par suite la plupart des communes de
France au renversement des autels : les affiliations établies réunis-
saient dans les mêmes mains tous les fils dirigeans ; à un signal donné
chaque section se lève à son tour et vient apporter son manifeste ; la
section de l'Homme-Armé déclare qu'elle ne reconnaît d'autre culte que
celui de la vérité et de la raison , d'autre fanatisme que celui de la li-
berté et de l'égalité, d'autre dogme que celui de la fraternité et des
lois républicaines décrétées depuis le 3 1 mai 1793. Celle de la Réunion
annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux , de tous
les livres qui servaient aux catholiques ^ et qu'elle fera fermer l'église
de Saint-Méry. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au culte
de l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius-Scœvola abjure le catho-
licisme , et fera, décadi prochain , sur le maître-autel de Saint-Sulpice,
l'inauguration des bustes de Marat , de Lepelletier et de Mucius-Scœ-
vola. Celle des Piques n'adorera d'autre dieu que le dieu de la liberté
et de l'égalité. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte catholique.
(( Ainsi, ajoute l'historien de la révolution qui a reproduit la plu-
part de ces détails , les sections prenant l'initiative abjuraient le culte
catholique comme religion publique, et s'emparaient de ses édifices et
de ses trésors comme d'édifices et de trésors qui appartenaient au do-
maine communal. Déjà les députés en mission dans les départcmens
avaient engagé une foule de communes à s'emparer du mobilier des
éghses, qui n'était pas nécessaire, disaient-ils, à la religion, et qui,
d'ailleurs, comme toute propriété publique, appartenait à l'état, et
pouvait être consacré à ses besoins. Fouché avait envoyé du départe-
ment de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en était venu une
foule de divers départemens. Bientôt le même exemple, suivi à Paris et
aux environs, fit affluer des monceaux de richesses. On dépouilla tou-
tes les églises , et les communes envoyèrent des députations avec l'or
et l'argent accumulé dans les niches des saints ou dans les lieux con-
sacrés par une ancienne dévotion. On se rendait en procession à l'as-
— 128 —
semblée, et la plus dégoûtante populace v parodiait les cérémonies du
culte. Des hommes vêtus de surplis, de chasubles, de chapes, ve-
naient en chantant des alléluia et en dansant /<^ carmagjiole à la barre
delà convention; ils y déposaient les saints-sacremens, les saints-ciboi-
res, les statues d'or et d'argent. A ces hideuses scènes de profana-
tions, succédaient tout-à-coup une hypocrite comédie de respect et de
recueillement. Ces mêmes individus , qui foulaient aux pieds les saints
du christianisme , portaient un dais; ils en ouvraient les voiles; et en
montrant les bustes de Marat et de Lepelletier : « Voici, disaient-ils,
non pas des dieux faits par des hommes , mais l'image de citoyens res-
pectables^ assassinés parles esclaves des rois. » On défilait ensuite de-
vant la convention ; puis, on allait déposer les riches dépouilles de»-'
autels à la Monnaie , et les bustes vénérés de Marat et Lepelletier dans
les églises, devenues désormais les temples d'un nouveau culte. '•^
La raison divinisée exigeait un culte ; on devait d'abord la person-
nifier pour la rendre visible, et rien n'était plus facile. Les mêmes
femmes qui avaieût représenté la liberté , n'étaient-elles pas là pour
figurer la raison ? Le salaire de toutes ces déesses républicaines était
réglé par un tarif qui n'avait rien d'exorbitant. L'homme qui venait
de se déclarer Dieu , pouvait donc s'adorer à bon marché , et il ne lui
restait plus qu'à faire choix d'un temple. Chaumette composa un nou-
veau réquisitoire, et la commune décréta que l'église métropolitaine
de Notre-Dame , c[ue venait de lui Hvrer l'abjuration de Gobel , serait
convertie en un édifice républicain, appelé Temple de la Raison. Une
fête fut instituée pour tous les jours de décade; le rite pouvait varier,
suivant l'imagination des municipaux ; cependant un programme avait
été soigneusement rédigé, et portait qu'à chaque fête, le maire, en
présence de tous les fonctionnaires publics , lirait la déclaration des
droits de l'homme, ainsi que l'acte constitutionnel , ferait l'analyse des
nouvelles des armées et raconterait les actions d'éclat qui auraient eu
lieu dans la décade. Une bouche de vérité ^ semblable aux bouches de
dénonciations qui se trouvaient à Venise , était placée dans le temple
pour recevoir les avis, reproches ou conseils utiles au bien public;
on fi\isait la levée de ces lettres au commencement de la cérémonie, et
on en donnait lecture. L'n orateur prononçait un discours de morale;
des morceaux de musique étaient ensuite exécutés, et l'on finissait par
chanter des hymnes républicains. Deux tribunes réservées occupaient
— 129 —
une partie du temple : l'une, clait pour les vieillards; l'autre, pour
les femmes enceintes, avec ces mots : Respect à la vieillesse! respect
et soins auœ femmes enceintes!
La première fête de la Raison fut célébrée avec pompe le 3o bru-
maire ( lo novembre) ; toutes les sections y assistèrent avec les auto-
rités constituées. Voici la relation que nous fournit l'histoire révolu-
tionnaire :
(( Une jeune femme représentait la déesse de la Raison ; c'était l'é-
pouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent, Ronsin ,
Ghaumette , Hébert et pareils. Elle était vêtue d'une draperie blanche;
un manteau bleu-céleste flottait sur ses épaules ; ses cheveux épars
étaient recouverts du bonnet de la liberté. Elle était assise sur un
siège antique , entouré de lierre , et porté par quatre citoyens. Déjeu-
nes filles, vêtues de blanc et couronnées de roses, précédaient et sui-
vaient la déesse. Puis, venaient les bustes de Lepelletier et Marat, des
musiciens, des troupes et toutes les sections armées. Des discours fu-
rent prononcés , et des hymnes chantés dans le temple de la Raison ;
on se rendit ensuite à la convention. Ghaumette prit la parole en ces
termes :
« Législateurs, le fanatisme a cédé la place à la raison. Ses yeux
)) louches n'ont pu soutenir l'éclat de la lumière. Aujourd'hui un peu-
)) pie immense s'est porté sous ces voûtes gotliiques, qui, pour la prc-
)) mière fois, ont servi d'écho à la vérité. Là , les Français ont célébré
» le seul vrai cultc^ celui de la liberté, celui de la raison. Là, nous
» avons formé des vœux pour la prospérité des armes de la république.
)) Là, nous avonsabandonné des idoles, pour la Raison, pour cette image
» animée, clief-d^ œuvre de la nature. » En disant ces mots, Ghau-
mette montrait la déesse vivante de la raison. La femme Momoro, qui
la représentait, descend de son siège et s'approche du président, qui
lui donne l'accolade fraternelle au milieu des bravos et des cris de
f^ive la république! vive la Raison! à bas le fanatisme ! La con-
vention , qui n'avait encore pris aucune part à ces représentations, est
entraînée et obligée de suivre le cortège, qui retourne, une seconde
fois, au temple de la Raison, et va y chanter un hymne patriotique. »
(( On voit sans doute , avec dégoût , dit M. Thiers , ces scènes sans
)) recueillement , sans bonne foi, où un peuple changeait son culte,
)) sans comprendre 7ii V ancien ^^ ni le nouveau ; mais quand le peuple
R, C. — • 5e numéro. 2
— 130 —
)) est-il de bonne foi? quand est-il capable de comprendre les dogmes
)) quW lui donne à croire? Ordinairement, que lui faut-il? de
)) grandes réunions qui satisfassent son besoin d'être assemblé, des
)) spectacles symboliques , où on lui rappelle sans cesse l'idée d'une
)) puissance supérieure à la sienne, enfin des fêtes où l'on rende hom-
)) mage aux hommes qui ont le plus approché du bien , du beau, du
)) grand ; en un mot, des temples , des cérémonies et des saints. Il y
)) avait ici des temples, la Raison^ Marai et Lepelletiei'. Il était réuni,
)) il adorait une puissance mystérieuse , il célébrait deux hommes.
» Tous ses besoins étaient satisfaits ^ et ilnf cédait pas autrement
» qu'il ny cède toujours. ))
Ainsi, à 9nt.endre M. Thiers, il n'y avait rien que de très-naturel et
de très-conforme à la raison populaire dans ces ignobles saturnales de
l'athéisme; pourquoi donc dit-il qu'on les voit avec debout? Une
telle contradiction est évidemment une inadvertance; le peuple au-
quel il ne laisse pas même l'allcrnative de la mauvaise foi ou de Tim-
bécillité , ne doit pas être coupable à ses yeux ; il a suivi , comme la
brute, la loi de son être , il a satisfait ses besoins !... Voilà com"
ment, en voulant tout expliquer, tout justifier, on en vient à déverser
le mépris et l'insulte sur ceux mêmes que l'on a entrepris de défendre;
chaque mot qui précède est une calomnie, et contre l'intelligence hu-
maine , et contre le cœur humain. Ce peuple , que M. ïhiers matéria-
lise avec une telle légèreté de cynisme, n'a pas taydé à prouver qu'il
avait mieux que des organes, et qu'il fallait trpuyer autre chose à placer
sur l'autel que des femmes déhontées ou des orateurs dé^iagogues ,
pour répondre aux besoins de sa nature morale. Après le spectacle du
, crime, la vue du scandale n'avait rien, assurément, qui put beaucoup
jémouvoir; mais la fougue des novateurs, privée d'obstacles pour ^e
diriger, alla heurter contre l'absurdité; c'était la dernière limite, le
point extrême : on avait touché au ridicule; la réaction commença,
j ( La suite au prochain numéro. ) XXX.
>i»^*^i^
— 131 —
©52 a»i\ a^a(a't?a<©sî (ii^^a(î)2i2?^^a.
Voici des mots que l'on prononce beaucoup aujourd'hui. Exami-
nons leur valeur.
Ce que nous devons avant tout à nos lecteurs, c'est la vérité. Eux
n'attendent pas que le catholicisme soit plus ou moins à la mode pour
y croire et pour l'aimer. Ainsi, on peut sans crainte leur dire ce que
c'est que cette réaction dont on fait tant de bruit depuis cinq ans.
L'état actuel de la société, telle que nous l'ont faite les révolutions,
n'est pas un état de foi, de croyance bien établie; mais un simple état
de transition de l'incrédulité qui ne lui a donné que des malheurs ;
le siècle passe à quelque chose de moins desséchant et de moins triste,
il veut sortir du désert aride ; mais il est encore loin d'être arrivé
aux sources d'eaux vives.
C'est déjà beaucoup, sans doute, que de s'être levé pour aller vers
la lumière ; mais faut-il , parce qu'une bonne pensée est venue au
monde , proclamer que le monde est sauvé , et le représenter comme
embrassant tout entier la croix du Sauveur?
Dans cette disposition à flatter l'époque actuelle ; si l'on cherchait
bien, n'y pourrait-on pas découvrir une pensée qui viendrait de toute
autre source que de celle de la vérité? Eh, mon Dieu, la politique a
bien des ruses, bien des chemins de traverses ? Et qui pourrait assurer
que quelques-uns ne veulent pas flagorner le pouvoir d'aujourd'hui,
en répétant que l'on est plus religieux en i83o qu'en i8i5?
Il y a quelques années que ceux que Dieu avait placés à la tète de
l'état osaient se montrer chrétiens, ils s'agenouillaient avec ferveur
devant la croix, d'abord, parce qu'ils étaient pleins de foi et de piété; et
puis, parce qu'ils pensaient que, placés sur les hauteurs de la société, ils
devaient de bons exemples au peuple. Il y avait en une pareille conduite
mieux que de la politique, il y avait devoir , franchise et conscience.
Par des raisons qu'il ne nous est permis ni de rechercher, ni d'ex-
pliquer, le pouvoir d'aujourd'hui suit une tout autre voie. 11 n'a pas
encore rendu l'église de Saint-Germain à vingt-deux mille chrétiens
qui la redemandent ; il a oté la croix du dôme de Sainte-Geneviève , et
n'a pas cru devoir laisser un signe de rédemption et d'espérance sur les
— 132 —
lombes qu'il concède h ses grands hommes. Et ni lui, ni ses hauts
dignitaires ne pviUiqueiU pu blic/uemejitj officiellement ^ l'ancienne re-
ligion de la France. Cette marche plaît et convient aux ennemis du
catholicisme, et plus d'une fois nous nous sommes pris à croire que
l'on ne parlait autant de réaction catholique que pour encourager le
gouvernement a persévérer dans son indifférentisme apparent.
Car, publier que jamais la religion catholique n'a eu autant de
puissance que depuis que l'état ne lui prête plus son appui spécial ,
n'est-ce pas encourager l'état à persister dans son système ? N'est-ce pas
dire aux puissans du jour : le peuple n'a pas besoin de votre exemple?
Il y a quelques années que la couronne était sur le front d'un fervent
fils de saint Louis. Souvent on voyait ce monarque aux pieds des au-
tels, et marcher aux pompes religieuses. Eh bien^ ces éclatans hom-
mages, rendus par la royauté à la Divinité, ne produisaient pas sur
la société le bien que l'on en avait espéré. Sous le roi très-chrétien^
on était moins catholique qu'on ne l'est aujourd'hui. Persistez-donc
et ne montrez aucune foi, aucune ferveur, pour que la société ait de la
ferveur et de la foi.
Voilà, je l'avance, les pensées qui me sont venues quand j'ai cherché
à me rendre compte de tout le bruit que certain monde faisait en criant :
à la grande et mers^eilleuse ^réaction catholique.
Et puis , selon nous , il y a encore eu une autre raison pour faire
croire que le monde revenait aux pensées religieuses, et c'est une rai-
son d'art.
On nous avait forcés d'admirer, depuis tant d'années en France, les
genres grec et romain que nous nous sommes ennuyés des lignes
droites et sévères , des volutes et des feuillca d'acanthe , des colonnes
et des frontons, et que nous échappant des temples antiques, comme
des écoliers qui se révoltent contre un vieux professeur , nous nous
sommes mis à regarder les vieilles églises, bâties par nos pères, et que
l'on ne nous avait jamais dit d'admirer.
Regarder , étudier ces merveilles du génie et de la patience, ces
poèmes en pierre, c'est s'exposer à les aimer. Or, quand on aime, on re-
vient souvent voir l'objet aimé. Nos artistes, qui voulaient aussi (et cette
fois à bon droit) faire leur révolution, ont les premiers donné l'exemple
dans leurs explorations, ils ne sont plus allés dessiner, d'après la maison
carrée, ou d'après les cirques romains, mais ils se sont inspirés de la
— Î33 —
Vieille France catholique. La littérature, qui est la peinture écrite, est
allée à la même source pour y chercher des idées qui sembleraient nou-
velles, tant il y avait long-temps qu'on ne les avait évoquées. Alors la
toile, alors le papier se couvrirent de sujets moyen-age, et comme la
religion occupait une grande place dans ces temps politiques, des res-
souvenirs de catholicisme vinrent au bout du pinceau et de la plume.
Pour cette réaction^ je la reconnais complète, oui, Vart s^estfait
catholique.,,. Mais le catholicisme a-t-il dans ces derniers temps vu
s'augmenter beaucoup le nombre des croyans? Je voudrais en
être convaincu Si je dis toute ma pensée, et pourquoi ne la diraîs-je
pas? je répéterai ce mot d'un vieillard, la conversion du siècle s''est
arrêtée à F épidémie.
Espérons que cette goutte de rosée, tombée du ciel, ira plus avant
et qu'elle finira par pénétrer jusqu'au cœur.
Oh! pour que le siècle devienne vraiment chrétien, il a bien d'autres
raisons que celles de l'art et de la littérature. N'a-t-il donc pas assez
souffert, assez pleuré pour croire? Quand de plus grands enseignemens
ont ils été donnés au monde que de nos jours? Aujourd'hui, qui peut
croire à la sagesse des peuples , à la solidité de la gloire , à la durée de
l'amour, à la constance de la fortune, et à ïa prospérité assurée? De toute
maison, de toute ville, de tout royaume ne s'élève-t-il pas des voix
pour nous crier : (( Ne vous attachez pas aux choses d' ici-bas^
)) voyez comme elles croulent et s^' anéantissent l Mettez- donc votre
» confiance plus haut , et en meilleures mains que dans celles des
)l hommes )) (i).
Tant de tempêtes ont fait voir les écueils, ont fait soupirer après le
port, mais nos désirs ne sont-ils pas encore vagues et incertains ? Et
dans nos âmes, n'y-a-t-il pas plus de désenchantement du passé, plus
de découragement pour le présent qu'un ardent et chaleureux élan
vers l'avenir ?
La foi qui n'agit pas, est-ce une foi sincère ? *
A présent que j'ai écrit ces pages sur ce qu'on appelle la réaction
catholique.^ réaction que je ne crois pas aussi profonde que voudraient
le faire penser les optimistes du moment, je me demande ce qui
în'a fait choisir ce sujet , et je me souviens que c'est presque Tin-
(1) Imitation 4e Jésus-Clirîst.
— 134 —
dignation qui m'a mis la plume à la main. Dans un journal , qui parle
d'art et d'artistes , j'ai lu en tête du recueil : réaction catholique à
r opéra !
Ces mots si étOnnans à trouver ensemble m'ont commandé de lire,
et j'ai lu : un homme d'esprit s'est amusé à dépeindre ce qu'il
nomme une chambre catholique à Vopéra , cette chambre est
celle de M. Duponchel, directeur de ce théâtre. Après avoir décrit
le lit à colonnes et a baldaquin , la haute cheminée à écusson sur sa
plaque , les fauteuils à dos pointus, la croisée à petits vitraux, le ca-
binet sculpté , le bahut de chêne , le prie-dieu , Pécrivain minutieux
nous fait voir des reliquaires et même c?î ostensoir sur la table à pieds
tors du directeur de l'Opéra ! ^ '
Des gens , après avoir lu cette description , se seront écrié : voyez
comme la réaction religieuse s'étertd ! nous, nous dirons profanation!
le siècle joue à la chapelle. Vicomte Walsii.
-y
2l£0 ^a&kxis hi ^amt^
PAR M. DE LAMENNAIS.
Il y a deux ans qu'à pareille époque , nous consacrions un long ar-
ticle à un ouvrage nouveau de M. de Lamennais; bien que l'avenir
nous apparût sombre , nous espérions encore ! nous n'espérons plus
aujourd'hui. Aussi serons-nous court, et nous bornerons-nous au
simple rôle de bibliographe; l'analyse de ce dernier livre en dira plus
que toutes nos réflexions.
L'auteur a pris la route de l'Italie , il se rend à Rome, pour sou-
mettre au pape son système. Chemin faisant, il voit à Lyon , en pleine
victoire, ces pampres ouK'j'iers qui ont pris les armes contre leurs op-
presseurs , et il les admire , et il comprend ce que c'est qu'un peuple
libre. Plus loin, il trouve des malheureux que les sbires du pape em-
mènent enchaînés, et il déplore le sort des brigands, et il maudit le
despotisme. Il arrive enfin à Rome, et la misère déguenillée trctnble
sur les degrés du Vatican, tandis que le pouvoir, vêtu de pourpre, s'y
prélasse superbement.
Et cependant, ses doctrines sont examinées et conda;miées. le Saint-
— 135 -.
Siège pense, avec les apôtres, qu'on doit obéissance à toute autorité
constituée, et ordonne la soumission aux princes; M. de Lamennais,
lui, appelle cela, lâcheté, ou peur ^ et affirme que la cause de la mo-
narchie étant perdue, c'est au peuple , au peuple seul qu'il faut obéir.
De là, après sa rétractation de 1833, la division qu'il établit plus tard
entre le temporel et le spirituel , et enfin sa brusque rupture dans les
paroles d^un croyant ^ dont les affaires de Piome sont la prose.
\ient ensuite un long fragment , ou commencement d'ouvrage , qui
a pour titre, des Mauœ de PÉglise, composé en i83i . Il y envisage
successivement l'état de l'Italie , de l'Espagne et de la France. Partout
il ne trouve que des tyrans et des esclaves , des oppresseurs et des op-
primés, dans les rois et le peuple; et dans le clergé, un valet que l'on
achète avec de l'or.
La conclusion , comme on peut le croire , est d'accord avec les pré-
misses. La papauté , s'opiniâtrant à s'appuyer sur un passé qui fuit,
et à croire dans les princes qui vont tomber plutôt que dans le peuple
auquel appartient l'avenir; d'une autre part, n'ayant désormais au-
cune action , ni sur les catholiques pratiquans et éclairés , qui décli-
nent son autorité, ni sur les catholiques indilférens, qui l'envient, ni
sur les membres des communions dissidentes , ni enfin sur personne
dans le monde ; la papauté a fini son rôle, et n a plus qu'à creuser sa
tombe avec les tronçons de sa crosse brisée, A l'avenir, les peuples se-
ront leurs seuls souverains temporels et spirituels
Arrêtons-nous ici, il est inutile d'en dire davantage; nous ne pou-
vons que déplorer les vertiges du talent qu'a perdu le catholicisme.
-^^^
LE JOUR DES MORTS.
La cloche balancée,
Mêlant un son lugubre aux sifflcmens du nord,
Annourait dans les airs la fête de la mort.
Font A -NES.
On a beaucoup écrit sur cette fétc du 2 novembre , cette fêle qui
prend pour chacun de nous plus d'intérêt, à mesure que nous avançons
(Jans la vie j il serait difficile de dire quelque chose dq neuf sur cette
coinméaioration de nos amis perdus. Aussi , je n'enverrai à la iîev'i^e
Catliolique^ sur le jour des morts, que des réflexions qui ne sont pas
de moi ; je redirai des idées des traditions populaires que j'ai recueillies
dans les campagnes du INIorbihan. Je suis vieux, et mes souvenirs re-
montent assez haut. C'était pendant les premières guerres de la Bre-
tagne et de la Vendée, que j'étais allé dans une de ces provinces pour
iicy soigner la santé d'un de mes frères , blessé en combattant sous les
ordres de Georges.
Le soir de la Toussaint, un ami de mon frère me dit de le suivre ;
il voulait me prouver que, parmi nos paysans, il existait des hommes
nés poètes Tous les deux nous primes \x\io route solitane. Au
bout d'une demi-heure de marche, nous arrivâmes à un grand espace
vide ; là , nous crûmes entendre quelque bruit. ]Mon guide mit un
doiçf t sur sa bouche et me lit un si«nc de silence : nous nous assîmes
sur un tronc d'arbre renversé, et nous écoutâmes.
!t Dans le calme qui nous entourait, nous distinguions une voix
d'homme ; elle disait :
Père Guillaume, vous avez tort de pleurer autant Allez, les
morts sont plus heureux que nous Ils ontfmi leurs journées de
travail Le dimanche qui ne finim pas est venu peureux Ils se
reposent Et nous! quand nous reposerons nous?...
Votre fils, tué dans la bataille, en sait plus que nous au jour d'au-
jourd'hui. Nous ne voyons rien de par delà les nuages, nous! et lui
voit tout. — -^ .
Et puis, père Guillaume, c'est un grand l)onhcur de mourir comme
lui , à l'approche de la fête des morts Ce jour-là, on dit tant de
prières pour les trépassés, qu'ils ne restent pas long-temps dans le pur-
gatoire. De la terre oii nous sommes, nous les élevons au ciel en priant
peureux.
On m'a assuré que dans la nuit qui suit celle de la Toussaint, les
hommes qui sont en état de grâce, et qui vont veiller dans les cime-
tières, voient des choses qui feraient bien peur à bien des gens, mais
que je voudrais bien voir On dit que les saints qui sont en para-
dis descendent pour chercher leurs parens et leurs amis morts — •
C'est dans la nuit des trépassés qu'ils viennent les délivrer 3 alors on
entend des voix bien douces ati-dcssus des cimetières ; ces voix sont
— 137 —
celles des pcres, des mères qui appellent leurs enfans.., et quelque-
fois des fîls qui appellent leurs pères, et qui leur disent : Venezj vous
êtes purs aujourd'hui ; venez j nous vous attendons bien par- dessus
les nuages !
Et alors ceux que Dieu favorise de ces visions voient la terre des
fosses remuer, et, du gazon qui s'entr'ouvre, des figures blanches comme
la neige s'élever en emportant au ciel les croix qui avaient protégé
leurs tombes Mais il y a des tombes qui ne s'ouvrent pas; ce sont
celles des hommes qui n'ont point encore été pardonnes, et pour les-
quels on n'a pas encore assez prié.
Je l'avoue, ces idées sûr les morts, dites par un jeune paysan dans
la moindre recherche de mots et de phrases, me frappèrent. Je des-
cendis du tertre où nous étions restes cachés, assis derrière les brous-
sailles, et m'approchant du jeune homme de campagne, je lui dis :
(( Vous venez de consoler un peu ce brave homme qui s'en va... Où
avez vous appris toutes les choses que vous lui avez dites.
— Ohî monsieur, ce sont les croyances de chez nous; je les tiens
de ma mère, et ma mère les avait apprises de la sienne.
Je n'ai voulu joindre aucune phrases de moi à cette poésie religieuse
de la sauvage Bretagne. La Revue Catholique voudra- t-cl le redire
les paroles du jeune paysan. Je ne sais. Mais je l'espère un peu, car
elles m'ont paru touchantes.
L'abbé du IjOUi\do?î>et.
POÉSIE.
Les lecteurs de la Revue CatJwlique verront avec plaisir que
M le comte de Marcellus a bien voulu devenir un de nos collabora-
teurs : ce zélé chrétien a compris notre œuvre, et il s'y est joint. Les
vers qui suivent nous viennent de lui ; on y retrouve la foi et le ta-
lent du poète qui a voué sa lyre à la religion et à la fidélité.
La Revue Catholique aura de temps en temps dans ses pages des
ïiorceaux de poésie. Dans son prochain numéro, elle donnera des
îtances de Tabbé Michon , qui prouveront aux poètes de Paris qu'il y
X des harpes en provhice, dignes d'être écoutées.
— 138 —
TiiiÉE DU PSAUME CXLVH* i Laudu , Jérusalem , etc.
Jérusalem, que tes louanges (1;
Chantent le Roi de l'univers,
Le Dieu des hommes et des anges,
Qu'adorent même les enfers (2).
Il te nomme sa ville sainte ;
Sa gloire éclate en ton enceinte :
Ailleurs on n'en voit qu'un rayon.
Chante sa bonté, sa justice,
Et que son saint nom retentisse
Dans les portiques de Sien.
C'est lui qui raffermit tes portes :
C'est lui qui soutient tes enfans
Contre les nombreuses cohortes
De tes ennemis triomphans.
Sans lui , ta stérile vaillance
Opposerait à leur puissance
Des efforts vains et superflus.
Mais au plus fort de tes alarmes,
Dieu se montre ; il bénit tes armes :
Oii sont-ils ?... Je ne les vois plus...J'
A l'abri des feux de la guerre,
La main propice du Seigneur,
Au loin, sur ton heureuse terre,
Fait régner l'ordre et le bonheur.
Ton peuple est sa race choisie;
Le pain dont il le rassasie
L'enivre d'amour et de paix.
Ce pain, objet de tant d'oracles,
Est le plus grand de ses miracles.
Et le plus doux de ses bienfaits (3).
Il parle : soudain sa parole
Crée un monde, embrase les airs.
S'insinue, et pénètre, et vole,
Parcourt et change l'univers,
x\ sa voix, la nature émue
(1) On sait que dans les psaumes, Sion, Jérusalem, Jacob, Israël représentent l'Eglise,
(^oyez Bib. de Yeiicc : Discussion sur l'objet des psaumes. Saint Augustin, dans !on
beau commentaire, applique aussi ce ps:iumc à l.i Jérusalem céleste.
(2) lu nomiiicJesu omnc ^ etc. (Philip, ii. 10.) « Les puissances du ciel , de la ternet
» des infc.rs sont obligées de fléchir le genou et de lui rendre un souverain hommage »
(Abelly. Méd. S' dim. ap. \a Pentec.)
(3) Saint Augustin applique ce texte à Iji sainte Eucharistie. L'Église l'a adopté danssi
liturgie pour la fête du Saint-Sacremcnl. ..tw^.M i-^ 4N^^«i>f-4*,
^ 139 —
Se trouble : la Icric éperdue
S'cbianlc avec un saint elVroi.
Dans SCS voûtes les plus prorontlcs,
L'Océan soulève ses ondes,
Et loue, en mugissant, son roi.
Par son ordre, sur nos campagnes
La neige voltige en flocons.
On dirait les flancs des montagnes
Couverts de brillantes toisons.
Tels que des nuages de cendre,
On voit les frimats se répandre,
Et du jour ternir le fanal.
Roi des mers et de la tempête,
Il dit : L'eau qui coule s'arrête (1)
Sous ime digue de cristal.
Veut-il faire tomber ses cbaînes,
Un doux zépbyre va souffler.
Le ciel s'épure, et dans nos plaines
L'onde reconimence à couler.
Tout renaît, tout vit, tout respire :
Le soleil reprend son empire ;
Les fleurs émaillent nos vallons.
Le printemps règne ; l'biver cède ;
Et le chant des oiseaux succède
Au sifflement des aquilons.
C'est ce Dieu dont la providence,
Qui cache aux autres ses décrets,
Met Jacob dans la confidence
De ses plus augustes secrets.
De ses justices ineffables.
De ses jugemens immuables
Il lui montre la profondeur :
Et de ses vérités sublimes
Découvrant pour lui les abîmes,
Il l'enivre de sa splendeur.
Que sa grâce en dons est féconde
Pour toi, peuple heureux de Sion !
Quand les autres peuples du monde
Ignorent même son saint nom !
Il bannit loin de toi la crainte,
Et fait couler dans ton enceinte
Des torrens de joie et de paix.
Que ta juste reconnaissance
Réponde à sa magnificence.
Et ton amour à ses bienfaits.
Le comte de Marcellus.
(i) SlctU undajluens. (Exod. xv. 8.)
— 140 —
îo'i fil ->aimor
LADBÉ Cil AXEL.
Nous emprunlons au Journal du Bourbotuials , qui se fait remar-
quer par le talent et la variété de sa rédaction , quelques détails histo-
riques sur la vie de Vabhé Cliatel.
L'abbé François Ghaleî est né àGannat, en Bourbonnais, le lo jan-
vier 1795.
Dès son enfance, il manifesta les senlimens d'une piété touchante;
doué d'un physique agréable et des plus heureuses dispositions, il at-
tira sur lui l'attention, l'intérêt et la bienveillance des personnes les
plus considérables de sa ville natale. Son père, honnête paysan, labo-
rieux journalier, n'ayant pas les moyens de subvenir à l'éducation de
son enfant unique , des personnes charitables s'associèrent pour le
prendre sous leur protection , et se chargèrent, en se cotisant, de pour-
voir à tous les frais de son entretien et de son éducation. Il fut d'abord
placé, par leurs soins, au petit séminaire de Clermont-Ferrand, puis au
grand séminaire de Montferrand. Après son ordination, il fut nommé
vicaire de l'église de Notre-Dame de IMoulins, où il exerça son minis-
tère avec assez de zèle ; une année après, il fut nommé desservant d'une
petite commune du département de l'Allier, près des bords de la
Loire, où il resta quelques années, supportant avec dégoût la médio-
crité de sa position. Ghatel, né avec une imagination ardente, in-
constant dans ses goûts, dans ses idées, aimant les aventures et les
vovages , pour satisfaire ses penchans , conçut bientôt la pensée de
se faire nommer aumônier d'un régiment. Pour y parvenir, il in-
téressa en sa faveur M. le baron Rabusson , son compatriote, alors
lieutenant-colonel du ^'^ régiment des grenadiers à cheval de la garde
rovale, et dans peu de temps, il fut nommé aumônier du So*" régiment
d'infanterie de ligne, en garnison à Lyon. Quelques années après,
M. Rabusson ayant été élevé au grade de colonel de son régiment, en
remplacement de M. de Talouet, Ghatel fit de pressantes démarches
auprès de lui, afin d'être nommé aumônier de ce régiment, et ayant
obtenu cette faveur, son ambition resta u\\ moment en i^3pos. Pendant
qu'il remplissait de telles fonctions, il prêcha à Meau\ , à Versailles, à
Paris: mais partout ses sermons furent froidement accueillis, parce
— 141 —
que cet homme, qui devait être un jour un renégat, n'avait pas
l'ame assez convaincue pour exprimer avec une éloquence entraî-
nante et persuasive les doctrines qu'il proclamait alors ; et d'ailleurs,
sa voix rauque et voilée ne favorisait guère l'apprct de ses longues
périodes.
'Quelques mois avant juillet i83o, il sollicita un canonicat h la ca-
thédrale de Paris, mais cette dignité lui fut refusée. Avide de renom-
mée, il publia un journal \nûiu\c le Réformateur ^ ou. V Echo de la
Religion et du Siècle , ayant cette épigraphe : (( Je suis prêtre , mais
)) tolérant, )) a laquelle un homme du monde répondait : Je vous cher'-
chais. Ce journal hebdomadaire, organe de doctrines religieuses dé-
figurées, obscènes même, et contraires en tous points aux doctrines de
rÉglise gallicane, reçut, à son apparition, la réprobation de tous les
hommes. éclairés, et au bout de quelques mois d'existence , il tomba,
n'ayant pu produire le retentissement que son créateur en attendait.
Mais il fut le précurseur significatif de l'apostasie de Chatel.
Apres les journées de juillet , il s'efforça de se faire nommer aumô-
nier de la reine des Français ou de mademoiselle d'Orléans. Mais
n'ayant pu réussir, il se sépara, ouvertement du clergé, et vint établir
son nouveau culte rue Saint-Honoré. Ce n'est pas tout : il institua , de
sa propre autorité, rue Saint-Martin , dans un local qui avait servi de
tannière à des ours, une Église catholiquefrançaisej c^ est là qu'il
prit le titre d'évêque, malgré le bref du pape qui l'avait interdit de
toutes fonctions ecclésiastiques, et qui l'avait qualifié de l'épithète ex-
pressive de scelestus. Mais ce nouveau titre ne suffisait }>as à sa folle
• ambition ; il fallait en prendre un autre plus pompeux et plus approprié
à la métamorphose de son caractère sacerdotal. C'est ce qu'il fit en
s'imposant spontanément celui de Coadjuteur, du patriarche des
Gaules^ et alors il apparut dans son temple avec un costume grotes-
que, badigeonné de signes maçonniques, sans prévoir qu'il se livrerait
h toutes les railleries, à tous les sarcasmes des spectateurs qui allaient
là par curiosité ou pour rire comme au Vaudeville ou aux , Yariétés.
Dès qu'il eut adopté le titre de Coadjuteur du patriarche des Gaules ,
on se demanda qui était le patriarche? On crut d'abord que c'était
Tabbé Grégoire , ex-conventionncl^ ancien évoque constitutionnel de
Blois, mais on fut détrompé lorsque les journaux publièrent, que Cha-
tel, étant allé lui faire une visite., l'abbé Grégoire le reçut dédaigneu-
— 142 —
sèment, et lui dit d'un ton rudement moqueur ; (c Oh! l'abbé Chatcl^
je ne m'attendais pas à celle-là!... )) Cliatel fut confus d'une réception
si brusque, si étourdissante. On ne sait pas encore qui est le patriarche
des Gaules, c'est-à-dire, le chef auquel Chatel obéit. Attendons j peut-
être nous apprendra-t-il lui-même qu'il s'est baptisé de cette dignité
imaginaire, quoiqu'elle ne puisse s'accorder avec le scandale de ses pa-
rodies et l'abjection dont il a souillé son caractère sacerdotal.
^'Pg
VOTES DES COXSEILS-GÉIXÉRAUX DE DEPARTEMENS.
(2e article.)
INSTRUCTION PRIMAIRE, ENFANS TROUVÉS ET PRISONS.
La religion n'a pas seule à faire entendre sa voix au sein des assemblées qui
discutent les intérêts des peuples ; la morale et l'humanité ont aussi des droits
qu'il n'est pas permis de méconnaître, et qui, bien que d'un ordre secondaire^
ne doivent jamais être oubliés. Notre résumé des votes des conseils-généraux de
départemens serait donc incomplet et insuffisant pour faire juger de l'esprit qui
les anime, si nous le bornions aux objets purement religieux dont il a été ques-
tion dans un précédent article. Du point de vue catholique, tout ce qui est reli-
gion, morale, humanité, progrès, est uni par un lien trop indissoluble pour ne
pas appeler également la sollicitude des hommes de bien. L'instruction pri-
maire, les enfans trouvés et les prisons, sont trois objets tellement importans ,
ils excitent, surtout à cette époque, une si active sollicitude, que nos lecteurs
nous sauront peut-être quelque gré de terminer^ par un coup-d'ceil sur ces trois
institutions , le travail que nous avons conmiencé dans notre précédent nu-
méro.
L^STRUCTION PRIMAIRE. — Elle a occupé un grand nombre de conseils, et l'édu-
cation des filles a été, surtout, spécialement examinée. On a reconnu que, mal-
gré les efforts et les sacrifices faits pendant les dernières années, une foule de
communes manquent encore d'écoles, une foule d'autres en ont d'insuffisantes,
quelques-unes sont dirigées par des maîtres admis trop facilement, et incapables
d'obtenir la confiance des parens. — La dépense moyenne, par élève, varie sui-
vant les localités : elle s'élève, dans quelques départemens, jusqu'à 16 francs par
an ; elle descend, dans quelques autres, jusqu'à 8 francs. Ces variations dépen-
dent du nombre des élèves qui fréquentent chaque école, la moyenne, par tète,
diminuant à mesure que le nombre des élèves augmente. Parmi les départe-
mens qui se sont spécialement occupés de cet objet, les uns ont voté, pour 1837,
une inqiosition extraordinaire, les autres une somme fixe sur le budget. Ainsi
l'Ain a voté 5 centhnes , la JJordogne et les Vosges 1 centime et demi, la Gi-'
^ 143 ^
ronde 2 ccntiines(Ie double de rannée précédente), TOrne 1 centime six dixiè-
mes, et de plus cinq bourses pour l'éducation des sourds-muets ; le Finistère a
porté à 39,000 francs, dont 10,000 seront affectés à la construction des écoles ,
la somme de 36,610 francs votée en 1835 ; la Nièvre a fondé vingt-cinq demi-
bourses au collège de Ne vers, c'est-à-dire une demi-bourse par canton ; TOise a
voté 90,000 francs, la Seine-Tiiférieure 49,000 francs et 41,733 pour l'école nor-
male, la Haute-Marne 76,000 francs ; enfin les départcmens de l'Indre , de la
Mayenne, de la Moselle, du Pas-de-Calais, du Puy-de-Dôme et du Rhône ont
conservé à peu près les mêmes allocations que pour 1836.
Enfans trouvés. — Des trois points de vue différens, sous lesquels peut être
envisagée cette importante question , les conseils-généraux ne se sont attachés
qu'à celle de la dépense, et ont paru ne pas songer que la législature peut être
éclairée par leurs vœux, cpie les mœurs peuvent être améliorées et protégées.
Depuis quelque temps, on s'est beaucoup occupé des enfans trouvés ; le nombre
toujours croissant de cesiiialheureuses créatures, qui, pendant les vingt-cinq der
nières années, se sont multipliées dans une proportion plus forte que celle de Ja
population, a appelé l'attention des économistes, et dans beaucoup de départe-
mens, on n'a pas trouvé de meilleur moyen de diminuer ime dépense qui deve-
nait excessive, que de supprimer une partie des tours des hospices, et d'établir,
entre diverses localités, des transmutations d'enfans, propres à faire perdre leurs
traces à leurs parens. Ces déplorables modifications à la sublime institution de
saint Vincent de Paul ont eu déjà des résultats ; sans doute, un grand nombre
d'enfans ont été retirés, les expositions ont été moins fréquentes, et par suite
une économie a été obtenue ; mais doit-on se féliciter, comme d'un progrès, de
ce qui n'a fait peut-être que d'aggraver le mal, et sait-on de quel prix on a payé
les quelques mille Irancs enlevés à la charité ? Quels désespoirs on a fait naître
en fermant une partie de ces asiles , ouverts non-seulement aux fruits du crime,
mais qui venaient en aide à la plus touchante comme à la plus cruelle de toutes
les misères, à celle d'une mère qui n'a pas de pain pour son enfant ? Le nombre
plus grand des infanticides n'accuserait-il pas l'administration d'une fatale im-
prévoyance , celui des crimes que le secret enveloppe s'élèverait encore contre
cette mesure. Tant qu'on ne remontera pas aux deux causes qui multiplient les
enfans trouvés, la misère et surtout l'immoralité, on pourra bien repousser des
hospices ceux qu'on y présentera, mais on n'en diminuera pas le nombre; on les
dévouera seulement à une mort prompte, suite inévitable de la négligence ou de
la pauvreté, et voilà tout. — H y a, en France, environ cent trente mille cnfims
trouvés dans les établissemens publics : ce nombre s'accroit, chaque année, de
trois mille à peu près ; c'est du moins la progression qui a eu lieu de 1830 à
1835. La Seine et le Rhône sont les deux départcmens qui en ont le plus grand
nombre ; à Paris, seulement, la dépense annuelle pour cet objet est de 1,700,000
francs ; le département du Rhône compte |)his de dix mille de ces infortunés.
Les allocations votées ])ar les conseils-généraux ont été : pour la Seine-Infé-
rieure de 170,000 francs (100,000 parle déparleuicnt, 70,000 par les villes),
pour laDordogne de 60,000 frdncs , poiii le Finistère de 40,000 francs (diminu-
tion sur 1835, 60,000 francs) ; pour la llanie-Garonne de 100,000 francs (sur
deux mille trois cent cinquante enlans, cinq cents ont été retires depuis que le
— 144 —
déplacement a c?té commencé) ; pour la IMoselle de 30,000 francs (réduction sur
1835, 60,000 francs; le déplacement a fait retirer sept cent quatre-vingt-cinq
enfans sur treize cent quatre vingt-quatorze). Dans les autres départemens, les
allocations ont eu lieu, en général, comme dans les précédentes années ; dans
quelques-uns, seulement, on a dû les augmenter.
Prisons. Il ne suffit pas de punir le criminel en l'isolant pour un temps de la
société c[ui le repousse, il faut encore le rendre meilleur pour le moment où il
lui sera permis d'y rentrer. Si le condamné sort, après sa peine, non-seulement
plus endurci, mais aussi plus Labile , s'il a trouvé des maîtres dans ses compa-
gnons de captivité , le châtiment n'aura servi qu'à lui apprendre comment il
peut, en retombant dans les mêmes crimes, l'éviter à l'avenir par plus d'adresse
ou par plus d'audace. Sans doute, c'est là un problème difficile à résoudre ;
aussi tous les essais tentés jusqu'à ce jour n'ont paru servir qu'à en faire mieux
comprendre, tout à la fois, et l'importance et les difficultés. On paraît cependant
avoir décidé l'adoption du système d'isolement de chaque condamné dans une
cellule particulière ; ainsi, le département de la Seine a fait construire et dispo-
ser dans ce but les prisons de la Dette, du Dépôt, des Jeunes-Détenus, du JSou-
veau-Bicêtre, de Saint-Lazare et de Sainte-Pélagie ; on va remplacer la Force,
que son état de vétusté et son insuffisance obligent à délaisser, par mie maison de
prévention pour les hommes : on la construira sur le boulevard de l'Hôpital, près
de la Saljîètrière. Nous avons dit que la dépense est évaluée à plus de 3,0005000.
Le système cellulaire va être également établi dans la prison de Gadaillac ; dans
la Haute-Garonne on a résolu aussi quelques améliorations de ce genre, et voté
5,500 francs pour l'achèvement de la maison d'arrêt de Toulouse ; le Finistère
consacre 46,000 francs aux détenus ; la Dordogne vote deux centimes au prin-
cipal des cjuatre contributions pour l'achèvement des prisons de Riberac , do
. Bergerac et de Sarlat ; l'Aisne 10,000 francs. Les autres conseils ont, à peu près
* tous, voté d'assez fortes sommes pour le même objet, et exprimé des vœux de
réforme auxquels on ne peut qu'applaudir. Mais il est urgent qu'on ne se fasse pas
illusion sur l'absolue impossibilité de ramener les condamnés à des sentimeus
honnêtes, si !a religion n'est pas appelée à les leur inspirer. Qu'on introduise
dans les cellules quelques prêtres d'un zèle plein de charité ; qu'on leur permette
d'user sur les condamnés de l'influence de leur ministère; qu'on ne mette pas à
leurs efforts des entraves qui les paralysent, et l'on obtiendra ce qu'on espérait en
vain de l'isolement et des verroux : le remords du crime, l'instruction morale et
le retour des malheureux, souvent plus à plaindre que coupables, à des senti-
jnens de vertu qui sont la meilleure sauve-garde de la société. D,
»«««4
_. 145 ->
CHRONIQUE RELIGIEUSE.
Exercices religieux dans les collèges royaux de Paris. — Progrès des écoles chrétiennes;
leurs distributions de prix. — Trait remarquable d'un étudiant en médecine. — Prédi-
cations et exercices religieux. — Plantations de croix. — Bénédictions d'églises. — Inau-
guration du monastère de Mattaincourt. — Bénédiction d'une fontaine à Périgueux. —
, Retraites pastorales.
L'Université qui , lors du concours des collèges royaux de Paris , avait donné
^e si bizarres sujets à ses élèves , et dont nous signalions , dans notre avant-der-
jiier numéro, la singulière tendance à occuper les jeunes imaginations d'objets
trop souvent capables de les porter à cette vie toute matérielle qui distingue
malheureusement une partie de la jeunesse formée à ses écoles , l'Université
paraît sentir enfin le besoin de revenir à d'antiques usages qu'on n'aban-
donne jamais sans se préparer d'amères douleurs. Nous avons dit que la rentrée
des classes a été signalée cette année , à Paris , par la célébration d'une messe
du Saint-Esprit ; nous devons ajouter que , dans chaque maison , les principaux
fonctionnaires attachés à l'établissement ont assisté à cette cérémonie avec une
rehgieuse attention. Quel que soit le motif qui ait dicté cette détermination ,
nous nesamions qu'y applaudir. L'Université doit comprendre que la force re-
lative des études fut-elle incontestablement à son avantage (ce que nous som-
mes loin d'accorder), il est d'autres raisons capables de déterminer des pa-
rens chrétiens qui veulent moins faire des savans que des hommes sincèrement
rehgieux des enfans que la Providence leur a confiés. Nous ne parlerons pas ici
de la concurrence des petits séminaires si redoutés, et par cela seul, en butte à
tant d'exigences ; nous ferons seulement remarquer l'immense développement
pris depuis quelques années par l'institution àes frères de l'école chrétienne. On
se rappelle les attaques dont ils étaient naguères l'objet; l'humihté même d'un
surnom , que la plupart d'entre eux sont loin de jnériter , inspirait d'ignobles
plaisanteries contre Itsfrères ignorantins. Dans plus d'une ville encore, d'étroites
préventions les poursuivent, et obhgent les habitans à s'imposer des sacrifices
pour conserver des maîtres qu'ils ont pu apprécier. Tandis que l'autorité locale
y soutient, par une forte subvention, l'mstituteur primaire dont l'école est à
peu près déserte, il n'est pas rare de voir tout à côté l'école chrétienne , à laquelle
aucun fonds municipal n'est accordé , obligée de refuser, faute de place , une
partie des élèves dont on demande l'admission. Ces faits parlent haut , sans
doute , et montrent trop clairement les vœux des populations , pour que l'Uni-
versité n'en comprenne pas la portée. On a vu naguères d'ailleurs, à l'occasion
de la distribution des prix , combien l'institut des frères est apprécié par les fa-
aniiles , même dans les villes où l'autorité n'a pour lui aucune sympathie. Nous
ne ferons pas remarquer que dans celles où les magistrats le soutiennent , les
évêques , les vicaires-généraux , les curés , ont présidé à ces exercices; on ne
tiouverait là rien que de fort naturel ; mais nous signalerons , comme im évé-
— 146 -=•
nement cligne d'observation , que les maires et les préfets ont voulu y assister
dans un assez grand nombre de communes , qu'ils y ont pris la parole , et qu'ils
se sont attachés à montrer les avantages d'une éducation basée sur des principes
religieux. Jamais ces solennités de familles n'avaient eu , comme cette année ,
l'espèce de sanction que leur donne la présence des administrateurs de la cité»
C'est sans doute un hommage , mais c'est aussi l'éclatante reconnaissance de
l'immense supériorité de l'éducation donnée par les frères de la Doctrine Chré-
tienne, humbles instituteurs , dont les services , déjà nombreux , peuvent deve-
nir incalculables du moment où l'autorité les seconde, ou du moins laisse aux
habitans la liberté du choix. Qu'on nous permette de citer un fait arrivé récem-
ment dans un des premiers hôpitaux de Paris. Nous nous abstiendrons de nom-
mer le jeune étudiant qui a fait , dans cette circonstance , une profession publi-
que de sa foi ; nous dirons seulement que ce n'est ni dans un collège ni chez un
instituteur primaire qu'il a puisé la conviction religieuse à l'inspiration de la-
quelle il a cédé avec ime simplicité qui , dans la circonstance où il se trouvait j
a quelque chose d'héroïque. "^
Après un accouchement difficile, on cherchait à rappeler à la vie le nouveau-né
chez lequel se manifestait des symptômes d'asphyxie. On s'occupait beaucoup de
remédier au mal physique sans songer au danger bien plus grave qui menaçait ce
pauvre enfant, quand un étudiant s'informe tout haut si l'on a donné le bap-
tême. Sourire sardonique du professeur, qui croit faire une réponse péreraptoire
en demandant à l'élève s'il connait les intentions de cet enfant? s'il a deviné
qu'il voulut être catholique plutôt que mahométan ? et qui ajoute , en conti-
nuant à plaisanter, que, plongé à plusieurs reprises et par lui dans une baignoire,
il est suffisamment baptisé. Le jeune homme réplique vivement ; il fait sentir
avec force au professeur tout ce que le sarcasme et l'ironie ont de déplacé dans
une telle circonstance , puis il baptise lui-même le jeune enfant sans s'inquiéter
davantage de l'inconcevable impiété du professeur qui lui demande encore avec
amertume s'il prétend , par ce peu d'eau répandue sur sa tête , l'empêcher de
mourir. Dieu bénira sans doute les pas d'un jeune jnédecin qui débute ainsi dans
la carrière si délicate qu'il embrasse : c'est là , dans la vie , une noble et belle
action. Il est assez remarquable du reste que les autres élèves, présens à cette
discussion , n'ont appuyé ni leur camarade ni leur professeur. On doit présu-
mer, sans doute , que leur estime est acquise au premier ; et ne peut-on pas
ajouter qu'il y a cinq ou six ans , leur silence n'eût peut-être pas ainsi accueilli
cette généreuse profession de foi ? qu'un concert de railleries l'eût plutôt accom-
pagnée ? f
Au reste , ce n'est pas seulement dans les écoles et parmi les jeunes gens qu'on
éprouve ce besoin , trop vague encore en général , il est vrai, mais réel cepen-
dant , d'un retour sincère à la religion. Dans plus d'une ville, des exercices pieux
ont été assidûment suivis. Nous avons parlé de ceux donnés à Tonneins , diocèse
d'Agen; à Saint-Brieac, quatre ecclésiastiques de Vannes ont fait, pendant quinze
jours, trois sermons chaque jour, et ont vu la population toute entière accourir
autour de leur chaire ; à Nîmes , dans l'église Sainte-Perpétue , et à Fougères ,
diocèse de Rennes, deux retraites ont attiré le même concours; à Vandœuvre^
près de Falaise , diocèse de Bayeux ; à Hénin-Liétard , diocèse d'Arras ; à Pri-
— 147 —
ïïiecombe , diocèse de Nîmes , et à la Houlloye , diocèse d'Amiens , des croix ont
été plantées au milieu d'une immense affluence de fidèles; — à Courrières, dans
le même diocèse d' Auras , l'érection d'un calvaire s'est faite avec une pompe tou-
chante ; des églises ou des chapelles reconstruites ont été successivement bénites
à Terre-Noire, diocèse de Lyon ; — à Saint-Méen, près de Saint-Malo, diocèse de
Rennes ; — à Genestet , près de Bergerac , diocèse de Périgueux; — à Aubais ,
diocèse de Nîmes ; — à Bressoles , diocèse de Moulins ; — à Saint-Benin-d'Azy ,
diocèse de Nevers ; — à Ensuès , diocèse d'Aix; — à Buillé-sur-Loir , diocèse du
Mans ; — à AUanch , près de Marseille ; et presque partout , le zèle des habitans
est venu en aide aux efforts des pasteurs , par des offrandes en nature ou en ar-
gent , dans quelques lieux même , par une coopération plus active au travail des
ouvriers ; à Belley , la première pierre de la cathédrale a été solennellement bé-
nite par l'évêque , en présence du préfet qui a prononcé un discours fort remar-
quable , des principales autorités et d'un clergé nombreux ; à Mattaincourt, dio-
cèse de Saint-Diez, l'ouverture d'un nouveau monastère a été faite avec pompe,
et les reliques du bienheureux fondateur Pierre Fourrier y ont été exposées à
la vénération des fidèles ; — enfin , à Périgueux, des fontaines d'eau jaillissante
ayant été obtenues , la ville a voulu , pour en témoigner la reconnaissance , les
faire bénir par le premier pasteur. La cérémonie , qui a eu lieu en présence des
autorités civiles et militaires, a été terminée par un discours dans lequel le pré-
lat a fait ressortir, avec beaucoup de convenance et d'à-propos , le service rendu
à la ville par le maire.
Quelque touchantes que soient ces solennités où le catholicisme déploie toutes
les pompes de son culte , elles le sont moins encore que celles dont plusieurs
villes ont été déjà témoins depuis quelques mois , et dont trois fois déjà nous
avons entretenu nos lecteurs ; nous voulons parler des retraites pastorales qui
sont en ce moment à peu près terminées. Celle de Nancy a été prêchée par
M. l'abbé Boyer, directeur du séminaire de Saint-Sulpice, qui en a encore donné
deux à Saint-Diez ; à Nancy, ]M. le co-adjuteur s'était chargé des conférences ;
celle de Marseille a été prêchée par M. l'abbé Boue ; celle de Langres , par
MM. les vicaires-généraux et les directeurs du grand séminaire ; celle de \alence,
par M. l'abbé Frère, chanoine de Paris; celle d'Agen, par M. labbé Dufctre; celles
de Lyon, d'Aix et de Yiviers, par M. l'abbé Gondelin ; celle de Carcassonne, par
M. l'abbé Déplace , et celle de Clermont , par M. l'abbé Debussi. On ne fait ,
en général , pas assez d'attention à cet exemple que le clergé donne à toutes les
classes de la société : certes , il connaît ses devoirs et d est appliqué à les rem-
plir ; son zèle, son dévouement, sa charité ne sont guères contestables et sont
rarement contestés. Et cependant , il vient chaque année , à des époques fixes ,
scruter, peser sa vie, y rechercher, pour les corriger, jusqu'aux imperfections
qui échappent à sa vigilance de chaque jour , se les reprocher amèrement et
s^ appliquer à mieux faire encore à l'avenir. Mais le clergé n'est pas le seul corps
qui ait des obligations envers la société; et ne serait-il pas beau de voir tous ceux
qui ont entre les mains une partie des intérêts publics ou privés se réunir sous
leurs chefs , consacrer quelques jours à examiner sévèrement leurs devoirs et la
fidélité qu'ils ont mise à les remplir ? Quelque intègres que soient nos magistrats,
quelque zélés cpic soient nos administrateurs , quelque probes que soient ceux
— 148 ^
qui disposent des deniers publics , ils n'auraient qu'à gagner en estime et en cou
sidération. Il est vrai que la religion peut seule inspirer un tel dévouement au
devoir , et que malheureusement sa voix arrive d'autant plus difficilement an
cœur qu'il est plus préoccupé des intérêts temporels.
nrmgfr&&4
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
La congrégation deï Index a prononcé dernièrement plusieurs condamnations
contre des ouvrages qu'il est important de signaler dès le moment que la cour
de Rome a défendu de les imprimer, de les lire et même de les retenir en quelque
langue et en quelque lieu que ce soit. Nous les indiquerons donc sommairement;
Un décret du 25 juillet met à V index : Philosophie des réi^élations, par M, A. ChaLo |
Au-delà du Rhin , par M. Lerminier ; La maçonnerie considérée comme le résultat
des religions égyptienne, juwe et chrétienne, par le F. M. R. de S. | Examen du
mosaïsme et du christianisme, par M. Regliellini de Scio; Paroles d'un homme,
dédiées au croyant de La Mennais, par Harroliarring ; Annales du monde, ou fastes
unii^ei'sels de tous les temps et de tous les lieux de la terre ; Code de la fortune ; Des
bénéfices ecclésiastiques , laïques et mixtes , par le docteur en lois Isidore Carli J
VoUe lei'é sur les tristes at'cntures du P. Jean de Capistran; Poésies IjTiques, pat
François de Borja Garçao Stoklcr ; yic scandaleuse des papes; Histoire de Rome,
par IMaurice j^lonti ; plusieurs petits traités répandus sous divers titres, et entre
autres : Différences principales entre la religion protestante et la catholique romaincl
la p^alesanc ; la y oie du salut ; Bref et clair examen de deux pactes ; Réflexions sé-
rieuses; Progrès du péché ; Abrégé de la Bible , qui montre ce qiHelle contient et té
quelle enseigne.
Un autre décret, du 22 septembre, a mis encore au rang des livres défendus
avec toutes les notes les plus sévères : OEut^res de Henri Heine ; Tableaux de
'Voyage, par ^I. Rcisebildcr ; De la France, De V Allemagne, par le même; Christ
et peuple, par M. Auguste Siguier ; Histoire des progrès et de V extinction de la ré-
forme en Italie, par Thomas IMacerie; Destinée sociale, par M. Victor Considérant;
Noui^elles transactions sociales, religieuses et scientifiques, par Virtunlnius (Just
Muiron ) ; Parole de prowidence , par mademoiselle Clarisse Vigoureux ; Couri
d études, par l'abbé de Condillac; Instructions secrètes de la compagnie de Jésusj
(ouvrage apocryphe imprimé avec un faux nom de ville); Lettres de Pétrarque^
traduites en italien par François Ranalli; Som'enirs, impressions, pensées et
paysages, pendant un voyage en Orient, on notes d'un voyageur , par M. A. de La-<
mavtine ; Jocclyn, épisode trowé chez un curé y par le même»
— 149 —
PIiSTOiRE DU Vavu Pie \U, par j¥. le citcmller yirtaud , ancien cliargô d'afTalres
(le France à Rome , à \ icnne , etc. (1).
Le pontificat de Pie YII se rattache d'une manière si intime aux troubles qui
ont agité la France au commencement de ce siècle ; il y a eu malheureusement
entre le chef de l'Église et le chef de l'empire une lutte si inégale , lutte où la
force a bien pu triompher un instant, mais où la victoire est en définitive restée
à la faiblesse apparente du pontife romain ; tant de personnes se rappelleront
long-temps encore la présence du vénérable père des fidèles , ses deux voyages a
travers la France étonnée , sa dure captivité , son inestimable patience , qu an-
noncer une histoire de cette belle et sainte vie , c'est appeler à la lire non-seule-
ment tous les chrétiens attachés aux intérêts de l'Église, mais tous les hommes
qui veulent connaître les motifs secrets des événemens singuliers qui arrachè-
rent à la ville éternelle le vicaire de Jésus-Christ. Si quelques centaines d'années
nous séparaient de l'époque où la papauté était traînée sur les chemins de l'Eu-
rope , au gré des caprices d'un soldat , nous éprouverions quelque hésitation
peut-être à ajouter foi à cette multitude de calamités qui affligèrent alors l'E-
glise ; mais au milieu des témoins de tous ces faits contemporains, on ne trouve
que de nouveaux motifs d'admirer les vues cachées de la Providence, qui permet
au vieillard de mourir libre dans son palais, et d'envoyer un prêtre au prince
découronné pour adoucir les rigueurs de sa mort dans l'exil. Il nous faudrait
plus d'espace que nous ne pouvons en consacrer à un bulletin bibliographique
pour dire toute notre pensée sur l'ouvrage de M. Artaud ; il nous faudrait le citer
presqu'en entier pour justifier nos éloges. Quand on le commence , on éprouve,
dès les premières pages , un tel attrait , on y découvre dans l'auteur tant de
bonne foi , une connaissance si parfaite de tout ce qu'il raconte , un si tendre
attachement pour la mémoire du pontife qu'il a eu le bonheur d'approcher si
souvent ; on est tellement frappé de la candeur, de la naïveté de ses récits , la
vérité s'y montre avec si peu d'apprêts, au milieu des éclaircissemens donnés par
l'habile diplomate et des pièces curieuses qu'il réunit , qu'on ne peut quitter ce
livre , un des plus remarquables de tous ceux qui ont été publiés depuis long-
temps. Une des plus grandes fautes de Bonaparte fut, sans contredit, sa conduite
envers Pie A II ; cependant, on l'avait si diversement jugée , qu'il est heureux de
voir enfin le voile entièrement levé par la publication des pièces authentiques
dont est accompagné l'ouvrage de M. Artaud. Nous voudrions , pour donner
une idée de la manière de l'auteur , pouvoir citer en entier le récit plein de viva-
cité du conclave où Pie YII fut élu à Yenise ; ce passage étant trop étendu pour
notre cadre, nous nous bornerons à une circonstance que le saint pontife raconta,
en parlant de l'accueil qu'il avait reçu en France quand il la traversa pour re-
tourner à Rome .
» A Chalons-sur-Saône , dit-il à M. Artaud, dans la première audience qu'il
« lui accorda à son retour, à Châlons-sur-Saône, nous allions sortir d'une mai-
« son que nous avions habitée pendant plusieurs jours ; nous partions pour
(1) 2 forts volumes in-S» , prix : IS fr., et 19 fr. par la poslc. — Chez Ad. Lecîcrc cl
comp., quai des Augustins, 35.
— 150 —
M Lyon : il nous fut impossible de traverser la foule ; plus de deux mille fem-
« mes , enfans , vieillards , garçons nous séparaient de la voiture qu'on n'avait
« jamais pu faire avancer. Deux des dragons chargés de nous escorter nous con-
« duisirent à pied jusqu'à notre voiture , en nous faisant marcher entre leurs
« chevaux bien serrés ; les dragons paraissaient se féliciter de leur manœuvre, et
« fiers d'avoir plus d'invention que le peuple. Arrivé à la voiture, à moitié
« étouffé, nous allions nous y élancnr avec le plus d'adresse et de dextérité
« possible, car c'était une bataille où il fallait employer la malice , lorsqu'une
« jeune fille , c[ui , à elle seule eut plus d'esprit que nous et les deux dragons,
« se glissa sous les jambes des chevaux , saisit notre pied pour le baiser, et ne
«( voulait pas le rendre , parce qu'elle avait à le passer à sa mère qui arrivait par
« le même chemin. Prêt à perdre l'équilibre, nous appuyâmes nos deux mains
• sur un des dragons , celui dont la figure n'était pas la plus sainte , en le priant
« de nous soutenir; nous lui disions Signor dragone , avez pitié de nous. Yoilà
«< que le bon soldat (fions-nous donc à la mine), au lieu de prendre part à notre
H peine , s'empara à son tour de nos mains pour les baiser à plusieurs reprises.
M Ainsi , entre la jeune fille et votre soldat , nous fûmes comme suspendu pen-
« dant plus d'un demi-quart de mimite. Alil que nous avons été content de
« votre peuple I »
Le Célibat ecclésiastique dans ses rapports religieux et politiques , par M. Vahhé
Jager, deuxième édition. (1)
M. l'abbé Jager a publié , il y a un peu plus d'un an , un traité fort remar-
quable sur la question si souvent agitée du célibat ecclésiastique. Cet ouvrage,
qu'il avait extrait de sa controverse avec les ministres anglicans de l'université
d'Oxford , et dont il vient de donner une seconde édition à laquelle il a ajouté
des considérations de la plus haute portée sur V étude des sciences ecclésiastiques ,
est le résumé de la doctrine , non-seulement de l'Eglise catholique, mais de tous
les peuples et de tous les pays, sur la viduité et le célibat. L'auteur forme comme
un faisceau du témoignage des païens d'abord, puis des canons des conciles , des
ouvrages des pères , et quand il a établi que dans tous les siècles, chez toutes
les nations le célibat religieux a été ou prescrit ou honoré , il attaque directe-
ment les protestans , il s'empare des faits nombreux qu'ils ne peuvent contredire,
des calculs officiels publiés par les journaux anglais , il groupe les chiffres don-
nés par eux , et montre quelles sommes énormes dévorent chaque année les fa-
milles de quelques membres du clergé anglican. Il est impossible de réunir dans
un cadre fort modeste un plus grand nombre de preuves concluantes, de raison-
nemens pleins de force et de logique. Du reste, un fait qui dira plus que tous
nos éloges et dont nous pouvons garantir rauthcnticité , c'est qu'un ministre an-
glais, antagoniste prononcé de M. l'abbé .lagcr, après avoir attentivement mé-
dité l'ouvrage dont nous nous occupons, a reconnu qu'il est impossible d'y
répondre , et avoue que sur ce point il se déclare vaincu. C'est là une belle vie-
(t) hi-S^, clscz Caum? frères, !,, nie •lu Pot dc-Fcr.
— 151 —
toire et qui en présage d'autres encore à M. l'abbé Jager : nous serons heureux
de le suivre dans la carrière qu'il a embrassée, et d'applaudir des premiers à ses
efforts et à ses triomphes.
Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie , duchesse de Thuringe ,
par M. le comte de Montaîembert, pair de France (1).
Nous avons annoncé , il y a quelques mois , à nos lecteurs l'apparition de cet
ouvrage de M. de Montalembert, en signalant à leur attention le beau travail
historique qui lui sert d'introchiction.
Nous promîmes à cette époque aux lecteurs de la Recrue Catholique de les en-
tretenir plus au long de V histoire de sainte Elisabeth , lorsqu'elle aurait paru en
entier. Nous avons trop différé à remplir cette promesse ; et si nous fûmes des
premiers à saluer ce beau début de l'un des plus brillans écrivains de l'école ca-
thohque , nous venons mi peu tard pour lui rendre pleine justice : condamnés à
n'être que les échos de toute la presse religieuse qui a été si unanime sur le mé-
rite de cet ouvrage. Cette unanimité est trop honorable pour M. de I\Iontalem-
bert, pour que nous ne l'en félicitions pas, aujourd'hui surtout qu'il existe,
parnu les organes de la pubhcité , une telle divergence et même un antagonisme
si prononcé.
On n'a pourtant pas, que nous sachions , assigné au juste à cet ouvrage la
place qui lui convient , ni même marqué la catégorie de laquelle il ressort. C'est
qu'en efïet, V histoire de sainte Elisabeth ressemble fort aux ouvrages avec les-
quels elle est en conformité de titre et de sujet. Ce n'est ni une vie de sainte , ni
mie légende , ni une histoire édifiante comme il y en a tant, et même comme
elles le sont toutes. Cet ouvrage est à part, sous bien des rapports.
Jusqu'à ce jour , on n'a guère connu que deux manières d'écrire la vie d'un
saint ; et ces deux manières dépendaient des dispositions personnelles de l'his-
torien. Ou il était croyant, et alors il écrivait avec son cœur et sa foi pieuse ; ou
il était faible dans la foi, croyant à demi , et alors il raisonnait les faits qui de-
vaient lui servir de matériaux, rejetant ou couvrant d'un voile les miracles et
événemens surhumains ; cherchant à chaque page à se faire pardonner ce qu'il
croyait par ce qu'il rejetait , timide et confus , suant le respect-humain à chaque
ligne. Chez les écrivains de la première catégorie , il y a en général peu de cri-
tique ; chez ceux de la seconde , il y a souvent de la critique, mais jamais de
l'onction. Leur lecture glace l'ame et la dispose à l'incrédulité par l'ennui. Les
uns et les autres restent en arrière du but, ou s'en éloignent; car la réunion de
la critique et de l'onction sont les conditions essentielles et premières de toute
monographie ascétique.
M. de Montalembert nous paraît Favoir bien compris. Son esprit et son cœur
reunis ont fait les frais de la composition de son ouvrage. Franchement et tou-
jours croyant , il n'a jamais balbutié en racontant les choses surhumaines dont
la vie de la bienheureuse Elisabeth est parsemée ; on ne l'a pas vu, à genoux
devant l'incrédulité soiuiante , lui demander grâce pour les miracles qu'il était
(1) Cliez Debécourl, C9, rue des Sainls-Pères.
— 152 —
obligé de mentioimer. Ou voit en le lisant que c'est uii hooîine qui a par devers
lui fait sa foi, après l'avoir soumise à l'épreuve d'une raison sévère et éclairée ,
et qui ne s'en départ plus. Sous ce rapport , sa manière est ronde et ne trahit
aucune hésitation intérieure.
La critique ne perd pourtant rien à cette foi. M. de Montalembert reconnaît
ses droits et se soumet à ses lois. Les recherches nombreuses et minutieuses aux-
quelles il s'est livré pour rassembler les matériaux de son travail nous sont un
sûr garant de son exactitude. Foi et piété d'une part , reclierches consciencieuses
et appréciation éclairée de l'autre , telles sont les deux qualités que nous retrou-
vons éminemment dans toutes les parties de ce livre. Ce sont elles qui, jointes à
cette onction suave qui parfume le style du jeune écrivain, assurent à cette his-
toire une place d'autant plus distinguée dans notre littérature religieuse qu'au-
cun livre de ce genre ne les réunit au même degré.
De nos jours, on demande à grands cris des sujets et des ouvrages émoui^ans.
Surexcitées par les inventions de la littérature contemporaine, les sensibilités
sont émoussées et ont besoin d'alimens plus énergiques. Les écrivains qui ont reçu
ou qui se sont donné la mission de lui en fournir ont eu recours à une sorte
d'empirisme littéraire qui a aggravé le mal. Le remède ne serait-il pas dans un
système opposé? Le succès de l'ouvrage que nous exammons, et de quelques
autres qu'on pourrait appeler du même style , porterait à le croire.
Un bel avenir littéraire est réservé à M. de Montalembert : ce qu'il a déjà fait
en est un sûr garant, et déjà ce ue sont plus de simples espérances. Pour nous ,
nous le félicitons d'avoir consacré sa plume, en nous racontant les vertus et les
grâces de la chère sainte Elisabeth, Un jour, nous en sommes sûr , plein d'années
et de gloire, en repassant ses jours écoulés, il retrouvera avec bonheur, au seuil
de sa vie, ce monument pieux et élégant , cette fleur gracieuse qu'il y a déposée.
IMoCTTET.
Parmi les livres qui doivent être le plus recommandés, nous citons les Lettres
cVnnJrcre à sa sœur, sur la physique. Ce tout petit livre, écrit avec correction,
contient assez de science pour les gens du monde. I\L Passot, son auteur, s'est
mis à la portée des commençans j ce n'est pas dire que les savans ne puissent en-
core le lire avec intérêt.
En rendant compte, dans notre dernier numéro, d'un petit livre très-spirituel,
ayant pour titre ; Napoléon n a jamais existé, nous oubliâmes de dire que cet ou-
vrage se trouvait chez M. Pétrus Borel, éditeur, rue ÎNLizarine.
Le Rédacteur en chef. Vicomte ^^ ALSH.
Bureaux de la Kcvue CalhoUque : Rue Sainl-IIonoré, 345.
PA.RIS. — IMPRIMERIE DE BÉTULKB ET PLON , RUE DE YAUGIRARD, 56.
— 153 —
ÉTUDE LITTÉRAIRE
SUR
Nous voici arrivés au jour qui sépare les temps anciens des temps
modernes, à la plus grande époque de l'histoire de l'humanité. « Jésus-
)) Christ, dit saint Paul, est venu régénérer toutes choses dans les cieux
» et sur la terre. » On conçoit qu'en régénérant la société, le Christ a
régénéré la poésie, qui en est la voix sublime. Or^ cette régénération
s'est opérée par le quadruple récit des actes et des paroles de Jésus,
par V Evangile. Nous ne sommes pas tombés si bas dans l'opinion de
nos lecteurs qu'il nous faille déclarer ici que nous n'avons pas la pré-
tention de soumettre à la critique ordinaire les pages de ce livre sacré,
mais il nous a paru impossible de s'occuper d'histoire littéraire sans y
faire entrer le livre qui a sans contredit le plus influé sur le dévelop-
pement intellectuel des modernes, et qui, nous l'espérons, aura sur
l'avenir de la poésie et des arts une influence plus profonde encore, si
nous en croyons le spectacle qu'offre à nos regards depuis plusieurs
années le travail de la société.
Aucun écrit n'approchera jamais de l'importance humanitaire de
VEvajiglle, En religion , c'est le mystère d'amour qui sauve le monde;
dans l'ordre social , c'est la plus étonnante rénovation qui fiit jamais.
(( Le sacrifice de l'esprit, dit un célèbre écrivain moderne, rétablit l'or-
)) dre dans nos pensées , et celui du cœur dans nos sentimens , en les
)) rendant conformes aux sentimens et aux pensées de Dieu. L'homme,
)) enivré du désir de la science, voulut la substituer à la foi, et une nuit
)) éternelle couvrit son entendement. Il a fallu que le Verbe se flusant
» homme entrât, si l'on peut le dire, dans cette nuit pour la dissiper.
)) La lumière a lui dans les ténèbres. La parole a de nouveau ma-
)) nifesté la vérité, et tous ceux qui croient la possèdent. »
Ce fut quelque chose de bien merveilleux que l'établissement de la
société nouvelle au milieu de tous les désordres de l'ancienne. Il n'en-
tre pas dans mon plan de tracer ici des tableaux qui se trouvent par-
tout sur la corruption de la société paienuc, et sur les égaremens de
la science de cette époque ; mais rappelons encore une fois toute l'im-
Pici'uc Catholique. — 15 décembre 183G. 6'' numéro.
— 154 —
possibilité de substituer à ces orgies de l'intelligence et de la matière
l'obéissance simple et humiliée, les mœurs austères, les vertus angéli-
ques prêchées par le Christ, en ne s'appuyant que sur des moyens hu-
mains. Je m'imagine que les paroles évangéliques tombant, pour la pre-
mière fois, au milieu d'une école philosophique de Rome ou d'Athènes
durent y produire un effet bien étrange. Ce riche Romain , au milieu
de ses esclaves, haussa les épaules de pitié en écoutant cette voix qui
proclamait l'abolition de l'esclavage, qui exaltait la pauvreté et abaissait
la grandeur. Tout était nouveau dans cet enseignement. Le développe-
ment de la liberté civile dans le monde est impossible sans VEvangile,
En lui est l'avenir des peuples : la liberté, s'appuyant sur l'esprit de
sacrifice , dont l'origine est dans l'enthousiasme que donne l'amour
de Dieu. On ne peut plus écrire aujourd'hui (tant cette éblouissante
vérité a été répétée de fois!) que l'esprit religieux seul peut donner la
liberté aux peuples, et que la passion féroce, prise long- temps pour la
liberté, par des hommes qui n'élevaient pas les yeux plus haut que la
terre, ne produit qu'une tyrannie effroyable et sanglante. iVvec l'amour,
de Dieu, qui enfante l'amour de l'humanité, et conséquemment l'abné-
gation personnelle, autant qu'elle est dans la mesure de notre nature,
tout affranchissement de l'individu s'effectue sans péril pour le monde,
et ce n'est que lorsque ce sentiment exquis aura été réveillé dans le
cœur des. hommes que la régénération sociale, tant annoncée de nos
jours, paraîtra et sera fructueuse pour les peuples. Hors de cette vé-
rité, il n'y a que des illusions , de trompeurs mirages , des expériences
sans issue.
L'esprit de sacrifice , l'amour , est le sentiment que respire tout
VEi>ajigilCf il est comme le fond de toutes les pensées de cet adora-
ble livre. C'est ce qui rend ce mystérieux langage si pénétrant et si
fécond en consolations; chaque mot aime, si je puis ainsi m'exprimer.
Aussi, que de douces larmes il a arrachées h des yeux ([ue glaçait
l'agonie du cachot ou les tortures lentes ou cachées de la vie humaine.
Quand on songe à ce que ces pages ont enfanté de grandes actions, de
dévouemens sublimes , de glorieuses victoires sur des passions terri-
bles, de bienfaisantes lumières ; quand on songe qu'elles ont changé le
cœur de l'hommc_, qu'elles ont fait du martyre une gloire et un bon-
heur, qu'elles ont rendu à l'ame l'empire que la matière usurpait, qu'il
est dans leur destinée de guider l'humanité dans son laborieux voyage
— 155 —
jusqu'à la fin des temps, on sent profondément que ce ne sont pas là
des pages sorties d'un front d'homme ; la voix de Dieu y éclate, ou
plutôt elle s'insinue dansl'amc avec un parfum et une mélodie inefla-
bles; elle la calme , l'épure^ l'élève; elle la remplit de cet amour qui
est la vie, comme la haine est la mort.
• On n'est pas assez frappé aujourd'hui de ce qu'étaient alors les pa-
roles qui suivent :
)) Vous avez appris qu'il a été dit : Vous aimerez votre prochain
)) et vous haïrez votre ennemi.
» Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien h ceux qui
» vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous
)) calomnient. (S. Matth., v, 4^ et suiv.)
)) On lui présenta alors de petits enfans afin qu'il leur imposât les
)) mains, et qu'il priât pour eux : et comme ses disciples les repous-
» saient avec des paroles rudes ,
» Jésus leur dit : Laissez là ces enfans et ne les empêchez pas de ve-
)) nir à moi : car le royaume du ciel est pour ceux qui leur ressem-
)) blent. )).(S. Matth., 19. )
Il dira ensuite à ceux qui seront à sa gauche : (( Retirez-vous de moi,
)) maudits : allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et
)) pour ses anges.
)) Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu
)) soif, et vous ne m'avez pas donne à boire.
)) J'ai eu besoin de logement, et vous ne m'avez pas logé ; j'ai été
» sans habits, et vous ne m'avez pas revêtu; j'ai été malade et en prison,
)) et vous ne m'avez pas visité.
)) xMors ils lui répondront aussi : Seigneur, quand est-ce que nous
» vous avons vu avoir faim, ou avoir soif, ou sans logement, ou sans
)) habits, ou malade, ou dans la prison , et que nous avons manqué à
)) vous assister?
)) INIais il leur répondra : Je vous le dis en vérité , autant de fois que
» vous avez manqué à rendre ces assistances à l'un de ces plus petits ,
)) vous avez manqué à me les rendre à moi-même. ))
Que sont les prières du vieux poéte'grcc et ses belles peintures de
l'hospitalité antique auprès de ces paroles adorables? 11 faut tombera
genoux. Qui peut trouver quelque chose de l'homme dans ce langage?
Dieu respire dans chaque mot.
— 156 —
Arrétons-nous ici, et admirons quelles moissons a fait lever cette se-
mence. Ces mots tombés des lèvres du Christ ont change les rapports de
l'homme avec l'homme. Ils ont fait de la pauvreté une dignité étonnante ;
ils l'ont élevée jusqu'à Dieu. Le monde a vu se former d'immenses asso-
ciations pour soulager et éclairer le pauvre, les héros du christianisme
ont franchi les mers et porté la lumière et l'espérance aux peuples en-
dormis dans une barbarie ignoble. L'Alexandre de ces sublimes con-
quêtes , François Xavier, apprécié par la raison la plus froide , laisse
loin derrière lui tous les conquérans de la terre. La charité et le génie
se sont réunis dans bien des âmes pour montrer à l'univers ce qu'il y
a jamais eu de plus élevé parmi les mortels. Un écrivain demandait cette
année, à propos de mon travail sur l'histoire des lettres avant le chris-
tianisme, ce que les chrétiens avaient fait pour le peuple!..
Ce qu'ils ont fait?... Sans parler des bienfaits infinis de la charité ,
a qui donc devez-vous l'affranchissement politique, l'émancipation
dont les progrès éblouissent vos yeux dans ce siècle. (( Ils menaçaient
)) naguère les églises au nom de la liberté, les insensés! Ils ne com-
)) prenaient pas que leurs simulacres de libertés humaines ne font que
)) rendre les hommes égaux en droits, tandis que la religion du Christ
)) en fait des frères. Ils ne voient pas que leurs lois ne veulent que la
)) justice de chacun à chacun, tandis que le catholicisme veut la charité,
)) c'est-à-dire le dévouement complet de l'homme pour l'homme (i). »
L'humanité devra bientôt au christianisme un autre bienfiiit, l'extinc-
tion de la guerre. Cette sublime doctrine, en s'infiltrant dans la plus
grande partie du monde qu'elle enserre dans l'unité religieuse, rendra
bientôt tout antagonisme de peuple à peuple impossible. Quel que soit
le lointain avenir que découvre l'œil du philosophe, il ne peut aperce-
voir un état social qui ne dérive pas des paroles de Jésus.
Cette noble destination donnée à l'ame humaine^ le sacrifice du moi
pour le bien de tous, en l'élevant au-dessus de ce qu'elle était aupara-
vant, lui a créé des besoins nouveaux^ et le premier a été une poésie
régénérée par la voix de Dieu, pénétrant plus au fond des mystères spi-
ritualistes. La révolution produite dans la poésie et dans les arts par
le christianisme est profonde. C'est de l'Evangile que découle cette
suite merveilleuse de chefs-d'œuvre qui ont éclairé et consolé le monde
m ...iiii,, II. .,
(1) Gazette musicale du 17 avril 1836.
;- 157 --
depuis dix-huit siècles. Mais ce qui sans contredit marque plus spécia-
lement la différence qui sépare la poésie d'avant le christianisme de
celle qui l'a suivi , est l'expression de l'amour, et c'est trcs-compré-
hensible, car l'amour est, comme nous l'avons dit, l'essence de l'Évan-
gile, et ce livre divin , en nous révélant de nouveaux rapports entre
Dieu et l'homme, a du modifier ceux qui existaient entre les créatures.
Tout le prodigieux génie de la Grèce, génie qu'aucun peuple n'a
égalé, n'aurait pu trouver la peinture de l'amour que nous devons aux
idées chrétiennes, aucune faculté humaine ne pouvait atteindre là. U
fallait que Dieu lui-même régénérât tous les sentimens du cœur de
l'homme , pour que la poésie eût à peindre une passion si élevée et si
céleste. Il fallait qu'il les régénérât, non-seulement par ses paroles, mais
par cette mort étonnante qui imposa à Dieu toutes les misères de l'hu •
manité, et fut le plus étonnant sacrifice de l'amour.
On ne peut se faire l'idée de notre éblouissement à nous, hommes
du monde, peu habitués à vivre dans les zones célestes, lorsque nous
abordons pour la première fois les plages inconnues du spiritualisme
chrétien. Il y a peu d'années encore que j'ai commencé à vivre avec les
grands écrivains que l'Église a consacrés du nom de saints. — L 'apôtre
Jean, Augustin, François d'Assise, Thérèse, Gcrtrude, François de
Sales, et l'anonyme qui nous a légué le livre béni de l'Imitation, et
cette grande ame de Bossuet, dans laquelle je ne sais ce qu'il faut lo
plus admirer de l'intelligence ou de l'amour.
L'infini est le but de l'amour; toutes les fois que l'ame cherche ail-
leurs ses jouissances, elle souHre et languit. Les hommes d'amour par
excellence sont ceux qui, élevés au-dessus du monde visible, et dé-
livrés de ces liens qui nous pèsent, vivent dès ce monde de la viô du
monde avenir. Oh! pour eux, l'amour qui s'attache h une créature
toujours imparfaite et bornée dans ses afièctions comme dans son in-
telligence, l'amour si^jet à l'inconstance ou à la mort de l'objet aimé
est sans doute bien aveugle et bien étrange. Ils doivent prendre en
pitié leurs semblables qui se tourmentent pour trouver le bonheur
dans un sentiment qui peut tout au plus en offrir l'image pour quel-
ques jours.
Mais peu d'hommes arrivent à ce complet détachement du visible.
Dieu est bien haut pour beaucoup dx'tres dont l'ame a perdu les ailes
qui la soulevaient vers lui. Ceux qui sans atteindre à cette élévation
'-_ 158 —
cons(3rvcnt encore îe noble spiritualisme, sans lequel la vie n'est plus
qu'une végétation clans la fange, jettent dans l'amour d'un autre être
crée les rêves infinis et les jouissances pures, et cette passion devient
une communion sainte de deux cœurs et de deux inlellii][ences. Pour
se convaincre de toute la distance cpii sépare les peintres sublimes de
l'amour humain venus avant le christianisme de ceux qui vinrent après,
il ne faut que comparer la Ataglclejine de Théocrite , la Phcdrc
d'Euripide et la Didon de Virgile, avec la Plièdrc française, et surtout
avec la Juliette et la Desdcmone de Shakespeare.
Ce n'est pas dans la forme qu'il faut chercher la grande rénovation
poétique opérée par VEvani^lle. On ne trouve pas ici ces merveil-
leuses harmonies homériques ou sophocléennes, quoique la langue
grecque ait servi à trois évangélistes. La rénovation est toute dans
l'idée. Qu'on lise le quatrième chapitre de saint Jean, qui contient le
célèbre épisode de la Samaritaine. Les versets 5 et 6 sont pleins de
cette poésie du paysage que nous avons tant de fois admire dans la
Bible :
(( Il vhit en une ville de Samarie, nommée Sichar, près de l'héritage
)) que Jacob donna h son fils Joseph.
)) Or, il y avait là un puits qu'on appelait la fontaine de Jacob. Et
» Jésus étant fatigué du chemin, s'assit sur cette fontaine pour se rc-
)) poser. Il était environ la sixième heure du jour. »
Moïse et le poème de Tobie sont pleins de ces ravissans détails.
Homère nous ofli'e surtout dans VOdjssée des paysages que la Bible
elle-même ne surpasse pas. Le langage de saint Jean est simple et
doux comme la conversation d'un ami. C'est dans l'idée qu'il faut
chercher la nouveauté et la véritable grandeur : « Jésus lui répondit :
)) Quiconque boit de cette eau aura encore soif, au lieu que celui qui
)) boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif.
)) Mais l'eau que je lui donnerai, deviendra en lui une fontaine d'eau
)) qui rejaillira dans la vie éternelle. »
La simplicité est tellement le caractère des Évangiles que même dans
le passage où la grande poésie nuagée parait le plus naturelle, l'écri-
vain s'emble l'éviter avec soin. Voilà comment saint Marc raconte la
transfiguration :
(( I. Six jours après, Jésus ay^ant pris PicrrC; Jacques et Jean, les
— 159 —
)) mena seuls avec lui sur une haute montagne k l'écart , et il fut
)) transfiguré devant eux.
» 2 . Ses vétemens devinrent tout brillans de lumière et blancs comme
» la neige , en sorte qu'il n'y a point de foulon sur la terre qui puisse
» en faire d'aussi blancs.
» 3. Et ils virent paraître Elle et Moïse qui s'entretenaient avec
» Jésus.
)) 4- Alors Pierre dit à Jésus : Maître, nous sommes bien ici : faisons-
)) y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse et une pour Elle.
» 5. Car ils ne savaient ce qu'ils disaient, tant ils étaient effrayés.
)) 6. En même temps , il parut une nuée qui les couvrit ; et il sortit
» de cette nuée une voix qui fît entendre ces mots : Celui-ci est mon
)) fils bien-aimé, écoutez-le.
)) 7. Aussitôt, regardant de tous côtés, ils ne virent plus personne que
)) Jésus, qui était demeuré seul avec eux. »
Saint Matthieu est plus poète : la face de Jésus-Christ resplendit
comme le soleil, et ses vétemens devinrent blancs comme la lumière.
Les Evangiles devaient nécessairement être écrits de cette manière
simple. Ce n'est pas un monument littéraire. Les apôtres enseignaient
de vive voix , et nous voyons dans l'histoire que les évangélistes furent
priés d'écrire ce qu'ils avaient entendu de la bouche du Sauveur, parce
que ceux qui avaient vu le Christ venant à vieillir , on craignait que
la pureté de la doctrine sainte ne s'altérât dans la suite des siècles, en
passant par tant de bouches. Les évangélistes écrivirent donc , saint
Matthieu en hébreu, et les trois autres en grec, suivant les lieux où ils
se trouvaient. Ils écrivirent leurs souvenirs, sans chercher à les orner,
quoique se servant de deux langues riches de poésie, sans préoccupa-
tion d'écrivain , seulement parce qu'ils sentaient que ces simples pa-
roles contenaient les destinées du genre humain. Aussi n'est-ce pas
tant comme une étude littéraire sur l'Évangile même qu'il faut consi-
dérer ces pages que comme un aperçu sur les nouvelles voies ou-
vertes à la pensée par le quadruple récit de la vie de Jésus.
Ce grand miracle de l'amour de Dieu pour l'homme confond Tima-
gination , et il est inutile de remarquer ici que l'Evangile considéré
£Ous le rapport poétique domine , quant à l'idée, les poèmes antiques
de toute la hauteur qui sépare Dieu de l'homme. Quel poêle digne de
ce nom, ayant à raconter ce mystère, n'aurait pas rougi de cherchera
l'orner 3es parures ordinaîi'cs de la poésie. Maîis eséayôns^dè'TapjSeler
quelques-unes des profondes sensations que recouvre cette naïveté de'
la parole évangélique.
Jésus a enseigné sa doctrine , il a régénéré tout dans le ciel et sur
la terre, il lui reste à donner son sang pour racheter l'homme déchu.
Sa parole divine a prédit toutes les circonstances des tortures qui doi-
vent séparer son ame de la forme qu'elle a revêtue. Il a supporté
jusque là la prévision de son martyre avec la force d'un Dieu; mais
comme en revêtant la nature humaine , il l'a prise avec toutes ses mi-
sères, ses fautes exceptées , il faut qu'il subisse la plus grande de toutes
ses misères, la défaillance de l'ame. Ceci est poétiquement admirable.
Dans les grandes douleurs, nous nous étonnons souvent que des mo-
mens se succèdent sans que nous ayons la conscience de ce que nous
éprouvons, puis tout-à-coup notre ame se réveille et voit d'un coup-
d'œil toute la suite de larmes qui nous attend. Alors ^ il y a en nous
d'immenses épouvantemens , et nous défaillions^ nous entrevoyons la
mort de l'ame, comme si l'ame pouvait mourir. Le Christ a passé par
un de ces instans.
(( Alors, dit saint Matthieu, Jésus arriva avec eux en un lieu appelé
)) Gethsémani ; et il dit à ses disciples : Asseyez-vous ici pendant que je
)) m'en irai là pour prier.
» Et ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée , il com-
)) menca à s'attrister et à être dans une i^^randc afiliction.
» Alors , il leur dit : Mon ame est triste jusqu'à la mort : demeurez
» ici et veillez avec moi.
» Et s'en allant un peu plus loin , il se prosterna le visage contre
» terre , priant et disant : Mon père, s'il est possible, faites que ce calice
;) s'éloigne de moi : néanmoins qu'il en soit non comme je le veux,
)) mais comme vous le voulez.
)) Saint Luc ajoute : Alors il lui apparut un ange du ciel qui vint le
» fortifier, et étant tombé en agonie, il redoublait ses prières.
)) Et il lui vint une sueur comme des gouttes de sang qui décou-
» îaient jusqu'à terre. ))
La plus grande douleur du Christ , ce fut lorsque, Dieu lui-même ,
il se sentit comme abandonné de l'esprit divin, et (jue ce sentiment
lui arracha ces mois : (( Mon Dieu , mon Dieu, pourquoi m'avcz-vous
» délaissé ? n
— 161 —
Ecoutons ici des paroles si étrangement belles que nous nous éton-
nerions qu'elles fussent tombées des lèvres d'un homme , si cet homme
ne s'appelait Bossuet.
(( O âmes qui participez à cette désolation de Jésus-Christ, qui vous
)) enfoncez d'abîme en abime, si loin de Dieu, ce nous semble, et telle-
)) ment séparées de lui par ce grand chaos, que votre voix ne peut par-
» venir à ses oreilles comme si vous étiez dans l'enfer ; je vous remets
» entre les mains de Jésus-Christ , qui vous donne son fiel à manger,
» son vinaigre à boire, sa désolation à porter. Il est avec vous, et s'il ne
» veut pas se faire sentir, c'est là votre épreuve. Dites avec lui, dans ce
)) creux, dans cet abîme profond : Je me meurs, je vaisexpirer. Mon père,
)) je recommande, je remets mon esprit entre vos mains. » (Luc, xxiir,
46. ) (( Je vous remets ma vie, mon salut, mon libre arbitre avec tout
)) son exercice. — Après cela^ taisez-vous et attendez en silence votre
» délivrance. )) (Élév, sur les mystères. )
Et nous aussi, ô grand homme , taisons-nous, car il n'y a pas de for-
mules pour admirer de tels mots. Amédée Duquesnel.
{Le. suite au numéro du i5 janvicj').
Q^^s
Là où passent les fléaux restent de durables traces; et quand la
terre a été livrée aux étreintes d'un de ces envovés de la colère céleste,
elle en est long-temps émue , elle en pleure long-temps.
Les conquérans marquent leur passage par le sang et les larmes ,
par la destruction et la ruine , et dans les nations qui ont été foulées
sous les pieds de ces terribles voyageurs armés , il y a un long re-
tentissement de douleur ; et le glaive , qui décimait , ne frappe plus,
que les peuples saignent et gémissent encore !
En France on oublie plus vite qu'ailleurs, et il y a en nous tant de
légèreté! que c'est surtout ici que l'on peut dire :
Le sourire est voisin des pleurs.
Cependant parlez du choléra, et vous verrez, aujourd'hui encore,
que l'on se souvient de lui, Quand on arrive à dire son nom dans nos
II. C — G" numéro. <i
— 162 —
cercles, le bruissement des choses vaincs se tait, et vous entendez^
tout à côte des orchestres de bals, ces mots prononces avec anxiété :
Oju est-il?
Ahî tout dernièrement , il était sur les pas des exilés, que nous sui-
vons de notre amour et de nos regrets ; et comme s'il n'avait pas
assez pesé sur la France, il était allé chercher, bien loin d'elle, un
Français déplus pour le frapper. Car, maintenant, il est reconnu
que Charles X est mort du choléra.
La vertu est donc aussi atteinte par les messagers de la colère de
Dieu ?
Oui. Voyez saint Louis mourant de la peste sur le sable d'Afrique ,
comme l'aïeul de Henpj-Dieudonné emporté en quelques heures par
le choléra dans la ville de Goritz î
Alors que les tempêtes bouleversent le ciel et remuent la terre, ce
n'est pas l'hysope qui a le plus à redouter la foudre, c'est le cèdre qui
porte haut ses branches.
Quand le fléau qui arrête et congèle le sang , qui tord les mem-
bres et les rend bleus, s'est abattu sur Paris, nous nous en souve-
nons tous, il a dévoré les pauvres et les riches; mais, pendant quel-
que temps , il a eu comme des égards pour la richesse , comme du
courroux contre la misère Aussi que de pauvres orphelins il a
faits! et combien ne voyons-nous pas aujourd'hui déjeunes garçons
qui n'ont plus de pères pour leur apprendre a gagner leur pain ! de
jeunes filles qui n'ont plus de mères pour leur enseigner la vertu !
Cette famille sans parcns est étendue et nombreuse, et si,j(;^ (R.ÇlV5\>
gion ne la montrait a la Charité, que deviendrait-elle ? 'fous ces en-
fans qui ne mourraient point parmi les morts, ces infortunés, que le
lléau a eu l'air de trouver trop petits pour les prendre, ont grandi.
Les votci Un prélat que l'on avait chassé de parmi nous, quQ,
l'on avait menacé de mert, calomnié, persécuté et proscrit, ne vinj;
point redemander le palais et l'asile qu'on lui devait ; mais quand Iç
choléra se leva contre son troupeau, bien vite il accourut, et quand il ou-
bliait tous les autres trésors pillés, il pensa aux trésor^ de Jésus-Christ,
et, s'établissant dans les hôpitaux, revendiqua hautement les pauvres.
Alors que de sainls, que de généreux dévouemens auprès du dé-
vouement du pasteur ! Tant de charité a lassé le fléau, il nous a quitté.
Mais les orphelins des \ictinies sont restés, et depuis quatre ans mon-
— 163 —
seigneur l'archevêque de Paris les a pris sous sa paternelle protection.
Le 22 de ce mois, il va être fait une quête en leur faveur.
Cette œuvre de charité a eu , à son début, un immense succès. On
se souvient de la collecte faite en i833 dans une des églises de Paris.
L'orateur chrétien qui avait étalé, aux yeux de tous, la misère et lej
besoins des orphelins faits par h choléra, avait été si éloquent,
le but et la nécessité de l'œuvre avaient été si bien montrés , que les
pieuses dames chargées de la quête n'avaient pas eu seulement à re-
cevoir de l'argent, mais que des parures, des boucles, des chaînes,
des montres d'or avaient été mises en profusion dans les bourses de
velours et les bassins d'argent!
Espérons que, cette année encore, la part des orphelins sera bonne.
Le choléra rôde aujourd'hui à l'entour de la France, il est dans la Ba-
vière et dans l'Italie ; mettons des bonnes œuvres entre lui et nous, la
chanté vaut mieux pour nous préserver de ses torturantes atteintes,
que les sachets de camphre et les ablutions de chlore.
Je viens de rappeler le succès d'une quête, qu'il me soit permis
d essayer de redire un Irait que j'ai entendu citer par monseigneur
1 archevêque de Paris, il y a peu de semaines. . . Oh ! pour que ma rela-
tion ne so.t pas froide, pour qu'elle puisse aller au cœur de ceux qui
la iront, je voudrais pouvoir me ressouvenir des propres paroles du
prélat! ^
Vous le savez, quand le fléau parut, quand il s'abattit sur nous, ou
disait, il ne va point frapper sur les liantes montagnes, ni sur les bords
de la mer; les vents vifs et froids, le mouvement des flots, l'air salin
I empêchent d'approcher. Alor. on émigrait des villes, on quùtait les
plaines, on se réfugiait dans les régions élevées des Pyrénées et des
Alpes, et sur les bords de l'Océan. Mais le choléra ne tenant compte
de ce que disait la multitude, de ce que recommandait la science , al-
lait, allait toujours son train, fauchant, abattant de droite et de gauche.
Terrible Protée, qui prenait toutes les formes; terrible vovageur qui
prenait tous les chemins pour arriver où Dieu lui avait dit'd'aller.
^ Dans un petit hameau de Bretagne dont le» cabanes de pêcheurs
s avancent dans la mer, demeures pauvres et cliétives que les vents
tourmentent sans cesse, vivait, sans crainte du fléau une simple et
naïve population Quand le cri d'épouvante qu'avait jeté Paris était
parvenu à ce petit village, ses habitans s'étaient dits .-Le choléra ne
— 164 —
viendra pas à nous, il ne descend que sur les grandes villes. Et pendant
qu'ils se rassuraient ainsi les uns les autres, voilà que le messager des
vengeances se dresse au milieu d'eux^ et que les robustes pêcheurs, et
leurs femmes accoutumées aux rudes travaux, et lescnfans qui jouaient
parmi les vagues, tombent sous sa main glaccc Le cure, les sœurs
de charité meurent à leur tour, et la terrible maladie va toujours
moissonnant
Sur ce point avancé de la cote bretonne, je ne sais pourquoi le gou-
vernement avait établi une garnison de vingt ou trente soldats que
commandait un oliicicr.
Les hommes armés étaient saisis comme les autres par le fléau , et
plusieurs soldats avaient aussi succombé ; mais il restait de la petite
troupe encore une dixaine d'hommes et le lieutenant Et voyez, le
choléra avait tant dépeuplé le village qti'il n'y restait plus personne
pour soigner les mourans, pour enterrer les morts! Et quand un ca<.
davre venait d'ctre ajouté aux autres cadavres, c'étaient lès soldats qni
l'ensevelissaient, le po/taicnt au pied de la croix de pierre du hameau ,
l'oflicier tenant le Crucifix des funérailles, jetant l'eau bénite sur le
cercueil , et disant le De profundis et le Libéra.
Oh! si j'étais peintre, je voudrais faire un tableau de cette scène
chrétienne! tout prêterait h son effet. Le site sauvage d'un hameau
tout près des flots et des rescifs, la tour grisâtre de l'église se perdant
dans les brumes de mer, les cabanes sans habitans , seulement quel-
ques rares figures pales et amaigries, quelques paysans la tcte nue,
le chapelet à la main, regardant de loin les soldats enterrant le mort...
Et de petits enfans qui pleurent par ce qu'ils n'ont plus de mère, plus
de père, plus de sœur pour leur rompre le pain ! —
Ou je me trompe beaucoup, ou il y aurait en pareil tableau de quoi
émouvoir, de quoi faire pleurer
Pendant que nous étions à raconter les beaux traits qui étaient venus
se mêler aux épouvantemens du fléau, il nous fut encore dit un acte
d'humilité qui mérite grandement d'être rapporté. — C'était un matin,
ici, h Notre-Dame, il n'y avait personne dans l'église, une femme qui
arrangeait les chaises remarqua, tout près du grand portail, un homme
en haillons à genoux sur la pierre , et qui priait avec ferveur. Cet
homme, en la voyant, se leva, et venant à clic, lui dit : Madame, vou-
^ 165 --
lez-vous prendre ces trents sous et les mcltre dans le tronc des cholé-
riques.
' — Et, pourquoi? demanda la loueuse de chaises; pourquoi n'allez-
Tous pas les y jeter vous-même. ... ?
— Oh^madamCj repartit le chiffonier, ma mise est si misérable^
que si Von iii apercevrait près des deniers des pauvres, on pourrait
me soupçonner, etcroi?'e que je veuœ les voler.
Ces paroles sont humbles à fendre le cœur !
Yicomic Walsh.
Voir Rome à travers sos palais , l'admirer dans ses monumens , la
contempler dans ses ruines immortelles, s'asseoir sour le sublime pc-
rystile de son Panthéon, après avoir salué la basilique de Saint-Pierre;
demander à son Forum, à son Capitolc, à son Colysée, dont les mem-
bres épars , comme ceux du poète, parlent si haut à l'imagination,
leur demander un souvenir de gloire, d'éloquence ou de martyre; prier,
avec les chrétiens, sur les lieux mêmes où moururent, crucifiés^ les
aputres Pierre et Paul, ou s'humilier , avec les artistes, devant les
Piaphaël et les Michel-Ange , dont le temps a respecté les chefs-d'œuvre ;
parcourir la ville sanctifiée et par l'histoire et par la foi; jeter un œil
plein d'enthousiasme sur ces marbres qui parlent au cœur, sur ces
toiles qui, à force de vérité, saisissent l'ame ; se laisser mollement ber-
cer, soit au murmure incessant des innombrables fontaines^ soit h la
légère brise qui, le soir, vient rafraîchir cette atmosphère embrasée;
du haut de la colonne Antonine , découvrir la capitale du vieux monde
chrétien , la suivre depuis son berceau jusqu'au jour où Auguste y
entra triomphant eternpereur; s'arrêter à la maison de Brulus comme
aux thermes de Caracalla ; assis sur le Monte-Mario , ombragé de pins
toujours verts, la prendre à Ponte-lNIole où INIaxence se noya , quand
le labarum apparut a Constantin, et se laissant aller aux caprices du
Tibre , fixer son regard étonné sur ces innombrables dômes de riches
églises , formant la couronne et l'apanage de la grande, de la première
— 166 —
de toutes les églises, de Saint-Pierre ; étudier avec la piété ou avec la
science tout ce que la cité contient de saint ou de savant, depuis les
catacombes d'où chaque homme s'élançait chrétien , où chaque cadavre
revenait martyr, jusqu'aux statues dispersées du Forum, de la colonne
Trajane et des temples consacrés aux trois cents mille dieux que Varron
comptait dans la Rome païenne ; pâlir de bonheur ou tressaillir de foî,
quand votre pied curieux interroge un marbre antique , un torse mu-
tilé, ou quand vos mains, humblement tremblantes, pressent quel-
ques ossemens de ces morts que la religion immortalise ; parcourir
Rome en tous sens, sous tous ces différens aspects; la contempler,
lorsque son soleil l'inonde de magiques lumières , ou lorsque la nuit
la couvre de ses ombres rafraîchissantes , la voir ainsi cette Rome qui,
depuis prés de trois mille ans , occupe le monde , est bien beau , est
bien doux , est bien consolant ; mais ce n'est pas assez.
Alors vous pouvez, il est vrai , reprendre votre bâton de pèlerin ,
traverser les Alpes ou les mers , et, vous acheminant vers le lieu de
votre naissance , emporter encore un souvenir de toutes les merveilles
qui ont frappé vos yeux et éclairé votre intelligence, vous pouvez ra-
conter plus tard, au coin de votre foyer, à vos enfans, à vos amis , tous
les spectacles qui vous ont ébloui : vous avez vu Rome , telle que tous
les voyageurs la contemplent; mais ce qu'il y a de plus curieux vous
est échappé ; ce que tous les hommes de piété , d'art , ou de poésie
devraient venir étudier, vous est passé sous les yeux, comme un sou-
venir confus auquel il ne vous a pas été donné de vous arrêter, et vous
ne connaissez pas Rome , puisque vous n'êtes pas descendu l'admirer
dans ses couvens.
Et qu'à ce mot, les sophistes, héritiers de Voltaire, que les stupîdcs
élevés formés par le Constitutionnel a l'ignorance ou à l'impiété, ne
se prennent pas à sourire de mépris ou à frémir de haine. Leur sourire
nous trouverait aussi indifférens que leur colère. Les couvens ont été
pour eux un cauchemar. Ils les ont poursuivis dans les livres, dans les
journaux, dans les romans obscènes. Ils en ont fait des tableaux menson-
gers. Ils y ont placé tous leurs vices et toutes leurs mauvaises passions
jusqu'au jour où il leur fut accordé , en France , de briser , avec des
décrets révolutionnaires, la porte de ces saints asiles, jusqu'au jour où
les religieux qui n'avaient pas voulu, qui n'avaient pas pu 5 pçut-étrc,
— 167 -:
fuir le sol inhospitalier menaçant de les dévorer, se firent de l'cchafaiid
un degré qui les rapprochait du ciel.
Depuis cette époque, on ne nous parle, dans notre patrie régénérée,
qu'avec un dédaigneux mépris, et du froc des capucins et de l'habit de
jésuite. Quelques plaisans de carrefour, des savans d'estaminet, qui
apprennent l'histoire dans Pigault-Lebrun, la religion dans le Coinpère
Mathieu^ et les lois canoniques, à chaque premier-Paris de ces feuilles
quotidiennes dont enfin le sarcasme commence à faire justice, vivent
d'une espèce d'esprit tout fait contre les couvens, et quand ils ont pris
à partie la barbe crasseuse du franciscain ou la sandale du cordelier,
ils battent des mains, croyant , pauvres gens qu'ils sont, avoir inventé
la huitième merveille du monde.
Ce n'est pas, on le pense bien, sous cet aspect que je cherche à faire
envisager les couvens. Ce n'est pas même afin de détruire des pré-
jugés trop enracinés dans les cervelles révolutionnaires, que je veux
raconter ce dont j'ai été témoin.
11 y a des choses qu'on ne prend plus aujourd'hui la peine de dé-
fendre contre des attaques inintelligentes. Les couvens sont du nombre,
et si jamais un heureux hasard ou une bonne inspiration vous conduit
à Piome, pénétrez dans les sanctuaires où résident la prière et l'étude.
Interrogez leurs habitans, ne vivez pas de leur vie pleine d'austérités
si cela entre dans vos goûts , mais vivez de leur science , vivez de leur
foi, si humblement savante , et quand vous aurez visité un à un tous
ces repaires de la superstition <) du fanatisme et de V ignorance^
pour me servir des expressions consacrées par la philosophie si niaise
du dix-huitième siècle, dites alors tout haut que vous connaissez Rome.
Vous l'aurez vue en effet, telle qu'un homme instruit doit la voir.
Tous les ordres religieux auxquels la foi, le besoin de la solitude,
l'ardeur de la pénitence ou la sainte passion de l'étude donnèrent nais-
sance, ont à Rome des chefs ou des représentans. Rome est l'asile de
confiance qu'ils ont choisi, le point de départ, d'où ils prennent leur
vol à travers le monde, la chaîne qui les rejoint dans les deux hémi-
sphères, l'aimant qui les attire, le port de salut où quelquefois après le
naufrage ils viennent abriter une vie aussi agitée que s'ils l'avaient
consacrée à conjurer ou à suivre les orages des passions. Missionnaires,
apôtres, médecins des âmes, souvent des corps, prêtres qui s'élancent
sur les mers pour porter à des peuplades inconnues la bonne nouvelle
^ 168 -.
de l'Évangile, et pour forcer les sauvages h crier : Bienheureux les
pieds annonçant la paix! Enfans qui s'arrachent aux embrassemens
d'une mère , et vont se dévouer à toutes les souffances qu'il plaira à
un tyran d'inventer , hommes qui , au milieu de leurs travaux aposto-
liques, de leurs voyages que les plus intrépides sont tentés de regarder
comme fabuleux, trouvent encore le temps d'enlever à une superstitieuse
ignorance les manuscrits ou les traces d'une histoire que l'Europe ne
connaissait pas, tout cela se trouve dans une enceinte rctrécie, tout cela
se prépare, dans un obscur couvent de Rome, à conquérir des âmes
à Dieu , des sujets de méditation à la science. Au milieu de ces cloitres
sombres et déserts, au fond d'une obscure cellule, dans cette Église,
où la nuit et le jour viennent seuls prier quelques pauvres moines,
c'est là qu'on rencontre de ces âmes privilégiées, de ces cœurs auda-
cieux qui, cachés sous un froc, le corps ceint d'une corde, rêvent à
des conquêtes qui confondent rintelligence la plus élevée.
Ils ont là, sous leurs yeux, les chrétiens qui les précédèrent dans cette
périlleuse carrière, les martyrs que les fatigues des voyages ou les che-
valets de la torture n'ont pas tués. Et ces chrétiens qui ont entrepris
tant de grandes choses , qui ont accompli tant de merveilles, racontent
nvec une naïve et sublime bonhomie, à ceux qui doivent leur succéder
dans cette vie de combats, les souffrances qui les attendent, les mille
morts dont on cherchera à effrayer leur courage, les tribulations qu'ils
auront à essuyer , les longues pérégrinations qu'il leur faudra entre-
prendre à travers les glaces ou sous un soleil dévorant, les ruses in-
nocentes qu'ils seront obligés de mettre en jeu pour sauver une ame,
pour gagner un cœur à la croix , pour dérober à l'ignorance un mo-
numcnt sur lequel travailleront pendant des siècles les savans d'Eu-
rope et, à tant de récits, les novices sourient, car tous ces dangers, ce
trépas se présentant sous mille formes diverses, rien ne les effraie.
Ne leur a-t-on pas a{)pris dès l'enfance qu'il était beau de se sacrifier
au salut de tous, et ces Décius de la foi, que le monde n'a pas le temps
d'admirer, se nourrissent, à l'ombre d'un autel, des grandes, des su-
blimes pensées d'abnégation qui font les héros.
Chaque année , le vaisseau qui , à Livourne , à Trieste ou à Givita-
Vecchia, apporte la nouvelle de quelques martyres , le crucifiement
ou la décollation d'un religieux qui s'était dévoué à l'œuvre des mis-
sions, n'entend que deux hymnes sortir du couvent. C'est le Tg Dcum
^ 169 —
pour le confesseur de la foi , le Veni Creator pour celui qui s'offre à
le remplacer, et souvent ce même vaisseau repart, emportant à son
bord un nouveau moine, par conséquent une nouvelle victime.
Mais ce n'est pas seulement à la propagation de la foi chez les na-
tions infidèles, chez les peuplades sauvages que travaillent les couvens.
En dehors de ces François-Xavier, sans cesse renaissans, il y a encore
de l'héroïsme au fond des cloîtres. Les uns jettent sur les mers des
frères qui vont , au nom de la charité chrétienne , offrir à des barbares
l'or qu'ils ont mendié, recueilli sou à sou, pour racheter un pauvre
marin esclave, mourant sous le fouet, et des souflrances qu'il endure,
et de la patrie ou de la famille absentes. Les autres, sans quitter Rome,
se prêtent à des travaux plus pénibles, et moins capables d'enthousias-
mer une jeune imagination; ceux-là, dans cette ville où il y a tant de
pauvres, car souvent le travail y est impossible, ceux-là se mettent à
la quête des malades. Ils les recherchent, ils les devinent avec autant
d'empressement et de bonheur qu'un Sybarite découvre une nouvelle
volupté, puis quand ils en ont trouvé un, tourmenté par la fièvre ou
par des m.aladies plus affreuses , les voilà qui s'asseyent au chevet de
son grabat; ils deviennent pour lui une mère, une sœur, une épouse.
Leurs mains qui , souvent dans leur enfance , ont joué avec la pourpre,
avec la soie dont leurs berceaux étaient chargés, leurs mains touchent
sans effroi ce corps livide et nu. Leurs yeux s'abaissent sur des plaies
hideuses. Leur bouche respire un air empoisonné, aucune plainte pour-
tant ne s'échappe de leurs lèvres, ne saisit leurs cœurs, comme une
pensée même involontaire. Dans cet homme qui souffre, qu'ils n'ont
jamais vu , qu'ils ne reverront jamais peut-être, si, à force de soins, ils
l'arrachent à la mort, ils trouvent un père , un ami, j'allais dire un
Dieu.
Voilà quelques-uns des bienfaits dont les couvens sont la source,
bienfaits ignorés du riche , car il ne les sent pas, mais que le peuple
apprécie, car ils sont à sa portée, car il les partage, il les espère , il
compte sur eux, et, proclamons-le hautement, ils ne se font jamais at-
tendre. La religion, qui a tant de pompes à Rome, qui sait si bien aller
aucoBur par les sens, a pris le pauvre sous sa protection. Elle veille sur
lui comme une sentinelle sur le posie qui lui a été confié. Elle le pro-
tège , elle le console, et c'est des couvens qu'elle fait sortir les hommes
dont les souffrances ont besoin.
.- 170 —
Maintenant que nous avons parcouru d'un coup d'œil rapide ces
dcvouemcns inconnus qui passent même dans la ville sainte, commo
Fécume à la surface de la mer, sans attirer un regard de bénédiction,
entrons par la pensée dans ces asiles plus spécialement consacrés aux
hautes méditations; pénétrons dans les immenses bibliothèques que
des générations de moines laborieux ont enfouies dans leurs couvens
comme un trésor dont eux seuls avaient la clé. Quel est celui que
vous désirez choisir ? Est-ce la Miiierva où l'inquisition dresse peut-
être encore ses bûchers, prépare ses chevalets ou vous jette du plomb
fondu sur les ongles et dans la bouche ? Oh! ne frémissez pas à cette
horrible description. Les inquisiteurs ont baissé pavillon devant nos
régénérateurs de 1793. En présence de la guillotine révolutionnaire,
ils ont abdiqué. Leur prestige est évanoui , et de toute cette fantasma-
gorie des Torquemada romains dont les Croquemitaines seuls du libé-
ralisme essayent encore défaire peur à leurs dupes, il ne reste plus
que des religieux aux mœurs douces, aux habitudes casanières, que
des orateurs éloquens, comme le père Jabalot, l'un d'eux, que des sa-
vans , que des poètes, que des théologiens, comme presque tous.
Si l'inquisition vous effraie, malgré ses bibliothèques où chacun
trouve place, malgré leurs gardiens pleins d'une affable complaisance
qu'il serait difficile de rencontrer dans le monde , si vous reculez
d'effroi en passant le seuil de cette Église où dorment tant de morts
que le travail ou la pénitence ont tués, suivez mes pas. Il ne me sera
pas difficile de vous trouver un autre couvent, d'autres moines instruits,
d'autres hommes dévouant leur vie à la prière , aux études graves et
sérieuses. Nous voici au Jésus, Là, sur cette petite place qui conduit
au Capitole et touche presque au Corso par le palais de Venise, voyez
le Couvent-Mère de tout ce qu'il y a eu de jésuites dans les deux hé-
misphères. Entrez par cette humble porte, qui s'ouvre dès qu'on
frappe , qui ne se referme sur vous que lorsque vous croyez au bon-
heur. Vous êtes Français , demandez le père Rosavcn , un Breton , s'il
en fut jamais, un de ces cœurs honnêtes, comme le sol sait en produire,
et s'il n'est pas en prières, si sa brillante imagination ne s'abaisse pas
au pied de la croix, on vous montrera une petite chambre où cinq per-
sonnes tiendraient à peine assises, puis un homme à l'œil perçant, au
front chauve, au dos voûté , lèvera la tète , vous sourira, vous tendra
— m —
la main , et s«ans vous en clouter , peut-être , vous vous trouvcrcis en
présence d'un des chefs de la société de Jésus !
Etes-vous théologien ? Le père Rosaven vous ouvrira sans orgueil
comme sans fausse modestie les trésors de la vaste érudition. Etes-
vous poète? Le père Rosaven déroulera devant vous Homère et Vir-
gile, le Tasse et Gamoôns, Sophocle et Racine. Aimez-vous la statuaire?
la peinture ? Le père Rosaven vous fera trouver dans Michel-Ange ,
Bernini et Ganova, des beautés que vous n'aviez pas encore admirées.
11 vous expliquera, avec sa parole de feu, les fresques de Raphaël, il
ous appren dra où en est aujourd'hui cet art qu'on ravale , même en
Italie. Votre vie s'est-elle consumée dans les études de l'histoire, dans
la science des langues , dans les travaux arides de la diplomatie ? Le
père Rosaven sera avec vous tout ce que vous voudrez , historien, lin-
guiste, diplomate. Si vous êtes pauvre d'intelligence et de savoir, !c
bon père descendra pour vous des hauteurs où il plane pour vous per-
suader qu'il en sait encore moins que vous. Il se mettra à votre portée;
qui que vous soyez, entrez donc dans ce couvent. Les pères Rosaven n'y
sont pas rares. Il y en a chaque jour qui meurent. Il en nait un cha-
que jour.
Qu'on ne croie pas cependant que tous les couvens de Rome soient
aussi bien partagés du côté de l'instruction que la Compagnie de
Jésus. Elle est l'aristocratie, la tête des ordres religieux. Long-temps,
pour la recommander, elle a eu l'appui des rois et ses succès, aujour-
d'hui elle a pour elle ses malheurs et les persécutions des méchans.
Bien des gens, qui autrefois n'aimaient pas les jésuites, les aiment au-
jourd'hui de toute la haine que leur ont portée les impies et les révo-
lutionnaires. Il en arrive souvent ainsi : le temps, dans sa marche, use
les préventions mal fondées, et ce qui avait été persécution se change
en une tardive justice.
C'est dans le sein des ordres monastiques que le sacré-collége se
recrute de ses membres les plus éclairés. C'est là qu'il va chercher
sous le froc ou sous la bure ses prédicateurs , ses théologiens , ceux
qu'il charge d'examiner les prélats proposés a des sièges épiscopaux.
C'est de là qu'il tire les doctes professeurs qui répandent tant de
lumières à la sapicnce ou dans les chaires du collège romain. Lors-
que ces religieux, arraclics presque malgré eux, à l'obscurité où ils
cachent, dans les paisibles habitudes du cloître, une vie déjà pleine à
• -- 172 —
quarante ans de vertus ou de savoir, se trouvent tout-a-coup cfiargés
de la pourpre ou d'cminentes fonctions dans le sacerdoce, ils n'en con-
tinuent pas moins h suivre, avec une pieuse exactitude , la règle qu'ils
ont embrassée. Cardinaux , ils gardent les cellule^ où ils furent heu-
reux ; cvéques, ils abandonnent leur couvent, en arrosant chaque
pierre de larmes qui ne sont point habituées à feindre; puis, au mi-
lieu des honneurs dont on les environne, partout et toujours se retrouve
le moine, dans la chaire du professeur comme au conclave , dans les
congrégations de théologiens comme dans les diocèses, marchant sous
leur houlette pastorale.
Il y a des couvens, pour ainsi dire privilégiés, des couvens qui sont
en réalité une pépinière où Rome va chercher ses princes, où le con-
clave choisit ses souverains- pontifes. Sixte -Quint et Clément XIV
étaient cordeliers. Pie VII fut bénédictin. Grégoire XVI est encore
camaldule, et ces quatre papes que je prends au hasard , dont je trouve
les noms sous ma plume, suffisent, j'espère, pour démontrerqu'à toutes
les époques, que dans tous les siècles, les couvens abritèrent des
hommes distingués. Que serait-ce donc, si , interrogeant chaque tom-
Leau, si demandant à chaque monastère , je venais dérouler l'histoire
de ceux qui refusèrent toute espèce d'honneurs, et que l'humilité a
précipités dans la mort, emportant, sous leur linceul, les plus émi-
ncntcs qualités dont ils firent un secret, même à l'Église.
Sur la place des Saints-Apôtres, dans le couvent où Guanganelli fut
élevé, combien y a-t-il d'hommes qui, comme le père Oriali, aujour-
d'hui évoque d'Orvietto, ensevelissent assez de talens et de vertus
pour gouverner le monde chrétien? Le cardinal Zurla, Gappellari,
aujourd'hui pape , sont sortis tous les deux et presque à la même épo-
que du même couvent des camaldules, et ils n'en sont sortis que par
un de ces heureux hasards dont l'Église a droit d'être ficre. Jusqu'a-
lors on laissait les camaldules pâlir sur leurs livres, amasser, dans une
silencieuse retraite, plus de richesses littéraires qu'il n'en faudrait pour
enrichir et féconder dix académies, et ces pauvres moines, qui n'atten-
dent rien de la terre, travaillaient, comme s'il leur restait encore quel-
que chose à apprendre , ne se doutant mémo pas de tout ce qu'ils sa-
vaient.
Plus d'une fois, dans mes excursions monacales, dans mes visites
aux innom];rables couvens dont Uome peut , h si juste titre , s'enor-
i- 173 —
giieillir, j'ai eu occasion de voir, de connaître des religieux de tous les
ordres, depuis le carme jusqu'au frère de Saint-Benoît, depuis l'hum-
ble franciscain jusqu'à l'augustin lettré, et partout j'ai rencontré, ce
qu'on chercherait peut-être vainement ailleurs, une connaissance ap-
profondie des choses et des hommes. Non pas que je veuille dire que
chaque moine soit un abîme d'érudition, un Pic de la Mirandole in-
carné; mais parmi tous ceux que j'ai connus, et il m'a été donné d'en
connaître beaucoup dont les noms me sont encore présens , il en est
bien peu qui ne soient plus instruits que les écrivains croyant souiller
par un sarcasme ou un blasphème ridicule la tête chenue ou la robe
grossière d'un pauvre religieux.
Pour introducteur dans ces pieux refuges où l'astronomie marche
à côté de la littérature, où la scolastique ne tue point les sciences
exactes , n'absorbe point l'essor que prennent les imaginations poé-
tiques, j'avais un minime , bon vieillard, qui à soixante ans passés
abandonna la France , sa patrie, ses amis, ses habitudes , sa famille,
tout ce qui nous attache enfin à la vie, pour mourir sous l'habit que ,
dans sa jeunesse_, il avait revêtu avec tant de bonheur. Le père Mon-
■teynard était né dans les environs de Marseille. Avant que 1789 eut
■aboli les couvens, il fit profession chez les enfans de François de Paule;
i^puis, quand, la loi à la main, les révolutionnaires vinrent chasser les
hommes de paix de ces propriétés si légitimement acquises à la sueur
■de leurs fronts, et que l'on confisquait, au nom de la nation représen-
«tée par quelques spéculateurs éhontés, le père Monteynard imita
îl'exemple de ses frères. Il cacha sa vie dans la solitude. Il déroba sa
i^tête aux échafauds. Lorsque le premier consul sentit le besoin de rendre
au pays sa religion et ses prêtres, le père Monteynard fut nommé cha-
noine de Notre-Dame de Paris par le cardinal de Belloy. Les dix an-
nées de l'empire se passèrent pour lui dans l'exercice de la prédication
et la conduite des âmes; mais quand une voie lui fut ouverte pour res-
susciter le couvent des minimes, pour reprendre le grossier vêtement
qu'il n'avait échangé qu'avec regret contre l'habit de chœur du cha-
pitre métropolitain, le père Monteynard s'embarqua pour Pxome, et il
-vint installer alla Trinita del monte Pincio les minimes français,
dont il était, hélas! le seul légataire. Tous les autres avaient disparu
dans la tempête.
( Dans ce couvent qui domine Rome, qui semble lui commander
— 174 —
comme une forteresse, le bon père était donc seul, seul avec ses sou-
venirs, seul avec ses caries géographiques, si habilement retracées sur
les murs des cloîtres; seul dans cet immense séjour qu'il remplissait
de ses vertus. Un pauvre frère minime, encore plus vieux que le père
Monteynard, plus cassé que lui, apprit en France qu'un couvent
français de son ordre venait de s'ouvrir à Rome, et le père Mathieu
traverse les mers pour se mettre aux ordres du supérieur. Il endosse
son vieil habit, et tous deux, pendant que j'habitais Rome, y représen-
taient les derniers débris de cette sainte milice qui tomba sur Técha-
faud ou s'éteignit dans les souffrances de toute espèce. Tous deux vi-
vaient de cette vie de privations qui sera toujours un mystère pour les
hommes attachés aux biens de la terre. Tous deux, en suivant ponc-
tuellement les antiques règles tracées par leur saint fondateur, en se
conformant à ses rigides prescriptions, tous deux étaient gais, l'un
plein d'une spirituelle charité, l'autre d'une bonhomie charmante.
Sous l'aile de ce père Monteynard , que la confraternité unissait à
tous les chefs des monastères de Rome, il me fut donc loisible de pé-
nétrer dans chacun, de me lier, même d'une amitié que le temps et les
événemcns n'on point effacé de mon cœur, avec plusieurs de leurs ha-
bilans. Je pus, avec lui, parcourir ces Thébaïdes vivantes où s'enseve-
lissent des hommes que le monde porterait en triomphe , s'il pouvait
les connaître; et, je ne crains pas de l'avouer, c'est au contact de tant
d'héroïsme, à la vue de tant de science ensevelie comme dans un tom-
beau ; c'est en vivant avec eux, en les suivant au pied des autels, en les
épiant sur la paille où iis meurent, en interrogeant chaque jour, à chaque
heure, des cœurs qui , pour la plupart, n'ont jamais connu, n'ont ja-
mais voulu connaître les misérables passions dont l'humanité est tra-
vaillée, que je suis arrivé h comprendre tout ce qu'il y a de grand et
de surhumain dans cette abnc£fation volontaire.
Avec le bon père Monteynard, j'ai donc parcouru les couvons. Le
Théatin Ventura, le La ]Mennais catholique de Rome m'a ouvert la
porte de son étroite ckimbre ; sur le grabat où le capucin Micara cache
la pourpre dont Léon XII l'a revêtu malgré lui, j'ai vu couler de ces
larmes d'humilité qui confondent l'orgueil de la terre, larmes adx-
quelles la foule n'ose pas croire^ tant cette humilité surpasse les forces!
Au milieu des cloîtres somptueux où le dominicain de la Mlnerva
promène ses rêveries, j'ai entendu le pci*c Jabalol parler des choses du
ciel comme saint François de Sales pourrait en parler, s'entretenir des
affaires de ce monde comme il n'est permis qu'aux plus habiles politi-
ques de les concevoir ; les saijits apôtres m'ont montré le père Orioli,
épuisant tous les sujets et ne s'épuisant jamais , mêler l'histoire à la
poésie, la géométrie à la religion. Le moine qui alors n'était que le
père GapelLiri, et qui maintenant est assis sur le siège pontifical, a plus
d'une fois déroulé à mes yeux les trésors d'une érudition et d'une in-
telligence que, malgré soi , on s'étonnait de trouver sous la blanche
tunique d'un camaldule ; plus loin du centre de Rome, dans le désert
qui commence à Sainte-Marie-Majeure , le temple que les Romains
appellent le Boudoir de la Vierge, et qui va s'étendant jusqu'à Samt-
Jean-de-Latran^ la basilique de Constantin et des conciles, le peuple de
religieux qui féconde ce désert, m'a reçu dans ses solitudes, m'a con-
duit dans ses tombeaux, m'a ouvert ses humbles demeures qui sont
aussi des tombeaux, et là, à chaque pas, à chaque nom qui s'éteint
dans l'obscurité, j'ai rencontré de ces vieillards chargés de savoir, cour-
bés sous le poids des veilles, et qui meurent sans connaître ce qu'ils
ont été , se contentant de léguer à la génération élevée par eux un
exemple qu'elle s'empresse de suivre.
Fouillez Rome jusque dans ces entrailles ; de la place du Peuple allez
à la porte Pie ; descendez de Monte-Gavallo pour vous reposer au Va-
tican ; arrêtez-vous à Saint-Pierre-aux-Liens, devant ce Moïse de INli-
chel-Ange qui respire à travers le marbre, et reprenez votre course pour
voir si, au-delà du ïibre, les mêmes sujets d'admiration s'offriront à
vous ; abritez-vous une heure sous la modeste pierre qui cache au
couvent de Saint-Onufre les cendres du Tasse ; puis de là montez jus-
qu'à l'ossuaire, si poétique, où sont entassés , pêle-mêle, les capucins
que la mort a faits ses victimes; dans tous ces lieux, dans tous ses cou-
vens, vous rencontrerez des hommes que l'étude a plus promptemcnt
vieillis que les macérations.
IMais, direz-vous, à quoi bon ces études, puisqu'elles ne profitent à
personne? A quoi bon tant de travaux, puisque la société ne doit pas
en recueillir les fruits?
Je ne le cache point. Lorsqu'il me fut possible dô pénétrer dans ces
sanctuaires; lorsque ma tête se courbait de fatigue sous le poids des
conversations qui pour tant de religieux élaient une espèce de diver-
tissement^ un temps d'arrêt accordé à de longs travaux, je me suis
— 176 -^
adresse cette question , je l'ai même adressée h pins d'un , et tous m'ont
repondu que ce n'était pas pour le monde qu'ils travaillaient, mais que le
monde jouissait de leurs études, recueillait le fruit de leurs veilles, et, là
dessus, chaque couvent m'ouvrait les immenses manuscrits où tant de
mains différentes, où tant de générations successives sont venues à la suite
les unes des autres déposer leurs pensées, graver leurs méditations, ou je-
ter sur le papier de ces vastes conceptions dont le monde apprécie les
bienfaits, tout en en ignorant la source. Les uns m'ont prouve que l'as-
tronomie leur devait ses progrès ; les autres que c'était à eux qu'il fal-
lait faire honneur de tant de recherches historiques dont les écrivains
modernes sont si tiers. Ici, j'ai suivi la langue grecque au sortir de son
tombeau, je l'ai vue enveloppée, pour ainsi dire, dans un froc lui
servant de lange , lorsque l'invasion musulmane chassa les Hellènes de
leur patrie. Là , j'ai assisté à la renaissance de la poésie latine que les
siècles de barbarie avaient étouffée. Pkis loin , ces moines que l'on re-
pousse d'un pied méprisant m'ont indiqué du doigt , dans leurs bihlio-
thcques, de précieux dépôts devant lesquels s'humilierait l'orgueil
même d'une académie, et accablé par tant de preuves, j'ai baissé les
yeux , honteux que j'étais d'une question que la force des choses faisait
tourner contre moi.
Tant de recherches laborieuses doivent sous l'influence du soleil
d'Italie, dévorer promptement les forces. On- sait cela dans les cou-
vens. L'on n'en travaille pas moins, parce que, lorsqu'une tclcest blan-
chie sous le poids des études , lorsqu'une main tremble pour continuer
ce qu'elle a entrepris, une autre tète plus jeune et déjà initiée à ces tror-
vaux se présente, une autre main plus ferme tient la plume, et l'œu^
vre marche dans le même esprit, vers le même but , comme si le même
écrivain pouvait y sacrifier vingt existences d'hommes et trois siècles
de patience ou d'imagination. Ce qui est impossible dans le monde se
réalise au couvent ; car, dans les couvons , ce n'est pas un homme qui
pense , qui écrit, c'est toute la communauté. Élie ne manque jamais
là d'un Elysée à qui il peut jeter son manteau, en s'éiançant dans les
cieux.
Et maintenant, dites-moi, vous qui avez parcouru Rome, en con-
templant d'un œil enthousiaste ses monumens 5 vous qui, au milieu des
musées du Vatican , avez senti votre orgueil s'élever presque jusqu'à
la Divinité 5 vous qui scrutez du regard chaque statue brisée, qui écar-
— 177 —
tez d'une main respectueuse l'herbe croissant sur les débris de la Irî*
bune où tonna Cicéron , qui vous arrêtez avec bonheur aux cascatelles
de Tibur, chantées par Horace ; qui ne posez qu'avec une vénération
parfumée des souvenirs antiques votre pied poudreux et inconnu sur
les hrg-es dalles de la voie sacrée par où les triomphateurs s'avançaient
au Gapitole^ dites-moi , croyez-vous connaître Rome , Rome la sainte,
Rome la savante . Rome conmiandant au monde et par la foi et par la
science , si, comme moi, vous n'avez pas été assez bien inspiré pour pé-
nétrer dans ses couvens , si , comme moi , vous n'avez pas voulu prêter
l'oreille à tant d'éloquence , abaisser votre front devant tant d'humi-,
lité, vous éclairer de tant de vives lumières, vous soumettre à des con-
victions si hautes et si intelligentes?
J. Grétineau Joly,
Rédacteur en chef de VHerminef Gazelle de Brclasnc,
d^5^^Ûi3(Da©^22 a30a2(&23\!?33.
SAIXT-GAUDENS.
Une grande et utile entreprise, commencée il y a quelques années,
a été interrompue par les événemens politiques ; les cathédrales de
France ne forment qu'un monument incomplet, et qui ne sera peut-
ctrtj j miais terminé; cependant, il y avait là une source féconde de
beautés pittoresques et de richesses historiques ; mais le présent dévore
le passé ; on ne veut faire, dit-on, que de l'ac/we/,, l'actuel seul a cours,
et l'on ne réfléchit pas que, lorsqu'on ne bâtit rien de durable, il fau-
drait, du moins^ s'attacher à conserver tout ce qui a reçu de Tari un
caractère de durée.
La Res^ue Catholique manquerait à sa mission si elle négligeait de
restaurer les souvenirs qui unissent le génie et la foi ; les ruines con-
sacrées par la religion lui sont chères ; elle sait que la poussière qu'on
y soulève est cette poussière lumineuse qui découvre les profondeurs
de l'abime , et qui marche devant le voyageur chrétien comme la co-
lonne de feu du désert; les cloîtres isolés, les caveaux souterrains,
toutes ces vastes sépultures de vivans et de morts, appellent nos mé-
-- 178 —
^clitations , et nous ne saurions les parcourir avec un guide plus sur
que l'infatiguable archéologue qui s'était fait riiisloricn de nos prin-
cipales églises. M. Alexandre du Mège , en répandant de si vives
clartés sur les cathédrales d'Albi , d'Auch et de Toulouse, n'a pas dé-
daigné de promener le flambeau de la science sur les restes plus
humbles d'une foule d'églises qui n'ont reçu qu'un rang inférieur
dans les annales de l'architecture , mais qui revendiquent une place
plus distinguée dans l'histoire de la religion ; de ce nombre est Saint-
Gaudens. L'origine de cette Église , le tableau de ses vicissitudes ,
offrent un si puissant intérêt, que nous voudrions transcrire toutes les
pages du savant antiquaire ; mais l'espace nous est disputé par d'autres
matières plus importantes encore , et nous devons nous borner à un
court et rapide résumé.
Vers la fin du cinquième siècle, un jeune berger nommé Gaudentius,
conduisait habituellement son troupeau sur les pentes onduleuses qui
dominent la bourgade de Valentine ; il avait pour mère une sainte
femme nommée Quiterie, Toulouse , alors capitale du royaume des
Visigoths , était gouverné par Euric , qui s'était ouvert le chemin du
trône par un fratricide; cet ambitieux conquérant, arien fanatique,
attribuait le triomphe de ses armes aux opinions de sa secte, et persé-
cutait avec rage les catholiques ; les bourreaux étaient ses mission-
naires.
La condition obscure de Gaudentius semblait devoir le protéger;
elle ne le sauva pas. Rencontré par les satellites d'Euric, il fut sommé
d'abjurer sa foi : forcé d'opter sur l'heure entre l'apostasie et la mort,
il ne balança point; à la vue du glaive, il regarda pour la dernière fois
sa mère , et présenta courageusement sa tète. Ses restes ont été re-
cueillis avec soin, et quand le royaume du conquérant eut disparu ,
une chapelle s'éleva sur le tombeau du berger. Bientôt des habitations
se groupèrent dans le voisinage, LaMansio qu'occupait le jeune mar-
tyr devint une ville, et prit son nom. Onze cents années s'écoulèrent,
et la vénération des peuples du Nébousan et du Comminges, pour la
mémoire de Gaudentius, ne reçut aucune atteinte ; mais le seizième
siècle amena d'étranges perturbations dans les croyances des peuples.
La cour de Navarre se précipita du côté des novateurs, et bientôt les
dissensions poHtiques amenèrent les dissensions religieuses. Pour re-
couvrer ses domaines, en partie séquestrés, Jeanne envoya Montgom-
— 179 —
lïiéry à la tête d'une armée nombreuse et dévouée; le pillage, le
meurtre et l'incendie signalèrent tous les pas de cette soldatesque
avide et cruelle. La ville de Saint-Gaudcns avait Terme ses portes; après
une courte résistance , elle dut se rendre , son église lut dépouillée
de ses plus beaux ornemens , les images déchirées , les tombeaux vio-
lés, et une partie des reliques de Gaudentius jetées dans un bûcher.
Cette église a la forme de toutes celles qui ont été bâties vers la fin
du onzième siècle. Les voûtes à plein cintre de sa grande nef sont
soutenues par des faisceaux de colonnes élégantes, couronnées de cha-
pitaux ornés de diverses figures. Une chapelle termine chaque nef la-
térale.
Le cloître de l'abbaye a été abattu ; formé de marbre pyrénéen ,
bordé de tombeaux, de bas-reliefs et d'inscriptions, il inspirait un
pieux recueillement. « Plus de vingt années, dit M. du Mége , n'ont
pu effacer le souvenir des émotions profondes que j'ai éprouvées dans
son enceinte. C'était vers les derniers jours de l'été 1807, la toiture
n'existait plus, quelques colonnes même avaient été renversées ; mais
du côte de l'église subsistait encore un mausolée en marbre blanc,
décoré d'une statue sépulcrale qui représentait un évêque ; un bas-re-
lief figurant une branche de vigne chargée de raisins couvrait la face
principale du tombeau ou de Vauge , expression dont se servit mon
conducteur qui convoitait la propriété de ce marbre , suivant lui , dé-
laissé et inutile. Si les chrétiens des premiers siècles ont souvent
sculpté des rameaux de vigne sur les tombeaux, c'était, on le sait,
pour rappeler ces paroles du Seigneiu^ : Je suis la vlgjie^ et mon
père est le vigneron. Il retranchera toutes les branches qui ne port-
ier ont point de fruit en moi y et il taillera toutes celles qui por-
teront du fruit y afin qu^ elles en rapportent davantage. Je suis la
vigne et vous êtes les rameaux. Le mausolée du cloître de Saint-
Gaudens annonçait donc , par le symbole dont il était orné , que celui
pour lequel il avait été fait, ayant vécu dans le Seigneur, c'est-à-dire
dans l'amour de sa loi , avait porté beaucoup de fruit , et que, mur
pour l'éternité , il avait été cueilli et reposait dans la gloire céleste.
» Un autre sépulcre de marbre blanc ^ soutenu par de petites co-
lonnes, était placé contre l'un des murs; on avait déplacé son cou-
vercle , mais la cupidité avait été trompée : on ji'a rien trouvé de bon
dans CQttQ auge j me dit avec humeur mon cicérone , et il relira du
— 180 —
tombeau une tète qu'il lanra au milieu du cloître. Je m'aperçus bien-
tôt que là avaient été ensevelis un homme, une femme et un enfant;
des herbes s'étaient élevées dans le cercueil, et le tapissaient de leurs
touffes épaisses , quelques fleurs même s'y mêlaient ; je profitai de l'ab-
sence momentanée de mon guide , pour ramasser la tête et les osse-
mens qu'il avait profanés, et je les replaçai sur leur lit de marbre en
faisant des vœux pour que leur repos n'y fut plus troublé jusqu'au
jour où, la grande voix de l'éternel l'appelant les moi^ts du sein de la
poussière^ chaque tombe devra rendre ce qui lui fut confié.
)) Six ans plus tard en revenant d'Espagne , je m'arrête à Saint-Gau-
dens durant quelques heures; je fais ouvrir la porte du cloître... Il n'y
avait plus ni colonnes, ni arcs élégans, ni chapiteaux couverts de fî-
srurcs «gracieuses. Et les tombeaux ! . . . ils avaient reçu la vile destina-
tion que mon conducteur avait indiquée. Les osscmens que j'.rvais re-
placés dans leurs lits funéraire, ceux de l'cvêquc et d'autres encore ,
étaient étalés çà et là sur des monceaux de ruines ; je m'élevai , mais
en vain contre ce vandalisme ; le clergé n'obtint, hélas, qu'avec peine
l'autorisation de donner à ces tristes restes les fur tifs honneurs d'une
inhumation nocturne.
UX.V.V*
La Revue catholique y jointe autrefois à Y Echo de la Jeune France , en est sépa-
rée depuis le mois de juillet dernier. Elle contiiuiera, eu 1837 , a paraître sépa-
rément et à servir d'organe spécial au clergé , auquel elle apportera en même
temps les nouvelles du monde religieux et du monde littéraire. Placée désonnais
sous le patronage d'un très-grand nombre dévcques , de plusieurs ecclésiasti-
ques distingués et de la plupart do nos écrivains religieux , la He^'ue catholique
forme un recueil précieux pour toutes les personnes qui aiment à voir la saine
littérature unie aux bonnes doctrines. La modicité de son prix (6 fr. pour Paris,
et 7 fr. pour les départemens ) lui a déjà acquis un nombre d'abonnés très-consi-
dérable y et iioiis avons la conscience que bientôt il s'augmentera encore»
— 181 —
CHRONIQUE RELIGIEUSE.
Nous avons parlé longuement déjà de la secte qui , sous le titre à' Eglise fraii-
caise, sème l'ivraie parmi le bon grain , et abuse de Tinconcevable tolérance dont
elle est l'objet. C'est qu'il fautljicn élever la voix contre le désordre, et que le
pire de tous les maux est celui qui acquiert droit de domicile sans qu'on le si-
gnale. Nous reviendrons donc encore sur ces tristes cérémonies , autant pour
avertir les fidèles que pour arriver à ceux dont la mission est, avant tout, de pro-
téger et la morale et la religion. — On se souvient que, par un jugement du tri-
bunal de police correctionnelle de Versailles (V. notre numéro du 15 septem-
bre) le sieur Pillot a été condamné à six mois de prison , aux frais de la procé-
dure , et son association religieuse dissoute. On savait dès lors qu'appel serait
formé , comme on n'ignore \ms aujourd'hui que cette ailaire sera portée à la cour
de cassation , car c'est, avant tout, du bruit et du scandale qu'il faut à cer-
tains liommes dont le sieur Pillot n'est ici que le mandataire et le représentant.
Devant la cour royale , M. Plougoulm , avocat-général , après avoir interrogé la
vie du sieur Pillot , et montré ce que sont les mœurs de cet homme qui se pré-
tend appelé à fonder une nouvelle religion , a soutenu que la société , ayant le
dioit de demander des garanties pour l'exercice des professions les plus impor-
tantes , que celles d'avocats , d'instituteurs , sont soumises à des formalités qui
tendent à préserver et les plaideurs et les enfans , du danger de confier , les
uns leurs alTaires , les autres leur intelligence à des ignorans , il ne peut
pas être permis au premier venu d'établir une religion , d'ouvrir une église , de
se faire apôtre , de prêcher des doctrines nouvelles ; que ce serait là le ren-
versement de toutes les religions. Il n'était pas difficile de montrer ensuite que
ce prétendu culte unitaire n'est pas un culte, même aux yeux du sieur Pillot ;
que ce n'est donc pas une religion qu'on étoufi"c , que c'est tout simplement une
spéculation qu'on arrête. Le jugement , rendu le 3 de ce mois, a confirmé celui de
Versailles ; il n'est donc remarquable que par ses considérans que leur longueur
nous empêche de reproduire en entier ; nous dirons seulement qu'il est établi
par la cour «c que si , depuis la promulgation de la charte , les lois organiques des
» cultes RECONNUS out couscrvé leur vigueur , les réunions ou associations pour
» l'exercice des cultes non-reconnus ne peuvent jouir d'un privilège qui les alfran^
» chisse de toute surveillance et des prescriptions de la législation générale, »
Et en effet , s'il en était autrement , l'état serait obligé de reconnaître et de pro^
téger tous les cultes qu'il plairait à des novateurs d'établir , quand même ces
cultes seraient de nature à corrompre les mœurs , ce qui équivaudrait à la pro-
clamation de l'athéisme. Après ce jugement, dont le dispositif et les considérans
sont également dignes d'attention , on pense sans doute que le sieur Pillot a dû
se soumettre , et que le culte unilairc est allé rejoindre celui des saints-simoniens
et des templiers ; pas du tout : le chef n'a fait que transporter ailleurs ses nou-
veaux dieux pénates , et, en dépit même des deux jugemens qui l'ont frappé, un
maire a pu lui donner , dans le ressort de la cour royale qui l'a condamné , l'au-
torisation d'ouvrir un temple et d'y prêcher sou nouvel Evangile j bien plus, les
— 182 —
cultes (le CLatel et d'Auzou, qui certes ne sout pas reconnus ^ « jouissent d'un
» privilège qui les alFraucliit de toute surveillance et des prescriptions de la loi
» générale » ; des afliches annoncent leurs offices et leurs sermons ; ils peuvent
attaquer les mystères catholiques , tourner ses pratiques en ridicule, invectiver
contre ses ministres , paix et tolérance leur est accordée ; tandis qu'après avoir
déclaré dissoute une association du même genre , formée par un obscur disciple
à quatre lieues de la capitale , on ferme les yeux sur l'existence de la même asso-
ciation quand le même homme a changé de résidence et obtenu d'un maire
les pouvoirs de prêcher I Ce sont là des contradictions que la justice ne de-
vrait jamais se pei mettre. Si ses arrêts eux-mêmes ne sont pas à l'abri de fâ-
cheux rapprochemens , que deviendra l'autorité de la chose jugée? Naguère, un
énorme placard annonçait la mise en vente de V Église française , élevée tout ré-
cejnment au Petit-Montrouge et desservie par un sieur Leloux, que ses créanciers
poursuivent , et contre lequel ils avaient fait saisir ce bâtiment , dont la mise à
prix était de 25,000 fr. ; on avait soin d'avertir que le local peut servir à des
réunions de plaisirs , comme bals , concerts , etc. Nous nous en étions presque
réjouis, car, à tout prendre, et spectacle pour spectacle, celui qui n'est qu'immoral
vaut mieux encore que celui qui est audacieusement sacrilège. Mais , voilà que
le sieur Pillot , soutenu par des hommes dont le zèle ne se borne pas à de sté-
riles conseils, va rendre témoin de nouvelles impiétés ce malheureux bourg , jadis
édifié par de tout autres réunions. — Du reste , si la justice des hommes laisse
libre , à ceux qui veulent le dévaster, le champ des croyances religieuses , la jus-
tice divine a quelquefois pour eux de sévères avertissemens. En peu de mois ,
quatre prêtres ( ou se disant tels ) de V Eglise française sont morts à Nantes ; un
cinquième , le sieur Sandron , vient encore d'y périr d'une maladie prompte ,
et le petit nombre des adeptes a donné à ses obsèques un éclat inusité. La main
de Dieu a frappé plusieurs coups : puissent ceux quelle a menacés reconnaître
enfin dans quel abîme ils se précipitent , à quelle exécration ils vouent leur
nom , et quelques-uns des talens qu'ils eussent pu employer d'une manière utile
et pour leur ame et même pour leur réputation I
Au reste , si nous revenons si souvent sur ces tristes affaires , c'est que nous
sommes convaincus , avec tous les gens de bien , que, quand on aura laissé jeter
le ridicule à pleines mains sur les ministres catholiques , blâmer publiquement
leurs rites et leurs cérémonies , torturer l'histoire pour en arracher des traits
bien noirs , bien odieux , bien atroces , toute considération étant perdue , on
verra chaque jour les tribunaux appelés à punir des délits dont la pensée ne se
fut pas même présentée à l'esprit dans d'autres circonstances. Ici , c'est une orgie
dans un cimetière , c'est le frère debout sur la tombe , à peine refermée, de son
frère , l'appelant à partager ses sacrilèges débauches ; là , c'est un jeune impie qui
revêt un costume sacré , se glisse furtivement dans un confessionnal, et se dis-
pose à entendre une confession qu'il n'a pas tenu à lui d'écouter en entier ;
ailleurs , c'est un mari qui s'oppose à la présentation du corps de sa femme ca-
tholique à l'église de son village ; à Lyon , ce sont des pétards jetés dans une
église, et dont l'éclat interrompt les oflices ; dans les environs de Paris, ce sont
des vols sacrilèges multipliés qui obligent l'aulorilé diocésaine à prescrire aux
cures d'ciilovcr les vases sacrée du labeinaclo , pendaut le jour ; ù Paris même ,
— 183 —
ce sont des suicides nombreux que les journaux devraient taire , et dont les
détails produisent presque toujours des impressions terribles, fruits déplo-
rables de l'anarchie quia pénétré dans les esprits, de la corruption qui s'est em-
parée des cœurs , et contre lesquelles viendra se briser toute puissance qui n'em-
ploiera que la force matérielle ! L'expérience parie chaque jour , et assez haut ;
ses avertissemens sont assez nombreux et assez sévères pour qu'on les entende
enfin , et surtout qu'on les comprenne.
Ou avait espéré que les enceintes où se rend la justice ne seraient bientôt plus
dépouillées de ce qui parle aux yeux et aux cœurs bien plus que tout l'appareil
déployé dans les prétoires ; l'image du Christ , avait-on dit , va être replacée dans
les salles d'audience des cours et des tribunaux. Cette espérance ne s'est réalisée
que pour quelques villes de province ; à Paris , on n'a pas même assisté à la
messe du Saint-Esprit , qui , à Douai , à Toulouse , à Caen , à Besançon , à Pau ,
à Aix et à Lyon, a été célébrée avec pompe.
Après avoir exprimé nos regrets sur les longues vacances de plusieurs sièges
épiscopaux , nous sommes iiemeux d'avoir enfin à communiquer à nos lecteurs
les choix qui ont été faits par le gouvernement. M. Donnet , évêque in partibus
de Rosa et coadjuteur de Nancy , diocèse qu'il administre depuis dix-huit mois,
et dans lequel il a déjà fait un bien immense , est nommé archevêque de Bor-
deaux , et appelé à succéder à M. de Cheverus : ce sem un digne successeur du
pieux cardinal ; M. l'abbé Letourneur, chanoine de Paris , est nommé à l'évê-
ché de Verdun ; M. l'abbé Calniels, grand vicaire d'Albi, à celui de Saint-Flour,
et M. Delacroix, ancien curé des Chartreux, à Lyon, vicaire-général de Belley
depuis 1822, à l'évêché de Gap. Ce sont là des nominations qui réjouiront
tous les fidèles , non-seulement des diocèses que ces prélats sont appelés à gou-
verner , mais de la France entière , si fière, et avec raison, de voir à la tête du
corps des pasteurs des'pontifes plus haut placés encore par leurs vertus et par leurs
talens que par leur éminente dignité. Le gouvernement a compris sa mission
quand il a confié à de si prudentes mains la direction des choses du monde les
plus difficiles parce qu'elles sont les plus saintes ; il a pu voir récemment quelle
sagesse animait l'épiscopat tout entier. — La France apprend qu'un roi trois fois
exilé vient de mourir sur la terre étrangère ; sa première pensée est de courir aux
pieds des autels pour implorer de la miséricorde divine un lieu de repos et de paix
pour celui qui eut si peu de repos sur la terre ; sans doute , si quelque chose doit
être libre , c'est la prière. Aucune puissance humaine ne pouvait donc ici Tinter--
dire ; mais l'épiscopat a compris qu'au moment où les blessures si vives et si
profondes faites à l'Eglise commençaient à peine à se fermer, il fallait se garder
de donner à l'impiété le plus léger prétexte pour l'accabler de nouveaux mal-
heurs. Tout s'est donc passé entre Dieu et le fidèle, et aucun signe extérieurn'a té-
moigné d'une douleur à l'expansion de laquelle le sanctuaire du moins devait être
ouvert. Il ne nous appartient pas de juger dans ce recueil les mesures prises par
l'autorité civile ; ce que nous croyons devoir seulement , c'est un hommage à la
conduite des évèqucs , toujours si mesurée , si sage , si pleine de condescendance
pour les faiblesses qu'elle est appelée à guérir peu à peu. ^11 est à ce sujet une re-
marque que nous devons faire sur la manière dont on se joue de la bonne foi
Aes journalistes, qui accueillent trop souyçnt sans les examinev les faits qu'on kuç
— 184 —
commuuique. Il existe , à Paris , une fabrique de nouvelles religieuses ; elle pa-
raît avoir confié spécialement le débit de ses inventions à deux journaux , la
Presse et le Siècle , qui , en vérité , devraient se tenir un peu plus en garde contre
leurs correspondans. Tantôt ils annoncent l'acquisition , par M. l'archevêque de
Paris , de deux magnifiques liôtels qu'on répare à grands frais, rue de Yarennes :
ces deux hôtels sont la maison du Sacré-Cœur , dans laquelle le prélat n'a qu'un
modeste pied-à-terre ; tantôt ils citent le préambule d'un mandement du même
prélat qui n'a jamais existé que dans leurs bureaux ; maintenant enfin ils font
remarquer que « depuis la mort de Charles X , les prêtres de toutes les églises de
)) Paris portent l'habit violet, couleur adoptée pour les grands deuils de cour, n
On s'est probablement moqué du journal auquel on a adressé cette note ; nous
lui feix)ns remarquer , nous, que les prêtres ne portent point l'habit violet, même
en grand deuil de cour • que les évêques, qui sevds portent un costume de cette cou-
leur, le changent contre un noir quand ils sont en deuil ; mais qu'à Paris, à pré-
sent comme toujours, les ecclésiastiques portent par-dessus leur soutane une
douillette de couleur brune ou violette. Y,
Q^^<
BIBLIOGRAPHIE,
Voyage en Orient, par M, Dclaroière (1).
Le médecin qui accompagna M. de Lamartine dans son voyage en Orient , a
voulu aussi communiquer au public ses inïf?ressions : l'ouvrage qu'il a publié
est ï.emarquable par les sentimens religieux qu'il y fait paraître. On le
voit dès le commencement, M. Delaroièrc ne professe pas seulement pour le
christianisme une stérile admiration : c'est un croyant fidèle et zélé. On ne trou-
vera pas dans son ouvrage de longues dissertations : il dit seulement ce qu'il a vu
et quels sentimens il en a éprouvés. C'est un journal où il consigne ses émotions
au tombeau de Jésus-Christ, ses réflexions à chaque lieu de la Terre-Sainte qui
lui rappelle quelque trait delà vie du Sauveur, où il dit, sans prétention et en
toute candeur, combien il a été heureux de vénérer les traces des pas de son
Dieu. Il est fâcheux que quelques négligences de style privent ce voyage d'une
qualité de plus. Il faudrait que les bons livres ne le cédassent jamais, sous aucun
rapport, à ceux dont la frivolité fait seule la réputation et le succès. Nous félici-
tons, du reste, l'estimable auteur de nous avoir initié avec tant de shnplicité à
ses religieuses impressions. C'est une belle et bonne action, dans la vie, que la
composition d'un tel ouvrage. Aussi, espérons-nous qu'il recevra des personnes
pieuses l'accueil que nous croyons pouvoir les engagera lui faire, et qu'elles nouîj
sauront gré de leur avoir désigné, pour délassement, un volume tout à la fois,
si bien pensé et si plein de faits intéressans.
(1)1 volume iu-S**, clicz Debccourt, libraire, rue des Saints-Pères, 69.
Le Rédacteur en chef. Vicomte WALSH.
PARIS. — IHPRIMjERIE DE BIÎXUUMi; Eï PLÔN , RUE DE VAUGIRARD, 36.
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